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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 20:19

Le Conseil Régional de la nouvelle grande région créée le 1er janvier 2016 de la fusion des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon a décidé de baptiser « Occitanie » le nouvel ensemble. Cette décision prise le 24 juin (elle passe inaperçue en ce jour de « Brexit », mais elle est importante) fait suite à une consultation par internet des habitants de la région à laquelle plus de 200 000 personnes ont pris part et qui se sont majoritairement prononcés pour l’appellation « Occitanie ». Je me réjouis de cette décision (qui doit encore être confirmée par le Conseil d’Etat, à priori une formalité, du moins peut-on l’espérer) qui exprime l’attachement des habitants de cette partie du Sud de la France à une identité multiséculaire.

1/ Cette appellation ne faisait pas l’unanimité. Les représentants des Pyrénées Orientales, qui correspondent à la partie française de la Catalogne, se sont sentis oubliés et marginalisés. Il est vrai que si les régions françaises n’étaient pas formées sur des critères purement bureaucratiques et si elles respectaient mieux les entités historiques, culturelles et linguistiques, la Catalogne-Nord constituerait une région distincte, pas moins peuplée et vaste que certaines régions de pays limitrophes de la France, comme par exemple la Vallée d’Aoste, la Rioja ou la Sarre.

D’autres, dans la mouvance du mouvement occitan, nébuleuse politique et culturelle qui défend le concept d’Occitanie en tant qu’ensemble des terres où on parle, même si c’est désormais de manière minoritaire, l’une des formes de la langue occitane, soit tout le sud de la France (Aquitaine, Gascogne, Béarn, Languedoc, Provence, Comté de Nice, Limousin, Auvergne et le sud du Dauphiné), à l’exception évidemment des pays basque et catalan et de la Corse, étaient réservés car trop réducteur ; ils auraient préféré Occitanie centrale.

Certains milieux économiques, pour lesquels les questions identitaires ne sont pas la priorité auraient préféré Pyrénées-Méditerranée ou d’autres appellations aussi farfelues sous prétexte que ces mots sont davantage porteurs pour le tourisme.

Un tel débat est incompréhensible pour les étrangers davantage habitués à des appellations et à des limites régionales le plus souvent inchangées depuis des siècles. Voyez par exemple la continuité historique, même à travers des changements d’Etats ou de régimes politiques de régions comme la Bavière, le Piémont ou l’Andalousie.

Mais en France, depuis la révolution de 1789, qui supprima les anciennes provinces pour les remplacer par des départements, on est davantage habitué aux créations artificielles d’entités administratives qu’au respect des identités locales et régionales, quitte à les affubler de noms de fleuves ou de montagnes.

La réforme décidée par le président Hollande l’année dernière reste dans cette tradition jacobine et antidémocratique. Son unique but était de réduire le nombre de régions pour faire des économies. Le résultat est plutôt une augmentation des dépenses : même nombre de conseillers régionaux (en plus des conseillers départementaux, des conseillers de « métropoles » et des conseillers municipaux), mêmes administrations pléthoriques eu égard aux faibles compétences des régions dans ce pays (rien à voir avec les « communautés autonomes » espagnoles, les « Länder » allemands et même les régions italiennes) et maintien de structures administratives dans les capitales déchues : ainsi, la capitale occitane est à Toulouse, mais l’assemblée se réunit à Montpellier, ce qui ne va pas contribuer à diminuer les dépenses de fonctionnement.

Une telle réforme, véritable aberration dans son principe et ses modalités, a pu avoir çà et là des effets bénéfiques, le plus souvent involontaires. La réunification de la Normandie en est un. L’apparition, pour la première fois dans l’histoire, d’une « Occitanie » en est un autre.

2/ Mais ne faisons pas la fine bouche. Une région « Occitanie », même réduite à sa partie centrale, avec ses 13 départements (sur la trentaine de l’ensemble occitan), c’est mieux que rien. Cela correspond à une identité restée forte, ce qui est confirmé par le choix de ce nom dans la consultation populaire.

Occitanie vient de « oc », qui signifie « oui » en occitan. C’est exactement la même étymologie que Languedoc, formé sur « langue d’oc ». C’est dire l’importance de la langue comme fondement historique identitaire de cette région (et de quelques autres).

Et cette langue occitane, qu’est-ce que c’est, « qu’es aquò » ?, comme on dit en occitan, parfois transcrit en « késaco » dans le français régional ou par les Parisiens en vacances qui veulent imiter Monsieur Escartefigue, peuchère !

C’est une langue issue du latin à partir du 5ème siècle lorsque les diverses formes de latin « vulgaire », enrichies de parlers antérieurs à la conquête romaine ou postérieurs à l’effondrement de l’empire romain (les apports des « Barbares » germaniques, Francs, Wisigoth, Burgondes, etc), ont donné naissance aux langues romanes actuelles (français, occitan, catalan, espagnol, portugais, italien, corse, etc). Dans l’ancienne Gaule, au nord le latin est devenu le français et au sud l’occitan. Ce dernier est plus proche du latin que le français parce que la présence romaine a été plus longue et que les peuples germaniques y ont été moins présents au 5ème siècle.

La langue occitane, proche du catalan, et intermédiaire entre français, espagnol et italien (cet aspect central intéresse les linguistes), a eu son heure de gloire au moyen-âge avec l’apparition précoce (avant la française) d’une riche littérature (celle des « Troubadours » - qui signifie « trouveurs » en occitan) et l’émergence de plusieurs entités politiques indépendantes et souvent puissantes : duché d’Aquitaine, duché d’Auvergne, comté de Toulouse, royaume de Provence, royaume de Béarn.

L’Aquitaine, centrée sur Bordeaux, Limoges et Poitiers (comme la « nouvelle Aquitaine » formée cette année), tissa des liens avec la monarchie anglaise : Richard Cœur de Lion, marié à Aliénor d’Aquitaine, fut, à ses heures, un poète en oc.

L’Auvergne joua un rôle central en donnant un pape (qui résidait en Provence, en Avignon) et en étant le point de départ tant des croisades en Orient que du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle.

Le Comté de Toulouse (qui correspond à peu près à la nouvelle région « Occitanie ») joua un rôle considérable par sa civilisation avancée et sa politique tolérante envers la religion cathare (mais aussi envers les Juifs, ce qui était rare à l’époque). Il noua une solide alliance avec le royaume d’Aragon-Catalogne. Il fut hélas vaincu par la croisade contre les Cathares, au 13ème siècle, véritable génocide, ce qui permit au royaume de France, totalement étranger auparavant, de mettre la main sur l’Occitanie. Ne revenons pas sur le passé. Je suis personnellement fier d’être Français, mais je n’oublie pas que la conquête de l’Occitanie a été une opération coloniale doublée d’un génocide culturel et religieux.

Quant à la Provence (dont la partie niçoise, au particularisme resté très vivant, a été rattachée au royaume de Piémont-Savoie jusqu’en 1860) et au petit royaume pyrénéen de Béarn (qu’Henri IV apporta à la France), ils ont joué leur propre partition : la Provence était une composante du Saint Empire Romain Germanique et non de la France jusqu’à son rattachement au royaume de France au 16ème siècle par union matrimoniale (qui devait en principe respecter l’autonomie provençale, avec sa langue et son parlement, ce dernier balayé par la révolution).

Après des décennies de rattachement à la France, qui rabaissa notre langue au rang de patois (même sort pour le breton, le basque, etc), il y eut un renouveau culturel au 19ème siècle avec le mouvement du « Félibrige » emmené par Frédéric Mistral. Ce dernier, grand poète, mais aussi linguiste et homme politique, bien introduit y compris à Paris, fut couronné en 1904 du prix Nobel de littérature pour son œuvre en provençal (« Mirèio, Calendal, lou pouèmo dau Rose, etc) dans le même temps où les petits écoliers de son village, Maillane, près d’Arles, étaient punis lorsqu’on les attrapait en train de parler « patois ».

Aujourd’hui, l’occitan, connu aussi localement sous d’autres noms (provençal, gascon, nissart, limousin, auvergnat ou, tout simplement, « lengo nostro » - notre langue -), se présente sous des formes diverses qui ne remettent pas en cause l’unité de la langue. L’Institut d’Etudes Occitanes a normalisé cette langue sur la base, dans chaque grande région, de sa variété locale dominante. Notre langue a donc une grammaire, un vocabulaire, une syntaxe, propres. Ce n’est pas une variété de français, mais une langue à part entière. La langue est enseignée à tous les niveaux d’enseignement sur une base volontaire (de 5 à 20% des élèves, selon les endroits, ont une à trois heures par semaine. Il y a une épreuve au bac. En outre, plusieurs dizaines de « calandretas » organisent un enseignement bilingue en maternelle et primaire.

Cette place dans l’enseignement est très réduite, mais elle a toutefois été renforcée dans les années 1990 par François Bayrou, homme politique actuel maire de Pau et alors ministre de l’éducation nationale. Bayrou s’honore de parler et de cultiver sa langue béarnaise, une forme d’occitan gascon (le gascon, parlé aussi en Espagne, a un statut officiel en Catalogne espagnole, mais pas en France).

On ne saurait toutefois s’en contenter, de même des très rares émissions en occitan sur France 3 (moins d’une heure par semaine !) et sur une poignée de radios locales (« radio pais », « radio Niça Pantai », etc). Une langue qui n’est presque pas enseignée et quasiment pas diffusée est condamnée à mort. C’est vrai pour l’occitan. Ça l’est aussi pour le breton. Il s’agit pourtant d’un morceau du patrimoine culturel français. Dans ce pays, on répare les vieilles pierres, mais on laisse mourir des langues qui ont donné des prix Nobel ! C’est dommage.

Longtemps, l’occitan a été massivement parlé. En 1914, les trois-quarts des Occitans l’avaient encore comme langue quotidienne. C’est après la seconde guerre mondiale que le déclin arriva, d’abord dans les villes et chez les plus jeunes, puis partout.

Aujourd’hui, l’usage de l’occitan est résiduel. Un million de personnes (ce qui n’est tout de même pas rien) le parlent encore, au moins occasionnellement, en plus du français, désormais leur langue première (c’est mon cas), mais plusieurs millions le comprennent, au moins partiellement. Les plus jeunes, toutefois, ne le parlent presque plus. L’occitan est condamné à mort.

Pourtant, même moribond, il y a encore quelques restes et il existe un certain attachement (certes moins exprimé qu’en Bretagne, au Pays basque, en Catalogne ou en Corse) à la langue. Ainsi, nombreuses sont les localités qui tiennent à placer un panneau d’entrée en occitan. D’autres, comme Toulouse, Nice ou Aix-en-Provence, y ajoutent les noms de rues en occitan (rue se dit « carriera »). Et il y a les chanteurs modernes qui perpétuent les vieilles mélodies et en créent de nouvelles.

Et là où la langue a disparu en tant que telle, il en reste notre accent méridional (c’est la musique de notre langue, même si on en a oublié les paroles) et notre français régional, truffé de mots occitans que des lexiques vendu dans les libraires locales recensent. Tous les natifs du Midi de la France se sentent occitans (ou « méridionaux »), mêmes s’ils n’emploient pas le mot et même lorsqu’ils ne savent même plus que cette langue se parle encore.

Paradoxalement, la langue occitane est parfois plus connue par les spécialistes à l’étranger qu’en France. Une cinquantaine d’universités sur les cinq continents ont des sections d’études occitanes. Lorsque j’étais consul général de France à Cracovie, en Pologne, le recteur de la prestigieuse université Jagellone, qui savait que je connaissais la langue, me demanda d’assurer un cours de langue et culture occitane, ce que je fis (bénévolement). 50 étudiants suivirent mes cours et, lorsque les autorités de Cracovie furent invitées à Montpellier (dans le cadre d’un jumelage), je fus évidement du voyage et je tins à inclure trois étudiants dans la délégation : nous participâmes à une émission en oc de France 3 : de belles Mireille blondes aux yeux bleus s’exprimant en occitan, cela ne passa pas inaperçu !

3/ Pour terminer, une réflexion, qui s’appuie sur mon expérience personnelle.

Pourquoi s’intéresser à la langue occitane et aux autres langues dites « régionales » ?

Parce que les gens ont besoin d’identité et de racines. Le phénomène est général aujourd’hui. C’est parce que l’identité britannique est menacée par le cosmopolitisme apatride de l’Union Européenne que les Anglais ont voté aujourd’hui en faveur du « Brexit ».

Les Français ressentent de plus en plus la nécessité de retrouver leurs racines menacées par une mondialisation inhumaine. J’ai personnellement vécu dans quinze pays différents. Je me suis plu partout et j’ai des amis aux quatre coins du monde. Je m’exprime volontiers dans plusieurs langues étrangères. Mais je ne suis pas un cosmopolite issu d’une quelconque planète extra-terrestre. J’ai un ancrage, j’ai des racines. Je ne cultive pas le localisme. Je suis pour un monde ouvert et pour la diversité culturelle.

Mais, si on veut apporter quelque chose aux autres, il faut avoir quelque chose de spécifique à leur offrir. Croire qu’en passant au tout-anglais, après le tout-français, on va vers ce mythique « village planétaire » est une grossière erreur. Les Américains et les Anglais, par exemple, aiment notre terroir, notre vin, notre gastronomie et notre art de vivre ; lorsqu’ils séjournent chez nous en Provence, ils ne sont pas les derniers à goûter à notre « bouillabaisse » et à jouer à la pétanque. Qu’aurait à offrir à ces Anglo-saxons un Français qui se croirait obligé de ne distiller que son mauvais anglais en savourant son hamburger ? Rien, en fait. Si son ambition se limite à parler anglais avec des Anglais sur des sujets anglais, son interlocuteur d’outre-Manche le prendra à coup sûr pour un sous-développé qui n’a rien à dire, si ce n’est faire le (mauvais) perroquet de ce qui se dit au bord de la Tamise.

Avoir une identité, c’est savoir d’où l’on vient pour mieux choisir où on va. C’est renforcer la convivialité et donc le mieux vivre ensemble. C’est évidemment le contraire à la fois du communautarisme (importer et conserver une culture qui n’est pas d’ici) et du cosmopolitisme (la même chose, en plus snob). Affirmer une identité, c’est savoir donner le meilleur de ce que nos ancêtres nous ont légué tout en respectant et même aimant (je vous assure que c’est mon cas : mon attachement à l’occitan ne m’empêche pas de me sentir en communion avec les locuteurs de l’espagnol ou du tchèque lorsque je m’exprime dans ces langues. Je n’ai rien, non plus contre la langue anglaise, mais en Angleterre, pas en France, sauf nécessité de parler avec des étrangers non francophones) les autres cultures. La diversité culturelle, c’est le respect des autres, à condition que les autres nous respectent.

Les identités locales et régionales ne sont pas antinomiques de l’identité nationale. Au contraire, elles la renforcent. L’identité nationale, c’est avoir une histoire, une sociologie, des valeurs en commun. Elle se nourrit des identités locales et régionales, les seules que les citoyens vivent au quotidien. Lorsque ces dernières disparaissent, l’identité nationale a plus de mal à se révéler et à faire l’unanimité. On ne le voit que trop en France.

J’ai longtemps milité dans le mouvement occitan. Cela est passé par la rédaction de livres et d’articles et par l’enseignement de la langue occitane (dans ma première vie, celle de prof de lycée en Provence), en parallèle avec mes cours d’économie.

Je n’ai pas abandonné mon attachement à cette langue et cette culture, et cela d’autant plus qu’elles sont menacées de disparition, tant par assassinat par le pouvoir jacobin que, il faut bien le dire, l’indifférence des Occitans.

Lorsque j’ai intégré l’ENA, j’ai été à l’origine d’un travail d’équipe sur un sujet choisi par un petit groupe (à l’ENA, contrairement à une idée répandue, il y a aussi des gens qui ne s’intéressent pas qu’à leur carrière personnelle). Notre idée de faire un travail sur l’ « Occitanie » suscita, jusqu’au gouvernement et au parlement, l’effroi des pires nationalistes centralistes (« un comble, des séparatistes à l’ENA ! »). Un compromis a été trouvé sous la forme de la « langue et de la culture occitane » et non « Occitanie » (en langage administratif, l’adjectif existait puisque la langue était enseignée au lycée, mais pas le substantif). Inutile de préciser que nous avons eu, tous, une mauvaise note à l’épreuve. Mais je ne regrette rien. Cela ne m’a pas empêché de devenir diplomate (un autre est devenu préfet : il vient de terminer sa carrière comme préfet de l’Ile-de-France. Pas mal non ? On peut servir la France sans desservir l’Occitanie).

Aujourd’hui, je me félicite que, enfin, ce terme d’Occitanie, symbole d’un passé glorieux et d’une langue et d’une civilisation qui ont été injustement persécutées, signe de reconnaissance pour tous ceux qui mettent un « OC » derrière leur voiture, soit enfin reconnu.

La langue va sans doute mourir, mais il en restera au moins le souvenir, perpétué par le nom de la région.

« Longomai Occitania ». Vive l’Occitanie.

Yves Barelli, 24 juin 2016

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Published by Yves Barelli - dans régions
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commentaires

DRUCBERT 26/09/2016 20:50

Pauvre p'tite région occitane.... L'OCCITANIE c'est bien plus grand. Ce n'est pas la peine de faire l'ENA pour dire de si grande connerie.. Pauvre ENA. Une structure à supprimer rapidement pour notre bien

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