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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 23:18

Les référendums qui se sont déroulés le 22 octobre en Lombardie et en Vénétie, deux régions importantes du nord de l’Italie, ne sont pas comparables au référendum sur l’indépendance organisé le 1er octobre en Catalogne (voir mes articles sur ce sujet disponibles sur ce blog).  Ils étaient organisés  avec l’accord du gouvernement central italien et avaient pour objet d’autoriser les exécutifs de ces régions à entamer des négociations avec Rome pour, dans le cas de la Vénétie, obtenir un statut spécial d’autonomie (comme ceux qui existent dans d’autres régions périphériques), et, pour la Lombardie, davantage de compétences sans modification de statut. Il ne s’agit pas seulement, comme cela est souvent présenté dans nos médias (qui, visiblement, connaissent mal l’Italie), d’attitudes « égoïstes » de régions riches pour moins payer pour les pauvres, mais de revendications identitaires (surtout pour la Vénétie) correspondant à des réalités historiques et culturelles et à des sentiments populaires actuels profonds.

Ces revendications doivent en outre être replacées dans le cadre de la crise économique, sociale et quasiment existentielle qui est celle de l’Italie, soumise à de durs programmes européens d’austérité, depuis plusieurs années. Elles sont aussi à considérer au regard d’une Union européenne, à la légitimité contestable et contestée, qui prend de plus en plus de pouvoir face aux Etats, affaiblis d’autant, et qui apparait comme un pouvoir lointain en contradiction avec les aspirations des peuples. En l’occurrence, moins d’Etat n’appelle pas chez les peuples plus d’Europe mais au contraire davantage d’identités régionales, vues comme des réalités anciennes, permanentes, les plus proches des gens et les plus à même de les protéger d’une mondialisation financière qui dicte sa loi et impose ses intérêts à une Europe technocratique et totalitaire dont les peuples ne veulent plus.

1/ Nul n’était opposé dans les régions concernées à la revendication de davantage de compétences ou d’autonomie. C’est déjà un phénomène intéressant en soit. L’enjeu était en fait le taux de participation. Il a été de 57% en Vénétie (où il fallait la moitié du corps électoral pour le valider, objectif, donc, atteint) et de seulement 40% en Lombardie (avec à peine 26% à Milan), où il n’y avait pas de quorum de fixé. Dans les deux cas, le oui est au-delà de 95%.

Les deux gouvernements régionaux (surtout le vénitien) sont donc légitimés et en bonne position pour négocier avec Rome. Cela n’est pas sans conséquence sur la politique italienne. Les deux exécutifs sont dominés par la Ligue du Nord, parti qui  a mis en veilleuse son objectif de sécession du nord de l’Italie du reste de la péninsule et qui axe aujourd’hui son programme sur le rejet de l’Union européenne et de l’euro. Ce parti est allié à Forza Italia de Berlusconi. Cette coalition est en mesure de gagner les prochaines élections législatives italiennes prévues au début de 2018. « Encore des populistes » s’écrieront nos médias « bienpensants » qui au lieu de crier continuellement au loup feraient mieux de se demander pourquoi les peuples veulent reprendre un pouvoir qui leur a été confisqué (« populisme » vient de « peuple » non ? Pour certains, cela fait peur, la « canaille », comme disait Voltaire, étant évidemment dangereuse pour les oligarchies qui nous gouvernent).

2/ La Lombardie est la région la plus peuplée (10 millions d’habitants) et la plus riche d’Italie dont Milan est la capitale économique et la plus grande métropole. Il y a toujours eu un antagonisme entre Milan et Rome. Pour bien des Milanais, au raisonnement sans doute un peu rapide, Milan est la ville où on travaille et on produit tandis que Rome est le repère de politiciens incompétents et corrompus. Ils mettent en avant les gaspillages des deniers publics et aspirent en conséquence à contrôler davantage les dépenses en donnant plus de compétences à la région pour gérer les services publics. Ils notent que le solde fiscal (différence entre impôts collectés et ce qui revient à la région) est de 54 milliards d’euros en défaveur de la Lombardie (chiffre sans doute contestable dans la mesure où de nombreuses dépenses nationales, comme la défense par exemple, sont difficiles à individualiser par région).

Il ne faut pas accorder plus d’importance à cette querelle que ce qu’elle en a en réalité. La rivalité Milan-Rome va tout juste au-delà qu’une querelle de clocher, un peu un OM-PSG en plus grand. Le fait que seulement 26% des Milanais se soient dérangés dimanche relativise la querelle. Milan n’est pas Barcelone et la Lombardie, en dépit d’une identité bien établie assise sur une réalité historique (le duché de Milan fut pendant des siècles le pouvoir politique italien le plus fort), n’est pas la Catalogne. L’indépendance n’est pas une revendication à Milan.

3/ Le cas vénitien (5M d’habitants dans la région) est différent. Pendant plus de mille ans la République de Venise, qui avait des colonies tout autour de la Méditerranée, fut un Etat souverain puissant et original. Il y avait déjà un particularisme vénitien sous l’empire romain (le peuple « vénète » avait une langue italique distincte du latin). Son histoire fut ensuite continuellement distincte de celle de l’Italie jusqu’au 19ème siècle. Incorporée à l’empire des Habsbourg après la destruction de la république de Venise par Napoléon, la Vénétie ne fut rattachée à l’Italie qu’en 1866.

C’est ancien tout cela me direz-vous. Mais le particularisme vénitien est toujours une réalité. On pratique encore aujourd’hui dans la région le « vénitien », parler sans statut officiel, généralement considéré comme une forme dialectale de l’italien mais suffisamment différent de l’italien standard pour que l’intercompréhension soit aléatoire et pour qu’il y ait une revendication assez populaire pour en faire une langue reconnue, d’autant plus que ce parler était celui de la république maritime et qu’il existe une littérature abondante depuis le 12ème siècle (avec un apogée au 18ème), littérature originale complétée par d’autres traits culturels tout aussi originaux, tels que la peinture ou l’architecture. Selon les statistiques italiennes, le vénitien est connu par 70% de la population de la région. Il est quotidiennement utilisé (moins par les plus jeunes, mais encore tout de même) et la pression populaire pour l’officialiser et l’enseigner est forte. Le conseil régional vénitien appuie cette revendication et encourage la production culturelle en vénitien.  

La situation en Vénétie a en conséquence quelques affinités avec celle de la Catalogne : un Etat souverain a existé dans le passé, une langue spécifique est parlée et il y a un désir d’au moins une partie de la population pour, à nouveau, choisir l’indépendance.

Même le dialogue difficile entre Venise et Rome a quelques ressemblances avec celui entre  Barcelone et Madrid. En juin 2014, le conseil régional de Vénétie a souhaité organiser un référendum indicatif sur l’indépendance. Le projet a été bloqué par la Cour Constitutionnelle italienne, à la demande du gouvernement, qui en a rejeté l’idée en juin 2015. Un référendum « illégal » a néanmoins été organisé en 2014 par internet. 1,3 millions de personnes, soit le tiers du corps électoral, y ont participé et se sont massivement prononcé pour l’indépendance, ce qui a fortement inquiété à Rome.

Ce séparatisme vénitien est très peu connu à l’étranger. Les médias le passent complètement sous silence. Pour trouver quelques informations il faut aller sur internet, notamment sur Wikipedia, l’encyclopédie en ligne qui fait référence. C’est intéressant. La version italienne de wikipedia sur la « Vénétie » donne quelques détails sur les développements intervenus depuis 2014. La version catalane donne aussi beaucoup de détails et la version anglaise quelques-uns seulement. Par contre, pas un mot dans les versions française et espagnole. Symptomatique : dès qu’on parle identités et séparatisme, c’est la loi du silence à Paris et à Madrid.

Pour le moment, les autorités vénitiennes n’insistent pas trop sur l’indépendance. Elles estiment sans doute qu’il est trop tôt pour engager le fer avec Rome. En revanche, sitôt les résultats du référendum de dimanche connus, elles ont officiellement demandé à Rome de bénéficier du même statut d’autonomie qui est celui de la Sicile, de la Sardaigne, du Val d’Aoste, du Trentin-Sud Tyrol et du Frioul-Vénétie Julienne. Ces statuts, qui datent de la création de la République italienne après la seconde guerre mondiale, sont justifiés par l’insularité (Sicile, Sardaigne) ou par l’existence d’accords internationaux (le Val d’Aoste a aussi le français pour langue officielle ; le Sud-Tyrol l’allemand ; il y a des minorités slovène et croate « protégées » en Frioul-Vénétie Julienne, avec le statut de Trieste qui résulte d’un traité de paix italo-yougoslave).

L’accession de la Vénétie au même statut serait donc une innovation qui pourrait servir de précédent pour d’autres régions comme le Piémont. Il faudrait sans doute une réforme constitutionnelle (minime) car la liste des régions à statut spécial est inscrite dans la constitution italienne.

Si la Vénétie devient autonome, il n’est pas impossible qu’il y ait un regroupement avec les régions voisines, Trentin-Sud Tyrol et Frioul-Vénétie Julienne, ou au moins, avec une partie d’entre elles. Ces régions étaient constitutives (sauf le Tyrol) de la Vénétie historique (7M dans les trois régions).      

4/ A terme, les référendums lombard et vénitien peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble de l’Italie. La vitalité des mouvements séparatistes (rappelons qu’il en a existé un, violent, jusque dans les années 1980 au Sud-Tyrol, arbitrairement détaché de l’Autriche en 1918 ; cela s’est terminé par une très large autonomie et l’instauration de l’allemand comme langue officielle et d’enseignement). Que ce soit pour des raisons fiscales ou identitaires, le mouvement est profond. La transformation de l’Italie, Etat unitaire, en république fédérale, serait la solution.  L’idée serait soutenue au Nord (et peut-être au sud, mais pas pour les mêmes raisons) mais se heurterait aux tendances jacobines encore très présentes dans l’Etat italien.

On verra si cette question constitue un thème important de la prochaine campagne électorale. Si la coalition Forza Italia-Ligue du Nord l’emporte, Venise pourrait être mieux entendue à Rome (l’autre force « populiste », celle de « Cinq Etoiles », de Beppe Grillo, de gauche celle-là, une sorte de Podemos à l’italienne, soutien aussi les revendications autonomistes).     

Dans le cadre des revendications identitaires, la question du statut des langues qui n’en bénéficient pas encore, se posera aussi. Actuellement, seules les langues étrangères parlées dans les régions périphériques (allemand, français et minorités slovène et croate) ont un statut officiel. Les autres langues parlées (le frioulan, en particulier, 600 000 locuteurs, mais aussi l’occitan – 200 000 – ou le sarde -500 000 -) ne sont que « protégées » (ce qui est déjà mieux qu’en France) tandis que les parlers encore considérés comme des variétés d’italien (le vénitien mais aussi le piémontais et les parlers du Sud) sont totalement ignorés tant dans la vie publique que l’enseignement. Pour le moment, il n’y de demande forte que pour le vénitien.

5/ Ce qui se passe en Italie mais aussi en Espagne et dans d’autres pays de l’Union européenne devrait interpeler.

La mondialisation et les abandons de souverainetés à l’UE ont affaibli les Etats : plus de monnaie, donc plus de politique financière, économique et même sociale, plus de frontières, plus de politique agricole, plus de politique industrielle et des normes décidées à Bruxelles qui s’imposent désormais (avec des lois nationales qui ne servent souvent qu’à transposer les directives européennes dans le droit local). S’il y avait un patriotisme européen et un sentiment populaire d’appartenir à un Etat fédéral en formation, on pourrait dire qu’une identité européenne a remplacé les identités nationales. Mais on en est loin. Dans la réalité, on a fortement entamé les identités nationales sans les remplacer. Il n’est pas étonnant qu’il y ait un vide pour les peuples.

La conséquence est double.

Pour les pays de forte immigration non assimilée, c’est la montée des communautarismes et de toutes les conséquences catastrophiques qu’il nous amène. C’est aussi, souvent, l’exacerbation des antagonismes sociaux, moins corrigés par le sentiment d’appartenir à une communauté nationale qui les dépasse, ou, au moins, les atténue. Et, in fine, la porte ouverte à tous les égoïsmes individuels : on bloque les routes ou on s’exile fiscalement. Seul compte son intérêt personnel, y compris au détriment des autres. Là où il n’y a plus d’identité collective, il y a aussi une montée des incivilités et de la délinquance parce qu’il n’y a plus de valeurs communes.    

Partout, et en premier lieu dans les grands pays, la seconde conséquence est que les peuples se raccrochent à l’identité qui est la plus proche d’eux, celle des régions ou des nations intra-étatiques. Elles correspondent le plus souvent à des identités anciennes et toujours prégnantes. En France, moins qu’ailleurs parce que des siècles de jacobinisme l’ont souvent éradiqué (mais pas partout : les Bretons et les Corses y tiennent).

Dans les pays plus jeunes (l’Italie n’existe que depuis 1860) ou formés de nations anciennes et bien identifiées (comme l’Espagne mais aussi la Belgique), il est logique que les sentiments nationaux de ces nations s’expriment désormais au grand jour. En Allemagne, il y a encore un sentiment national fort en rapport avec les succès économiques du pays, mais localement, les sentiments régionaux peuvent être puissants : Bavière, par exemple (une véritable nation) ou ex RDA. Le fédéralisme est un bon moyen de mettre de l’huile dans les rouages.  

Nier ces sentiments ou aspirations, comme aujourd’hui en Catalogne, est contreproductif car cela ne peut que nourrir les séparatismes. Donner la possibilité de s’autodéterminer, comme dans le cas écossais, est la solution. Cela ne débouche pas nécessairement sur la séparation dans la mesure où on a à proposer des constructions fédérales justes et égalitaires. Et puis, comme pour les divorces dans un couple, sans les souhaiter, on ne peut les interdire  s’il n’y a plus de désir de vie commune.

Enfermer dans un Etat un peuple qui veut en sortir est non seulement antidémocratique mais ne peut être une solution viable sur le long terme. Et puis de quel droit l’interdire ? Du droit écrit par et pour l’oppresseur pour lui permettre d’opprimer ? C’est injuste et cela devient absurde lorsque la doctrine est en l’occurrence à géométrie variable. Droit à l’autodétermination pour le Kosovo et pas pour la Catalogne ou la Vénétie ? J’attends que nos médias et politiciens « bienpensants » m’en expliquent la logique. Je les mets au défi de le faire. Ou alors qu’ils tombent les masques. Un tyran tyrannise et un dictateur dicte. Il ne prend pas la peine d’expliquer et encore moins de convaincre. Mais dans ce cas, s’il vous plait, ne parlez plus d’ « état de droit ». Ce sera plus simple et on ne perdra plus de temps en arguties juridiques.          

Assurer la convivialité des peuples par l’adhésion et non la soumission, là est l’enjeu. Là devrait se concentrer la réflexion à l’échelle européenne. Laisser le gouvernement espagnol envoyer ses flics pour frapper ceux qui votent puis supprimer le statut d’autonomie est évidemment tout le contraire de ce qu’il faut faire. Et, pour les autres Européens, fermer les yeux sur les répressions et les dénis de démocratie en Catalogne (peut-être demain en Vénétie) est plus qu’une erreur, une faute car c’est le meilleur moyen de détourner les peuples de cette construction bâtarde et de plus en plus totalitaire qu’est l’Union européenne.

Des identités nationales revalorisées en synergie avec des identités régionales fortes, voilà la solution. J’ai toujours pensé que ces deux catégories d’identités, loin d’être incompatibles, se renforçaient au contraire mutuellement. Un Etat ne peut être fort que si tous les peuples qui le composent s’y sentent bien. Et une région à forte identité peut trouver un avantage à être appuyée par un Etat fort. La dualité identitaire Bavière/Allemagne ou encore Tyrol/Autriche me paraissent de bons exemples de ce qui fonctionne bien. On pourrait citer aussi la Suisse : se sentir vaudois ou bernois et pleinement suisse est  complémentaire. J’aimerais qu’il en soit de même entre ma France et ma Provence. Nier l’identité régionale (la locale aussi, c’est important) ne peut qu’affaiblir l’identité nationale et affaiblir cette dernière en lui retirant la plupart des compétences au profit d’un « machin » (l’UE) bureaucratique au seul service des intérêts financiers ne rend service à personne, si ce n’est à ces intérêts financiers. Alors, qu’on ne s’étonne pas d’éventuelles dérives. Des peuples déboussolés peuvent parfois perdre le nord. La faute à qui ? Pas à eux.            

Ceux qui s’inquiètent d’une contagion catalane à d’autres nationalités ont raison de le faire. Mais nier la maladie en cassant le thermomètre n’empêchera pas la contagion. Il vaudrait mieux traiter les problèmes là et quand ils se présentent plutôt que de faire semblant de ne pas les voir. Détourner le regard d’une évidence ne fait pas disparaitre l’évidence. Et se retrancher derrière le soit disant « état de droit » quand il ne fait que recouvrir des situations injustes ne fait que les aggraver et reculer la recherche des solutions, qu’il faudra bien trouver un jour.

Décidément, ce qui se passe en Europe depuis quelques temps, que je nommerais le réveil bénéfique des peuples, est intéressant : Hongrie, Pologne, Tchéquie, Autriche, Catalogne, Vénétie, en attendant d’autres à venir, les peuples, lassés par les dogmatismes et les élucubrations des européistes, des mondialistes ou des nostalgiques de Franco se ressaisissent et se reprennent en main.

Seuls les défenseurs d’un système suranné auquel ils sont « skotchés » par intérêt financier ou de pouvoir personnel ou par leur asservissent intellectuel s’en inquiètent. Les pauvres, laissons-les à leurs fantasmes et à leurs cauchemars peuplés de « populistes », ces méchants loups des temps modernes !

Moi, je m’en réjouis.                    

Yves Barelli, 23 octobre 2017                                                 

                                            

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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 16:04

Les élections régionales et locales partielles qui se sont déroulées le 31 mai en Italie n’ont qu’une portée limitée puisque moins du tiers du corps électoral de ce pays était concerné. Elles ne sont toutefois pas sans signification politique et me donnent l’occasion de faire le point sur les développements récents de la politique italienne, pas facile à suivre tant les rebondissements y sont fréquents.

1/ Le calendrier électoral pour les régions et les municipalités italiennes n’est pas uniforme. Si la durée des mandats (5 ans) et le système proportionnel (à un tour pour les régions, deux pour les municipalités) est identique partout, tous les scrutins n’ont pas lieu en même temps. Cette fois, seules sept régions (sur 20) et des municipalités d’importance moyenne (aucune très grande ville en dehors de Venise) étaient concernées. S’agissant de ces dernières, un deuxième tour est prévu le 14 juin là où la majorité absolue n’a pas été obtenue (ce qui est le cas de la plupart de ces localités).

Nous ne retiendrons donc que les régions. Pas seulement parce que les conseils municipaux ne sont pas encore connus, mais aussi parce que, dans les petites localités concernées, les résultats sont difficiles à interpréter compte tenu du grand nombre de listes non marquées politiquement et de l’absence, le plus souvent, de personnalités connues en dehors de la ville.

2/ Par rapport au scrutin précédent (2010), la participation est en forte baisse : 53% contre 64%. Ce chiffre montre une désaffection croissante des Italiens pour les jeux politiques dont ils commencent à se lasser. Cela concerne particulièrement les anciens électeurs du Parti Démocrate de Matteo Renzi, au pouvoir depuis à peine plus d’un an.

Dans les sept régions concernées (ce qui n’est pas totalement représentatif de l’ensemble de l’Italie), le Parti Démocrate (PD) remporte 23% des suffrages (en forte baisse), le Mouvement « Cinque Stelle » (5S, 5 étoiles), sorte de « Podemos » italien, avec 18,4%, conforte sa position de second parti de la péninsule. La Ligue du Nord (LN) a 12,5% des voix (mais là où elle présentait des candidats, elle a beaucoup plus) et « Forza Italia » (FI), de l’ancien premier ministre Silvio Berlusconi, 10,7% (pas présent non plus partout). A noter que dans plusieurs régions la Ligue et Forza ont fait des alliances et parfois présenté des candidats sur des listes communes.

3/ Le PD conserve la direction de 5 régions sur 7 : Toscane (région de Florence, dont Renzi a été maire), Marches (Ancona, sur l’Adriatique), Pouilles (sud-est), Campanie (Naples) et Ombrie (petite région voisine de la Toscane).

Dans la plupart de ces régions, la victoire du parti de gouvernement est étriquée.

Ainsi, en Campanie : PD=41,2%, FI= 38,4%, 5S = 17,5% (il est possible que cette élection soit annulée, le président PD de la région étant sous le coup d’une mise en examen pour malversations). En Ombrie : PD=42,8%, LN=39,3%, 5S=14,3%

4/ La Ligue du Nord conserve haut la main la Vénétie avec 50% des voix, devant le PD (22,7%) et 5S (11,9%).

Un mot sur la Vénétie, la région de Venise, car on risque d’entendre parler de cette région dans les mois ou les années à venir. Un fort mouvement autonomiste et même indépendantiste y est présent. Il s’appuie sur l’histoire : la république maritime de Venise a été un Etat fort pendant mille ans, jusqu’à ce que Napoléon y mette fin ; la région fut incorporée à l’Italie unifiée en 1860 sous la direction de la maison de Savoie-Piémont en grande partie parce que ce furent les troupes piémontaises qui la libérèrent de l’occupation autrichienne. Il s’appuie aussi sur le particularisme vénitien : le dialecte vénitien, forme spécifique d’italien assez différente de l’italien officiel (il pourrait être considéré comme une langue distincte), est encore en usage assez fréquent, y compris dans la ville de Venise, et nombre de Vénitiens se sentent étrangers au reste de l’Italie.

Depuis plusieurs années, le mouvement indépendantiste organise des manifestations d’envergure (sur le modèle catalan), réclame, en vain, un référendum d’autodétermination et fait de bons scores électoraux. Son leader, Luca Zaia, membre fondateur de la Ligue du Nord, est le président sortant (et réélu) de la région. Il s’est fait remarquer notamment en réclamant davantage de programmes en dialecte sur la chaine régionale de la RAI et en demandant l’introduction de ce parler à l’école.

D’une façon générale, la Ligue du Nord, est devenue la force politique dominante des régions du nord de l’Italie. Outre la Vénétie, elle gouverne la Lombardie (région la plus peuplée, avec 10 millions d’habitants, et la plus riche d’Italie) et fait jeu égal avec le PD au Piémont (où le piémontais est parlé par plus la moitié des habitants, tandis que les vallées alpines parlent provençal) et dans les autres régions du Nord.

5/ La Ligurie (Gênes), qui était gouvernée par la gauche depuis 1945, change de camp. C’est désormais une coalition Ligue du Nord-Forza Italia qui la dirigera. Elle a obtenu 34,4% contre 27,6% au PD, 24,8% à 5S et 9,3% à l’extrême-gauche.

6/ Où en est la vie politique italienne ?

Elle a longtemps (de 1945 à 1990) été dominée par deux partis : la Démocratie Chrétienne, structurellement majoritaire (elle a formé la quasi-totalité des gouvernements, ce qui n’a toutefois pas empêché une grande instabilité, comparable à celle de la IVème République en France), et le Parti Communiste, structurellement minoritaire (30 à 40% des voix) mais majoritaire (souvent fortement) dans toutes les régions du Centre (l’Emilie-Romagne était la capitale « rouge » de l’Italie) et gouvernant de nombreuses municipalités et provinces (départements). L’Italie a en fait fonctionné avec un pouvoir de droite et un contre-pouvoir, en quelque sorte institutionnel, communiste. Le PCI était le plus puissant d’Europe Occidentale et le moins aligné sur Moscou. Cette cohabitation « à l’italienne » entre DC et PC était qualifiée de « compromis historique ». Elle résultait en grande partie du combat antifasciste commun mené avant et pendant la seconde guerre mondiale par les communistes et une grande partie de la Démocratie Chrétienne. Les plus anciens d’entre vous se souviennent des films où le curé Don Camillo s’opposait au maire communiste Pepone, ce qui n’empêchait pas une vraie amitié, conflictuelle, entre les deux hommes.

La fin des années 1990 a totalement brouillé les pistes et rebattu les cartes. L’Italie a été affectée par des scandales à répétition, marqués tant par des détournements financiers que par des compromissions d’une partie de la DC avec les mafias. De son côté, le PCI a préféré se dissoudre après la chute du communisme en URSS et en Europe de l’Est.

Sur les ruines anciennes, la classe politique et la société civile se sont mobilisées pour sortir le pays de la crise la plus grave de son existence (hors guerre) : l’Italie était en effet menacée non seulement d’une disqualification généralisée de ses institutions et de ses dirigeants, mais aussi de l’éclatement (débuts de la Ligue du Nord, fondée en 1989 par une coalition de la « ligue de Lombardie » et celle de Vénétie, qui reprennent la tradition des ligues du moyen-âge, et dont l’objectif était l’indépendance de la « Padanie » - plaine du Pô -, c’est-à-dire des régions du Nord, les plus riches, qui ne voulaient plus payer pour le Sud et ses régions gangrénées par les mafias).

La reprise en mains, caractérisée en particulier par l’opération « mani pulite » (mains propres), avec des procès contre les prédateurs et les compromis avec les mafias (marquée par l’assassinant de plusieurs juges et les efforts, souvent héroïques, des populations pour vaincre la peur et témoigner contre les mafieux), a été l’œuvre des anciens de la Démocratie Chrétienne et du Parti Communiste. Cette alliance centre-droit et PC renforcés du petit parti socialiste et d’écologistes, a engendré la coalition de «l’Olivier », rebaptisée plus tard la « Marguerite ».

Les gouvernements formés entre 1996 et 2006 l’ont été, souvent, autour de Romano Prodi, un politicien non compromis dans l’ancien système. En 2007, une primaire a été organisée (3,5M de participants) pour désigner le Secrétaire Général du nouveau parti, le Parti Démocrate, rassemblant anciens communistes, socialistes et démocrates-chrétiens. Walter Voltroni, ancien du PCI et maire de Rome, l’emporta.

Mais le renouveau des partis institutionnels ne suffit pas pour rétablir la confiance de la population. Silvio Berlusconi (droite dure et entrepreneur, notamment à la tête d’un empire médiatique) remporte les élections de 2008. La Ligue du Nord d’Umberto Bossi est associée aux gouvernements du « cavaliere ».

Mais nouveaux scandales à répétition. Ils touchent Berlusconi, mais aussi Bossi. Une réforme constitutionnelle, qui aurait transformé l’Italie en république fédérale, ne passe pas. Forza Italia et la Ligue du Nord perdent beaucoup de soutiens.

Romano Prodi reprend la tête du Parti Démocrate en 2012 et remporte, avec difficulté, les élections générales l’année suivante. Mais il est concurrencé par un « jeune loup », le maire de Florence, Matteo Renzi (40 ans) qui remplace Prodi à la tête du parti et du gouvernement grâce à une sorte de révolution de palais confirmée par une « primaire ».

Après avoir adulé Prodi, la Commission européenne encense Renzi, qui se lance dans les « réformes » souhaitées par Bruxelles. Cela n’empêche pas le chômage de dépasser 20%. La croissance est nulle, à l’image du reste de la zone euro. Les politiques d’austérité engendrent, comme ailleurs en Europe du Sud, précarité et pauvreté.

Les « européennes » de 2014, avec un PD à 40% (mais beaucoup d’abstentions), semblent avoir marqué l’apogée de l’ère Renzi.

Il n’y a pourtant pas vraiment d’alternative : la Ligue du Nord, qui a réussi à dépasser les scandales de la période de Bossi, repart sur de bonnes bases. Après son succès en Vénétie, elle va sans doute en ajouter d’autres, mais elle reste localisée dans le Nord et un peu au Centre (une Ligue du Sud émerge mais elle n’en est qu’à ses balbutiements). Forza Italia, pour sa part, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Berlusconi est un « has been » et FI ne dépasse plus 10 à 15%. Cinque Stelle représente de 20 à 25% de l’électorat, mais son programme est flou et Beppe Grillo ne semble avoir ni l’envie ni les capacités de gouverner.

Alors, un boulevard pour Renzi ? Sans doute pas. Il est en chute dans les sondages (et dans les votes à ces régionales). Surtout, sa coalition et peut-être même l’existence du PD, sont menacés. Entre l’ancienne Démocratie Chrétienne et les anciens communistes, les dissensions s’aggravent. Ils ne sont d’accord ni sur les réformes institutionnelles, ni sur la politique étrangère, ni sur la laïcité. Une réforme de l’école est en cours d’examen au parlement. Elle a toutes les chances de finir au placard.

L’Italie sera-t-elle condamnée à retomber dans ses vieux travers, l’instabilité structurelle ?

L’avenir le dira, mais pour l’heure, la situation italienne peut présenter quelques analogies avec celle d ‘autres pays européens. Cinque Stelle est une sorte de « Podemos », la Ligue du Nord a des analogies avec le Front National de France (avec lequel elle entretient de bonnes relations, sauf que la LN est fédéraliste – elle ne parle plus beaucoup d’indépendance – alors que le FN est jacobin ; les deux s’accordent, en revanche, dans leur critique de l’Union européenne et dans celle de la « menace » islamique). Le PD ressemble à la grande coalition allemande, la stabilité en moins. Forza Italia est affaiblie, mais elle pourrait « ressusciter », pour peu qu’un nouveau Berlusconi émerge. Elle pourrait surfer, avec la LN et 5S sur le rejet des politiques d’austérité que l’UE impose à l’Italie.

Il y aura peut-être une recomposition de la vie politique italienne. Mais il est trop tôt pour dire quand et comment. Les Italiens nous ont habitués aux revirements les plus inattendus. Dans ce pays, depuis l’Antiquité romaine, quand tout semble aller bien, tout peut s’écrouler soudain, et quand ça va mal, on peut avoir un « miracle italien ».

Le lecteur pourra aussi jeter un œil, en complément de cet article, sur celui que j’avais publié le 26 février 2013 : « élections en Italie : un message pour l’Europe ».

Yves Barelli, 4 juiin 2015

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