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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 16:04

Les élections régionales et locales partielles qui se sont déroulées le 31 mai en Italie n’ont qu’une portée limitée puisque moins du tiers du corps électoral de ce pays était concerné. Elles ne sont toutefois pas sans signification politique et me donnent l’occasion de faire le point sur les développements récents de la politique italienne, pas facile à suivre tant les rebondissements y sont fréquents.

1/ Le calendrier électoral pour les régions et les municipalités italiennes n’est pas uniforme. Si la durée des mandats (5 ans) et le système proportionnel (à un tour pour les régions, deux pour les municipalités) est identique partout, tous les scrutins n’ont pas lieu en même temps. Cette fois, seules sept régions (sur 20) et des municipalités d’importance moyenne (aucune très grande ville en dehors de Venise) étaient concernées. S’agissant de ces dernières, un deuxième tour est prévu le 14 juin là où la majorité absolue n’a pas été obtenue (ce qui est le cas de la plupart de ces localités).

Nous ne retiendrons donc que les régions. Pas seulement parce que les conseils municipaux ne sont pas encore connus, mais aussi parce que, dans les petites localités concernées, les résultats sont difficiles à interpréter compte tenu du grand nombre de listes non marquées politiquement et de l’absence, le plus souvent, de personnalités connues en dehors de la ville.

2/ Par rapport au scrutin précédent (2010), la participation est en forte baisse : 53% contre 64%. Ce chiffre montre une désaffection croissante des Italiens pour les jeux politiques dont ils commencent à se lasser. Cela concerne particulièrement les anciens électeurs du Parti Démocrate de Matteo Renzi, au pouvoir depuis à peine plus d’un an.

Dans les sept régions concernées (ce qui n’est pas totalement représentatif de l’ensemble de l’Italie), le Parti Démocrate (PD) remporte 23% des suffrages (en forte baisse), le Mouvement « Cinque Stelle » (5S, 5 étoiles), sorte de « Podemos » italien, avec 18,4%, conforte sa position de second parti de la péninsule. La Ligue du Nord (LN) a 12,5% des voix (mais là où elle présentait des candidats, elle a beaucoup plus) et « Forza Italia » (FI), de l’ancien premier ministre Silvio Berlusconi, 10,7% (pas présent non plus partout). A noter que dans plusieurs régions la Ligue et Forza ont fait des alliances et parfois présenté des candidats sur des listes communes.

3/ Le PD conserve la direction de 5 régions sur 7 : Toscane (région de Florence, dont Renzi a été maire), Marches (Ancona, sur l’Adriatique), Pouilles (sud-est), Campanie (Naples) et Ombrie (petite région voisine de la Toscane).

Dans la plupart de ces régions, la victoire du parti de gouvernement est étriquée.

Ainsi, en Campanie : PD=41,2%, FI= 38,4%, 5S = 17,5% (il est possible que cette élection soit annulée, le président PD de la région étant sous le coup d’une mise en examen pour malversations). En Ombrie : PD=42,8%, LN=39,3%, 5S=14,3%

4/ La Ligue du Nord conserve haut la main la Vénétie avec 50% des voix, devant le PD (22,7%) et 5S (11,9%).

Un mot sur la Vénétie, la région de Venise, car on risque d’entendre parler de cette région dans les mois ou les années à venir. Un fort mouvement autonomiste et même indépendantiste y est présent. Il s’appuie sur l’histoire : la république maritime de Venise a été un Etat fort pendant mille ans, jusqu’à ce que Napoléon y mette fin ; la région fut incorporée à l’Italie unifiée en 1860 sous la direction de la maison de Savoie-Piémont en grande partie parce que ce furent les troupes piémontaises qui la libérèrent de l’occupation autrichienne. Il s’appuie aussi sur le particularisme vénitien : le dialecte vénitien, forme spécifique d’italien assez différente de l’italien officiel (il pourrait être considéré comme une langue distincte), est encore en usage assez fréquent, y compris dans la ville de Venise, et nombre de Vénitiens se sentent étrangers au reste de l’Italie.

Depuis plusieurs années, le mouvement indépendantiste organise des manifestations d’envergure (sur le modèle catalan), réclame, en vain, un référendum d’autodétermination et fait de bons scores électoraux. Son leader, Luca Zaia, membre fondateur de la Ligue du Nord, est le président sortant (et réélu) de la région. Il s’est fait remarquer notamment en réclamant davantage de programmes en dialecte sur la chaine régionale de la RAI et en demandant l’introduction de ce parler à l’école.

D’une façon générale, la Ligue du Nord, est devenue la force politique dominante des régions du nord de l’Italie. Outre la Vénétie, elle gouverne la Lombardie (région la plus peuplée, avec 10 millions d’habitants, et la plus riche d’Italie) et fait jeu égal avec le PD au Piémont (où le piémontais est parlé par plus la moitié des habitants, tandis que les vallées alpines parlent provençal) et dans les autres régions du Nord.

5/ La Ligurie (Gênes), qui était gouvernée par la gauche depuis 1945, change de camp. C’est désormais une coalition Ligue du Nord-Forza Italia qui la dirigera. Elle a obtenu 34,4% contre 27,6% au PD, 24,8% à 5S et 9,3% à l’extrême-gauche.

6/ Où en est la vie politique italienne ?

Elle a longtemps (de 1945 à 1990) été dominée par deux partis : la Démocratie Chrétienne, structurellement majoritaire (elle a formé la quasi-totalité des gouvernements, ce qui n’a toutefois pas empêché une grande instabilité, comparable à celle de la IVème République en France), et le Parti Communiste, structurellement minoritaire (30 à 40% des voix) mais majoritaire (souvent fortement) dans toutes les régions du Centre (l’Emilie-Romagne était la capitale « rouge » de l’Italie) et gouvernant de nombreuses municipalités et provinces (départements). L’Italie a en fait fonctionné avec un pouvoir de droite et un contre-pouvoir, en quelque sorte institutionnel, communiste. Le PCI était le plus puissant d’Europe Occidentale et le moins aligné sur Moscou. Cette cohabitation « à l’italienne » entre DC et PC était qualifiée de « compromis historique ». Elle résultait en grande partie du combat antifasciste commun mené avant et pendant la seconde guerre mondiale par les communistes et une grande partie de la Démocratie Chrétienne. Les plus anciens d’entre vous se souviennent des films où le curé Don Camillo s’opposait au maire communiste Pepone, ce qui n’empêchait pas une vraie amitié, conflictuelle, entre les deux hommes.

La fin des années 1990 a totalement brouillé les pistes et rebattu les cartes. L’Italie a été affectée par des scandales à répétition, marqués tant par des détournements financiers que par des compromissions d’une partie de la DC avec les mafias. De son côté, le PCI a préféré se dissoudre après la chute du communisme en URSS et en Europe de l’Est.

Sur les ruines anciennes, la classe politique et la société civile se sont mobilisées pour sortir le pays de la crise la plus grave de son existence (hors guerre) : l’Italie était en effet menacée non seulement d’une disqualification généralisée de ses institutions et de ses dirigeants, mais aussi de l’éclatement (débuts de la Ligue du Nord, fondée en 1989 par une coalition de la « ligue de Lombardie » et celle de Vénétie, qui reprennent la tradition des ligues du moyen-âge, et dont l’objectif était l’indépendance de la « Padanie » - plaine du Pô -, c’est-à-dire des régions du Nord, les plus riches, qui ne voulaient plus payer pour le Sud et ses régions gangrénées par les mafias).

La reprise en mains, caractérisée en particulier par l’opération « mani pulite » (mains propres), avec des procès contre les prédateurs et les compromis avec les mafias (marquée par l’assassinant de plusieurs juges et les efforts, souvent héroïques, des populations pour vaincre la peur et témoigner contre les mafieux), a été l’œuvre des anciens de la Démocratie Chrétienne et du Parti Communiste. Cette alliance centre-droit et PC renforcés du petit parti socialiste et d’écologistes, a engendré la coalition de «l’Olivier », rebaptisée plus tard la « Marguerite ».

Les gouvernements formés entre 1996 et 2006 l’ont été, souvent, autour de Romano Prodi, un politicien non compromis dans l’ancien système. En 2007, une primaire a été organisée (3,5M de participants) pour désigner le Secrétaire Général du nouveau parti, le Parti Démocrate, rassemblant anciens communistes, socialistes et démocrates-chrétiens. Walter Voltroni, ancien du PCI et maire de Rome, l’emporta.

Mais le renouveau des partis institutionnels ne suffit pas pour rétablir la confiance de la population. Silvio Berlusconi (droite dure et entrepreneur, notamment à la tête d’un empire médiatique) remporte les élections de 2008. La Ligue du Nord d’Umberto Bossi est associée aux gouvernements du « cavaliere ».

Mais nouveaux scandales à répétition. Ils touchent Berlusconi, mais aussi Bossi. Une réforme constitutionnelle, qui aurait transformé l’Italie en république fédérale, ne passe pas. Forza Italia et la Ligue du Nord perdent beaucoup de soutiens.

Romano Prodi reprend la tête du Parti Démocrate en 2012 et remporte, avec difficulté, les élections générales l’année suivante. Mais il est concurrencé par un « jeune loup », le maire de Florence, Matteo Renzi (40 ans) qui remplace Prodi à la tête du parti et du gouvernement grâce à une sorte de révolution de palais confirmée par une « primaire ».

Après avoir adulé Prodi, la Commission européenne encense Renzi, qui se lance dans les « réformes » souhaitées par Bruxelles. Cela n’empêche pas le chômage de dépasser 20%. La croissance est nulle, à l’image du reste de la zone euro. Les politiques d’austérité engendrent, comme ailleurs en Europe du Sud, précarité et pauvreté.

Les « européennes » de 2014, avec un PD à 40% (mais beaucoup d’abstentions), semblent avoir marqué l’apogée de l’ère Renzi.

Il n’y a pourtant pas vraiment d’alternative : la Ligue du Nord, qui a réussi à dépasser les scandales de la période de Bossi, repart sur de bonnes bases. Après son succès en Vénétie, elle va sans doute en ajouter d’autres, mais elle reste localisée dans le Nord et un peu au Centre (une Ligue du Sud émerge mais elle n’en est qu’à ses balbutiements). Forza Italia, pour sa part, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Berlusconi est un « has been » et FI ne dépasse plus 10 à 15%. Cinque Stelle représente de 20 à 25% de l’électorat, mais son programme est flou et Beppe Grillo ne semble avoir ni l’envie ni les capacités de gouverner.

Alors, un boulevard pour Renzi ? Sans doute pas. Il est en chute dans les sondages (et dans les votes à ces régionales). Surtout, sa coalition et peut-être même l’existence du PD, sont menacés. Entre l’ancienne Démocratie Chrétienne et les anciens communistes, les dissensions s’aggravent. Ils ne sont d’accord ni sur les réformes institutionnelles, ni sur la politique étrangère, ni sur la laïcité. Une réforme de l’école est en cours d’examen au parlement. Elle a toutes les chances de finir au placard.

L’Italie sera-t-elle condamnée à retomber dans ses vieux travers, l’instabilité structurelle ?

L’avenir le dira, mais pour l’heure, la situation italienne peut présenter quelques analogies avec celle d ‘autres pays européens. Cinque Stelle est une sorte de « Podemos », la Ligue du Nord a des analogies avec le Front National de France (avec lequel elle entretient de bonnes relations, sauf que la LN est fédéraliste – elle ne parle plus beaucoup d’indépendance – alors que le FN est jacobin ; les deux s’accordent, en revanche, dans leur critique de l’Union européenne et dans celle de la « menace » islamique). Le PD ressemble à la grande coalition allemande, la stabilité en moins. Forza Italia est affaiblie, mais elle pourrait « ressusciter », pour peu qu’un nouveau Berlusconi émerge. Elle pourrait surfer, avec la LN et 5S sur le rejet des politiques d’austérité que l’UE impose à l’Italie.

Il y aura peut-être une recomposition de la vie politique italienne. Mais il est trop tôt pour dire quand et comment. Les Italiens nous ont habitués aux revirements les plus inattendus. Dans ce pays, depuis l’Antiquité romaine, quand tout semble aller bien, tout peut s’écrouler soudain, et quand ça va mal, on peut avoir un « miracle italien ».

Le lecteur pourra aussi jeter un œil, en complément de cet article, sur celui que j’avais publié le 26 février 2013 : « élections en Italie : un message pour l’Europe ».

Yves Barelli, 4 juiin 2015

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Published by Yves Barelli - dans Italie
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