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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 00:04

En accordant lors des élections législatives du 25 octobre la majorité absolue au parti « Droit et Justice », les Polonais ont signifié qu’ils entendent sauvegarder leur identité et leur indépendance face à la prétention de l’Union européenne de leur imposer des « valeurs » qu’ils rejettent. Ce faisant, ils rejoignent le camp du « non » centre-européen aux quotas de migrants que veut imposer Bruxelles et celui des « eurosceptiques » en passe de devenir majoritaires dans nombre de pays y compris la France.

Selon des sondages sorties des urnes (les résultats définitifs ne seront publiés que le 27 octobre en soirée), le parti conservateur catholique Droit et Justice (PiS) a obtenu 38% des voix et 238 sièges sur 460 contre 23% à la Plateforme Civique (PO) de la Première Ministre sortante Ewa Kopacz (l’ancien chef de ce parti, Donald Tusk, autrefois assez populaire, est maintenant « président » du Conseil Européen, poste davantage rémunérateur mais sans aucune consistance). Le mouvement « antisystème » du chanteur Paweł Kukiz arrive en troisième position avec 44 députés. La gauche, divisée, ne sera pas, pour la première fois, représentée au parlement, aucune de ses formations n’ayant atteint le minimum requis de 5%. Ces estimations devraient être proches des résultats définitif.

Bien que les résultats par région ne soient pas encore disponibles, il ne semble pas, cette fois, qu’il y ait de différences notables entre les votes de la moitié orientale de la Pologne, traditionnellement plus conservatrice, et ceux de la Pologne occidentale, habituellement plus « progressiste ».

Rappelons que les élections législatives polonaises sont à la proportionnelle avec, comme indiqué plus haut, un seuil de 5%.

Comme d’habitude, la participation a été faible : à peine 52% des électeurs se sont déplacés.

Le PiS (« Prawo i Sprawiedliwość), qui a déjà gouverné le pays (2005-2007) avant d’être battu par la majorité sortante, est dirigé par Jarosław Kaczynski. Le gouvernement devrait toutefois être conduit par Beata Szydło. Comme le président de la République, Andrzej Duda, est membre du PiS, les rapports entre présidence de la république et chef du gouvernement, dont les compétences respectives sont mal définies par la Constitution, devraient en être facilités.

Le PiS sera en mesure de gouverner seul.

Dans son programme figurent une politique sociale ambitieuse (abaissement de l’âge de la retraite, augmentation des allocations familiales, médicaments gratuits pour les plus de 75 ans, etc), un renforcement de la souveraineté politique et économique (avec contrôle et taxation accrus des entreprises étrangères), une prise de distance vis-à-vis de l’Union européenne avec, notamment, un refus d’appliquer les quotas de migrants que l’UE cherche à imposer à chacun des pays membres, et la réaffirmation du caractère catholique de la Pologne (on s’attend à des restrictions supplémentaires quant à l’avortement et à des cours de catéchisme obligatoires avec épreuve au bac).

Voici mes remarques :

1/ On sait que la Pologne est un pays très catholique (même si la pratique y est moins forte qu’autrefois) et que l’Eglise y jouit d’une forte autorité. Il n’est pas inutile de rappeler que cette identité catholique est essentielle pour les Polonais, même pour des gens qui se considèrent laïques, voire athées.

Au 19ème siècle, la Pologne, partagée entre une zone allemande, une autrichienne et une russe, avait disparu en tant qu’Etat. La Nation fut conservée en grande partie grâce au rôle unificateur et protecteur de l’Eglise. Pendant la seconde guerre mondiale, on sait peu à l’étranger où, généralement, on s’en tient à la Shoa, que le peuple polonais, comme les autres peuples slaves, fut l’objet d’une tentative de génocide de la part de l’Allemagne nazie qui cibla délibérément l’élite polonaise afin de décimer sa culture. A titre d’exemple, plus de cent professeurs de l’université Jagellone de Cracovie, la plus prestigieuse de Pologne, furent arrêtés en 1939 alors qu’ils étaient en réunion et la plupart d’entre eux furent ensuite déportés en massacrés. Autre chiffre à méditer : le quart du clergé polonais fut également massacré.

Par la suite, ou même en même temps, en 1939, la Pologne fut à peine mieux traitée par l’Union soviétique de Staline avec, notamment, l’élite de son armée assassinée à Katyn (crime de masse que l’on attribua aux Allemands, mais plus tard, la vérité fut élucidée).

Si je rappelle ces faits, c’est parce qu’ils sont essentiels à la compréhension de ce qu’est la Pologne aujourd’hui. Les Polonais savent d’où ils viennent, ce à quoi ils ont échappé. Ils ont collectivement des valeurs. Elles sont chrétiennes. Les Polonais y tiennent, ce qui n’empêche pas nombre d’entre eux de critiquer l’emprise sans doute excessive de la hiérarchie catholique sur le pays.

[Tout ce que j’écris ici ne résulte pas seulement d’une connaissance « livresque » du pays, mais de mon expérience personnelle : j’ai vécu 4 ans en Pologne, entre 1995 et 1999, j’y ai appris le polonais et, depuis mon départ, j’ai évidemment gardé le contact avec le pays. Aussi, quand je parle de la Pologne, je peux dire que, à bien des égards, je « sens » la Pologne comme un Polonais, c’est-à-dire avec le cœur et l’épiderme. C’est sans doute pourquoi je suis outré par les accusations de soit disant « égoïsme » proférées depuis l’été dernier par toute la « bienpensance » occidentale à l’encontre des Polonais, des Hongrois, des Tchèques ou des Slovaques parce qu’ils refusent de recevoir chez eux des migrants musulmans – quand ils ne sont pas carrément islamistes -. Si défendre l’identité d’une nation qui a failli être éradiquée à plusieurs reprises dans l’histoire, c’est être « égoïste », alors oui, je le suis moi aussi.]

2/ La Pologne a joué un rôle fondamental dans la chute du communisme d’inspiration soviétique et dans l’éclatement du bloc de l’Est. Le pape Wojtiła et l’électricien des chantiers de Gdansk Wałesa sont bien connus à cet égard.

Mais, en Pologne comme ailleurs en Europe centrale et orientale, la transition du communisme au capitalisme s’est faite dans les pires conditions. Nous étions alors en pleine euphorie et folie du capitalisme thatchéro-reaganien triomphant dont le dogmatisme absurde s’est traduit par le démontage méthodique de tout ce qui avait été construit par le régime communiste (s’agissant de la Pologne, le bilan était loin d’être entièrement négatif lorsque l’on sait le bas niveau économique ou d’éducation de la Pologne rurale et archaïque d’avant la seconde guerre mondiale) et par un recul social généralisé.

L’ « œuvre » de la restauration capitaliste a été à ce point négative que les Polonais ont rappelé au pouvoir en 1996 (j’habitais alors à Cracovie) les anciens communistes en élisant le président Kwiasnewski (alors que Walesa, président sortant, n’obtenait qu’un piteux 4%).

Malheureusement, les anciens communistes, fraichement convertis aux « bienfaits » du capitalisme, se sont crus obligés d’appliquer les privatisations et les politiques « libérales » antisociales du FMI et de l’UE avec encore plus de zèle que la droite.

Résultat : renvoyés eux aussi aux oubliettes de l’histoire. Remplacés par la droite pure et dure, elle-même battue par une droite plus « civilisée », style Juppé ou Chirac, plus cosmopolite aussi avec ouverture du pays au capital et à l’idéologie en vogue à Bruxelles.

C’est cette droite « civilisée » que les Polonais viennent de renvoyer à son tour.

En moins de trente ans, les Polonais auront tout vécu et tout essayé : communisme (lui-même plutôt pragmatique : l’Eglise ne dirigeait pas le pays mais on lui laissait gouverner les âmes), cléricalisme de Wałesa, néo-communistes, conservateurs des frères Kaczynski (catalogués chez nous comme « populistes », ce qui en dit long sur l’idéologie dominante de l’UE où le mot « peuple » semble péjoratif), « libéraux » à la sauce bruxelloise. Retour aujourd’hui des « populistes ». Les pauvres Polonais ne s’y retrouvent plus. Pas étonnant que la moitié d’entre eux ne votent même plus.

3/ Ce nouveau pouvoir « populiste » a pour modèle celui de Viktor Orban, l’ « homme fort » de Hongrie. Son programme se résume ainsi : maîtrise de l’Etat sur l’économie, réappropriation du pays bradé au capital étranger en même temps qu’était introduit le capitalisme, politique sociale généreuse et affirmation du caractère chrétien du pays.

Economiquement, c’est une politique nettement à gauche. Ce que les néo-communistes et les socio-démocrates n’ont pas su et voulu faire, trahissant ainsi leurs promesses électorales, les « populistes » l’ont fait en Hongrie et s’apprêtent à le faire en Pologne. A Budapest, les électeurs les ont à nouveau plébiscités lors des dernières élections.

Si le nouveau pouvoir polonais ne renouvelle pas les erreurs des frères Kaczynski il y a quelques années, il se pourrait qu’il reste assez longtemps aux affaires.

Pourquoi ? Parce que les gens, en Pologne comme ailleurs, attendent sécurité (sociale et sécurité tout court) et identité : la concurrence comme finalité, l’ouverture des frontières et du capital comme idéal, le cosmopolitisme avec les mêmes Mc Do et les mêmes pubs partout, « religion » du capitalisme, des capitalistes et de leurs serviteurs au pouvoir à Bruxelles ne sont pas la religion des peuples. Ils ont d’autres valeurs, d’autres aspirations.

Personnellement, je ne me réjouis pas de la victoire des cléricaux que l’on peut légitimement soupçonner de vouloir remplacer un totalitarisme par un autre. Je regrette que ce ne soit pas la gauche qui mette en œuvre une politique de gauche. Mais existe-t-il encore une « gauche » en Europe ? Partout, elle a trahi les peuples. Alors, si on peut trouver chez les « populistes » quelques valeurs de gauche que la gauche a perdu et si, de surcroit, ces populistes veulent replacer la nation et les valeurs qu’elle porte depuis mille ans au centre du jeu, alors, oui, vive le populisme, en Pologne, en France et partout.

Ces valeurs, ce sont la liberté, la solidarité, l’humanisme, l’égalité entre l’homme et la femme, la tolérance, la culture. Elles sont à l’opposé non seulement du capitalisme et de son fric-roi, mais aussi de ce qu’est devenu aujourd’hui l’islam, religion et système de « valeurs » (ou de contre-valeurs) qui menacent de son totalitarisme le monde (à commencer d’ailleurs par les pays de tradition musulmane).

Il y a encore peu de musulmans en Pologne, mais les Polonais qui voyagent voient le tableau de ce que sont devenues les cités de France, de Belgique et même de l’Allemagne. Ils ne veulent pas de Clichy-sous-Bois chez eux et ils ont raison. Le refus de l’immigration musulmane a joué un rôle important dans la campagne électorale polonaise et explique en grande partie la victoire du PiS.

Et dans ces sentiments populaires resurgissent sans doute un peu aussi le souvenir d’un lointain passé avec la Pologne médiévale menacée par les hordes tartaro-mongoles rappelées à chaque heure par la mélodie claironnée depuis le clocher de la cathédrale de Cracovie, mélodie considérée comme le porte-voix de l’âme polonaise.

Face à ce que l’on doit désigner comme un islam conquérant qui prétend imposer au monde ses soit disant valeurs, les Polonais, comme les Hongrois, les Tchèques et les Slovaques ont raison de refuser l’accueil chez eux de populations qui ne font pas mystère de leur refus de s’assimiler aux valeurs occidentales.

4/ Après la victoire du PiS, on peut s’attendre à ce que la Pologne devienne un partenaire difficile pour l’Union européenne. On avait déjà le « mouton noir » hongrois. Voici maintenant le polonais. Et la Pologne, c’est une Hongrie multipliée par quatre. Avec un PIB de 500 milliards de dollars, ce n’est pas encore un géant, mais déjà un assez gros calibre qui, à l’occasion, sait montrer les dents. Et comme les Tchèques, les Slovaques, mais aussi, sans doute bientôt, les Roumains, les Bulgares et les Croates veulent aussi conserver leurs identités, les réunions de Bruxelles vont devenir pittoresques.

Personnellement, je m’en réjouis. Les lecteurs de ce blog savent ce que je pense de l’UE, de Schengen et de l’euro. Schengen est déjà plus que menacé. C’est devenu un non sens, un mort en puissance qui ne subsiste encore que par le dogmatisme et l’acharnement thérapeutique de ses défenseurs. Idem pour l’euro, monnaie unique. La Pologne avait manifesté son intention d’adopter l’euro. Grâce à son nouveau gouvernement, elle gardera le złoty. Tant mieux pour les Polonais.

5/ Les « populistes » polonais seraient bien avisés d’être prudents en politique étrangère. Ils sont violement antirusses, ce qui les différencie de leurs homologues hongrois. On peut le comprendre pour des raisons historiques. Mais s’ils sont à la fois en conflit avec l’Union européenne, donc avec l’Allemagne, et avec la Russie, ils risquent de reproduire les erreurs du passé. La Pologne a intérêt à avoir de bonnes relations avec ses deux grands voisins qui, comme par le passé, risquent un jour de s’entendre sur son dos. Les affinités idéologiques et ethniques avec les Etats-Unis très chrétiens et au peuplement d’origine polonaise notable ne sauraient remplacer une politique de bon voisinage.

XXX

Reprenant un mot devenu célèbre prononcé par je ne sais plus qui au 19ème siècle lors de la visite du tsar de Russie à Paris, laissez-moi terminer par un « Vive la Pologne, Monsieur ! ».

Yves Barelli, 26 octobre 2015

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Published by Yves Barelli - dans Pologne
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