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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 00:22

C’est un « jeu » dangereux (et meurtrier par ses « dégâts collatéraux ») qui se joue depuis le 9 octobre à la frontière entre la Turquie et la Syrie du fait de l’intervention de l’armée turque dans le nord de ce pays contre les positions kurdes. Cette intervention, sans doute de caractère limité, était prévisible. Elle embarrasse les principaux acteurs présents sur le terrain (forces gouvernementales syriennes, Russie, Etats-Unis et, dans une moindre mesure, Iran – les pays de l’Union européenne sont, pour leur part, hors-jeu depuis longtemps -) et pourraient avoir des répercussions peu prévisibles (notamment la réaction américaine). Elle montre en outre, ce qui, hélas, était connu, le manque de maturité et de sens politique des Kurdes, manipulés par les forces extérieures, occidentales en particulier, et non payées de retour pour leur participation, souvent héroïque, à l’anéantissement de l’ « Etat islamique » (« Daesh »).

1/ L’armée turque a commencé son opération qui vise à prendre le contrôle d’une bande de trente kilomètres de large sur plusieurs centaines de long à l’intérieur du territoire syrien le long de la frontière turco-syrienne afin d’y déloger les milices kurdes qui se sont appropriées le terrain depuis quelques mois en y chassant les islamistes de Daesh et en y instaurant un pouvoir autonome de fait.

2/ Les Kurdes syriens avaient, avec la bénédiction et l’aide logistique et militaire des Etats-Unis et de leurs alliés, lutté victorieusement contre les terroristes de Daesh. Ils avaient réussi, ce faisant, à créer un « Kurdistan » autogouverné. Ils étaient convaincu que, ayant joué le rôle de supplétifs de la coalition dirigée par les Américains, ceux-ci, à défaut de reconnaitre de jure l’indépendance de ce territoire kurde, au moins, leur permettraient d’établir, comme en Irak, un territoire de facto souverain et qu’ils les protégeraient d’une intervention de la Turquie, qui n’a jamais caché qu’elle empêcherait toute tentative de créer, en Turquie ou au-delà de ses frontières, un Kurdistan indépendant, rêve de ce peuple sans Etat auquel des promesses en ce sens jamais tenues ont été faites de façon récurrente depuis la fin de la première guerre mondiale (et la disparition de l’empire ottoman).

3/ Depuis le début de la guerre civile de Syrie (2012), la stratégie (si tant est qu’il y ait effectivement une stratégie) américaine n’a jamais été claire et a donné l’impression de naviguer à vue. Au début, le but avoué était le renversement du régime laïc de Bachar-el-Assad en favorisant la subversion islamiste, soutenue en particulier par l’Arabie saoudite et les autres monarchies wahhabites du Golfe (d’ailleurs rivales des Saoudiens, notamment le Qatar). La Turquie d’Erdoğan, qui se voulait le leader naturel (comme au temps de l’empire ottoman) des musulmans sunnites militants, a, comme les Américains et les Saoudiens, aidé les factions islamistes (de Daesh mais aussi affiliées à Al Qaida), y compris en les armant et en achetant le pétrole de Daesh, à tenter de renverser l’Etat syrien.

Ce parti-pris anti pouvoir laïc des Américains (mais aussi, contre toute logique, de la France de Hollande, encore plus anti-Bachar que les Américains d’Obama, d’abord, puis de Trump) a été une folie dont le résultat a été la création d’un « califat » islamiste (« Daesh ») sur la moitié des territoires syrien et irakien, avec la barbarie et la cruauté que l’on sait et avec, conséquence qui n’a pas été la moindre, la perpétration d’attentats terroristes islamistes meurtriers en Occident (souvent d’initiative locale mais encouragée par les victoires sur le terrain syro-irakien des bourreaux sanguinaires de Daesh). On était en pleine absurdité : les « démocraties » occidentales aidaient sur le terrain ceux qui égorgeaient et assassinaient aussi chez nous.

La Syrie laïque n’a pu résister à la subversion que grâce à l’aide russe (et, dans une moindre mesure iranienne). Poutine, auteur du retour de la Russie sur la scène internationale après les tristes palinodies de son prédécesseur Eltsine (qui a vendu le pays aux intérêts capitalistes étrangers et aux « oligarques », enrichis sur le dos du peuple), a renforcé la Russie et son armée et l’a envoyée en Syrie défendre l’Etat laïc (criminel certes, mais dans ce pays, ils le sont tous et, à tout prendre, mieux vaut un criminel laïc qui n’agit pas contre nous que des criminels islamistes dont le but avoué est la fin de la civilisation occidentale ; les Israéliens se s’y sont pas trompés : ils n’ont pas participé à la guerre contre la Syrie car ils n’ont aucune envie d’avoir un Etat islamiste à leur frontière) contre la subversion islamiste.

4/ Les Occidentaux et la Turquie (elle aussi frappée par des attentats terroristes), ont fini par comprendre que la subversion islamiste était plus menaçante pour eux que la Syrie de Bachar, quand bien même était-elle alliée de la Russie de Poutine, à leurs yeux le continuateur de la politique de l’ex URSS. Ils se sont en conséquence enfin décidés à concentrer leurs forces sur l’élimination de Daesh (quitte à laisser Bachar en place).

Les Américains, toutefois, échaudés par leur calamiteuse guerre contre l’Irak (2003), ont préféré ne pas intervenir directement (si ce n’est par les bombardements aériens et la présence de « forces spéciales » au sol : une « force spéciale » est constituée d’unités d’élite, peu nombreuses mais remarquablement performantes dont la présence n’est jamais avouée officiellement) et ont utilisé les milices kurdes.

5/ Après l’élimination de Daesh en tant que force organisée à assise territoriale (après les prises de Mossoul et de Raqqa, il n’y a plus de « territoire » de l’ « Etat islamique » ce qui ne signifie pas que le danger est écarté : les djihadistes qui n’ont pas été arrêtés ou qui n’ont pas fui sont disséminés et pourraient à nouveau être actifs lorsque l’occasion se présentera), la situation est la suivante : a/ l’autorité de l’Etat syrien est recouvrée sur les trois-quarts du territoire b/Un « Kurdistan » de fait a été constitué au nord de la Syrie c/Il y a encore une poche dans le nord-ouest de la Syrie (région d’Idlib) qui n’est contrôlée ni par l’Etat syrien ni par les Kurdes (c’est là où l’Etat syrien, les Russes, les Kurdes mais aussi les Turcs et les Américains avaient toléré le regroupement de ce qui restait de forces anti-Bachar hors Daesh, avec des restes de milices disparates ; les forces syro-russes n’ont pas encore donné l’assaut de ce réduit en attendant un moment plus propice, notamment pour ménager la Turquie vers laquelle des centaines de milliers de gens pourraient trouver refuge pour fuir les combats, s’ajoutant ainsi aux 3,6 millions de Syriens déjà présents sur le territoire turc – certains rentrent en Syrie ; il y a en fait un va et vient).

6/ Quelles sont les alliances et rapports entre Etats présents dans la région ?

La situation est complexe et avant de la préciser il faut rappeler une chose essentielle si on veut tenter de comprendre cet « Orient compliqué » (comme disait le général de Gaulle) : il n’y a pas un conflit mais des conflits dans le conflit ; il n’y a pas une alliance d’un côté opposée à une autre alliance de l’autre mais chacun a des intérêts individuels, parfois en concordance, parfois en opposition avec d’autres et l’axiome mathématique « les amis de nos amis sont nos amis et les ennemis de nos ennemis sont nos amis » n’a aucune valeur au Moyen-Orient : les alliances contrenatures conjoncturelles et changeantes sont le lot commun et des « amis » peuvent s’affronter. Il n’y a pas de « gentils » et de « méchants » à 100% (même si certains peuvent apparaitre plus « gentils » que d’autres) mais des protagonistes défendant des intérêts particuliers avec des stratégies évolutives.                                                 

La Turquie est un pays membre de l’OTAN, tout comme les Etats-Unis ou la France par exemple. Les Etats-Unis et la Russie s’affrontent sur de multiples « théâtres » dans le monde. Ils ont néanmoins toujours pris soin d’éviter un affrontement direct en Syrie. Pourtant, la Turquie d’Erdoğan a établi une coopération qui est devenue « stratégique » (c’est-à-dire pas seulement conjoncturelle) avec la Russie (alors qu’au début du conflit syrien elles étaient opposées), mais aussi l’Iran.

Au début du conflit syrien, les Kurdes de Syrie avaient des relations plutôt correctes avec l’Etat syrien de Bachar. Les deux se battaient contre l’islamisme et étaient en différend avec la Turquie qui, elle, avec les Occidentaux, soutenaient  en fait Daesh. Cette conjonction remontait aux fondements de l’Etat syrien, dominé par la minorité alaouite alliée à toutes les autres minorités (chiites, chrétiens et Kurdes) contre la majorité sunnite (dont est issu l’islamisme).  

Lorsque le recul de l’Etat syrien (à partir surtout de 2014) a entrainé une sorte de vide dans le nord de la Syrie et que les Kurdes ont réussi à résister à l’avance de Daesh, puis ont gagné du terrain, ceux-ci ont réussi à contrôler la longue bande de terrain qui va d’Idlib à l’Irak le long de la frontière turque (c’est là où ils sont présentement et où ils sont attaqués par les Turcs). Leur situation était toutefois fragile : d’un côté, les Turcs, bien décidés à ne pas tolérer un « Kurdistan » ; de l’autre Daesh, toujours menaçant ; sur un troisième côté, enfin, l’armée syrienne, en phase de reconquête. Sans compter les dangers internes : dans « leur » Kurdistan, les Kurdes sont moins nombreux que les Arabes.  Ils ont alors choisi l’alliance avec les Etats-Unis, garantie à leurs yeux d’être « sanctuarisés ».

7/ Cette sécurité n’était qu’illusion. Les Américains n’ont pas d’intérêts vitaux en Syrie et, maintenant que Daesh n’est plus une menace, l’alliance avec les Kurdes (pauvres, ne maitrisant aucune ressource naturelle et entourés d’ennemis avec lesquels les Américains ont intérêt à composer) ne leur sert à rien.

La géostratégie de la Syrie a changé. D’une part, le renforcement et donc la pérennité de Bachar sont désormais admis tant par les Américains (même s’ils ne le disent pas), les Turcs (ils peuvent s’en faire un allié contre les Kurdes puisque l’ambition de l’Etat syrien est de recouvrer le contrôle de la totalité du territoire) que les Israéliens (qui n’ont jamais voulu sa perte).

Mais il y a une autre raison, capitale : désormais, l’ennemi numéro un des Saoudiens et autres monarchies du Golfe, mais aussi des Israéliens et donc des Américains (qui n’ont rien à refuser à l’Etat hébreu qui contrôle, de fait, le Congrès à Washington) est l’Iran. Cela est une chance pour Bachar : plus personne n’éprouve le besoin de le combattre, d’autant que, et cela est important, tout le monde a intérêt à avoir de bonnes relations avec la Russie : elle est le seul élément stable et solide dans la région alors qu’on ne sait ce que feront les Américains. Aussi, l’Arabie saoudite, affaiblie, cherche à séduire Moscou (qui peut transmettre les messages avec Téhéran). Israël a d’excellentes relations avec la Russie, de même que la Turquie et l’Iran. La clef de toute solution au Moyen-Orient passe donc par Moscou, pas par Washington (pour le moment).

Et tous ces acteurs parlent avec Ankara. Que pèsent les Kurdes face à la Turquie ? Rien. Pas seulement sur le plan militaire. Mais sur tous les autres plans aussi. La Russie est l’alliée de fait de la Turquie qui, par ailleurs, est toujours membre de l’OTAN. De par le monde, beaucoup ont leurs propres séparatistes. Donc, pas de sympathie à priori avec les Kurdes, les seuls à contester le statuquo territorial (en Syrie, en Turquie, en Irak et, potentiellement, en Iran – même si, pour le moment, ils ne contestent pas l’Etat iranien).

Et l’Europe dans tout cela ? Mais quelle Europe ? Politiquement, l’Union européenne n’existe pas, si ce n’est comme un appendice de l’OTAN. La France et la Grande Bretagne ont participé à la guerre des Américains en Syrie, mais sans aucune autonomie et seulement comme petite force d’appoint. Si les Américains lâchent les Kurdes, aucun Européen ne pourra rien pour eux, si ce n’est de prononcer quelques discours larmoyants à l’ONU.

8/ Que va-t-il se passer maintenant ?

Vladimir Poutine a été prévenu par Erdoğan de l’intention de ce dernier d’intervenir en Syrie. Sans doute a-t-il essayé de l’en dissuader ou, au moins, d’en limiter l’ampleur. Trump aussi. En annonçant deux heures après l’entretien téléphonique avec le président turc le retrait des forces spéciales américaines de la zone, cela, aussi, a équivalu à un feu vert.

La réaction de Bachar a été, en apparence, plus véhémente. Il ne pouvait en effet ne pas réagir à ce qui est, de par le droit international, une agression caractérisée. Il aurait même dit qu’il s’y opposerait militairement. Mais sans le feu vert russe, cela est improbable.

Une réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU est en route. Les consultations à huis-clos ont déjà commencé. On peut s’attendre à des discours très fermes des pays européens, la France en premier lieu. Paroles qui se perdront dans l’océan… Y aura-t-il mise aux voix d’un projet de résolution ? Ce n’est même pas sûr. On se contentera sans doute d’une déclaration de la présidence du Conseil de Sécurité appelant la Turquie à la « retenue ».

Cette saisine du Conseil de Sécurité se place dans un contexte d’affaiblissement durable du multilatéralisme. Il y a longtemps que les Américains, les Israéliens et quelques autres agissent quand et où bon leur semble sans aucun mandat international. Pourquoi pas la Turquie ? Quand bien même y aurait-t-il une résolution du Conseil de Sécurité, elle ne pourra que rester lettre morte.

Un gain de sable pourrait néanmoins se glisser dans les rouages. Le Congrès américain n’aime pas beaucoup Erdoğan. Il pourrait voter des sanctions contre la Turquie et forcer Trump à les appliquer. Cela aggraverait encore la situation de l’économie turque, déjà peu flambante. Erdoğan pourrait se venger en ouvrant la route des réfugiés vers l’Union européenne. Je ne crois pas beaucoup à ce scénario, mais on ne sait jamais. La tension turco-syrienne dans la poche d’Idlib pourrait aussi dégénérer. Sans doute Poutine parviendra-t-il à calmer le jeu.

Mais même lorsque le pire n’est pas le plus probable, il n’est jamais totalement improbable.      

9/ Mon évaluation est la suivante : l’intervention turque va être très limitée et l’armée turque ne s’installera pas. Mais ils obtiendront ce qu’ils cherchent : on ne parlera plus de « Kurdistan » syrien. Les Kurdes vont rentrer dans le rang et chercheront un arrangement avec l’Etat syrien. Dans le meilleur des cas pour eux, ils obtiendront un régime de fait d’auto-administration qui ne sera même pas une autonomie formelle.

10/ Cela est triste pour ce peuple courageux qui mérite mieux mais auquel, malheureusement, il manque beaucoup de sens politique. On l’a constaté en Irak (avec une déclaration d’indépendance avortée). On le voit aujourd’hui en Syrie. De tous les « Kurdistan » possibles, celui de Syrie était le moins viable. Il n’a pu émerger, provisoirement, que par la faiblesse de la Syrie. Il était en fait condamné dès le départ. Je crois davantage à la pérennité de celui d’Irak. Le seul possible, à condition qu’il s’en tienne à l’autonomie théorique, même si elle a l’allure d’une indépendance que, pour le moment, les Kurdes n’ont pas intérêt à proclamer officiellement. Les relations internationales ne sont pas une affaire de sentiment, pas plus que de « bon droit » légitime, mais de rapports de force./.    

Yves Barelli, 10 octobre 2019         

                                               

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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 23:13

L’appréciation que l’on peut porter sur le président turc Erdoğan, au pouvoir depuis 2002 et qui vient d’être réélu le 24 juin dès le premier tour, est contrastée. Le pire, la violation massive des droits de l’homme, l’idéologie islamiste, un nationalisme étriqué marqué par la négation des droits du peuple kurde et le refus de reconnaitre le génocide arménien, côtoie le meilleur, la défense de l’identité turque, facteur de progrès et de cohésion pour son peuple, et, après les hésitations et les ambiguïtés initiales, l’affirmation d’une indépendance nationale et une diversification des amitiés extérieures qui constituent aujourd’hui l’un des rares facteurs de progrès, de stabilité et de pacification du Moyen-Orient.

1/ Recip Tayyib Erdoğan (la lettre ğ ne se prononce pas en turc ; elle allonge la voyelle qui suit : /erdo-an/) a été réélu président de la république le 24 juin par 53% des suffrages exprimés (les chiffres de participation ne sont pas connus mais sont probablement assez élevés, bien qu’avec de forts contrastes régionaux) et les élections législatives, tenues en même temps que la présidentielle, lui assurent une majorité au parlement.

Dans un climat d’intimidation, allant dans certains cas jusqu’à la terreur (notamment au Kurdistan), envers les oppositions et avec une campagne à sens unique, la victoire d’Erdoğan peut certes prêter à commentaires l’atténuant mais elle est incontestable. Ses principaux compétiteurs ont en tout cas reconnu leur défaite.

2/ Cette victoire est celle de la Turquie traditionnelle, celle du plateau anatolien, plus conservateur, plus musulman, plus nationaliste, et celle des classes populaires turques, rurales ou urbaines, surtout des petites villes. Avec plus de la moitié du corps électoral (peut-être un peu moins si on veut bien considérer que les irrégularités l’ont un peu gonflée), Erdoğan et son parti islamiste AKP peuvent compter sur le soutien indéfectible et souvent enthousiaste, en dépit d’une situation économique qui s’est sensiblement dégradée (sans toutefois être catastrophique) depuis trois ans, des grandes masses turques.

En face de lui, l’opposition est hétéroclite. On y trouve les Kurdes (15M sur 80M d’habitants en Turquie), concentrés dans le sud-est du pays mais aussi, résultat de l’exode rural, dans les grandes villes en développement, en guerre larvée contre Ankara, et qui ont constitué depuis quelques années un front commun avec les autres oppositions : les laïques, souvent européistes et appartenant le plus souvent aux classes les plus éduquées et les mieux  insérées professionnellement d’Istanbul et des régions littorales de la mer Egée et de la Méditerranée, et les adeptes de l’islam Alevi (sans doute 10 à 15% de la population), proche du chiisme, traditionnellement réfractaires au sunnisme et souvent persécutés dans l’histoire du califat ottoman (dont Erdoğan se veut l’héritier). Dans l’opposition, on trouve aussi toutes les victimes (plus de 100 000 sont en prison) de la répression qui s’est abattue depuis la tentative de coup d’état de l’été 2016, attribuée aux militaires partisans du chantre d’un islam moderne et « modéré », Fethullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis, répression qui est allé bien au-delà des protagonistes du coup d’état, celui-ci ayant été le prétexte à la chasse aux opposants de tous bords (à tel point, qu’on a quelques doutes sur les véritables instigateurs du coup d’état, celui-ci pouvant avoir les apparences d’une machination).       

3/ Le parcours d’Erdoğan a été plutôt sinueux depuis le début des années 2000.

Son islamisme avait les traits de l’archaïsme face à une Turquie que l’on pensait moderne et tournée vers le progrès et la croissance économique, incarnées par une aspiration à rejoindre l’Union européenne (aspiration alors encouragée par les Etats-Unis : la Turquie est membre de l’OTAN et, pour Washington et ses relais européens, être membre de l’OTAN en Europe est synonyme de vocation à rejoindre l’UE ; c’est ce qui s’est passé avec les anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale).

Il s’est construit en opposition à la Turquie laïque d’Atatürk, dont l’armée, traditionnellement forte en Turquie, était la garante. Pendant longtemps, l’armée a fait et défait les gouvernements à Ankara. Engager le bras de fer avec l’institution militaire était une gageure et nombre d’observateurs étaient sceptiques sur les chances d’Erdoğan de le gagner.

Il y est parvenu, en accompagnant la vague de renouveau de la pratique religieuse qui a touché la Turquie comme la plupart des autres pays musulmans, et en jouant sur quelques scandales de corruption et d’affairisme qui ont largement entamé le prestige de l’armée. Le processus a été long et on peut penser qu’il s’est terminé avec la tentative de coup d’état de l’été 2016. Nombre de généraux et colonels ont été arrêtés et l’armée a été mise au pas. Dans un avenir prévisible, elle n’est plus une menace pour le régime.

La laïcité qu’elle incarnait n’est plus, elle aussi, qu’un souvenir. L’islam sunnite de tradition ottomane est de nouveau la référence. Le voile islamique, autrefois interdit à l’université, au parlement et dans les administrations, ne l’est plus. L’épouse d’Erdoğan montre l’exemple : elle le porte systématiquement.

Mais  Erdoğan a eu l’habileté de tempérer son dogmatisme islamiste par le réalisme et le pragmatisme. Les lois (souvent calquées sur celle de la France du temps d’Atatürk) qui font de la Turquie une république laïque n’ont pas été modifiées pour l’essentiel (lorsqu’elles l’ont été, cela é été habilement présenté comme la défense de la liberté, par exemple, la liberté de porter le voile pour celles qui le souhaitent, sans en faire une obligation pour celles qui y sont réfractaires). D’une idéologie, l’islamisme, contraire par ses fondamentaux (la loi de Dieu supérieure à celle des hommes, et donc à leurs aspirations lorsqu’elles s‘en écartent) à la démocratie et à la liberté, Erdoğan a pu en faire, aux yeux d’une majorité de Turcs, un système qui correspond au « génie » de ce peuple. Associer islam et liberté, voilà le tour de force d’Erdoğan.

L’intelligence a en effet été de ne rien imposer : la Turquie reste l’un des rares pays musulmans où l’islam n’est pas religion d’Etat, où le fait de n’être pas musulman n’est pas légalement réprimé (encore que, sur ce point, il vaut mieux être prudent : se déclarer publiquement athée ne conduirait sans doute pas en prison mais on risquerait de se faire assassiner ; c’est pourquoi, généralement, on ne se démarque pas ouvertement de l’islam) et où il n’y a pas d’obligation légale de respecter le jeûne du ramadan (autrefois, rompre ce jeûne en public était courant ; c’est plus risqué aujourd’hui). En fait, sauf dans les quartiers « bobo » d’Istanbul, la pouvoir n’a pas besoin d’imposer l’islam : la pression sociale est suffisante (un peu comme il n’y a pas si longtemps, cela était le cas pour le catholicisme en Irlande ou en Pologne).

L’attachement de cette Turquie conservatrice, majoritaire dans le pays parce que l’Anatomie est plus peuplée que le littoral et que nombre d’urbains, notamment sur la côte, sont originaires des zones rurales du centre (ne jamais oublier lorsqu’on parle de la Turquie qu’il y a deux Turquie sociologiques, celle du littoral et celle de l’intérieur, visibles pas seulement en matière de religion et de traditions mais aussi, souvent, dans les traits physiques : le littoral est peuplé surtout de gens qui étaient encore grecs au moyen-âge et qui se sont massivement convertis à l’islam et au « turquisme » - ceux qui ne l’ont pas fait sont partis – tandis que le plateau anatolien est plus métissé avec des traits physiques d’Asie centrale souvent présents) forme le fond de l’identité turque.

Cette identité est une synthèse d’Europe et d’Asie. Elle se fonde sur l’islam sunnite et sur le permanence du nationalisme turc, qui s’appuie sur la grandeur passée de l’empire ottoman, empire qui régna sur la quasi-totalité du Moyen-Orient, des Balkans et de l’Afrique du Nord (une bonne trentaine de pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique ont été sous administration turque et l’influence dans la culture, les mots d’origine turque dans leurs langues, y compris l’arabe et le grec, les traditions, la cuisine est restée considérable : à Tbilissi, à Kazan, à Tirana, à Skopje ou à Oran, on trouve cet air de famille turc).

La Turquie de l’après première guerre mondiale, dépecée, réduite, s’est sentie humiliée. Elle est repartie de l’avant avec Atatürk qui, tirant un trait sur un passé depuis longtemps en décadence (on disait de l’empire ottoman du 19ème siècle, que c’était l’ « homme malade de l’Europe »), prit le parti de tout changer : la laïcité à la place de l’islam et même la langue turque elle-même, qui abandonna l’alphabet arabe pour le latin et qui, en empruntant massivement au français (de « jandarm » à « kürdan » et à « mersi », ce sont des milliers de mots français qui ont été adoptés en turc), s’est trouvée presque méconnaissable (mais avec l’avantage, énorme pour l’éducation, d’avoir une langue simplifiée, avec une écriture phonétique, qui peut se passer de transcription pour les panneaux routiers et qui, aujourd’hui, est facilement utilisable sur ordinateur et sur internet).

Ce fut l’option d’Atatürk : faire table rase du passé pour mieux aller de l’avant.

Erdoğan a choisi la seconde option : s’appuyer sur le passé et l’identité pour être mieux armé face au futur. L’identité, c’est savoir d’où on vient pour choisir où on veut aller. Collectivement, il semble que les Turcs, du moins la majorité d’entre eux, le savent. Ils veulent être fiers de leur passé ottoman prestigieux et pensent avoir la force pour édifier une Turquie confiante en elle et confiante dans son avenir, parce que appuyée sur son passé et les valeurs, intangibles à leurs yeux, qui vont avec.  

Je veux éviter de porter une appréciation sur ce choix collectif. Les lecteurs de ce blog savent ce que je pense de l’islamisme : le plus grand mal. C’est une idéologie totalitaire qui veut imposer la soit disant loi divine aux hommes. Elle est en complète contradiction avec mes convictions profondes. L’islamisme est la porte ouverte à l’oppression et à la régression. Mais si cette idéologie peut être un facteur de cohésion sociale en étant la continuatrice de siècles de destin collectif, et si c’est le choix des Turcs, je le respecte, dans la mesure, évidemment, où ce choix n’a            pas d’incidence directe néfaste sur les autres nations (je pense notamment à l’islamisme des diasporas turques en Europe : l’islam turc en Turquie, d’accord, mais pas en Allemagne ou en France ; le premier, je le tolère, s’il est un choix démocratique, le second, je le combats parce que, en le combattant, je participe à la défense de mes valeurs et de mon identité).

En tout cas, en misant sur la valorisation de l’identité turque comme méthode de gouvernement, Erdoğan a sans doute vu juste. La preuve est qu’il gagne élection après élection. Et je fais une incidente sur les commentaires que nos médias se croient en mesure de faire à la fois sur un pays qu’ils ne connaissent pas et en extrapolant ce qu’ils croient être une attitude universelle : celle qui consiste à penser qu’un peuple n’est pas autre chose que l’addition des égoïsmes des individus qui le composent. Pour eux, les gens ne se détermineraient qu’en fonction de leur situation matérielle personnelle. Qu’un pays ait une bonne croissance économique, que les revenus y augmentent et que le chômage baisse et le gouvernement est automatiquement populaire. Que la situation soit à l’inverse et il perd nécessairement les élections. C’est l’idéologie absurde et loin des aspirations des gens ordinaires, celle des « critères de Maastricht » qui est à la base de notre « pensée unique », celle où se rejoignent la « gauche-caviar » et la « droite foie-gras », celle qui traite de « populistes » ceux qui croient encore à la Nation et à l’ « identité », mot inconnu du vocabulaire de la « pensée unique » et donc de nos médias.   

Cette façon de voir est peut-être vraie (encore que les peuples, même endormis, peuvent un jour se réveiller) dans les pays qui n’ont plus d’identité nationale, ou peu (comme la France). Elle est fausse là où l’identité est forte. L’homme n’est pas seulement « economicus ». Il peut avoir d’autres valeurs, individuelles et collectives, que le « fric ». A titre d’exemple, le rouble a perdu beaucoup de sa valeur, ce qui rend le tourisme des Russes à l’étranger cher, de même que les biens importés. Et pourtant, très majoritairement (discutez avec eux et vous le constaterez), non seulement les Russes n’en tiennent pas rigueur à Poutine, mais ils font corps avec lui et le réélisent haut la main. Cela été vrai aussi à Cuba ou en Corée du Nord : les « sanctions » impactent les populations mais renforcent les gouvernements parce qu’il y a une résistance collective. Ne pas le comprendre, c’est ne pas comprendre la psychologie des trois-quarts des peuples de la terre : fort heureusement, il y a d’autres valeurs que l’économie et le pouvoir d’achat et la valeur du collectif est une notion que les adeptes de la simple économie anonyme et déculturée de marché ne pourront jamais comprendre.

3/ Mais tout miser sur le seul sentiment majoritaire, c’est être clivant et Erdoğan l’est assurément. Pour le moment, la répression contre tous ceux qui ne vont pas dans le sens du « politiquement correct » à la turque est sans doute populaire. Mais on ne peut gouverner éternellement avec 53% contre 47%. Dédramatiser et pacifier seraient à l’honneur du président. En sera-t-il capable? Rien n’est moins sûr. Idem pour la question kurde. Des avancées avaient été faites du temps des prédécesseurs d’Erdoğan (par exemple une petite place faite à la langue kurde, autrefois proscrite). Mais le président a préféré choisir la manière forte et il est largement responsable de la reprise de la guérilla du PKK. Certes, « taper sur du Kurde » est populaire dans la Turquie « profonde » (autant que taper sur du Basque ou du Catalan en Espagne). Mais, sur le long terme, c’est une impasse.

4/ Sur le plan de la politique étrangère, le parcours d’Erdoğan a été encore plus sinueux qu’en politique intérieure.

Son idéologie islamiste et néo-ottomane l’a incité à prendre la tête du sunnisme musulman. Erdoğan s’est voulu le défenseur des Palestiniens et il l’est resté. Mais en le faisant, il se met à dos l’Arabie saoudite qui a choisi l’alliance stratégique avec Israël contre l’Iran.

Dans le prolongement de ses options islamistes, et en conformité avec la politique anti-syrienne des Etats-Unis et de leurs satellites occidentaux (dont la France), Erdoğan a, dans un premier temps, apporté son soutien à l’opposition islamiste syrienne soit disant « modérée ». Il est même allé jusqu’à coopérer avec Daesh (en achetant son pétrole et en autorisant, de fait, les apprentis djihadistes venus d’Europe à rejoindre les territoires de Daesh en passant par la Turquie). Dans ce parti-pris anti-Assad, Erdoğan a collé à l’attitude américaine. On se souvient de cet incident aérien à l’hiver 2015-2016 au cours duquel la chasse turque abattit un avion russe sur la frontière turco-syrienne. On a cru à un enchainement extrêmement dangereux de représailles entre la Turquie, pays membre de l’OTAN, et la Russie.

Mais un changement à 180° s’est produit dans le courant de 2016. La tentative de coup d’état, pas assez rapidement condamnée par les Occidentaux alors que la Russie apporta un soutien immédiat à la Turquie, y est pour quelque chose.

Mais ce n’est pas la seule raison du changement. La bêtise fanatique de Daesh, qui s’en prend à la terre entière, qu’elle soit composée de « mécréants » ou de « mauvais » musulmans (ce qui est le cas des Turcs aux yeux des « fous de Dieu »), a fait le reste : des attentats ont été perpétrés en Turquie pour la punir de prendre ses distances avec Daesh à la demande des Américains (eux-mêmes ayant enfin compris que ce sont les islamistes fanatiques qui tuent en Occident et non Bachar). Par ailleurs, le pouvoir turc, empêtré par trois millions de réfugiés syriens (en majorité islamistes) que les Européens, après en avoir accueilli beaucoup, veulent désormais en recevoir moins, a compris qu’il n’avait plus grand-chose à espérer des pays de l’Union européenne, Allemagne comprise.

D’où le virage amorcé en 2016 et amplifié depuis. La Turquie présente désormais le paradoxe d’être encore membre de l’OTAN et d’entretenir un improbable dialogue avec une UE en crise pour une adhésion qui n’interviendra jamais, tout en ayant un partenariat de plus en plus stratégique avec la Russie (qui va jusqu’à l’achat de matériel militaire russe). Les échanges commerciaux avec elle sont intenses et les Russes constituent désormais le premier contingent de touristes étrangers en Turquie.

En Syrie et en Irak, Ankara a été très inquiet face à l’utilisation des milices kurdes par les Américains pour la reconquête des territoires tombés aux mains de Daesh. Ils ont eu peur de voir s’établir en Irak comme dans le nord de la Syrie des Etats indépendants kurdes.

Du coup, conscient que les pouvoirs de Damas et de Bagdad, dans leur objectif de reprendre le contrôle de l’intégralité de leurs territoires, allaient dans le mêmes sens que lui, Erdoğan a considéré qu’il était désormais possible de s’entendre avec eux. La stratégie de la Turquie a alors rejoint celle de la Russie, ce qui a incité Ankara a participer au processus de paix d’Astana (capitale du Kazakhstan) où Russes, Iraniens et Syriens (y compris une partie de l’opposition) discutent de l’avenir de la Syrie et, d’une façon générale, du Moyen-Orient. Ce processus est complémentaire de la coopération russo-sino-indienne, désormais élargie à l’Iran, dans le cadre de l’ « Organisation de Coopération de Shanghaï » (voir mon article du 11 juin 2018 : « l’axe Moscou-Pékin-Delhi se renforce »).

Cette coopération avec Moscou a de l’avenir pour deux raisons : Poutine est moins regardant sur la situation des droits de l’homme et des Kurdes en Turquie que les Occidentaux (dont la conception des droits de l’homme est, il est vrai, extraordinairement à géométrie variable, ce qui la décrédibilise); il est plus fiable que Trump (imprévisible et prisonnier de son alliance avec Israël) ; il évite le face à face, en position d’infériorité, avec Washington et son relai de l’UE ; enfin, grâce à Poutine qui entretient un dialogue avec tout le monde (y compris avec Israël, l’Arabie saoudite et l’Iran), la Turquie est désormais partie prenante dans la recherche d’une solution globale à la situation au Moyen-Orient dans un sens qui ne soit pas contraire à ses intérêts (contrairement aux Américains, les Russes n’ont aucune dette envers les Kurdes).

XXX

Du meilleur et du pire, donc, s’agissant d’ Erdoğan. Mais c’est lui qui dirige la Turquie. Il a été choisi par les Turcs. Notre intérêt est donc de s’entendre avec lui. La Turquie n’est pas la clé unique de la pacification du Moyen-Orient, mais elle constitue l’une des clés principales. Ne serait-ce que parce c’est le pays le plus fort de la région en termes de population (80M), de territoire (près de 800 000km2 et le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles),  d’armée (l’une des deux plus fortes, avec celle d’Iran) et d’économie (un PIB de 850Mds$, le plus élevé de la région Moyen-Orient-Balkans, et proche du seuil – 1000Mds$ - au-delà duquel une économie a une importance mondiale, il est un partenaire incontournable./.

Yves Barelli, 26 juin 2018      

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 23:28

Le président Erdoğan vient de remporter de justesse dans un contexte de violence, d’intimidations et de répression, le référendum du 16 avril sur la réforme constitutionnelle destinée à lui conférer davantage de pouvoirs. Comme au cours des scrutins précédents (voir mes articles antérieurs sur le sujet sur mon blog), Istanbul, le littoral, les laïques, les Kurdes, les chiites ont majoritairement, parfois massivement, voté non, tandis que la victoire du oui a été acquise grâce au vote des islamo-conservateurs et nationalistes, bien implantés sur le plateau anatolien, en particulier dans les régions rurales et les petites villes. Erdoğan a désormais les mains libres pour transformer encore un peu plus la Turquie en une semi-dictature autoritaire à fondement théocratique islamiste, mais, dans un pays marqué par les séquelles de la tentative de coup d’état de l’an dernier, encore mal expliquée, les arrestations par dizaine de milliers de personnes, la presse bâillonnée, le pays kurde en insurrection, les attentats récurrents de Daesh et le chaos syrien à ses portes, il aura beaucoup à faire pour s’imposer et recoller les morceaux d’un pays plus clivé que jamais. Choisira-t-il la voie de la réconciliation ou persévère-t-il sur la voie d’imposer ses « valeurs » et ses pratiques autoritaires à la moitié du pays qui n’en veut pas ? Là est la question.

1/ A l’heure où sont écrites ces lignes (début de soirée), il semble que la victoire d’Erdoğan soit acquise. Le oui obtiendrait de l’ordre de 51% des voix. L’Anatolie a massivement voté oui tandis qu’Istanbul, le littoral et le pays kurde ont voté non, comme prévu.

2/ Erdoğan a pris prétexte du coup d’état avorté de juillet 2016, encore très largement inexpliqué, pour tenter d’éradiquer toute opposition : près de 100 000 personnes détenues sans jugement, 150 000 autres renvoyées de l’administration, des journaux fermés. Tout s’est déroulé très vite après le putsch manqué. D’évidence, les listes étaient prêtes. De là à dire que le coup d’état était une machination (ou en tout cas que les autorités s’y préparaient et qu’elles l’attendaient pour trouver un prétexte à la répression), il n’y a qu’un pas que d’aucuns ont franchi. Je n’ai pas suffisamment d’informations pour avoir une opinion définitive mais je suis plutôt enclin à aller dans leur sens.

3/ Dans le même temps, l’insurrection latente de l’ensemble des provinces turques (10 millions d’habitants sur les 80 de la Turquie, auxquels s’ajoutent les Kurdes présents à Istanbul et dans d’autres grandes villes) tend à se transformer en guerre durable. Cela est à double tranchant : cela soude les milieux nationalistes autour du régime mais, en même temps, cela mobilise beaucoup de moyens et fait fuir les investisseurs et les touristes, sources de devise.

4/ L’économie est au point mort. La croissance, stoppée depuis deux ans, ne repart pas. La Turquie était un pays émergeant. Le risque de retour au sous-développement est réel.

5/ Le chaos syrien s’est partiellement propagé à la Turquie. Parmi les 3 à 4 millions de Syriens (peut-être plus) qui ont franchi la frontière, Daesh recrute facilement ses kamikazes poseurs de bombes qui frappent désormais à cadence accélérée Istanbul ou Ankara. On ne sait plus toujours qui pose les bombes, Daesh ou les combattants kurdes, mais le résultat est le même.

6/ L’importation du conflit syrien est la conséquence de l’implication de la Turquie dans cette guerre à facettes multiples : islamistes contre laïques, islamistes entre eux, Kurdes contre islamistes et en même temps régime turc contre les Kurdes (avec stratégies différentes selon qu’ils sont turcs, irakiens ou syriens), intervention direct de l’armée turque tantôt contre les uns tantôt contre les autres, tout cela en accord ou opposition alternative avec ou contre les Américains, les Russes et les Iraniens avec des Israéliens attentifs.

7/ Tout cela dans un contexte de double, voire triple jeu sur le terrain international du régime turc, à la fois islamiste ayant sympathisé avec Daesh avant d’en prendre des coups, membre de l’OTAN tout en frappant des Kurdes qui sont, sur le terrain, les meilleurs alliés des Etats-Unis, alliance, au moins partielle, de fait, avec la Russie et même l’Iran alors que, sur le terrain syrien, les premiers sont les alliés de Bachar tandis qu’Erdoğan soutient ceux qui le combattent.

8/ On ne sait plus si Erdoğan navigue à vue, plus intéressé par le pouvoir pour le pouvoir, ou si, fin stratège et tacticien, il sait prendre des chemins de traverse pour mieux préparer son objectif ultime, transformer la Turquie en nouveau califat dans la ligne de l’empire ottoman et lui nouveau calife. Il y a peut-être un peu de vrai dans les deux hypothèses.

9/ En attendant, la Turquie traverse une dangereuse zone de turbulences et le clivage entre deux Turquie de moins en moins réconciliables n’est pas de bon augure.

10/ Pourtant, l’homme fort d’Ankara ne manque pas d’atouts. L’opposition est divisée entre des Européistes qui rêvent encore d’entrer un jour dans une Union européenne dont on se demande si elle existera encore d’ici là, des Kurdes eux-mêmes divisés entre jusqu’aux boutistes violents et d’autres qui s’accommoderaient d’un peu plus de droits au sein d’un Etat turc, des musulmans de diverses obédiences chiites (peut-être 15% des Turcs) qui n’ont pas grand-chose de commun avec les laïques et des nationalistes nostalgiques d’Atatürk. Tout cela fait à peu près 50% des Turcs mais ne représente pas une alternative.

Derrière Erdoğan, en revanche, on a la masse compacte et fidèle au président de ceux qui rêvent d’une Turquie musulmane, fidèle à son histoire et à son identité, et qui la veulent encore plus forte sous la direction d’un président fort (la démocratie n’est pas leur préoccupation, même pas leur aspiration).

XXX

A court terme, les nuages noirs sont omniprésents sur la Turquie dans un ciel d’orage. Sur le plus long terme, le président Erdoğan, même si le piètre résultat obtenu dans son référendum en dépit d’une campagne à sens unique qui n’a pas permis à l’opposition de vraiment s’exprimer, grâce aussi, c’est ce que dit l’opposition, à des irrégularités qui ont entaché le scrutin, tient l’arme juridique qui va lui permettre de légitimer le pouvoir sans partage qu’il a déjà depuis qu’il a mis au pas, à la suite du coup d’état manqué, la partie de l’armée qui s’opposait encore à lui.

Erdoğan réussira-t-il à transformer son pouvoir en œuvre tangible et durable?

S’il continue à bien faire jouer la concurrence entre Américains et Russes et obtenir ce qu’il veut d’Européens si faibles qu’ils acceptent tous les chantages et les intimidations (par exemple sur les migrants), si l’économie repart et si le pouvoir a l’intelligence de lâcher du lest sur le dossier kurde et à poursuivre sa voie vers l’islamisation accrue de la Turquie sans totalement renier les acquis de la laïcité d’Atatürk, il a quelques chances de réussir. Il pourra alors pleinement tirer parti de l’attachement d’une très grande partie des Turcs à leur identité et à la grandeur de ce pays de plus de 80 millions d’habitants qui occupe une place stratégique sans équivalent entre Europe et Asie, Méditerranée et Moyen-Orient, flanc oriental de l’OTAN et en même temps proche voisin d’une Russie avec laquelle il y a un intérêt mutuel à une coopération intense et durable.

Erdoğan aura-t-il l’intelligence et le tempérament de rassembler les Turcs au lieu de les diviser et de rechercher des compromis plutôt que de jouer l’affrontement, sera-t-il pragmatique plutôt que dogmatique?

Beaucoup en doutent. Je serais plutôt enclin à leur donner raison.

J’espère que nous nous trompons.

Yves Barelli, 16 avril 2017

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 14:43

Multiplication des attentats terroristes, tentative de coup d’état, irrédentisme kurde, répression antidémocrate, anti-laïque, antikurde, ingérence en Syrie, tergiversations vis-à-vis de Daesh, rupture puis réconciliation avec la Russie, message brouillé envers l’Union européenne, relations aigres douces avec les Etats-Unis, islamisme hésitant entre version « soft » et dure, la Turquie d’Erdoğan sait certes où elle veut aller, vers un sultanat islamiste, mais son chemin est semé d’embuches tant ses contradictions sont sources de tous les dangers. Pays désormais instable, fragile et pourtant essentiel au milieu d’une région en plein chaos, l’avenir à court et plus long terme de la Turquie est devenu un immense point d’interrogation.

1/ Depuis 2002, la Turquie est dirigée par le parti islamiste « Justice et Développement » (AKP) de Recip Tayyib Erdoğan.

Ce parti n’a jamais fait mystère de son intention de revenir sur l’héritage d’Atatürk. Au fil des ans, les réformes ont progressivement détricoté les lois sur la laïcité. Ainsi, symboliquement, le voile islamique est désormais autorisé au parlement et à l’université, alors qu’il y était interdit auparavant ; l’épouse d’Erdoğan est elle-même voilée, ce qui aurait été inimaginable il y a vingt ans. Ce retour en arrière correspond sans doute aux aspirations des masses rurales ou des petites villes du plateau central d’Anatolie, mais il passe plus mal dans les grandes villes du littoral, à commencer par Istanbul, la grande métropole de plus de dix millions d’habitants qui s’est toujours senti plus européenne.

Si les islamistes turcs ont réussi à s’imposer et à commencer à transformer le système politique et sociétal, c’est sans doute, pour une part, parce que cela correspond à l’idée de l’identité turque qu’ont ceux qui votent pour l’AKP, mais c’est aussi, et peut-être surtout, parce que le bilan économique des dix premières années de la magistrature d’Erdoğan (d’abord premier ministre puis président de la République, en donnant un tour de plus en plus présidentiel à des institutions en principe parlementaires) a été bon. La croissance a été soutenue pendant plus de dix ans avec des taux de 6 à 8% l’an, le niveau de vie des Turcs a augmenté, le chômage a reculé et, désormais, le pays est proche du niveau minimal (PIB de 1000 Mds$) pour entrer dans la « cour des grands », celle des puissances économiques de niveau mondial : aujourd’hui, la Turquie est au 17ème rang mondial pour son PIB et au premier dans la région Moyen Orient – Balkans ; le niveau de vie y reste néanmoins relativement modeste, même au regard de la région (bien plus faible que dans les émirats du Golfe et un peu inférieur à celui des Iraniens), mais il a fortement augmenté.

Il y a encore trois ans, dans le contexte des soit disant « printemps arabes » (dont il s’avère aujourd’hui que, loin d’être des révolutions, il s’est en fait agi de contre-révolutions fomentées et financées par les régimes wahhabites du Golfe dont l’objectif était et demeure un retour aux « fondements » religieux les plus archaïques), la Turquie d’ Erdoğan s’est posée en « modèle » alliant « valeurs » d’un islam d’apparence « modéré », respect de la démocratie et du pluralisme et capacité à assurer croissance économique et modernité. A l’extérieur, certains, y compris en France, ont cru à ce « modèle » et y ont même vu la solution pour rendre l’islam d’Europe compatible avec le modèle occidental.

Il est vrai que pendant plus de dix ans, le dessein d’Erdoğan de remodeler la Turquie et d’en faire le nouveau phare de l’islamisme sunnite militant (tout en lui conservant une apparence présentable, à la différence, par exemple, des régimes wahhabites) a semblé à portée d’atteinte : le pays a donné une impression de stabilité, de sérénité et de respectabilité au point d’être courtisé tant par les Etats-Unis que par la Russie et d’être, comme vu plus haut, cité en exemple.

2/ Mais depuis 2013, rien ne va plus. L’économie est à l’arrêt (2% de croissance en 2014, proche de zéro en 2015 et sans doute en 2016), le chômage est reparti à la hausse.

Et il y a pire. Les tendances à l’autoritarisme du président, la répression, d’abord insidieuse, puis de plus en plus ouverte, qui vise tous ceux qui s’opposent ou sont suspectés de s’opposer au régime, sont de plus en visibles et inquiétants : journalistes arrêtés (la Turquie en détient le record selon Amnesty International), journaux et chaines de télévisions fermés, intimidations de toutes natures, y compris assassinats d’opposants (certes peut-être pas directement organisés par le pouvoir, mais, curieusement, on ne retrouve jamais les assassins), répression de plus en plus massive des populations kurdes (15M sur 80M de Turcs), des musulmans alevi (une forme de chiisme, 10 à 20M de personnes), et, d’une façon générale, de tous ceux que les islamistes qualifient de « mécréants ».

Cette dérive du pouvoir islamiste a entrainé d’une part une contestation presque permanente chez les intellectuels et les étudiants d’Istanbul (avec l’occupation pendant plusieurs semaines d’une place centrale, à la manière des « indignés », jusqu’à ce que la police les déloge sans ménagement) et, d’autre part, phénomène encore plus grave, la reprise de l’insurrection armée des séparatistes kurdes du PKK qui concerne désormais tout le sud-est de la Turquie.

Sans doute le pouvoir a-t-il cherché à attiser cette contestation, pensant en tirer les bénéfices politiques dans un électorat conservateur, moins enthousiaste quant aux résultats économiques du régime, mais pour lequel « casser » du kurde ou de l’intellectuel est toujours populaire.

Autre dérive du régime d’Erdoğan, l’activisme extérieur. La Turquie s’est mise en première ligne pour participer à la déstabilisation du régime laïque syrien de Bachar-el-Assad. A l’unisson avec les monarchies les plus obscurantistes du Golfe, mais aussi les Américains et leurs alliés et satellites européens, dont la France, la Turquie a ouvertement soutenu l’opposition armée syrienne, soit disant « démocratique » et formée d’islamistes réputés « modérés » (c’est du moins ce qu’on se dit !). Le régime d’ Erdoğan est allé encore plus loin en soutenant de fait l’ « Etat Islamique » (« Daesh ») en achetant son pétrole et en lui permettant d’utiliser le territoire turc comme base arrière ou comme zone de transit pour les djihadistes venus d’Europe et désireux de rejoindre l’organisation terroriste. Et comme les Kurdes syriens ont été à l’avant-garde du combat contre Daesh, le pouvoir turc y a trouvé un motif supplémentaire de conjonction avec lui.

L’ambition, de moins en moins cachée, d’Erdoğan a été de faire de la Turquie un nouveau « califat » (ce qu’elle fut du temps de l’empire ottoman) à la tête de l’islamisme sunnite mondial. Symboliquement, le président vient d’inaugurer un troisième pont sur le Bosphore baptisé du nom d’un sultan de l’empire ottoman qui s’était illustré en conquérant de nouveaux territoires mais aussi en persécutant la minorité alevi.

3/ Erdoğan a remporté toutes les élections depuis 2002, même si les dernières ont été moins brillantes : celles de juin 2015 (voir mon article sur ce blog : « Elections turques- Recul relatif des islamistes ») où l’AKP n’obtint qu’une majorité relative, puis, après dissolution de l’assemblée, celles d’octobre 2015, tenues dans un climat d’insécurité et de quasi-guerre civile (mon article : « Turquie – Le vote de la peur »).

Le président a montré qu’il conservait un soutien populaire indéniable. Mais, désormais, le clivage entre deux Turquie est devenu criant : d’un côté (en simplifiant), le plateau anatolien conservateur qui soutient la démarche d’Erdoğan vers plus d’islam et moins de laïcité façon Atatürk, de l’autre, les régions du littoral, notamment Istanbul et Izmir, plus laïques, moins attachées aux traditions et davantage tournée vers l’Europe. D’un côté, le sunnisme militant qui, dans la tradition ottomane, rapproche la Turquie du Moyen Orient arabe, de l’autre, une laïcité qui, depuis la fin de la première guerre mondiale, tend à rapprocher le pays des démocraties de type occidental. Cette laïcité est en alliance conjoncturelle avec l’irrédentisme kurde (convergence seulement de circonstance car la Turquie d’Atatürk et de ses successeurs a toujours eu un comportement nationaliste, centralisateur et jacobin inspiré de la tradition française : pour la Turquie officielle, il ne saurait y avoir de « peuple » kurde, mais de simples « Turcs des montagnes » utilisant une langue « régionale » sans aucun statut officiel).

4/ la stabilité de la Turquie et le « modèle » qui allait avec ont vécu. Depuis deux ans, la situation du pays est confuse et dramatique (voir mon article d’octobre 2015 : « la Turquie dans la tourmente »). A tel point que les touristes, qui étaient une source importante de revenus, ont fui (d’autant plus que le premier contingent, celui des Russes, a été stoppé net à la suite du refroidissement des relations russo-turques consécutives à l’incident aérien du début 2016 sur la frontière au cours duquel un avion russe a été abattu).

De nombreux attentats ont endeuillé le pays. Le dernier a eu lieu la semaine dernière : un kamikaze, probablement d’obédience de Daesh, s’est fait explosé au milieu de Kurdes célébrant un mariage (plus de 50 morts). D’autres ont été encore plus spectaculaire car perpétrés en plein centre d’Ankara et d’Istanbul. Le sentiment d’insécurité est désormais permanent.

A ces attentats attribués à Daesh, il faut ajouter les embuscades de militaires ou policiers perpétrées par le PKK kurde et la répression souvent aveugle des forces de l’ordre à l’encontre des populations kurdes. Ce sont désormais plusieurs centaines de victimes qu’il faut déplorer chaque mois.

5/ Par son attitude rigide, et même agressive, envers toute forme d’opposition ou de dissidence (ainsi, la rébellion kurde, très active dans les années 1970-80, avait cessé depuis vingt ans grâce à des concessions réciproques - davantage de place pour la langue kurde à l’école et dans les médias d’un côté, renoncement à la lutte armée de l’autre - ; elle a maintenant repris sur une grande échelle) et par ses tergiversations tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, Erdoğan est en passe de mécontenter tout le monde en dehors du noyau dur de ses partisans (voir mon article du 29 juin : « Erdoğan, ou l’arroseur arrosé »).

a/ Les Kurdes, les intellectuels, les laïques, les Alevis et même d’anciens alliés comme Fethullah Gülen (voir infra), sont désormais des ennemis irréductibles. Cela fait beaucoup de monde, même si ce n’est pas une majorité.

b/ Daesh, pourtant objectivement aidé par Erdoğan, est devenu, lui aussi, un ennemi.

Le terrorisme de Daesh contre la Turquie est récent et, somme toute, paradoxal. Il résulte des hésitations d’Erdoğan quant à son attitude envers l’islamisme radical. Comme indiqué plus haut, le pouvoir turc a, pour le moins, fait preuve de complaisance vis-à-vis de Daesh, tant du fait des affinités idéologiques que parce que le groupe terroriste avait en commun avec Erdoğan les mêmes ennemis : le pouvoir laïque de Syrie et les nationalistes kurdes.

Cette ligne complaisante, désormais, ne cadre plus avec celle des Américains et de leurs alliés. Washington, après avoir, comme les Turcs et en conjonction avec eux, de fait, aidé et armé Daesh, s’est enfin résolu à considérer l’organisation terroriste comme son ennemi principal (ne jamais oublier que, dans cet Orient compliqué, la plupart des protagonistes ont des ennemis multiples, entre lesquels il faut choisir des priorités, qui peuvent évoluer dans le temps : après Bachar, l’homme à abattre quitte à s’allier avec le diable, les Américains et leurs satellites estiment désormais que la folie meurtrière de Daesh, qui frappe partout, est devenue si dangereuse qu’il est nécessaire de l’abattre, quitte à renouer de fait avec Bachar, l’Iran et la Russie).

Dans cette situation nouvelle, les Américains ciblent Daesh et les Kurdes sont leurs alliés sur le terrain en Syrie (et les seuls, puisqu’ils ne veulent coopérer ni avec les Syriens de Bachar, ni avec les Russes – avec lesquels une mini-concertation existe néanmoins, ne serait-ce que pour éviter les collisions d’avions venus bombarder le pays -)

L’hostilité du régime turc vis-à-vis des Kurdes gêne et indispose en conséquence les Américains.

Quant à Daesh, les Américains exigent désormais des preuves de la volonté des Turcs (ainsi que des monarchies du Golfe) de s’impliquer sur le terrain. Les Turcs le font effectivement, mais lorsqu’ils bombardent en Syrie, ils visent toujours davantage les positions kurdes que celles de Daesh. Cela correspond à l’objectif d’entraver la création en cours du territoire kurde de Syrie au sud de la frontière turque. Cet objectif est en contradiction avec l’alliance passée sur le terrain par les Américains avec les « perchmergas » kurdes : les Américains y trouvent leur compte car ils y voient l’embryon d’une Syrie libérée de Daesh sans pour autant être dans la mouvance de Bachar, de l’Iran et de la Russie, mais ils auront sans doute un prix politique à payer sous la forme de la création d’un Etat kurde en Syrie et en Irak, cauchemar des Turcs. Cet éventuel Etat allié des Etats-Unis inquiète par ricochet Moscou car son allié syrien aurait peu de chances de la récupérer ; cela a joué dans le rapprochement entre Moscou et Ankara.

Sans doute Erdoğan est-il prisonnier du dogmatisme d’une bonne partie de ses soutiens qui ont tendance à déplorer les méthodes de Daesh sans vraiment condamner son idéologie islamiste, la même sur le fond que celle d’Erdoğan (même si ce dernier est plus civilisé) et continuent à considérer que leurs véritables ennemis sont les Kurdes et les laïques.

C’est pourtant Daesh qui est en passe de déstabiliser la Turquie. Depuis le début du conflit syrien, la Turquie a laissé l’organisation terroriste se renforcer sur le sol turc avec réseaux d’activistes et de sympathisants, fondus dans la masse des 3 millions de réfugiés syriens (mais aussi chez certains Turcs). Il sera bien difficile de lutter contre cette « cinquième colonne » qui s’inscrit dans un contexte où tout le monde est l’ennemi de tout le monde (Daesh contre le pouvoir turc, mais aussi contre les Kurdes ; le pouvoir à la fois contre les Kurdes et Daesh ; les laïcs contre le pouvoir, mais pas avec Daesh, etc).

c/ La Syrie de Bachar. Tant que le régime laïc du président syrien était l’ennemi principal des Américains, la Turquie en était l’élément central du dispositif. Les 800 km de frontière permettaient de faire passer en masse les armes destinées aux opposants soit disant « modérés ».

Ce n’est plus le cas. Certes, les Américains demandent toujours le départ, pour la forme, de Bachar, mais ils ont compris que c’était Bachar ou Daesh. Le militantisme hostile d Erdoğan gêne désormais. Cela incite le régime turc a se montrer moins agressif vis-à-vis de la Syrie, d’autant qu’il cherche à établir de bonnes relations avec la Russie et l’Iran et que tous sont opposés ou réticents vis-à-vis du séparatisme kurde (la Russie a une attitude à géométrie variable vis-à-vis des séparatismes, pour quand cela l’arrange et dérange ses adversaires, contre dans le cas contraire).

d/ Les Américains. La Turquie est membre de l’OTAN. L’organisation militaire au service de Washington, n’a pu faire moins que soutenir la Turquie lorsqu’elle a été confrontée à la Russie après l’incident aérien de février. Mais cela complique l’action américaine sur le terrain. Les deux « grands » ont toujours su éviter les accrochages directs. Washington considère aujourd’hui qu’Erdoğan est un électron libre potentiellement dangereux et non fiable, d’autant qu’il est capable d’effectuer des virages à 180°.

e/ C’est ce qui vient de se passer avec la Russie. Après six mois de froid et de quasi-guerre, Erdoğan vient de se réconcilier spectaculairement avec Poutine. L’intérêt politique est commun car il permet à chacun de sortir d’un relatif isolement. S’y ajoute un intérêt économique, la Russie étant un partenaire essentiel de la Turquie (qui a souffert, dans le contexte d’une situation économique difficile, de l’embargo imposé par la Russie depuis l’incident aérien). Dans le sillage de l’amélioration avec Moscou, c’est aussi une amélioration avec Téhéran qui se dessine (les deux ont des Kurdes, même si les Kurdes iraniens sont mieux intégrés que les turcs).

f/ Avec Israël. Autrefois partenaire stratégique sous ombrelle américaine, les relations étaient mauvaises depuis la guerre de Gaza et le rôle assumé d’Ankara de porte-drapeau de l’islamisme. Elles sont aujourd’hui meilleures. Mais cela n’est pas essentiel. Israël se veut en retrait dans tous les conflits du Moyen Orient qui ne le concernent pas directement, ce qui est le cas du syrien (Israël préfère Bachar à un chaos islamiste).

g/ Avec l’Union européenne, ou plutôt avec l’Allemagne, car la politique « turque » de l’UE est en fait celle de Berlin (et de Washington), les relations sont sinusoïdales. Pour contenir la vague de « réfugiés » (souhaitée dans un premier temps par Angela Merkel, aujourd’hui plus réticente face à leur comportement et du fait des mauvais sondages), l’UE a « lâché » à Ankara 5Mds€ et la promesse de supprimer les visas contre celle de ne plus laisser embarquer les bateaux clandestins vers la Grèce. Mais l’accord marque le pas car peu appliqué sur le terrain. De plus, les atteintes aux droits de l’homme en Turquie, sur lesquels les Européens ont pudiquement fermé les yeux, commencent à être si massives qu’il devient difficile de ne pas les voir. Même Junker est tenu de les critiquer (tout en persévérant dans l’idée, soutenue par Washington, d’une adhésion future de la Turquie à l’UE).

6/ Dans ce contexte intérieur et international déjà compliqué, la tentative de coup d’état militaire du 16 juillet (plus de 300 morts) a encore ajouté à la confusion.

Les véritables instigateurs du coup d’état et les circonstances exactes de son déclenchement restent, plus d’un mois après les faits, passablement mystérieux.

Le régime d’Erdoğan a attribué la responsabilité de la tentative de putsch à Fethullah Gülen, philosophe prônant un islam moderne, tolérant et « modéré », ancien allié d’ Erdoğan mais qui a rompu avec lui (Gülen, âgé de 75 ans, vit désormais aux Etats-Unis).

Il est difficile de croire à cette version avancée par le régime d’Erdoğan. On voit mal comment cet opposant aurait pu organiser le putsch depuis les Etats-Unis sans le soutien de Washington. Obama n’aurait certes pas été trop chagriné de l’élimination d’Erdoğan, mais, dans la conjoncture actuelle, ce n’était pas vraiment l’intérêt américain de voir une Turquie divisée et affaiblie.

Deux hypothèses me paraissent plus réalistes. Elles ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une de l’autre. L’initiative a pu être prise par une partie de la hiérarchie militaire, humiliée depuis plus de dix ans par Erdoğan et qui accepte de plus en plus mal la remise en cause de la laïcité, grande cause de l’armée turque. Si cela est vrai, le moins qu’on puisse dire est que l‘armée turque s’y est très mal prise. Ce putsch, d’évidence, a été mal préparé, ce qui explique son échec.

Une deuxième hypothèse est de se demander à qui profite le crime. D’évidence à Erdoğan. Depuis un mois, il a pu mobiliser ses soutiens et il apparait désormais comme le « sauveur » de la démocratie turque (même les laïques européistes d’Istanbul lui ont apporté leur soutien). Les évènements ont en outre donné au président turc le prétexte qu’il attendait pour lancer une opération tous azimuts pour éliminer tous ses opposants, y compris des gens totalement étrangers à l’armée. Plus de 30 000 personnes ont été arrêtées, davantage encore ont perdu leur travail, y compris des professeurs, des magistrats et même des diplomates. Des journaux ont été fermés et l’ « état d’urgence » permet de mettre en veilleuse toutes les libertés.

Le pouvoir a-t-il organisé le putsch ? Sans doute pas. Mais il est plausible de penser que certains militaires ont pu être manipulés et que d’autres se sont laissé entrainer dans l’aventure en pensant que davantage de militaires y participeraient et que le soutien des secteurs les plus hostiles au pouvoir serait acquis.

Toujours est-il que la répression n’a pas été improvisée. Elle était préparée et elle a pu s’exercer massivement en profitant de la situation.

6/ Où en est-on maintenant ?

A court terme, le pouvoir d’ Erdoğan sort renforcé. L’opposition est muselée et il va sans doute pouvoir lancer son opération de réforme constitutionnelle destinée à inscrire dans les textes le pouvoir sans partage qu’il a déjà.

L’armée et l’administration sont affaiblies par la répression. La transformation de la Turquie démocratique en dictature islamiste risque de déstabiliser pour longtemps le pays. L’insurrection kurde est destinée à durer, le terrorisme de Daesh est là aussi pour longtemps et, à force de multiplier les ennemis sur tous les fronts, le régime d’ Erdoğan pourrait se trouver affaibli, d’autant qu’il n’y a rigoureusement aucun espoir de reprise économique.

Erdoğan, de plus en plus autocrate, réussira-t-il dans son projet de transformer la Turquie laïque héritière d’Atatürk en un nouveau sultanat islamiste ?

Il est difficile, aujourd’hui, de répondre à cette question.

Le nouveau guide d’Ankara ne manque pas d’atouts. L’échec du coup d’état lui a permis de reprendre la main, alors que sa position s’était affaiblie depuis deux ans.

Autre atout : la Turquie est un pays qui compte suffisamment pour que les grandes puissances le ménagent, même si son orientation déplait. Elle est membre de l’OTAN, son armée, même affaiblie, est la plus forte de la région (après Israël, un cas particulier) et les Américains ont intérêt à ménager cet allié certes difficile. La Russie et l’Iran ont intérêt, pour leur part, à courtiser ce pays dans l’espoir de le détacher de l’orbite américaine. Erdoğan dispose donc de marges de manœuvre non négligeables.

Mais, en sens inverse, les handicaps sont nombreux : le pays est plus divisé que jamais et la conjonction des oppositions peut s’avérer difficile à gérer.

Le pire handicap est que la Turquie, devenue instable, fait fuir les investisseurs et les touristes. L’économie est devenue le talon d’Achille du régime. La montée du chômage et le recul du niveau de vie pourraient miner les soutiens au régime islamiste et, au contraire, donner du carburant à ceux qui s’y opposent.

L’avenir à court et moyen terme est donc incertain. L’Orient est décidément bien compliqué…

Yves Barelli, 25 août 2016

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 00:49

Le président Erdoğan (prononcez « erdo-an ») a gagné son pari. Il retrouve la majorité absolue au parlement que les élections du 7 juin lui avaient fait perdre. Dans un contexte de violences et d’incertitudes, tant en Turquie que dans son environnement moyen-oriental, les Turcs ont choisi la stabilité, la sécurité et l’adhésion à une identité islamo-nationaliste.

Je renvoie mes lecteurs à mon article du 8 juin (« Elections turques : recul relatif des islamistes ») dans lequel j’ai interprété les résultats du vote de la veille et ai analysé le contexte politique, économique, social, culturel et régional du scrutin. J’en rappelle en deux mots l’essentiel : la société turque est profondément divisée entre une majorité islamo-nationaliste et une opposition laïque et kurde. Le plateau anatolien est massivement conservateur tandis que la périphérie littorale est laïque. Le sud-est du pays, à majorité kurde, est, pour sa part, irrédentiste.

Le parti islamiste AKP du président, aux commandes depuis 2002, n’avait plus la majorité absolue après les élections de juin. Il aurait pu s’allier aux ultranationalistes du MHP, mais le président Erdoğan a préféré convoquer des élections anticipées pour ce 1er novembre.

Dans un contexte de ralentissement économique et de montée de tous les dangers, le pari était risqué. Mais c’est précisément la montée de la violence et de l’insécurité qui a été le principal allié du pouvoir. Face au danger de déstabilisation du pays, les Turcs ont préféré faire corps et apporter en masse leur appui au président.

C’est le premier enseignement du scrutin. J’avais d’ailleurs pronostiqué ce réflexe dans mon article du 10 octobre. Je ne m’étais pas trompé parce que ce réflexe, classique, était prévisible, même si son ampleur, elle, ne l’était pas.

La violence est en effet montée de plusieurs crans depuis le mois de juin. En juillet, le PKK, « parti des travailleurs du peuple kurde », a repris la lutte armée interrompue depuis plusieurs années. Des attentats ont été perpétrés, 30 policiers ou militaires ont été tués et plusieurs districts du Sud-est kurde sont entrés en insurrection. De nombreuses victimes ont été déplorées tant dans les rangs du PKK qu’au sein des populations civiles.

La violence ne s’est pas limitée au pays kurde. Des groupes plus ou moins contrôlés proches du parti AKP au pouvoir s’en sont pris aux journaux laïques, notamment le principal, Hürriyet (« Liberté »), dont le siège d’Istanbul a été attaqué et le directeur agressé. 400 locaux du HDP, parti proche des nationalistes kurdes et des laïques ont également été attaqués et ce parti a été en pratique dans l’impossibilité de faire sa campagne électorale dans de nombreuses localités du pays.

Plus grave encore, un attentat de « kamikazes » a visé le 10 octobre un rassemblement du HDP à Ankara et fait plus de 100 morts (voir mon article du 10 octobre : « La Turquie dans la tourmente »). Cet acte terroriste a été attribué à l’Etat Islamique, mais certains soupçonnent que des milieux proches du pouvoir ou des services secrets n’y soient pas étrangers. La version « EI » est la plus plausible mais le doute subsiste.

Sur les frontières de la Turquie, la situation demeure chaotique. La guerre en Syrie continue, avec, fait nouveau, l’intervention russe, tandis que les Kurdes de Syrie continuent de marquer des points, en conjonction avec le PKK, et que l’afflux de réfugiés qui se transforment en partie en migrants clandestins vers la Grèce, désorganise la société turque (2 millions de réfugiés en Turquie).

Dans ce contexte, le réflexe de la peur a convaincu nombre d’hésitants d’apporter leurs voix au parti du président de la République, permettant à l’AKP de passer de 40% en juin à près de 50% cette fois.

Les Turcs ont en effet choisi une Turquie stable à côté du chaos moyen-oriental et un pouvoir fort face à une opposition divisée et déstabilisée tant par les attaques délibérées du pouvoir que par la reprise de l’action armée du PKK (elle-même délibérée ou en réaction à la répression du pouvoir, ou peut-être les deux à la fois). Face à celle-ci, la composante kurde du HDP a la tentation du soutien communautaire tandis la composante laïque de ce parti et l’opposition kémaliste (héritière d’Atatürk) ont plutôt tendance au réflexe nationaliste, même si ce nationalisme est à l’opposé des options islamistes et conservatrices du pouvoir. [Pour les lecteurs plus au fait de la situation en Espagne qu’en Turquie, on y avait les mêmes hésitations face à la lutte armée de l’ETA].

Mais il y a une autre raison à la victoire de l’AKP.

Elle est identitaire. Si l’AKP a régulièrement remporté toutes les élections depuis 2002, c’est que la société turque a profondément évolué depuis la glorieuse période d’Atatürk et de ses successeurs qui avaient fait de la Turquie un pays moderne et laïque, le seul de cette taille dans le monde de tradition musulmane.

Le retour aux « valeurs » de l’islam, qu’on observe partout dans les pays où cette religion est majoritaire, touche aussi la Turquie. L’AKP a su capitaliser sur ce réflexe identitaire, d’autant mieux qu’il a joué sur l’autre composante de l’identité turque : l’attachement à la grandeur du pays qui, rompant avec la république laïque, veut maintenant renouer avec les fastes de l’empire ottoman qui sut combiner nationalisme impérial et califat musulman.

Ce retour à la grandeur ottomane est d’autant plus crédible que la Turquie a eu une croissance économique remarquable depuis vingt ans. Avec une population de 80 millions d’habitants et un PIB de 800 Mds $, elle est, de loin, la première puissance du Moyen-Orient, et la dix-septième économie mondiale. La masse critique pour être une grande puissance économique (de l’ordre de 1000Mds$) est proche. Et cette puissance économique est complétée par une forte puissance militaire (la plus forte de la région), assise sur la situation géostratégique exceptionnelle de ce pays charnière entre Europe et Asie.

On peut regretter un tel retour à des « valeurs » que, personnellement, et les lecteurs de ce blog le savent, je ne partage pas, loin de là, mais l’honnêteté consiste à le reconnaitre : aujourd’hui, la majorité des Turcs sont attachés à la fois à la grandeur de leur pays et à celle de l’islam. Les laïques d’Istanbul sont sympathiques, je partage leurs valeurs, mais, pour le moment, ils sont minoritaires. Quant aux Kurdes, leur combat identitaire est digne de respect et de soutien, mais plus ils le mèneront par les armes, plus ils auront tous les autres Turcs contre eux [Un peu comme les Basques dans le contexte espagnol]. C’est peut-être injuste, mais c’est ainsi.

Que va-t-il se passer maintenant ?

1/ Le président Erdoğan va pouvoir former un gouvernement AKP homogène.

2/ Sans doute va-t-il vouloir faire passer la réforme constitutionnelle à laquelle il aspire pour transformer la démocratie parlementaire actuelle en régime présidentiel. Il lui manque une quinzaine de voix au parlement. Il lui faudrait obtenir l’appui de l’extrême-droite nationaliste. Pas sûr qu’il y parvienne. Une autre possibilité serait un référendum. Il n’est pas évident qu’une majorité de Turcs veuillent conférer davantage de pouvoirs au président, même parmi les électeurs de la peur de l’AKP.

3/ Pour le reste, le président aura le choix de la stratégie. Soit poursuivre la stratégie du clivage de la société et de la confrontation. Soit, et sa majorité lui permettra d’agir avec plus de liberté, tenter de trouver des compromis, en particulier avec les Kurdes, pour maintenir l’unité nationale. Espérons qu’il choisira la deuxième stratégie. La première risquerait de n’apporter que malheur et chaos à ce pays.

4/ Erdoğan aura également les mains plus libres à l’extérieur. Il serait de l’intérêt de la Turquie qu’il cesse la double-jeu qui consiste à faire semblant de lutter contre l’Etat Islamique tout en le soutenant de fait, attitude dans laquelle il rejoint les autres islamistes sunnites, ceux du Golfe. C’est un jeu dangereux qui peut se retourner contre ses instigateurs. La Turquie n’a pas de mauvaises relations avec la Russie et l’Iran. Il serait dans son intérêt de renouer avec Bachar-el-Assad.

Mais si les hommes politiques et les peuples étaient rationnels, les solutions intelligentes émergeraient d’elles-mêmes et on éviterait les guerres.

Mais ce n’est pas toujours le cas, ce qui m’interdit tout pronostic quant à la politique que mènera Erdoğan.

XXX

Pour terminer, voici les résultats de l’élection :

Participation 87,5%. On vote traditionnellement beaucoup en Turquie, preuve de l’intérêt des Turcs pour les affaires de leur pays. Il semble que le scrutin ait été honnête, en ce sens que les urnes n’ont pas été bourrées. Pourtant, le climat de violence et d’intimidation vis-à-vis de l’opposition a en grande partie faussé le scrutin.

AKP (parti islamiste du président) : 49,1% des voix (10 points de mieux qu’en juin) et 312 sièges sur 550

CHP (kémalisles socio-démocrates et laïques) : 25,8% (même score qu’en juin) et 135 sièges

MHP (nationaliste de droite) : 12,1% (en recul : avait obtenu 16% en juin ; une partie de ses électeurs a viré vers l’AKP) et 43 sièges

HDP (kurde et laïque) : 10,5% (en recul ; avait obtenu 13% en juin) et 60 sièges. Ce parti franchit de peu la barre minimale de 10% nécessaire pour siéger au parlement.

Aucun autre parti n’a franchi la barre des 10%.

Sur une base régionale, l’AKP est majoritaire dans la plus grande partie du pays, notamment le plateau anatolien mais aussi Istanbul. Le CHP domine la Turquie d’Europe hors Istanbul et la côte de la mer Egée. L’HDP est majoritaire dans le sud-est kurde. Le MHP n’a aucun « fief » électoral.

Yves Barelli, 1er novembre 2015

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 22:29

A l’approche des nouvelles élections décidées par le président turc, le pouvoir de Monsieur Erdoğan joue-t-il la politique du pire ? On peut au minimum se poser la question lorsqu’on constate la montée des violences depuis les élections du 7 juin (voir mon article du 8 juin : « élections turques : recul relatif des islamistes ») marquées par le sérieux revers subi par le parti islamiste AKP au pouvoir depuis 13 ans.

1/ Aucun gouvernement autre que de « transition » n’a pu être formé depuis les élections, l’AKP n’ayant qu’une majorité relative et aucune coalition n’ayant pu être formée du fait, surtout, du refus du président Erdoğan de rechercher des compromis.

Plutôt que de composer, l’homme fort de la Turquie, qui veut laisser sa marque dans l’histoire comme celui qui aura détruit l’œuvre d’Atatürk (édificateur après la première guerre mondiale d’une Turquie moderne et laïque), a préféré, comme la Constitution le lui permet, convoquer de nouvelles élections pour le 1er novembre. Il espère retrouver la majorité qu’il a perdue en juin.

Tout laisse à penser qu’Erdoğan joue la politique du pire pour mobiliser les hésitants et ceux qui ne lui avaient pas renouvelé leur confiance en juin.

Pour cela, le pouvoir martèle depuis des semaines qu’Erdoğan est le seul à pouvoir éviter le chaos qui menacerait le pays à la fois du fait de l’environnement régional dangereux (conflit de Syrie) et de la tentative de subversion fomentée, selon lui, par les séparatistes kurdes et les laïques.

2/ La conjonction entre les Kurdes, qui luttent depuis cinquante ans pour la reconnaissance de leurs droits nationaux en alternant lutte armée et combat politique dans le cadre des institutions, et les mouvements laïques et républicains, bien implantés à Istanbul, sur le littoral et dans les autres grandes villes, qui constatent depuis dix ans le recul des libertés et de la laïcité, est en effet une menace pour le régime islamiste. Cette conjonction s’est traduite par l’émergence d’un nouveau parti d’opposition, le HDP, qui a remporté 13% des voix et obtenu des sièges en proportion, ce qui a privé le pouvoir de la majorité absolue.

C’est pourquoi Erdoğan essaie de jouer le nationalisme turc contre le séparatisme, les campagnes contre les villes, les paysans et les ouvriers contre les intellectuels, le plateau anatolien contre la Turquie d’Europe, les religieux sunnites contre les laïques et les Alévis (sorte de chiites).

La politique du « moi ou le chaos » et de la peur de l’inconnue, à défaut de comportement vraiment démocratique, pourrait être considérée comme de bonne guerre dans la compétition électorale. Ce n’est d’ailleurs pas propre à la Turquie.

Mais ce qui est plus inquiétant est que cela va bien au-delà des « jeux » électoraux classiques.

Le pays est désormais engagé dans la spirale de la violence.

3/ La lutte armée du PKK kurde a repris dès le lendemain des élections de juin. Comme souvent, les deux camps se renvoient la responsabilité de la rupture de la trêve. Le résultat se chiffre déjà par centaines de morts, d’un côté des militants armés, de l’autre des policiers.

4/ L’armée turque a officiellement rejoint la coalition anti Etat islamique formée par les Etats-Unis. L’aviation turque a effectué une frappe contre l’EI. Mais cela n’était qu’un geste, salué par l’OTAN, destiné à donner le change. Dans le même temps, des raids beaucoup plus importants ont été menés contre les positions kurdes en Irak. C’est la véritable et unique cible.

5/ Le 10 octobre, deux « kamikazes » ont fait exploser des bombes de forte puissance devant la gare principale d’Ankara où se déroulait une grande manifestation pacifique du parti HDP qui représente à la fois les Kurdes et d’autres mouvements laïques. Le bilan est dramatique : une centaine de morts et plus de 200 blessés.

Qui est responsable de cette tuerie ? On ne le saura sans doute jamais car tout est possible : machination des services secrets turcs ? Peu probable tel quel. Acte isolé d’islamistes « radicaux » ou d’hyper-nationalistes extrémistes ? Peut-être, mais un acte isolé d’une telle ampleur est invraisemblable. Opération de l’Etat islamique ou d’autres islamistes par vengeance vis-à-vis des Kurdes ? Possible. Ou manipulation par les « services » turcs de groupes plus ou moins identifiés, en accord tacite ou à l’insu du gouvernement ? Ce n’est pas à exclure. Aucune hypothèse ne peut être écartée, mais sans doute aucune ne sera avérée.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’aucun effort n’a été fait par les autorités pour protéger la manifestation. Il n’est d’ailleurs pas impossible que le régime attendait des incidents. Dans ce cas, il est servi au-delà de ses espérances.

6/ Le climat de violence va-t-il servir ou desservir le régime ? Difficile à dire. En l’absence de sondages d’opinion, moi-même n’étant pas sur place, je ne me hasarderai pas à répondre.

Normalement les tensions et les incertitudes devraient jouer en faveur d’Erdoğan, d’autant que « casser du Kurde », cela est plutôt populaire dans l’électorat turc, assez naturellement nationaliste.

Je serais donc plutôt enclin à penser que cela favorisera le renforcement du parti islamiste sortant.

Mais je peux me tromper.

En tout cas, la Turquie est entrée dans une zone de profondes turbulences. Déjà atteinte par les retombées du conflit syrien (2 millions de réfugiés, mais aussi une attitude ambigüe du régime turc vis-à-vis des terroristes islamistes), en proie à des difficultés économiques (voir mon article sur les dernières élections) qui génère un malaise social, et, surtout, à une fracture de la société entre modernistes et passéistes sur fond de question kurde jamais réglée, l’avenir semble se boucher pour cette nation de 80 millions d’âmes au passé prestigieux et à la position géostratégique exceptionnelle.

De quoi être inquiet.

Yves Barelli, 10 octobre 2015

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 13:13

Les élections législatives qui se sont déroulées en Turquie le 7 juin ont été marquées par un recul du parti islamiste AKP du président Erdoğan qui perd la majorité absolue mais qui reste néanmoins, de loin, le premier parti turc et qui devrait être reconduit au gouvernement compte tenu de l’hétérogénéité des oppositions.

1/ Le système démocratique turc a bien fonctionné. La Turquie est certes une démocratie incomplète où les droits de l’homme élémentaires ne sont pas toujours respectés, mais les élections y sont honnêtes et transparentes, ce qui la rapproche de l’Europe et contraste avec l’environnement moyen-oriental. La Turquie est dirigée depuis treize ans par un parti islamiste, mais le régime demeure laïc et démocratique. Rien à voir donc avec l’Arabie saoudite ou l’Iran. L’armée, bien qu’ayant vu son rôle politique très affaibli du fait des coups portés par Erdoğan contre la hiérarchie militaire (procès contre des généraux accusés de corruption ou d’abus de pouvoir ; élimination progressive de la présence de l’armée dans l’appareil de l’Etat ou dans les organes judicaires) au cours de la décennie 2000, reste la garante des institutions laïques mises en place par Atatürk après la première guerre mondiale.

2/ Le type de régime politique était précisément l’un des enjeux du scrutin. Recip Tayyib Erdoğan (la lettre ğ ne se prononce pas en turc : /erdo-an/ ), l’ « homme fort » qui dirige la Turquie depuis 2002 à la tête du parti islamiste « Justice et développement » (AKP), n’a jamais fait mystère de son intention de revenir sur l’héritage d’Atatürk. Au fil des ans, les réformes ont progressivement détricoté les lois sur la laïcité. Ainsi, symboliquement, le voile islamique est désormais autorisé au parlement et à l’université, alors qu’il y était interdit auparavant. L’épouse d’Erdoğan est elle-même voilée, ce qui aurait été inimaginable il y a vingt ans. Ce retour en arrière correspond sans doute aux aspirations des masses rurales ou des petites villes du plateau central d’Anatolie, mais il passe plus mal dans les grandes villes du littoral, à commencer par Istanbul, la grande métropole de plus de dix millions d’habitants qui s’est toujours senti plus européenne.

C’est pour mieux mettre en œuvre sa philosophie islamiste qu’Erdoğan (61 ans, maire d’Istanbul, où il est né, entre 1994 et 1998, président de l’AKP depuis 2001 et premier ministre à partir de 2003, à la tête d’une majorité sans cesse réélue jusqu’à aujourd’hui) s’est fait élire (au suffrage universel) président de la république en 2014 avec l’idée de transformer le régime parlementaire actuel en régime présidentiel fort. Pour cela, il aurait eu besoin d’une majorité des deux-tiers des voix au parlement, ce que la nouvelle chambre ne lui donnera pas. Les tendances mégalomaniaques d’Erdoğan, qui ambitionnait d’être en quelque sorte un nouvel Atatürk à l’envers, et qui vient de faire édifier un nouveau palais présidentiel à la mesure de sa démesure, commencent à inquiéter dans le pays. La longue contestation des étudiants et des intellectuels d’Istanbul l’année dernière (occupation de la place symbolique Taksim à la manière des « indignés »), qui a fait long feu, en a été l’illustration.

3/ Ce n’est pourtant pas principalement sur la question institutionnelle ou sur le sort du régime laïc que s’est faite la campagne électorale. Ce qui a le plus joué dans le recul relatif du parti islamiste est l’usure du pouvoir (nombreux cas de corruption, y compris dans l’entourage présidentiel), et, surtout, la détérioration de la situation économique.

Pendant toute la décennie 2000, la bonne santé de l’économie turque a été le principal facteur du succès de l’AKP. Grâce à des taux de croissance de 6 à 8% l’an soutenus pendant plus de dix ans, la Turquie est devenue un pays émergent. Son PIB de près de 1000 milliards de dollars en fait, d’assez loin, le pays le plus puissant économiquement de la zone Moyen-Orient-Balkans. Joint à une démographie (près de 80 millions d’habitants), une situation stratégique exceptionnelle (il suffit de regarder une carte) et une puissance militaire au tout premier plan de la région, la Turquie est en passe de devenir, ou plutôt de redevenir (ce qu’elle fut pendant cinq siècles durant l’empire ottoman), une grande puissance, dans la région évidemment, mais même au-delà.

Aujourd’hui, l’économie turque marque le pas. Sa croissance n’a été que de 2,9% en 2014 (bien mieux toutefois que la zone euro, mais en partant de plus bas) et elle a été nulle au premier trimestre 2015. Si Istanbul fait bonne figure, de nombreuses régions de l’intérieur restent sous-développées. Le chômage est à 11%, pauvreté et précarité sont encore le lot commun de millions de Turcs et les inégalités ne cessent de croitre. Certaines régions reculées ne survivent que par les envois d’argent de la nombreuse diaspora installée en Europe, en particulier en Allemagne.

Le conflit syrien déstabilise les régions frontières, où se sont réfugiés plus de deux millions de Syriens, et font fuir, même ailleurs, les investisseurs. L’engagement du gouvernement islamiste turc contre Bachar al Assad et sa timidité (c’est le moins qu’on puisse dire, il s’agit en fait d’un double jeu) à participer à la coalition anti-Daesh inquiètent, pas seulement en Turquie mais aussi à l’étranger. Tout cela n’est pas bon pour les affaires, d’autant qu’on commence à s’apercevoir des limites et de la fragilité de l’économie turque, trop axée sur la construction (boom immobilier qui pourrait se retourner, un peu comme en Espagne) et sur la consommation des ménages, « boostée » artificiellement par un recours sans doute excessif au crédit pour compenser la faiblesse du pouvoir d’achat.

Il ne faut certes pas exagérer l’ampleur de ce qui n’est pas vraiment une crise économique mais une surchauffe. Il n’y a aucune raison que l’économie tombe en panne : la croissance démographique, qui reste assez forte, l’afflux dans les villes d’ex paysans quittant les campagnes, la satisfaction nécessaire de besoins de base qui laissent une forte marge d’expansion, la création d’infrastructures encore insuffisantes, les possibilités d’exportations de produits industriels (automobiles par exemple) grâce au coût relativement faible du travail, la proximité des marchés extérieurs et enfin l’existence d’une main d’œuvre bien formée et de cadres compétents sont des facteurs à moyen ou long terme favorables.

4/ Plus grave est la persistance de la question kurde non résolue. Les Kurdes sont entre 10 et 15 millions en Turquie (il n’y a pas de statistiques exactes car la Turquie, comme la France, ne reconnait pas les statistiques ethniques ou religieuses). Ils peuplent le sud-est du pays (mais aussi les grandes villes de l’ouest où beaucoup sont installés) où ils sont majoritaires. L’aspiration à la création d’un Kurdistan indépendant regroupant les zones kurdes de Turquie, d’Irak (le Kurdistan irakien est indépendant de fait), d’Iran (là, la revendication est moins forte) et de Syrie (combat en cours contre Daesh) est forte.

Depuis trente ans que le conflit entre les Kurdes et l’Etat turc dure, on est passé par des phases de lutte armée et de lutte seulement politique. Côté Etat turc, on a alterné répression sanglante et composition, côté kurde on a alterné lutte armée pour l’indépendance et participation au combat politique turc.

On est aujourd’hui dans une situation dangereuse (potentiellement explosive) mais relativement apaisée. Relativement seulement : les Kurdes ne sont pas reconnus comme nation et n’ont aucune autonomie territoriale ; toutefois, la langue kurde, longtemps niée et interdite (comme les langues « régionales » en France), a aujourd’hui une petite place à l’école et dans les médias. Les Kurdes reprochent néanmoins au gouvernement non seulement l’insuffisance de ce qu’ils ont obtenu mais aussi la complicité objective de la Turquie avec les terroristes de l’ « Etat islamique » avec lequel les Kurdes d’Irak et de Syrie sont en guerre. Il est vrai que la Turquie, qui ouvre ses frontières aux opposants à Bachar et qui assure, de fait, un soutien logistique à Daesh, ne fait rien pour aider les combattants kurdes de Syrie, pourtant menacés. Dans le même temps, la Turquie coopère néanmoins avec le Kurdistan irakien (trafic routier transfrontalier intense, achat direct de pétrole en court-circuitant l’Etat irakien) : dans cette région, idéologie et pragmatisme font bon ménage.

Cette fois, les Kurdes sont entrés dans le jeu politique turc en créant un parti, l’HDP, fondamentalement kurde mais ouvert aussi à la gauche non kurde. Il a su ainsi attirer à lui une partie de l’intelligentsia stanboulie en se prononçant contre les discriminations homophobes et pour l’égalité entre hommes et femmes (ce qui est osé s’agissant de la société rurale kurde, aussi conservatrice que la turque).

5/ Voici les résultats de l’élection qui vient de se dérouler :

AKP (Parti Justice et développement) : 40,8% et 258 sièges (contre 49,8% et 327 sièges en 2011)

CHP (Parti Républicain du Peuple, centre-gauche laïque) : 25% et 132 sièges

MHP (parti de l’action nationalise, droite dure) : 16% et 81 sièges

HDP (pro-kurde) : 13% et 79 sièges

[Le système électoral est à un tour essentiellement de liste à la proportionnelle mais avec aussi un base territoriale, un peu comme en Allemagne]

Cette fois, on avait introduit une clause de résultat d’au minimum 10% des suffrages pour être représenté au parlement. Cela était destiné à barrer les Kurdes. Mais cela n’a pas marché.

Aucun parti ne dispose désormais de la majorité au parlement. Une grande coalition est exclue. L’AKP pourrait s’allier soit avec la droite soit avec la gauche ou (plus probable) pourrait former un gouvernement minoritaire. On n’exclue pas de nouvelles élections dans un avenir proche. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la réforme constitutionnelle souhaitée par Erdoğan n’aura pas lieu. En tout cas, pas cette fois.

6/ Très intéressante est la répartition régionale des votes.

Si Ankara et Istanbul ne se différencient pas trop de la moyenne nationale (avec une gauche toutefois mieux représentée à Istanbul, et même quasi-majoritaire avec l’appoint kurde), ailleurs le contraste est saisissant entre le littoral, l’intérieur anatolien et les régions kurdes.

La Turquie d’Europe et le littoral de la mer Egée ont voté majoritairement à gauche : le CHP obtient 54% des voix dans la province d’Edirne (frontière gréco-bulgare) et 44% dans celle d’Izmir (troisième ville turque).

L’Anatolie (Turquie intérieure d’Asie) a fait le plein des voix islamistes. L’AKP obtient ainsi 65% des voix dans la province de Konya (ville aux traditions religieuses bien ancrées qui a joué un rôle important dans l’histoire de l’empire ottoman), 56% dans celle de Trabzon (sur la mer noire) et le plus souvent plus de 50% ailleurs en Anatolie.

Le parti pro kurde HDP fait un « carton » dans tout le sud-est kurde : 80% dans la province de Diyarbakir (« capitale » d’un Kurdistan qui institutionnellement n’existe pas : il n’y a même pas de « régions » en Turquie), 88% dans celle de Hakarim, 74% dans celle de Van (Arménie historique où, malheureusement, depuis le génocide de 1915, il n’y a plus d’Arméniens) et 70 à 90% dans les autres provinces kurdes.

XXX

La Turquie est une grande nation, au passé prestigieux et à l’avenir prometteur. Mais elle est divisée et, peut-être, hésite-t-elle sur son destin futur.

Sera-t-elle le fer de lance de la « oumma » sunnite, renouant ainsi avec le califat ottoman ? Les régions rurales d’Anatolie le souhaitent visiblement. Mais pas seulement elles. Les petits entrepreneurs, une partie de la nouvelle classe moyenne apparue depuis vingt ans, conservateurs, musulmans, sans doute nostalgiques de la grandeur ottomane passée y aspirent aussi peut-être.

Retournera-t-elle au passé plus récent de la Turquie kémaliste laïque ? Les jeunes d’Istanbul ou du littoral égéo-méditerranéen, une partie des classes moyennes éduquées, plus tournées vers l’Europe que vers le Moyen-Orient, ceux qui ne veulent pas d’une société islamiste soit parce qu’ils ne se sentent pas musulmans, soit parce qu’ils veulent séparer politique et religion (c’est notamment le cas des millions d’ « Alévis », proches des chiites, traditionnellement brimés dans la Turquie majoritairement sunnite), soit parce qu’ils sont Kurdes, ne veulent pas d’un retour qu’ils estiment anachronique et dangereux, au califat d’antan.

Les Kurdes, pour leur part, viennent, une fois de plus d’apporter la preuve de leurs aspirations nationales.

La Turquie devra choisir son type de société et la manière de faire cohabiter des nationalités, des religions ou des non-religions, diverses. L’équilibre entre démocratie pluraliste et fracture explosive entre des pans entiers de la société qui s’ignorent est assurément précaire.

Ce choix de société doit être replacé dans le contexte international. Le Moyen-Orient est le théâtre d’un conflit violent entre, d’un côté, les islamistes sunnites (l’islamisme y prend des formes diverses : wahhabisme, Daesh, Frères Musulmans, islamisme soit disant modéré d’Erdoğan ou, mieux dit, pragmatique « à la turque » car les islamistes anatoliens savent jusqu’où ne pas aller) et, de l’autre, les pays et forces chiites, laïques et les Kurdes.

Pour l’heure, l’islamisme conserve une majorité relative en Turquie. Mais peut-être le reflux est-il amorcé. En tout cas, il devra revoir ses prétentions à la baisse. La cruauté barbare de l’ « Etat islamique » n’est plus la seule à heurter la conscience universelle. Les atteintes continues aux droits de l’homme en Arabie saoudite et l’arrogance prosélyte du Qatar, Etat esclavagiste et corrupteur à l’échelle mondiale (cf les scandales de la FIFA et l’attribution du mondial de 2022), commencent enfin à interpeler les opinions publiques occidentales (d’autant plus facilement que les Etats-Unis, grâce à leurs schistes, n’ont plus besoin du pétrole saoudien). Désormais, on fait, enfin, mieux le lien entre le terrorisme islamiste (qu’on se décide enfin à nommer) qui frappe l’Occident, en premier lieu la France, et les régimes islamistes, qu’ils soient moyenâgeux purs (Arabie saoudite), moyenâgeux à apparence plus moderne (Qatar) ou en apparence respectueux du suffrage universel (Turquie). L’islamisme « modéré » n’existe pas tout simplement parce qu’il s’agit d’une philosophie totalitaire incompatible avec la démocratie (lorsqu’on prétend que la loi de Dieu est supérieure à celle des hommes, la notion même de démocratie devient un non-sens).

Les régimes islamistes ont sans doute encore quelques beaux jours devant eux. Parce que les peuples ont besoin d’identité et de valeurs et que le système capitaliste mondialisé ne les leurs fournit pas. Par la complicité aussi des pays occidentaux qui ont systématiquement combattu tous les régimes laïques dans les pays de tradition musulmane et qui, pour vendre quelques « Rafale » à des monarchies dont la seule existence et une insulte à l’espèce humaine, y perdent leur âme.

Ces régimes commencent pourtant à être ébranlés. Dans les pays du Golfe (voir mon article du 15 juin : « les monarchies du Golfe sur la défensive »), mais aussi en Afrique septentrionales et en Turquie.

Pour toutes ces raisons, l’’évolution de la situation de la Turquie, pays-clef de la région, doit être suivie avec attention.

Yves Barelli, 8 juin 2015

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