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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 15:18

Depuis les élections de décembre dernier (voir mon article du 21 décembre 2015 : « Espagne - élections générales – Aucune majorité »), qui avaient vu l’émergence de deux formations contestataires (Podemos à gauche et Ciudadanos à droite), aucune coalition gouvernementale n’a pu être mise sur pied. Le gouvernement conservateur sortant de Mariano Rajoy continue donc d’expédier les affaires courantes (laissant, de fait, la direction du pays à la Commission européenne de Bruxelles). Les résultats du scrutin qui a eu lieu le 26 juin ne sont différents de ceux de décembre qu’à la marge. La surprise a néanmoins été le recul relatif de Podemos, qui n’arrive qu’en troisième position, alors que les sondages lui prédisaient une avance suffisante pour dépasser les socialistes du PSOE.

1/ Rappelons les modalités du système électoral espagnol (ceux qui les connaissent peuvent tout de suite passer au paragraphe suivant) :

Le système politique espagnol est celui d’une démocratie parlementaire. Le parlement est composé de deux chambres, le Congrès des députés et le Sénat, dont les membres sont élus à la proportionnelle sur une base provinciale (qui avantage les petites régions rurales). Le roi est tenu de désigner un président du gouvernement, investi par les députés, susceptible de recueillir une majorité parlementaire. Celui-ci n’est pas nécessairement le chef du parti qui a le plus de députés ; la formation d’une majorité résulte de négociations entre partis. Sauf élections anticipées, la durée normale d’une législature est de cinq ans. Le Congrès des députés a le pouvoir principal mais le Sénat (où la droite est structurellement avantagée ; pas fou le système !) a un pouvoir de blocage. En cas de majorités différentes, le dernier mot appartient néanmoins aux députés (système classique en démocratie parlementaire).

Depuis le retour de l’Espagne à la démocratie (1975), il y a eu une alternance de majorités dirigées par le Parti Populaire (droite) ou le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE, gauche). Depuis l’année dernière, la nouveauté est l’émergence d’une troisième force, « Podemos », de niveau comparable aux deux grands partis historiques, et, dans une moindre mesure, d’une quatrième, « Ciudadanos », qui s’ajoutent aux partis nationalistes catalans et basques (parfois associés à des coalitions nationales, d’autres fois concourant sous leurs propres couleurs) et autres formations régionales, de sorte que la constitution de majorités unicolores est devenue beaucoup plus difficile.

Aucune coalition gouvernementale n’ayant pu être mise sur pied depuis décembre, le roi, après consultation des partis, a dû se résoudre à convoquer de nouvelles élections.

2/ La participation a été plus faible cette fois qu’en décembre, ce qui montre une lassitude de l’électorat : la classe politique est largement déconsidérée en Espagne et nombre d’Espagnols en sont venus à estimer que, avec ou sans gouvernement, les choses n’étaient pas très différentes, d’autant que « plus ça change, plus c’est pareil ». Les Espagnols vivent sous le coup de l’austérité décidée à Bruxelles. Ils semblent résignés et il en est même qui estiment qu’il vaut encore mieux être gouverné par les technocrates de Bruxelles ou par Madame Merkel que par les politiciens corrompus de Madrid (les Espagnols ne contestent que très minoritairement l’Union européenne et son fonctionnement, même parmi les indépendantistes catalans ; ils sont quasiment désormais les derniers en Europe dans cette attitude – Je le regrette mais, les connaissant bien, je dois reconnaitre que cela est une réalité ! Cela s’explique par l’histoire et l’isolement de l’Espagne du temps de la dictature franquiste : l’entrée dans l’OTAN et dans l’UE, qui est allée de pair avec le rétablissement de la démocratie, a été vue comme la reconnaissance internationale du fait que, désormais, l’Espagne était un pays « normal »).

Le taux de participation a été hier de 69,8% des inscrits (beaucoup de jeunes, les plus affectés par le chômage, ne le sont pas) contre 73,2%, en décembre. C’est dans les grandes régions urbaines de Madrid, Valence et de la Catalogne, là où Podemos était le mieux implanté, que l’abstention a le plus progressé.

3/ La droite sortante du Parti Populaire de Mariano Rajoy reste le premier parti avec 33% des voix (contre 28% en décembre) et 137 députés (contre 123).

Les socialistes du PSOE ont 22,7% et 85 députés (22% et 90 en décembre)

La coalition « Unidos-Podemos » (qui unie Podemos à la gauche de la gauche, l’ancienne Izquierda Unida, obtient 21% et 71 députés (contre 20,7+3,7% et 69+2 députés).

La formation (en fait un conglomérat de forces locales) de droite hors système « Ciudadanos » (« Citoyens ») obtient 13% des voix et 32 députés (contre 13,9% et 40).

Les partis nationalistes catalans et basques qui ne sont pas entrés dans la coalition de Podemos ont environ 10% des voix et une vingtaine de députés.

La majorité absolue est de 176 députés. Aucun parti n’y parvient.

De son côté, le sénat reste largement dominé par le Parti Populaire qui a 124 sénateurs sur 200.

4/ Les sondages se sont trompés, y compris à la sortie des urnes. Ils plaçaient Podemos avant le PSOE. C’était l’objectif de Pablo Iglesias, le charismatique leader de ce parti.

Rappelons que Podemos (« nous pouvons », ce qui rappelle le « yes, we can » d’Obama) est né en 2014 à la suite du mouvement contestataire des « Indignés » (qui ont longtemps campé sur la Puerta del Sol de Madrid) sur une ligne anti-corruption, anti-austérité et, d’une façon générale, anti-politique traditionnelle. Cette formation a su capitaliser sur le ras-le-bol de nombreux Espagnols, notamment les plus jeunes, dégoûtés par les scandales de corruption et de gaspillage de fonds publics à répétition qui ont mis en cause de nombreux dirigeants nationaux et, plus encore, régionaux, appartenant tant au PP qu’au PSOE. Aux municipales du printemps 2005, Podemos avait réussi à rafler les municipalités de Madrid et de Barcelone avant, en décembre dernier, de talonner le PSOE au parlement.

On s’attendait hier à une nouvelle progression, d’autant que Podemos a bénéficié de l’appoint d’Izquierda unida.

Mais le saut qualitatif et quantitatif n’est pas venu. Comparé au score cumulé de Podemos et de IU de décembre, la coalition perd un million de voix et rate son objectif de passer devant le PSOE, formation pourtant largement déconsidérée après la désastreuse gouvernance de Zapatero, qui se termina par la victoire de la droite il y a six ans, et compte tenu d’une attitude « pro-système » (notamment soutien à la monarchie et hostilité à la tenue du référendum d’autodétermination en Catalogne) qui a déconcerté beaucoup de ceux qui votaient autrefois pour lui.

Pourquoi ?

J’y vois deux explications principales :

a/ Les contradictions de Podemos.

Podemos a axé son langage sur le rejet de la politique traditionnelle, de l’austérité imposée par Bruxelles et de la corruption qui frappe la plus grande partie de la classe politique espagnole.

Or, depuis décembre, Podemos a donné l’impression de faire comme les autres, c’est-à-dire de rechercher des combinaisons politiciennes afin de participer à une coalition gouvernementale et, si-possible, la diriger.

C’est dans l’objectif d’être le mieux placé pour conduire une coalition de gauche que Podemos s’est allié à l’extrême-gauche (alliance non comprise par une partie de son électorat, la moins politisée), ce qui a entrainé une certaine cacophonie dans sa campagne, et a évité d’attaquer frontalement le PSOE (allant, chez Iglesias, jusqu’à dire que Zapatero avait été le meilleur chef de gouvernement de l’Espagne démocratique !).

Le langage antisystème et une attitude en définitive participant entièrement à ce système (Pablo Iglesias, qui porte de plus en plus la cravate, ce qui n’est pas anodin, et qui s’entretient volontiers avec le roi, donne, de plus en plus l’impression d’être « récupéré » ; de là à penser que, le moment venu, il sera aussi corrompu que les autres, certains de ses partisans de la première heure ont franchi le pas) est la première contradiction.

Il y en a d’autres. Iglesias dénonce l’austérité imposée par Bruxelles mais se dit attaché à l’Union européenne. Il s’est ainsi dit très déçu du vote britannique en faveur du la sortie de l’UE.

Autre contradiction, ou plutôt flou (même pas artistique) : sur la Catalogne. Le programme de Podemos (je l’ai lu) est incompréhensible sur cette question, pourtant capitale pour l’avenir de l’Espagne. On ne sait si Podemos (relativement bien implanté en Catalogne) est pour ou contre l’indépendance de la Generalitat. Il affirme seulement, avec prudence, qu’il ne s’opposerait pas à un référendum d’autodétermination. Et il croit trouver une solution moyenne en prônant la constitution d’un Etat fédéral. Le PSOE semble également aller dans ce sens, mais aucune des deux formations n’est précise sur les modalités.

Enfin, dernière contradiction. Podemos s’est allié à la Gauche Unie. Cette dernière (un peu équivalente au français Mélenchon) est anticapitaliste. Podemos se contente d’être anti-corruption, ce qui est une posture morale sympathique mais pas vraiment un programme de gouvernement.

b/ Les incertitudes en Europe issues du « Brexit », complaisamment entretenues par les médias du système (et en premier lieu par El Pais, sorte de « Monde » espagnol : un social-libéralisme tellement pro-UE, pro-OTAN, et, en définitive si peu contestataire de l’ordre établi qu’on a de la difficulté d’y voir encore quelque chose de gauche), jointes à l’absence de gouvernement en Espagne depuis six mois, ont, en définitive, joué en faveur de la droite de Rajoy (rejointe par nombre d’électeurs de Ciudadanos qui ont préféré voter « utile ») et contre l’ « aventure » incertaine de Podemos.

5/ Et maintenant ?

Sauf grande coalition PP-PSOE, rejetée, au moins en paroles, par le PSOE (et, compte tenu du rejet de ce type de coalition en Autriche et, peut-être bientôt aussi, en Allemagne), aucune majorité de gouvernement n’a de chance d’émerger.

Le PSOE et Podemos pourraient théoriquement arriver ensemble à la majorité absolue de 176 députés. Le PP+Ciudadanos n’en seraient pas loin.

Mais de telles coalitions sont désormais improbables. Si Podemos acceptait d’être la force d’appoint d’un PSOE critiqué par son électorat, ce serait peut-être la fin de Podemos.

La probabilité la plus forte (qui a le soutien d’El Pais et, sans doute, de madame Merkel) est la constitution d’un gouvernement monocolore du Parti Populaire à nouveau conduite par Mariano Rajoy (qui bénéficie de l’expérience du pouvoir, même si ses résultats sont loin d’être probants) qui pourrait être investi au parlement avec l’abstention du PSOE.

Cela ne présage rien de bon pour l’Espagne.

D’abord, parce que ce gouvernement, à la légitimité réduite, risque d’être faible car à la merci d’un renversement.

Ensuite et surtout, parce que l’Attitude agressive de la droite espagnole envers les légitimes aspirations des peuples basque et catalan, laisse présager un immobilisme institutionnel et, sans doute, de nouvelles tensions dans les régions irrédentistes.

L’affrontement aura d’abord lieu sur le terrain catalan.

A suivre donc.

Yves Barelli, 27 juin 2016

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Published by Yves Barelli - dans espagne
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