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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 13:42

Contrairement à ce qu’en ont dit certains médias mal informés ou malhonnêtes car prisonniers de leur « politiquement correct » qui consiste à présenter les « populistes », où qu’ils soient, comme les ennemis à abattre car étant le plus grand « danger » pour l’Europe et la « démocratie » (pour eux, toute pensée non conforme à celle du système totalitaire qui nous régit est forcément « antidémocratique », qualificatif qu’on assortit généralement de quelques autres tels « raciste », « antisémite », voire « fasciste »), l’élection à la tête de l’Etat slovaque d’une personnalité, certes honnête mais déconnectée de la vie politique, n’est ni étonnante, ni très significative (ce n’est pas le président qui a le pouvoir à Bratislava mais la majorité parlementaire et le gouvernement qui en est issu), car c’est presque toujours une personnalité indépendante qui est choisie par le peuple (afin d’équilibrer, un peu, les pouvoirs). Ce n’est certainement pas, en tout cas, une victoire des « européistes » contre les « populistes eurosceptiques ». Il faut savoir raison garder et se méfier des médias qui confondent information et propagande en faveur du « système ». Je n’avais même pas l’intention d’écrire cet article car cette élection est un non-évènement. Je le fais pour aider le lecteur à y voir plus clair et à connaitre un peu mieux ce charmant pas qu’est la Slovaquie.

1/ La Slovaquie est un petit pays d’Europe centrale (5,5 millions d’habitants et près de 50 000 km2), ex communiste, membre de l’Union européenne et de l’OTAN depuis 2004, dans l’espace Schengen et avec l’euro comme monnaie. Ce pays a accédé à la souveraineté internationale le 1er janvier 1993 à la suite de la division à l’amiable (le «divorce de velours » qui a suivi la « révolution de velours » de 1989) de l’Etat fédéral tchécoslovaque. Depuis cinquante ans, la Slovaquie s’est fortement industrialisée (si vous roulez en Peugeot, votre voiture y a peut-être été fabriquée).  

Je connais très bien ce pays (j’ai été en poste diplomatique en Tchécoslovaquie et je connais la plupart des dirigeants tchèques et slovaques ; parlant tchèque, je comprends le slovaque, les deux langues étant très proches ; je me rends souvent dans ces pays).   

Dans les années 1990 et au début des années 2000, le pays a été dirigé par une majorité à dominante nationaliste, catholique et conservatrice (sous Vladimir Mečiar, prononcer /métchiar/), puis, plus récemment, par une majorité à dominante social-démocrate (sous Robert Fico, prononcer /fitso/).

A noter que le système politique slovaque est parlementaire avec des élections à la proportionnelle (avec un minimum de 5% pour être représenté au parlement). A noter aussi, c’est important, que les plupart des gouvernements sont de coalition et que ces coalitions sont (c’est étonnant pour des Français) politiquement diverses, allant des anciens communistes à ceux qui ont combattu le communisme (système qui a laissé plutôt un bon souvenir en Slovaquie car il est associé au développement économique, à la hausse du niveau de vie, à la protection sociale et au souvenir d’Alexander Dubček, l’homme du « Printemps de Prague » et du « socialisme à visage humain », malheureusement prématurément disparu en 1992 à la suite d’un accident de voiture sur l’autoroute de Prague à Bratislava).

Comme la plupart des gouvernements des autres pays ex communistes d’Europe centrale et orientale, ceux de Slovaquie associent identité nationale et filiation partielle assumée du régime communiste (pas pour tous les aspects, évidemment, certains étant critiquables, mais pour les plus positifs ; Mečiar comme Fico et beaucoup d’autres ont été membres du PC). La différence entre Mečiar et Fico est que le premier est plutôt de droite, en privilégiant les racines chrétiennes de la Slovaquie (la majorité de la population s’y réfère, toutefois moins qu’en Pologne) et le second plutôt de gauche, en privilégiant le social.

Entre ces deux forces politiques principales, il y a un consensus : le refus de toute immigration musulmane (ainsi Fico a déclaré : « l’islam n’a pas vocation à s’implanter en Europe car il ne peut s’y intégrer » avant d’ajouter « jamais je n’admettrai un seul musulman sur le territoire de la Slovaquie » ; loin de choquer, ces paroles sont reprises et partagées par presque tous dans le pays) et donc le différend avec Bruxelles sur ce point (les quatre pays du « groupe de Visegrad » - Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie – font front commun).

Cela étant, le gouvernement slovaque, comme le tchèque, tout en partageant une partie des options de leurs voisins polonais et hongrois sont moins militants qu’eux. La Slovaquie est un petit pays réaliste, donc sans ambitions internationales : il ne remet pas en cause l’Union européenne (des 4 de Visegrad, il est le seul à avoir choisi l’euro) et se range facilement aux consensus des sommets européens (ce qui ne l’empêche pas d’en avoir sa propre lecture ; ainsi, il ne s’est pas opposé aux sanctions contre la Russie mais ne les applique quasiment pas car il a une bonne coopération avec Moscou).

2/ Tout ce qui précède pourrait laisser penser que la vie politique de ce pays est sereine. Il n’en est rien.

Depuis 1973, il y a eu plusieurs scandales de corruption (le capitalisme, c’est l’argent et donc, potentiellement, la corruption, et lorsque l’ « état de droit » y est faible, ou les pressions étrangères trop fortes, la corruption devient un fléau) qui ont miné la popularité d’abord de Mečiar (dont l’autoritarisme étaient en outre critiqué), battu aux élections en 2006, puis de Fico, contraint à la démission en 2018 (le nouveau premier ministre appartient à son parti et Fico reste en fait l’ « homme fort »).

Le scandale de 2018 s’est accompagné d’un évènement dramatique, l’assassinat d’un journaliste d’investigation, Jan Kučiak, et de sa compagne. Il s’était intéressé aux liens supposés entre certains cercles du pouvoir et la mafia italienne, en relation avec certaines activités économiques ou appels d’offres.

Ces « affaires » ont entrainé une assez grande méfiance de l’électorat envers la classe politique, même si, par réalisme, il vote (mais avec des taux élevés d’abstention) pour ses représentants.

En réaction, les Slovaques ont élu à chaque présidentielle une personnalité indépendante réputée intègre, tout en votant pour des majorités parlementaires traditionnelles. Ainsi, Mečiar et Fico ont été battus à la présidentielle tout en remportant à peu près en même temps (un peu avant ou un peu après car les dates sont différentes) les législatives.

C’est à nouveau ce qui s’est produit le 30 mars 2019 avec l’élection de Zuzana Čaputova (prononcez, s’il vous plait, /tchapoutova/ ; ne faites pas comme tous les médias qui ne cherchent pas à s’informer sur les prononciations ; évidemment, comme depuis vingt ans, ils estropient le nom de ce pauvre Bayrou /baïrou/ affublé d’un /bérou/, peu d’espoir qu’ils se mettent au slovaque !). Cette jeune avocate de 45 ans avait atteint une assez grande notoriété et popularité en s’opposant efficacement à une usine de déchets qui polluaient la petite ville (25km au nord de Bratislava) où elle résidait : affaire d’environnement liée sans doute à la corruption.

Nos médias, prenant probablement leurs désirs pour des réalités, l’ont rapidement cataloguée d’ « écologiste », de « pro-européenne » (on se demande pourquoi ; elle n’est ni pour ni contre l’UE, comme à peu près tous les Slovaques), voire de « féministe » et sa victoire a été présentée comme celle des « démocrates » contre les « populistes » (comme si défendre le peuple – le mot populiste vient de peuple, non ? – était contraire à la démocratie !).

Laissons-les à leurs rêves loin des réalités. La nouvelle présidente n’a jamais fait de politique active jusqu’à maintenant. Elle sait sans doute que sa fonction est essentiellement honorifique (le droit de véto sur les lois votées par le parlement est son seul, et potentiellement important, pouvoir). A moins que l’élection lui monte à la tête ou que certains à Bruxelles essaient de la monter contre la majorité parlementaire (dans ce cas, elle risquerait, à son tour, d’être accusée de corruption et elle ne ferait pas long feu à sa place), rien ne changera au bord du Danube.

Et si vous êtes curieux, allez donc vous promener à Bratislava. C’est une jolie petite ville d’un demi-million d’habitants (l’ancienne Presbourg du temps de l’empire des Habsbourg). Le Danube y est majestueux et les montagnes des Carpates pas loin (on peut y faire du ski). Auparavant, vous aurez peut-être visité ou revisité Vienne (65 km de Bratislava), et vous aurez peut-être envie de pousser jusqu’à Budapest (170km). Au retour, ne manquez pas Prague (autoroute directe depuis Bratislava) et Munich.

Bon voyage et un conseil, méfiez-vous de nos médias soit disant indépendants, en fait inféodés au « système ». Ils sont aussi mal informés que ce qu’ils essaient de vous désinformer. La prétention de certains journalistes parlant doctement de sujets qu’ils ne connaissent pas est confondante ! /.

Yves Barelli, 2 avril 2019                              

        

             

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22 août 2018 3 22 /08 /août /2018 01:01

Me trouvant à Prague (une ville que je connaissais bien pour y aller souvent, ce qui m’avait permis d’y apprendre le tchèque) en août 1968, j’ai été témoin de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie dans la nuit du 20 au 21 août 1968. J’y ai vécu tous les « évènements » jusqu’au retour à la fin du mois d’Alexander Dubček, Premier Secrétaire du Parti Communiste Tchécoslovaque (donc principal dirigeant du pays) à Prague (il avait été emmené prisonnier par les Soviétiques) après la signature des « accords » de Moscou (en fait un diktat mais qui préservait l’essentiel : le maintien des dirigeants en place avec une marge de manœuvre limitée mais non nulle).

Dans un premier article (mis en ligne avant-hier), J’ai présenté les faits et en ai fait l’analyse. Dans un second (mis en ligne hier), j’ai donné mon témoignage personnel tel que je l’avais écrit au jour le jour et in situ à partir de la nuit du 20 au 21 août 1968, lorsque j’ai assisté à l’entrée des tanks à Prague.

Un aspect remarquable de la résistance unanime (sauf quelques « collabos » qui se sont cachés) de la population derrière ses dirigeants emprisonnés a été le choix de la non-violence, dans la tradition tchèque, ce qui ne signifie pas résignation ou apathie. En coordination avec ce qui restait à Prague de l’appareil du parti, qui réussit à tenir un congrès (caché) dans une usine de la capitale, ce sont les journalistes de l’audiovisuel émettant depuis des studios secrets (qui avaient été aménagés en vue d’une éventuelle agression de l’OTAN !) et ceux de la presse écrite imprimée dans des lieux aussi cachés, qui ont animé la résistance.

J’ai écrit le texte qui suit à mon retour en France. Il a été publié le 13 septembre 1968 par l’hebdomadaire de Marseille (ma ville) « Semaine-Provence ». J’avais à l’époque 23 ans et j’étais étudiant en sciences économiques à Aix-en-Provence.

Pour les plus jeunes, car cette époque est, pour eux, la préhistoire, je rappelle qu’en 1968 il n’y avait ni ordinateur, ni internet, ni téléphone portable, ni GPS. Je précise, je que j’aurais du écrire dès mon premier article, pour mieux en faire comprendre l’environnement, que Prague est une ville magnifique avec un centre historique regorgeant de monuments dans un site grandiose (un grand château, celui autrefois des rois de Bohème et aujourd’hui siège de la présidence de la république, qui domine la Vltava, rivière aussi large que la Seine, et la Vieille Ville). Prague, située au centre de l’Europe (1000km de Paris) a un peu plus d’un million d‘habitants, soit à peu près la population de Marseille ou Lyon ; c’est donc une ville à taille humaine. 

Voici mon texte. Début de citation : 

« Que peut-faire une petite Nation lorsqu’elle est attaquée par surprise sur presque toutes ses frontières par des forces colossales en nombre et en équipements ? En 1939, les Polonais allaient se faire massacrer à cheval contre les blindés allemands ; en 1956, les Hongrois se battaient à coup de pavés contre les tanks soviétiques. Sachant parfaitement que toute intervention des pays occidentaux était inimaginable, le choix se réduisait entre un combat sans espoir et une résistance passive. C’est cette dernière solution que les Tchèques et les Slovaques ont adoptée ; mais cela n’enlève rien à leur détermination. Aux armes des Soviétiques, le peuple tchèque a opposé la force des idées, par les tracts, affiches, slogans, journaux et radios clandestines, et même télévision.

Ce qui m’a frappé dans la résistance tchèque [Je parle des Tchèques parce que j’étais à Prague ; les Slovaques ne sont pas restés à l’écart, bien au contraire], c’est son organisation remarquable, et la discipline exemplaire de toute la population. On ne dira jamais assez l’importance de la radio et de la presse pendant ces journées graves. Toutes les radios marchaient normalement, diffusant leurs émissions depuis des studios secrets, dont certains se trouvaient dans le centre même de Prague. Quant aux journaux, ils ne paraissaient plus que sur une double page, mais ils paraissaient tous, tous les quotidiens, bien sûr, ainsi que les périodiques politiques en éditions spéciales, mais aussi le journal des écrivains, celui des étudiants, celui des agriculteurs, et même le journal des sportifs, « Stadion ».

Ces journaux sont abondamment distribués, gratuitement, dans toute la ville : en général, les voitures arrivent des imprimeries clandestines et en donnent, tous les 300 ou 400 mètres, un gros paquet à la première personne rencontrée. Cette personne en fait plusieurs petits paquets qu’elle répartie entre d’autres distributeurs. Ainsi toute la ville est servie avec une célérité impressionnante. D’ailleurs, pour être sûr que tout le monde puisse en prendre connaissance, et surtout les occupants, ces journaux sont affichés sur les vitrines des magasins. Lorsqu’un conducteur de tramway aperçoit un distributeur, il stoppe sa machine pour permettre à un voyageur de se saisir d’un paquet de journaux ou de tracts. S’il n’y en a pas assez, on trouve toujours quelqu’un pour lire le texte à haute voix ; S’il y en trop, le receveur distribuera les journaux au prochain arrêt en même temps qu’il vendra les billets.

La ville prend ainsi l’allure d’une grande exposition. Il ne reste pas un coin de vitrine ou de mur vierge. Les Russes n’osent pas intervenir en plein jour mais le soir, après le couvre-feu, ils arrachent systématiquement tout ce qui est affiché [au moins les deux premiers jours, ensuite ils n’intervenaient plus]. Inlassablement, tous les matins on recolle.

Outre les journaux et tracts affichés, on voit beaucoup de portraits de Svoboda [le président de la République, au nom prédestiné : « svoboda » signifie « liberté ») et Dubček (en slovaque et en tchèque son nom veut dire « petit chêne »), parfois d’autres dirigeants. Les slogans qui reviennent le plus souvent sont évidemment : « Occupants, rentrez-vous ! », écrit en tchèque et en russe, « Avec  Dubček, avec Svoboda », « nous sommes une Nation libre », « nous voulons la neutralité ». L’humour a également sa place sur les murs et l’on peut lire par exemple : « le grand cirque soviétique est arrivé à Prague », « Lénine, réveille-toi, Brejnev est devenu fou », ou encore « Ivan, rentre chez-toi, Natacha t’attend ». Rue Na Přikopě, devant le restaurant Moskva, un immense menu propose un « Brejnev à la sauce tartare », un « Gomulka farci » et autres mets de choix à des sommes très modiques. Un disquaire affiche un hit-parade dont le numéro un est « tombe l’étoile » (rouge bien sûr), interprété par le « camarade Brejnev » ; c’est aussi le titre d’une chanson célèbre de Matuška (« Padá hvězda… »), l’un des artistes tchèques les plus populaires.

La ville est sillonnée de voitures, de camions, de tramways couverts de slogans en tchèque et en russe, arborant des drapeaux tchécoslovaques souvent immenses. Dans la rue, pratiquement chaque passant porte quatre rubans mêlés : bleu, blanc, rouge, couleurs du pavillon national, et noir, signe du deuil qui frappa la malheureuse Tchécoslovaquie. Egalement, beaucoup d’attroupements autour des transistors, pour écouter la « radio libre et légale de la République Socialiste Tchécoslovaque ». Cette radio, en effet, a joué un rôle immense. C’est d’elle que sont parties toutes les consignes, immédiatement répercutées par voie d’affiches et de tracts, et aussi c’est elle qui a fait énormément pour soutenir le moral de la population. Cette voix, déterminée et surtout pathétique, que nous écoutions, était pour nous d’un grand réconfort. C’est par la radio que nous apprenions les messages de solidarité, et les prises de position des gouvernements étrangers. Cette radio n’a cessé, au cours de cette semaine tragique, d’appeler au calme. « Amis, pas de provocation, ignorez-les », répétaient inlassablement toutes les chaines libres. Quant aux consignes, elles étaient scrupuleusement suivies par la population qui a montré un exemple, rare dans l’histoire des peuples, d’une telle unanimité. Par exemple, le jeudi 22, on signale les noms de quelques « collaborateurs », restes probables des polices parallèles de Novotny [le dirigeant qui avait précédé Dubček]. J’ai alors assisté à quelque chose de formidable : la radio diffuse les numéros de deux voitures de ces « collabos ». Moins de vingt minutes après, ces numéros sont affichés partout en ville. Au fur et à mesure que la radio donnait de nouveaux numéros, ils étaient immédiatement affichés, et polycopiés sur des tracts qu’on s’empressait de répandre dans les rues. En quelques heures toutes ces voitures ont été neutralisées et les traitres mis en fuite.

Le même jour, le bruit courait que les Russes voulaient arrêter des personnalités libérales : la radio demanda de faire en sorte que les occupants ne puissent plus trouver leur chemin : quelques heures plus tard, il était pratiquement impossible de trouver une seule rue portant une plaque, une seule maison portant un numéro, et même à l’intérieur des immeubles, de trouver un seul nom de famille sur les boites aux lettres, ou sur les portes [cette généralité est peut-être exagéré, mais c’était le plus souvent systématique]. En même temps, tous les poteaux indicateurs de direction ont été démontés, ou rendus illisibles ou portant l’indication « Moscou, 2800km » (parfois suivi de « bon voyage »). [Je n’exagère pas cette description : je me souviens de ce spectacle surréaliste de tous ces Pragois montés sur des échelles dévissant les plaques de rues et les numéros d’immeubles ! Les mêmes les ont scrupuleusement replacés après les « évènements »] 

Le plus remarquable, peut-être, est que la presse, comme la radio, et même la télévision, puisque, fait presque incroyable, on a eu quelques émissions filmées dans des studios secrets [la télévision en 1968 était encore un outil lourd difficile à manier], ont su garder des réactions très mesurées, et empreintes de sang-froid. Je n’ai trouvé aucune expression de haine dans les commentaires de la presse écrite et parlée. Les Tchèques ont plaint, plus qu’ils n’ont haï, leurs occupants, un peu comme le « Brave soldat Švejk » [personnage le plus populaire de la littérature tchèque] plaignait l’Autrichien qui le mettait au cachot. De fait, les occupants, mal informés, désemparés, très mal alimentés aussi, étaient plutôt à plaindre.

Le ton de la presse est souvent interrogatif. « Pourquoi?», titre en tchèque et en russe, le « Svět [Le « Monde »] du mercredi 21. Le ton des journaux est bien rendu, à mon avis, par la légende d’une photo montrant un jeune soldat russe armé d’une mitraillette « Que dirait ta maman, si elle te voyait, garçon ? » (Večerní Praha – « Prague-Soir », 22-8), ou encore au-dessous d’une photo montrant une automitrailleuse : « les armes ne sont pas des arguments, encore moins entre amis ».

Cette forme de résistance a certainement fait plus pour ébranler le moral des occupants que des appels à une résistance armée. Le fait que des soldats russes aient été relevés dès le quatrième jour, est d’ailleurs significatif. Les Polonais et les Hongrois ont été particulièrement sensibles, me semble-t-il, aux arguments tchèques. J’ai même vu des soldats polonais pleurer.

L’occupation soviétique en est déjà à sa troisième semaine. Le diktat de Moscou a considérablement réduit la liberté de la Tchécoslovaquie. Pourtant, tout, peut-être n’est pas perdu. Les Tchèques ont réussi à garder jusqu’à maintenant leur gouvernement. C’est déjà une victoire partielle, lorsqu’on sait que les Soviétiques étaient bien décidés à éliminer M Dubček. Mais ils n’ont trouvé aucun collaborateur pour le remplacer. L’unité, la détermination et le sang-froid des dirigeants et de la population ont permis, au prix de quelques concessions, d’éviter le pire. C’est peut-être l’espoir qu’à la longue la raison pourra l’emporter sur la force. « Les Russes occupent le sol, disait la radio, ils n’occuperont jamais les esprits ». C’est en cela que réside la force et l’espoir des peuples tchèque et slovaque ».

Yves Barelli, 11 septembre 1968. Fin de citation.

Je n’ai rien à ajouter et encore moins à retrancher à ce texte. Je certifie que tout ce qui y est décrit a été vu et vécu de mes propres yeux. La description était certes enthousiaste car, nous les Tchèques (je m’assimile à eux), nous étions « gonflés à bloc ». Dans ces périodes, on se surpasse, on ose même défier les tanks sans conscience du danger. C’est pourquoi, ma description est, je crois, révélatrice d’un état d’esprit et d’une situation. Considérez-la comme un morceau d’Histoire. Pour une analyse plus lucide, reportez-vous à mon premier texte, mis en ligne avant-hier.

Bien des années plus tard, lorsque je suis revenu à Prague, cette fois comme diplomate, numéro deux de l’ambassade de France, vingt ans plus tard, en 1988 (l’année d’après, je serai à nouveau associé à l’Histoire, avec un grand H, de ce pays, en vivant, de l’intérieur aussi, la « Révolution de Velours ».

J’ai pu ainsi avoir un éclairage un peu plus approfondi sur les évènements de 1968. J’ai notamment sympathisé avec Alexander Dubček, un personnage qui est entré dans l’Histoire un peu malgré lui. C’était un personnage simple, honnête, d’une très grande humanité. Ceux qui le critiquent (par exemple Petr Uhl, communiste convaincu et l’une des figures de la Révolution de velours, qui a écrit la préface de mon livre « la Révolution de velours », édition de l’Aube, qui estime que c’était un faible) lui reprochent d’avoir manqué de fermeté face aux Soviétiques et qu’il a été une sorte de Pétain. Objectivement cela est vrai. Mais pour l’immense majorité des Tchèques et des Slovaques, et pour moi, il restera le symbole du Printemps de Prague, de ce communisme à visage humain qui correspondait à l’aspiration des Tchécoslovaques et qui, cinquante après, reste toujours ma propre aspiration, même, si, pour le moment, cela n’est qu’un rêve et même une utopie, mais quand je vois la tournure inhumaine que prend ce capitalisme mondialisé, je me dis que cette utopie n’est peut-être pas si utopique que cela.

Dubček, quand il est revenu à Prague en 1989 (j’étais à cinq mètres de lui lorsqu’il s’est adressé à la foule sur la place Venceslas), n’aspirait plus au pouvoir. Il aurait pu ambitionner la présidence de la République. Il a préféré laisser la place à Václav Havel (lui aussi je l’ai bien connu ; retrouvez sur ce blog ce que j’ai écrit sur lui quand il est mort, en 2011). Il s’est contenté de la présidence du parlement Il était réhabilité et cela lui suffisait. J’ai établi avec lui un contact d’autant plus chaleureux que je lui avais dit que j’étais à Prague en 1968 et que, comme des millions de gens, je l’avais considéré comme mon espoir et mon héro. Cette notoriété internationale ne lui était jamais monté à la tête : lui, ce personnage hors du commun, venait chez moi à Prague en 1989 en toute simplicité seulement pour discuter avec moi. Il savait que je le comprenais et il en était heureux. Lorsque la Slovaquie se sépara de la Tchéquie en 1992 par un « divorce de velours », il aurait pu jouer un rôle dans le nouvel Etat. Malheureusement, lui l’homme qui se voulait banal eut une fin banale : un accident de la route en novembre 1992 sur l’autoroute Prague-Bratislava.

Parmi les protagonistes de 1968 et 1989, il y avait Jiři Dienstbir. Nous étions devenus amis en 1988 alors qu’il était encore « dissident » avec Havel. Après la Révolution de velours, Havel le nomma ministre des affaires étrangères. Lorsqu’il est allé prendre ses fonctions au palais  Černin, il a tenu à ce que je l’accompagne en me disant « viens avec moi, tu connais mieux le palais que moi ». Dienstbir était au départ journaliste. En août 1968, il fut l’une des « voix » les plus écoutées de la « radio libre et légale ». Il m’a raconté cette aventure que j’ai relatée plus haut en tant qu’auditeur. Son éclairage est intéressant. Selon lui, les Soviétiques auraient pu mettre la main sur les studios clandestins, ne serait-ce que parce que, probablement, ils avaient aidé à leur réalisation et donc qu’ils devaient en connaitre la localisation. Mais ayant très vite compris que l’hostilité à leur intervention armée était si unanime, il valait mieux faire profil bas. Par une autre source, on m’a dit que, selon toute probabilité, les Russes savaient qu’un congrès du PC se tenait dans l’usine de Vysočany. Là aussi, ils ont laissé faire. 

Cette retenue soviétique, je l’ai moi-même constatée. Les journaux qui étaient distribués comme indiqué plus haut, l’étaient à la vue des militaires stationnés sur et à côté des chars. Ils ne sont jamais intervenus pour empêcher la distribution. Mieux même, une édition pirate de la Pravda, écrite en russe, était éditée par les Tchèques qui en remettaient des exemplaires aux soldats (qui les lisaient à peine en cachette). A la demande de la radio, nous allions aussi discuter avec les soldats pour leur expliquer qu’il n’y avait pas de « contre-révolutionnaire » dans ce pays et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux.

La tactique soviétique s’est finalement avérée payante. Ils ont encore patienté un an puis ont attendu que la vieille garde du Parti Communiste, renforcée par des « réalistes », mette en minorité la ligne de Dubček en tirant parti du fait que les délégués slovaques n’avaient pu, compte-tenu des évènements, participer en nombre au 14ème Congrès tenu dans l’usine de Prague (de sorte qu’on en était resté à l’ancienne composition du Comité Central, moins favorable à l’homme du Printemps de Prague). En avril 1969, le « réaliste » slovaque Gustav Husak remplaça son compatriote (slovaque aussi) Dubček et la « normalisation » put commencer, d’abord en relative douceur (on nomma Dubček ambassadeur à Ankara) puis de façon moins douce : 500 000 militants du PC exclus (le tiers), les journalistes comme mon ami Dienstbir « virés », tout le monde repris en main. 300 000 Tchécoslovaques émigrèrent, les autres se replièrent sur leur sphère privée et la société de consommation (qui fit de grands progrès dans les années 1970), la vie publique et culturelle ne fut plus que l’ombre d’elle-même. Selon le mot d’Aragon, ce fut un « Biafra de l’esprit ».   

Cela étant, on doit tout de même reconnaitre qu’il n’y eut pas de répression à proprement parler. Les gens perdaient leur emploi, mais n’étaient pas jetés en prison.

Quant à l’occupation elle-même d’août 1968, je l’ai noté en préambule, il y eut peu de violence. Rien à voir, par exemple, avec l’intervention soviétique en Hongrie en 1956. J’ai décrit ces rares violences dans mes articles précédents. Je n’y reviens pas.

Si je fais ces remarques, ce n’est pas pour minimiser le crime que représenta l’agression soviétique contre la Tchécoslovaquie. C’est seulement pour ne pas en rajouter sur nos nombreux « anti-communistes primaires » (les mêmes qui sont restés antirusses et anti-Poutine : il leur faut toujours un ennemi à l’Est, communiste ou pas : chez eux c’est pathologique).qui ne voient chez les Russes que des sauvages ne sachant pas faire autre chose que de tirer dans le tas. Occupation donc, somme toute, assez « douce ».

Il n’empêche. Politiquement, le résultat a été catastrophique. L’idéologie communiste n’a pas eu besoin d’être combattue par les capitalistes : c’est Brejnev, avec ses tanks et avec son soi-disant communisme (qui n’en était plus un) bureaucratique, qui l’a tué.

Il a tué, quasiment dans l’œuf (le Printemps aura duré à peine deux ans), l’expérience la plus intéressante, de plus grande ampleur et ayant quelques chances de réussite (les Tchécoslovaques adhéraient massivement à l’idéologie communiste) de communisme démocratique, un système où Liberté se mariait avec Egalité et Justice, et ajoutons, Fraternité.

Cet idéal, nous l’avions aussi en France en mai 1968.

Idéal envolé pour toujours ? N’insultons pas l’avenir. Quand mes amis Tchèques font le bilan du changement de régime, nombre d’entre eux regrettent (au moins partiellement; ils rêvent en fait d’une bonne synthèse entre les deux systèmes ; moi aussi) le communisme et rêvent à ce qu’il aurait pu être si Brejnev ne leur avait pas envoyé ses tanks. Et lorsque je vois que chez nous, un PDG, qui n’a pourtant pas très bien réussi, part avec un pactole de 15 millions d’euros (1042 années de smicard)  alors que des millions de gens galèrent pour finir leur mois, je me dis que, moi, aussi, je suis nostalgique d’un système où tout le monde avait le minimum et personne le superflu…                                             

Yves Barelli, 22 août 1968      

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21 août 2018 2 21 /08 /août /2018 09:54

J’ai présenté dans mon article précédent, ce que fut l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie en août 1968. J’étais alors à Prague. Agé de 23 ans, j’étais étudiant en France mais souvent, pour les vacances, en Tchécoslovaquie où j’y avais de nombreux amis (je communiquais en tchèque avec eux, langue que j’avais apprise « sur le tas » ; j’avais obtenu cette année-là une bourse du gouvernement tchèque pour me perfectionner, d’où mon hébergement dans la principale cité universitaire de Prague ; je résidais aussi, souvent, chez des amis). Voici mon témoignage, consigné dans le journal au jour le jour que j’ai tenu au cours des « évènements ». Une partie en a été publiée à l’époque dans la presse française. En voici des extraits :

Début de citation

Prague, 21 août 1968, cité universitaire de Strahov, 2h du matin. Avec un groupe de camarades tchèques, nous rentrons d’une soirée au « Klub 1 ». Nous allons nous coucher ; quelqu’un vient nous prévenir : dans quelques minutes, la radio va faire une communication importante. Tout le monde attend, anxieux. Enfin le communiqué vient. En substance : les troupes soviétiques, polonaises, est-allemandes, hongroises et bulgares ont franchi la frontière vers 23 heures. Le gouvernement, le président de la république et le parti communiste n’ont pas été avertis. L’armée tchécoslovaque n’a pas reçu l’ordre de s’y opposer. Le communiqué, très bref, se termine par ce commentaire : c’est une agression contraire à la souveraineté d’un Etat socialiste et au droit international.

Dans la cité, un vent de panique souffle [il y a des Tchèques mais aussi beaucoup de jeunes touristes étrangers pour lesquels, on doit traduire ce que vient de dire la radio]. Personne ne sait quoi faire. On se demande pourquoi l’armée ne s’est pas opposée aux Soviétiques. Les réflexions désabusées fusent : c’est la fin de l’expérience tchèque, la fin de huit mois de liberté. Personne ne se fait d’illusion sur l’aide de l’étranger. Le souvenir de Budapest (1956) est encore frais dans les mémoires.

En même temps, le ciel est sillonné de lourds avions soviétiques. L’aéroport est à quelques kilomètres de Strahov. On apprendra plus tard que les avions russes se posent sur l’aéroport à cadence rapprochée et déversent chacun 120 soldats et plusieurs tanks. Ces avions, qui passent à basse altitude, font un bruit terrifiant.

Personne ne sait que faire. Certains veulent partir en voiture vers la frontière autrichienne ou ouest-allemande, mais on apprend dans la nuit que les frontières sont fermées et gardées par les Soviétiques. Déjà cependant de très nombreux touristes sont partis en hâte dès qu’ils ont réalisé ce qui se passait. Ils sont bloqués à la frontière où de longues files vont se former dans la journée. Mes amis se ressaisissent vite : dans un tel moment, on ne fuit pas, on reste. On verra.

A quatre heures du matin, le premier tank arrive, isolé, dans la cité universitaire [elle est à la périphérie du centre-ville, en direction de l’aéroport] en éclaireur. Il est polonais et pénètre dans la cité, la plus grande de Prague, avec ses douze pavillons [peu de monde en ce moment : vacances universitaires]. Le tank s’arrête au centre de la cité, puis fait demi-tour après avoir promené son projecteur un peu partout. Nous nous contentons de l’observer. Il reviendra encore deux fois jusqu’à ce qu’à six heures une forte colonne de tanks russes arrive et s’installe près de la cité.

Vers 7 heures, toute la ville est déjà occupée. Le château [siège de la présidence de la république] est cerné et le général Svoboda [président de la république] n’est plus libre de ses mouvements. Idem pour le siège du PC, où se trouve Dubček. Le parlement est réuni à la hâte mais beaucoup de députés ne peuvent y venir. Le seul signe de liberté est la radio qui lance sans arrêt des appels au calme. L’armée est consignée.

Avec quelques étudiants, nous sortons de la cité pour inspecter les environs. Les Russes nous laissent libres de nos mouvements. Ils n’ont pas l’air très agressif mais nous tiennent à l’écart de leur camp. Nous passons devant une caserne tchèque où les soldats sont consignés. Les portes sont fermées, cependant nous pouvons parler avec un gradé : « Amis, je vous en prie, pas de provocation, ignorez-les, attendez pour agir de savoir ce qu’ils veulent » [Remarque plutôt cocasse].

Ce sera d’ailleurs le mot d’ordre inlassablement répété par la radio [La TV a interrompu ses programmes ; de toute façon, les chaines d’info en continu n’existaient à l’époque et les moyens du direct n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui] et la presse libre. Le gradé nous dit aussi que l’armée avait reçu l’ordre d’intervenir mais que le contrordre était arrivé aussitôt après [c’est ce qu’il nous a dit, mais le premier ordre dont il parle ne semble pas correspondre à la réalité; peut-être était-il lui-même mal informé ; le père d’un ami, colonel, que j’ai interrogé plus tard, ne me l’a pas confirmé]. En effet, il n’était pas possible de faire grand-chose tant la supériorité russe est écrasante. En outre, aucun plan n’était préparé pour s’opposer à des armées qui étaient alliées depuis plus de vingt ans.

A 7h30, la télévision, encore libre, fait une émission spéciale. On peut voir un reportage montrant les troupes soviétiques sur la Place de la Vieille Ville et sur les ponts de Prague [la ville est traversée par la Vltava, aussi large que la Seine]. Pour les Tchèques, la Place de la Vieille Ville est un lieu historique et sentimental, un peu le cœur de la Patrie, témoin de tous les grands évènements. Au centre, se dresse la statue de Jan Hus, combattant, au 15ème siècle de la liberté du royaume de Bohème et contre l’intolérance papiste [précurseur de Luther, il fut brûlé vif à Constance ; un mouvement national qui dura 30 ans s’ensuivit] Les Allemands l’avaient recouvert de drapeaux nazis lorsqu’ils avaient envahi le pays en 1939. Aujourd’hui, les blindés soviétiques stationnés au même endroit donnent une analogie frappante.

Dans l’ensemble, l’occupation de la ville s’est faite sans incident sérieux, sauf pour la prise de la radio-TV. En effet, des barricades d’autobus ont été édifiées pour barrer l’accès à la Maison de la Radio, rue Vinohradska, près du centre. Les tanks soviétiques sont arrivés, sont passés sur les autobus et les voitures qui ont pris feu, ont tiré un peu partout pendant que les journalistes de la radio retransmettaient en direct ce qu’ils voyaient sous leurs fenêtres. Le bilan est de plusieurs morts, une vingtaine de véhicules détruits et 4 ou 5 immeubles touchés. J’ai visité deux jours plus tard l’appartement d’un camarade qui habitait là, juste à côté (rue Italska) au deuxième étage : toutes les vitres ont été brisées, des meubles endommagés et des gravats sont un peu partout. Les studios de Prague se sont tus mais les émissions n’ont pas cessé pour autant. Les émissions continuent depuis des studios secrets. La radio libre continue à être parfaitement audible et est pour nous une source précieuse de réconfort et d’information pour la résistance passive.

Cette résistance, elle est avant tout spontanée. Dès le matin du mercredi 21, des groupes se formaient dans les rues de Prague brandissant des drapeaux tchécoslovaques [il n’y avait qu’à se servir : les artères depuis l’aéroport et dans le centre étaient encore pavoisées à l’occasion de la visite officielle du président roumain la semaine précédente]. En même temps, tout le monde va au devant des soldats russes pour discuter avec eux, comme le demande la radio. On leur explique ce qu’est la Tchécoslovaquie en réalité, qu’on veut seulement être libre et qu’on est une menace pour personne. Ce sont presque toujours des dialogues de sourds. Les soldats arrivés à Prague ne savaient même pas où ils allaient et, in fine, leur conclusion est « nous sommes ici pour vous délivrer des contre-révolutionnaires ».

Dans la journée du 21 et plus encore le jeudi 22, la population se fait de plus en plus hardie. Des groupes se forment autour des tanks. Des voitures et des camions passent couverts de drapeaux en klaxonnant. Quand les Russes se montrent, ils sont conspués par la population. Quand les rassemblements sont trop importants, les Russes tirent, en général en l’air. Il parait que les Bulgares et les Allemands [de l’Est] tirent sur les gens [mais je ne l’ai pas vérifié]. Il y aurait eu 50 morts le premier jour, surtout sur la Place Venceslas et la Place Charles [Le bilan définitif sera de 72 tués pour l’ensemble de la Tchéquie et pour la durée totale des « évènements » ; ce chiffre de 50 est plausible, car c’est le premier jour que cela a été le plus sérieux].

Au cours de la journée du 22, l’occupation et la résistance s’organisent de manière plus durable. Ainsi, les Soviétiques occupent les uns après les autres tous les immeubles importants et toutes les rédactions des journaux [évacuées sans incident, les journalistes se repliant vers des lieux plus discrets], avec parfois quelques incidents cocasses. Ainsi des coups de feux tirés devant l’immeuble du Rudé Pravo [le « droit rouge », organe officiel du PCT] parce qu’un soldat russe s’étant mis à une fenêtre, ses collègues ont cru qu’il s’agissait d’un « contre-révolutionnaire » et lui ont tiré dessus, ce qui a entrainé une riposte contre les « fascistes » de la rue : l’immeuble a gardé des impacts et le grand magasin « Bila Labut », en face, a eu des vitrines brisées. Ces faits montrent la nervosité des troupes d’occupation qui semblent totalement désemparées et qui, visiblement, n’ont plus le moral [Dire cela, nous remontait évidemment notre propre moral]. On a d’ailleurs signalé le cas d’un soldat russe qui s’est suicidé de désespoir [info qui n’a pas été vérifiée]. Les militaires restent en effet en faction toute la journée aux mêmes endroits sous le regard hostile ou ironique des passants. On signale également des difficultés de ravitaillement et comme personne n’accepte de leur vendre quoi que ce soit, il s’ensuivrait des pillages [info non vérifiée ; j’ai en revanche constaté moi-même que les Russes qui campaient dans le jardin public du quartier de Libeň n’avaient quasiment rien et donnaient une impression de SDF ; nous étions frappés aussi par leurs cigarettes bizarres, de mauvaise qualité, aux filtres inhabituels].

Ce qui m’a le plus frappé est l’absence d’initiative et de mobilité des troupes d’occupation. Les tanks restent en effet aux mêmes points stratégiques et se déplacent fort peu. Les véhicules légers, notamment les jeeps, ou même les camions, sont très rares [avec le recul, c’est surprenant cette obsession du seul tank, bien mal adapté à un environnement urbain], ce qui fait que l’on peut faire absolument ce que l’on veut à Prague, pour peu que l’on soit un peu en retrait des tanks et même de plus en plus de gens ne se gênent pas pour écrire des slogans ou coller des affiches sous le regard des occupants.

[Suit dans mon journal, des développements sur le rôle des médias : cette partie, qui a fait l’objet d’articles dans la presse française, sera reprise dans le texte que je mettrai en ligne demain sur ce blog]

La Place Venceslas [les « Champs-Elysées de Prague], autour de la statue équestre de Saint Venceslas [fondateur du royaume de Bohème, au 10ème siècle], qui se dresse immense, devant le Musée National, est devenue le centre de la Résistance. Le monument [c’est là que Jan Palach s’immolera par le feu en 1969] est littéralement couvert de drapeaux, d’affiches et aussi de fleurs car à cet endroit les tanks russes ont fait plusieurs victimes. A quelques mètres, les tanks sont rangés tout le long de la place qui attendent, menaçants. Parfois, une salve est tirée en l’air pour disperser la foule. [Les deux premières nuits, profitant du couvre-feu, les Russes ont « nettoyé » le monument et les murs des affiches et drapeaux; ils y ont renoncé ensuite]. Un autre point chaud est la Place de Dejvice, à 2 km du centre. C’est la route de l’aéroport et c’est le quartier de l’ambassade soviétique.

Ce qui est frappant est le calme de la population. Le peuple tchèque est certainement l’un des plus pacifiques qui soient [La non-violence organisée est une tradition qu’on retrouvera dans la Révolution de Velours de 1989]. Il se retrouve dans l’image du « brave soldat Švejk », [personnage le plus célèbre de la littérature tchèque, équivalent au Don Quichotte espagnol], ce héro du roman de Jaroslav Hašek, confronté pendant la première guerre mondiale à la bêtise et à la cruauté de l’occupant autrichien, qu’il plaint, plus qu’il ne hait : c’est aujourd’hui le sentiment des Tchèques vis-à-vis des Russes.

Vendredi 23 : de 12h à 13h, grève générale [la grève, encore aujourd’hui, est contraire à la tradition tchèque ; pendant l’occupation russe, les gens étaient sur leur lieu de travail, sans vraiment y travailler mais surtout pour être ensemble]. Le mot d’ordre est l’arrêt complet de toute vie pendant une heure. A midi pile, toutes les sirènes de la ville se mettent à hurler, tous les tramways s’arrêtent sur place, de même que les automobilistes. Les piétons s’arrêtent aussi de marcher. Pendant une heure, cette ville figée est impressionnante et émouvante. Je m’arrête moi aussi comme tout le monde. Je suis alors dans le quartier de Karlov, non loin du centre. Deux fois, le silence est interrompu par le bruit des armes automatiques des occupants : on tire peut-être sur la Place Venceslas. A treize heures, la fin de la grève est marquée par les sirènes et un concert de klaxons.

Samedi 24. Les occupants semblent plus nerveux Dans la journée, les coups de feu sont plus fréquents et des voitures sont contrôlées sur les ponts. Les troupes commencent à être relevées par des renforts fraichement arrivés. Eux non plus ne savaient où on les envoyait. Contrairement aux jours précédents, la radio nous demande de ne plus discuter avec eux, car la propagande soviétique présente à la télévision les discussions, sans le son, comme un accueil de bienvenue. Lorsque nous voyons un camion ou un tank russe, nous tournons systématiquement la tête.

Samedi après-midi, me trouvant sur la Place Venceslas, j’ai vu Emil Zatopek [champion olympique de marathon] parler à la foule. Les soldats russes voulaient le faire taire mais il a continué malgré une mitraillette pointée sur lui. On craint un geste fatal mais il ne se produira pas.

Dans la même après-midi, on s’attendait à ce que le président Svoboda rentre de Moscou où, paradoxalement, il a été reçu en grande pompe. Beaucoup de personnes sont massées sur le chemin de l’aéroport Mais il ne viendra pas ce soir. C’est peut-être bon signe ; si les conversations soviéto-tchécoslovaques se poursuivent, c’est que les occupants doivent faire des concessions. Ils y sont d’ailleurs obligés s’ils veulent sortir de l’impasse dans laquelle ils sont. Ils savent qu’ils ne peuvent former aucun gouvernement de remplacement. Ils savent aussi que s’ils imposaient un changement trop brutal, Svoboda et Dubček ne seraient plus suivis. Sur la liberté récemment recouvrée, les Tchèques me semblent fermes.

La nuit, les coups de feu sont de plus en plus fréquents. Après 22h (couvre-feu), ils tirent sur tout ce qui bouge ou tout ce qu’ils croient voir. Dès 19 ou 20h, les rues sont déjà désertes, les restaurants ferment à 18h et les tramways [le métro ne sera inauguré qu’en 1974] ne circulent plus après 19h. Il est très dangereux de rentrer chez soi plus tard. Seules quelques rares avenues sont éclairées, ce qui rend la ville très lugubre.

Le 25 est le premier dimanche que nous vivons sous l’occupation, dimanche très triste en réalité. Très peu de gens partent en week-end parce que l’essence se fait rare, très peu de voitures aussi en ville pour la même raison. Il est très difficile de trouver un café ouvert, contrairement aux autres dimanches. La TV ne marche pas. La seule distraction est d’aller en ville pour lire tracts et journaux et pour commenter les dernières nouvelles. Tout le monde se parle, même quand on ne se connait pas.

Le soir, nous avons une heure de TV libre qui émet depuis des studios secrets. Le chanteur très populaire Karel Gott y apparait La chanson qu’il interprète fait partie de la catégorie « protest-song », c’est-à-dire contre la guerre. Cette interprétation, avec les images de tanks en arrière-plan, est émouvante.

Lundi 26 : nouvelle grève d’une demi-heure, grève d’avertissement à l’appel des syndicats contre d’éventuelles concessions à Moscou. Même scénario que vendredi avec sirènes et klaxons. Les occupants se font encore plus nerveux, semble-t-il. Ils ont presque tous été relevés et les nouveaux ont, parait-t-il, reçu des ordres de fermeté. Quoi qu’il en soit, la résistance passive continue. Tout continue : radio (avec des duplex avec les stations locales), journaux, tracts, affiches.

Mardi 27 : journée d’attente. Les entretiens de Moscou sont terminés et les dirigeants tchécoslovaques doivent rentrer à Prague. Mais aucun accueil solennel. Arrivés un peu en catimini, ils restent plusieurs heures sans déclaration. Nous sommes inquiets. On craint que les résultats ne soient mauvais pour la Tchécoslovaquie et que Svoboda et Dubček hésitent à annoncer les mauvaises nouvelles.

Enfin à 18 heures, Alexander Dubček s’exprime à la radio. C’est la voix d’un homme terriblement fatigué que nous entendons, une voix voilée et hésitante. Au bout de dix minutes, Dubček a de plus en plus de difficulté à articuler, Je peine à le comprendre, d’autant qu’il s’exprime en slovaque [proche du tchèque, mais différent quand même, compris néanmoins par les tchécophones ; politiciens et journalistes s’expriment en l’un ou l’autre sans jamais être traduits]. Il pleure et ses phrases sont hachées de sanglots. Instants poignants pour nous, nos gorges se serrent. En ce moment 15 millions de Tchèques et de Slovaques ont envie, eux aussi, de pleurer. Ils savent qu’il faudra encore subir bien des moments difficiles avant que la Liberté s’installe définitivement dans ce pays qui aspire à la paix et au bonheur.

Quelle responsabilité pour un homme que devoir appliquer une politique que l’on sait stupide. Mais que faire contre les tanks soviétiques ? Démissionner, pour les dirigeants tchécoslovaques, ce serait de la lâcheté, refuser le dictat soviétique, probablement le signal d’une répression encore plus sanglante. La résistance passive aura au moins servi à conserver le gouvernement [et à éviter trop de morts]. La libéralisation devra être freinée mais elle n’est pas annulée. Les troupes occupantes s’engagent à évacuer progressivement le pays.

Que penser d’un tel « accord » ? Les larmes de Dubček en disent long. Demain le parlement doit se réunir pour en discuter. Il n’a malheureusement pas le choix.

Demain, nous n’aurons pas de journaux. Les journalistes s’accordent une journée de réflexion. Quelle sera la réaction de la population ? Résignation ou opposition ? Ce dont on a peur, c’est que les réactions soient diverses et donc divergentes. Ce qui a fait la force de la Tchécoslovaquie pendant cette semaine d’occupation, a été son unité exemplaire. Il ne faudrait pas qu’elle disparaisse. La nuit de réflexion sera décisive./.

Fin de citation

Yves Barelli, 27 août 1968. Annotations et mise en ligne 21 août 2018                                                           

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 22:12

(suite)

4/ Que s’est-il passé en réalité ? L’ouverture des archives soviétiques et tchécoslovaques après 1992 nous permet de reconstituer le scénario :

Dès avril 1968, la direction soviétique avait mis en garde Prague sur le danger que constituait à ses yeux l’évolution de la situation en Tchécoslovaquie et lui avait laissé entendre qu’elle ne laisserait pas faire. En même temps, le maréchal Gretchko, responsable de l’armée rouge, avait élaboré un plan d’intervention armée. Une première date pour cette intervention, le 9 mai (anniversaire de la libération de la Tchécoslovaquie en 1945) avait été envisagée, puis différée.  

Du 20 au 30 juin, des manœuvres des troupes du Pacte de Varsovie (elles étaient programmées, mais on leur a donné plus d’ampleur que prévu), baptisées Šumava (du nom d’un massif montagneux à la frontière ouest-allemande), ont lieu : 30 000 soldats, en majorité soviétiques, y participent; les Soviétiques en profitent pour repérer les lieux et mieux préparer les modalités de leur future invasion. Pour accentuer la pression, les troupes mettront beaucoup de temps à refranchir la frontière (les dernières début août).  

Dès le mois d’avril, plusieurs membres « conservateurs » (Bilak, Indra et Kolder, menacés de perdre leur poste au prochain congrès) du politburo (l’organe dirigeant du PC, composé de 11 membres) sont en contact étroit avec l’ambassade soviétique à Prague. Leur plan est de mettre  Dubček en minorité et de demander l’aide de l’URSS pour « sauver » le socialisme. Leur plan cadre avec celui de Moscou.  

Leur plan ne peut être mis en œuvre. Les « libéraux » font trainer en longueur les réunions du politburo où on ne parle que de l’organisation du 14ème congrès.

Le 29 juillet a lieu une réunion bilatérale entre direction soviétique et tchécoslovaque sur la frontière entre les deux pays à Cierna nad Tisou. Les Tchécoslovaques sont divisés entre « conservateurs » et « progressistes » (Smrkovsky, Kriegel, Černik qui préconisent la fermeté face aux Russes). Brejnev accepte un compromis à condition que les médias tchèques soient davantage tenus et qu’on ne s’écarte pas de l’orthodoxie. Dubček réaffirme son attachement au pacte de Varsovie ; Brejnev confirme le départ des dernières troupes et autorise la tenue du 14ème congrès à partir du 9 septembre. On reste aujourd’hui confondu, maintenant qu’on en sait plus, par la posture de Dubček qui accepte de rendre des comptes et qui donne l’impression de considérer comme normale l’ingérence soviétique. Il donne aussi l’impression de prendre des engagements (contrôle des médias en particulier) qu’il ne pourra ou ne voudra tenir (la censure a été abolie), ce qui donnera des arguments à Moscou pour intervenir militairement, « à la demande » des éléments « sains » du parti.   

Le 3 août, la réunion des membres du Pacte de Varsovie (y compris la Roumanie qui refusera de participer à l’invasion) à Bratislava, renouvelle l’hostilité à l’idéologie « bourgeoise », ce qui donne l’occasion à Brejnev de déclarer qu’il interviendra « fraternellement » s’il y a un « danger bourgeois » dans un pays.

Le 17 août, le politburo soviétique (avec le plan d’invasion en tête), affirme sa volonté de venir en aide au parti et au peuple tchécoslovaque, menacés par la « réaction ». Le lendemain, les membres du Pacte de Varsovie (hors Roumanie et Tchécoslovaquie) entérinent le plan d’invasion et en fixent les modalités.

Les Soviétiques sont alors persuadés qu’il n’y aura aucune résistance militaire, que le président Svoboda acceptera de nommer une nouvelle direction tchécoslovaque (Bilak peut-être) et que tout rentrera immédiatement dans l’ordre.

5/ Mais cela ne se passe pas exactement comme l’avaient prévu les Soviétiques :

Six heures avant le début de l’invasion (mieux vaut tard que jamais ! Ou les services secrets tchécoslovaques étaient nuls ou ils étaient complices), effective à 23 heures le 20 août, la direction du PCT apprend, par l’ambassade tchécoslovaque à Budapest (preuve que les Hongrois, eux-mêmes engagés dans une libéralisation du régime, jouaient un double-jeu), que l’invasion est imminente. Dubček a le temps de réunir le politburo où deux « conservateurs » changent de camp, de sorte que la condamnation de l’invasion est votée par 7 voix contre 4 (cela est important car elle transforme une « aide fraternelle » en authentique « agression »).        

Cela enlève en outre toute crédibilité à la lettre, non signée, publiée le 21 août au matin par la Pravda selon laquelle des membres du PCT sollicitent l’ « assistance immédiate de l’URSS, incluant assistance des forces armées » On a longtemps cru qu’il s’agissait d’un faux mais cette lettre, signée de Bilak, Indra, Kolder, Kapek et Švetska existait bien : elle a été remise en 1990 par la nouvelle direction soviétique (Gorbatchev) à Vaclav Havel, désormais président de la république tchécoslovaque. Les Izvestia ont révélé en outre en 1992 que Kolder avait déjà remis une lettre à Brejnev à Cierna [rappelons qu’à l’époque il n’y avait ni internet ni messagerie cryptée, sauf dans les ambassades].

L’invasion a commencé le mardi 20 août à 23 heures. J’étais alors à Prague (je publierai sur ce blog dans mon prochain article mon journal de bord). Je confirme qu’il n’y a eu aucune velléité de résistance armée tchécoslovaque. Dubček était convaincu que la menace soviétique était du bluff et que, à partir du moment où le politburo lui avait renouvelé son soutien, l’invasion n’aurait pas lieu et que les Soviétiques reprendraient le dialogue avec lui.

C’est en tout cas, ce qu’il m’a dit lui-même en 1990. Il faut dire ici que l’homme du Printemps de Prague avait voué sa vie au communisme (dont il était un militant de toujours) et à l’amitié avec l’Union Soviétique, pays où il a vécu plusieurs années. Il était convaincu de partager le même idéal que Brejnev, simplement avec des méthodes différentes. Lorsque les tanks sont arrivés, c’est un monde, presque une raison de vivre, qui s’est écroulé. Se battre contre l’Union soviétique était pour lui impensable.

En fait, ce que j’ai personnellement constaté, c’était la totale impréparation tant des uns que des autres. Côté tchécoslovaque, absolument rien n’a été fait : même sans engager un combat perdu d’avance, on aurait au moins pu mettre des blocs de béton sur les pistes des aéroports et aux postes-frontières pour gêner les atterrissages et le passage des chars. Ce minimum n’a même pas été tenté (ni même, semble-t-il, envisagé). A Prague, les militaires tchèques sont restés dans les casernes et j’ai été témoin qu’ils demandaient simplement aux gens d’ « éviter toute provocation ». Les policiers sont restés invisibles.

Côté soviétique, l’invasion a été techniquement un succès. Un commando a tout de suite sécurisé l’aéroport de Prague-Ruzyně (il est proche de la ville) sans aucune résistance. Les gros Antonov ont pu alors commencer des rotations rapprochées, chaque avion amenant 120 soldats et plusieurs tanks. Ils survolaient Prague de nuit en un bruit inquiétant. Parallèlement, d’autres troupes franchissaient toutes les frontières communes avec des « pays-frères » : URSS, Pologne (la plus langue frontière), RDA (la plus proche : à peine 100km de Prague) et Hongrie. 200 000 soldats soviétiques, des centaines de chars, 28 000 polonais, et des contingents symboliques de RDA, de Hongrie (mais des troupes soviétiques étaient présentes dans ces pays) et de Bulgarie.

Les archives soviétiques font état d’une préparation minutieuse. C’est peut-être ce que croyaient Brejnev et sans doute Gretchko. La réalité était différente : j’ai moi-même vu dans Prague des chars qui n’avaient pas l’air de savoir où ils allaient et j’ai été le témoin de tankistes qui demandaient leur route aux passants  (qui les envoyaient évidemment dans la direction opposée): à peine croyable, ce qui confirme que les Soviétiques, au moins les gradés, s’attendaient à être accueillis en libérateurs. Les hommes de troupe, eux, suivaient sans savoir où ils étaient : j’ai été témoin que certains pensaient arriver en Allemagne de l’Ouest; ils ont vite compris en discutant avec les gens car des discussions se sont immédiatement engagées (à la demande de la « radio libre et légale » dont je parlerai dans mon prochain article), les Praguois (la plupart savaient parler russe) expliquant aux agresseurs qu’ils n’avaient rien à faire là et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux. J’ai constaté qu’il n’y a eu aucun mouvement de panique : les Tchèques sont calmes et disciplinés; nous suivions scrupuleusement les instructions de la « radio libre et légale ». 

Autre impréparation soviétique: la logistique. J’ai vu les militaires camper dans des parcs publics dans des conditions invraisemblables, sans eau ni nourriture. Sans bouger non plus, et sans intervenir contre les manifestants (pacifiques) qui les entouraient.

Cela est le signe, je crois, de deux choses. La première est qu’il s’agissait bien, dans l’esprit de Moscou, d’une simple démonstration de force doublée d’une opération de police dans l’attente (quelques heures, pensaient-il) d’un changement de gouvernement à Prague. La deuxième est que l’armée rouge avait certes des forces colossales mais qu’elle était meilleure pour le statique que pour le mouvement. L’enlisement des forces russes quelques années plus tard en Afghanistan et en Tchétchénie me renforcera dans ce qui a été ma conviction en les voyant à l’œuvre de manière aussi lamentable en 1968. Il semble que l’armée russe ait désormais fait d’énormes progrès : son efficacité en Syrie le prouve. Mais du temps de l’URSS, à l’image de la pagaille qui régnait souvent dans le pays, cette armée était en fait un tigre de papier.

Il n’y a pas eu volonté des occupants d’écraser une révolte comme cela est souvent écrit dans les médias occidentaux avides de sensationnel et hostiles. Aucun bombardement, aucun tir, semble-t-il, sur ordre. Les incidents ont été l’exception et non la règle : cette image qu’on trouve dans les livres d’histoire et les rétrospectives qui montrent un tank en feu dans le centre de Prague est vraie : cela se passait devant l’immeuble de la radiotélévision où des autobus avaient placés pour empêcher les chars de passer, acte totalement isolé et non représentatif de la résistance passive tchèque. La grande colonne de fumée noire au-dessus du char est bien l’une des rares qui se soient produites. La situation plus habituelle était celle des gens huant les soldats sur les chars avec des tankistes le plus souvent inactifs (certains tiraient en l’air mais je n’en ai pas vu ; il m’est en revanche arrivé souvent de prendre une bière avec des amis avec les chars en face : on s’y habitue vite. J’ai vu aussi (spectacle habituel) des journaux (écrits en russe et hostiles à l’invasion) distribués aux soldats et des affiches dénonçant l’invasion collées sous les yeux des soldats sans qu’ils réagissent.

Le bilan de l’invasion (première semaine, ensuite, après les accords de Moscou, les tanks ont quitté les centres des villes et on ne les a plu vus) a été de 72 tués en Tchéquie et 19 en Slovaquie. C’est trop mais c’est très peu comparé à n’importe quelle répression dans le monde opérée par l’armée (plusieurs centaines de victimes en 1956 en Hongrie) ou comparé aux actes de guerre menés ces dernières années par l’OTAN (528 civils tués lors des bombardements de Belgrade en 1999 plus d’énormes dégâts matériels alors qu’il n’y en a pas eu à Prague, si n’est quelques impacts de balles sur les murs et des bordures de trottoirs endommagés par les tanks). Ces morts ont eu lieu dans quelques affrontements isolés (tel celui de la radio évoqué plus haut) mais ont surtout été dus à des tirs en l’air ou n’importe où de la part de soldats désemparés et mal coordonnés. Ce n’était donc pas une guerre !

Il ne semble pas que les Soviétiques aient cherché la confrontation directe, une fois qu’ils ont compris qu’ils n’étaient pas les bienvenus et que la population leur était massivement hostile. Ainsi, ils n’ont pas vraiment cherché à empêcher le fonctionnement des radios depuis des émetteurs secrets et l’impression des journaux dans des imprimeries à peine cachées, pas plus qu’ils n’ont interrompu la tenue du 14ème congrès extraordinaire du PCT tenu dans une usine  de Prague. Pour la gloriole des « résistants », dont je faisais partie, il est agréable de dire que tout a pu se passer au nez et à la barbe d’occupants maladroits et démoralisés. C’est ce que je croyais aussi. Mais cela ne résiste pas à l’analyse : les Soviétiques ne pouvaient pas ne pas savoir où étaient les studios secrets dont ils avaient sans doute les plans puisqu’ils avaient été construits pour l’éventualité d’une invasion de l’OTAN. Quant au congrès du PC, en garder le secret relève de l’imagination.

Même si mon romantisme en prend un coup (quand on a conscience de participer à l’Histoire, on devient romantique), la réalité est plutôt allée dans le sens des Soviétiques, simplement avec un an de retard.

Dès le début de l’invasion, ils sont allés « cueillir » Dubček dans son bureau sans qu’il ait cherché à se cacher ailleurs. Ils ont ensuite négocié à Moscou avec le président Svoboda, le seul qui ait été un peu ferme (Svoboda, ancien général de l’armée, populaire en Tchéquie et relativement respecté à Moscou, a refusé de nommer un nouveau gouvernement et a fait savoir qu’il n’accepterait de discuter que lorsque Dubček et les quelques autres dirigeants emprisonnés seraient libérés, ce qu’il obtint. On put alors signer les « accords » de Moscou qui donnaient un minimum de légalité à l’invasion et qui sauvaient la face de  Dubček, mais aussi la fierté du peuple.

Le cours du « Printemps » put alors reprendre pratiquement comme avant, l’enthousiasme en moins car on savait désormais que les tanks pouvaient revenir à tout instant. Ce n’est qu’’en avril 1969 que les Soviétiques ont pu obtenir le changement de premier secrétaire du PCT. Je vous en parlerai l’an prochain.

6/ Un autre scénario aurait-il pu être possible ? On ne refait pas l’histoire mais il n’est pas hors de propos de constater que dans l’histoire du mouvement communiste européen, il y a eu plusieurs dissidences. La première celle de Tito, plus tard l’Albanie et la Roumanie Dans les trois cas, la détermination des dirigeants et des peuples de ces pays a été forte et a joué comme une dissuasion à une intervention armée soviétique. Le principe de la dissuasion est de convaincre un agresseur, même plus fort, qu’il devra payer un prix élevé en cas d’attaque.  Cela a fonctionné pour Belgrade, Bucarest et même la petite Tirana qui, certes ne représentaient pas un intérêt stratégique du même ordre que celui de Prague mais qui n’était tout de même pas négligeable.

Si Dubček avait été plus ferme, il n’est pas sûr qu’il aurait empêché l’invasion, mais elle aurait peut-être été moins inéluctable. En dépit de toute la sympathie que j’ai (et qu’une majorité de Tchèques et de Slovaques continuent à avoir pour lui – il est mort en 1992), je dois me résoudre à dire qu’il n’était pas l’homme de la situation. Dommage ! Avec le recul, je suis plus critique envers celui que nous avons tous adulé à Prague. Petr Uhl, qui a préfacé le livre que j’ai écrit en 1990 sur la Révolution de Velours était plus critique que moi. C’est lui qui avait raison.

7/ Un dernier mot sur les réactions internationales : bien faibles, pour les raisons indiquées au §1 : condamnation de l’invasion par la Yougoslavie, la Roumanie, l’Albanie, la Chine et, bien sûr, tous les pays occidentaux. Condamnation aussi du PC Italien ; le PC français s’est contenté de « déplorer ». Forte couverture médiatique et émotion dans les opinions publiques Mais, surtout, un nombre non négligeable de membres des PC ou proches d’eux, ont pris des distances définitives avec le communisme soviétique. Parmi eux, en France, des gens comme Jean Ferrat ou Yves Montand. Cela a sonné le glas du système communiste soviétique comme force d’attraction ou de proposition. La fin du communisme s’est concrétisée avec la chute du mur de Berlin en 1989; mais en réalité, son sort a été scellé à Prague dans la nuit du 20 au 21 août 1968 lorsqu’une vision mortifère du communisme a empêché de s’épanouir un communisme plus authentique, plus vivant, plus démocratique et plus humain. Je fais partie de ceux qui regrettent cette occasion manquée. Une véritable tragédie./.

La section II sera mise en ligne demain  

Yves Barelli, 20 août 2018                                                                 

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 22:03

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les chars soviétiques et des autres pays du Pacte de Varsovie entraient en Tchécoslovaquie pour mettre fin à l’expérience de « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček. Je me trouvais alors à Prague et j’ai vécu du début à la fin les « évènements ».

Ce ne fut pas tout de suite la fin du « Printemps de Prague » (voir mon article du 18 mars : « il y a cinquante ans, le Printemps de Prague »). Grâce à une formidable mobilisation de la population derrière ses dirigeants, au travail des journalistes qui, depuis des studios secrets de radio-TV et des imprimeries cachées de journaux, organisèrent une résistance pacifique, les occupants durent composer avec Dubček qu’ils avaient emmené prisonnier à Moscou.

Certes, les « accords de Moscou », signés le 27 août, restreignirent la marge de manœuvre de la Tchécoslovaquie, mais les dirigeants légaux du pays purent rentrer libres à Prague et le « Printemps » put reprendre en automne. Il faudra attendre l’année d’après (j’écrirai en 2019 un article sur ce blog pour en célébrer le cinquantenaire) pour que Dubček cède la place à Gustav Husak et commence ce qu’on a appelé la « normalisation », c’est-à-dire une reprise en main progressive, accompagnée d’une répression « douce » (ceux qui s’étaient le plus mis en avant en 1968 ont souvent perdu leurs postes de responsabilité mais n’ont pas été emprisonnés pour cette action). Il n’empêche, un formidable espoir fut anéanti et la société, à nouveau, se figea pour vingt ans.     

En dépit de la présence de 200 000 soldats occupant le pays (on a parlé de 500 000, chiffre exagéré) peu de violences se produisirent en août 1968 (près de 100 morts tout de même, souvent victimes de balles perdues). Contrairement à ce qui a pu être dit à l’Ouest par des médias pas toujours objectifs, le « Printemps » ne fut pas « écrasé » par la force mais plutôt par une pression qui mit du temps à faire son effet. Mon témoignage est de première main puisque j’étais moi-même présent à Prague dans la nuit du 20 au 21 août et dans les jours qui ont suivi.

Je vous propose ici trois textes. Le premier (cet article) est un rappel des faits et un essai d’analyse à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui (les archives, notamment soviétiques, ont été ouvertes), analyse sans doute un peu différente de celle qu’un témoin direct comme moi pouvait faire à l’époque.

Le second article, que je mettrai en ligne demain, est mon témoignage, tel que j’ai pu le faire au jour le jour en tenant un journal (j’avais 23 ans à l’époque; encore étudiant, en France, mais souvent en Tchécoslovaquie, j’étais pleinement inséré dans un réseau d’amis tchèques, dont j’avais appris la langue, et j’ai décrit ce que je voyais, pas comme un étranger mais comme un habitant ordinaire de Prague). Le troisième traitera spécifiquement du rôle, tout à fait exceptionnel et capital de la radio « libre et légale » et des journaux.    

1/ Le contexte de l’époque

Après la seconde guerre mondiale, la « guerre froide », basée sur un équilibre de la terreur nucléaire, qui assurait en fait la paix en Europe car nul n’était assez fou pour enclencher les hostilités, opposait en Europe deux « blocs », celui des pays de l’OTAN (Etats-Unis et leurs alliés), et pays du « Pacte de Varsovie » (l’URSS et ses alliés). Quelques rares pays « neutres », comme la Yougoslavie, l’Autriche, la Suisse, la Suède et la Finlande, se tenaient à l’écart des alliances militaires.

Les pays du bloc de l’Est avaient des régimes communistes caractérisés par la propriété collective des moyens de production (avec un secteur privé marginal) et par la suprématie institutionnalisées des Partis Communistes (réputés rassembler les citoyens les plus méritants). Le communisme se caractérisait par un grand égalitarisme (peu d’éventail des revenus), la gratuité ou quasi-gratuité de nombreux biens et services (y compris le logement, la santé, l’éducation, la culture et le sport),  une protection sociale étendue et l’absence de chômage (emploi et revenu garantis). En Tchéquie, le niveau de vie était comparable à celui de la France, mais mieux réparti. La liberté d’expression (presse) et de choix politique (élections) était en revanche limitée (le Printemps de Prague, mais aussi, en grande partie, la Yougoslavie de Tito, étaient des exceptions).  

Le partage de l’Europe entre Américains et Soviétiques, issu de Yalta, s’était plus ou moins bien imposé sur le terrain, tant à l’Ouest (répression anti-communiste en Grèce ou pouvoir fascisant en Espagne et au Portugal, grèves souvent réprimées ailleurs, y compris en France) qu’à l’Est (mouvements protestataires en Allemagne de l’Est et en Pologne, et surtout révolte hongroise en 1956).

La Tchécoslovaquie était le pays où le communisme était le plus ancré. Le mouvement ouvrier était déjà fort au 19ème siècle et le régime communiste y avait été instauré en 1948 de façon démocratique (même si la propagande occidentale avait parlé de « coup de Prague » : la vérité était que le PC, à lui seul avait recueilli 38% des voix aux dernières élections pluralistes – plus de 50% en Pays tchèque, les Slovaques étant plus réticents – et avait, avec des petits partis alliés, la majorité absolue). C’est pourquoi la « collectivisation », y compris de l’agriculture (aujourd’hui, trente ans après la fin du communisme, cela reste le cas de la plus grande partie de l’agriculture tchèque, les paysans étant massivement attachés à ce système ; on a conservé aussi un système étatique de santé, avec soins gratuits, qui fonctionne bien), s’était faite avec l’adhésion de la population. [Le passage au communisme avait été plus difficile dans la plupart des autres pays de l’Est, notamment en Pologne]. Un autre facteur qui prédisposait les Tchèques à l’idéologie communiste était la très faible implantation de l’Eglise catholique (il existait depuis le mouvement « hussiste » du 15ème siècle, un fort sentiment anticlérical ; aujourd’hui encore, avec 60% d’athées et le reste majoritairement sans religion, les Tchèques battent le record européen de sans-religions ; les Slovaques étaient en revanche de tradition plus catholique).

Si j’ai rappelé ces faits, c’est pour tordre le cou à une idée bien ancrée chez nous du fait d’une propagande constante de la part de médias peu ou pas objectifs (car ils appartiennent à des groupes capitalistes) selon laquelle le communisme aurait été imposé de force à des peuples qui n’en voulaient pas et ne se serait maintenu que par l’oppression. Interrogez aujourd’hui les ressortissants « ordinaires » (pas les capitalistes bien sûr) de ces pays, y compris ceux de l’ex Allemagne de l’Est sur le souvenir qu’ils ont du communisme et vous serez peut-être étonnés de la persistance d’une certaine « communo-nostalgie ». Cela n’exonère évidemment pas les crimes de Staline et de ses émules, mais juge-t-on le capitalisme à l’aune des crimes de Franco, de Pinochet, des colonels grecs ou de ceux de « nos » armées en Algérie ou au Vietnam ? Lorsque la « Révolution de velours » a « libéré » la Tchécoslovaquie en 1989, il y avait moins de 50 prisonniers « politiques », condamnés à de courtes peines ; nous en avons aujourd’hui en France davantage : des Basques et des Corses. Cela est-il suffisant pour condamner le « régime » français ? Sans doute pas. Alors, essayons d’adopter une lecture « objective » partout.

Ce qui précède ne signifie pas que tout allait bien à Prague du temps du communisme. Evidemment non. La preuve est que le Printemps de Prague a voulu améliorer le système en essayant de corriger ses principaux travers (passivité, conformisme, économie relativement inefficace). Non parce que c’était le goulag (à titre d’exemple, les soit disant voyages interdits à l’Ouest : j’ai reçu pas mal d’amis tchèques chez moi à Marseille dès 1964, donc 4 ans avant le Printemps de Prague et 25 ans avant la fin du communisme ; ils voyageaient en voiture ou en avion, relativement bon marché; mes amis n’étaient pas des fils d’ « aparatchiks » mais des jeunes ordinaires) mais parce que les gens aspiraient à quelque chose de mieux sans pour autant passer au capitalisme (pendant le Printemps de Prague, alors qu’il y avait une totale liberté d’expression, le PC de Dubček recueillait 90% d’opinions positives ; même pendant la « Révolution de velours », je n’ai pas constaté de demande massive de passage au capitalisme, qui a plutôt été imposé du dehors).                        

2/ Pour l’URSS, la Tchécoslovaquie était une pièce essentielle. Pays le plus central, le seul avec des frontières communes avec l’URSS et l’Allemagne de l’Ouest. Pays le plus industrialisé et, je l’ai dit plus haut, celui où le régime communiste semblait le plus solide.

C’est pourquoi le Printemps de Prague a suscité une grande inquiétude chez les dirigeants de Moscou. Vu du Kremlin, la direction du PC tchécoslovaque, trop laxiste, risquait de perdre le contrôle de la situation. Le risque était pourtant limité. En fait, ce que craignait Brejnev était la contagion aux pays voisins et même l’émergence d’un « Printemps de Moscou ».

3/ Trois éléments ont incité la direction soviétique à agir tout de suite.

Le premier était que toute réaction occidentale à une intervention armée en Tchécoslovaquie était à priori exclue. Les Américains étaient pris par la guerre du Vietnam et ils ne se gênaient pas pour faire et défaire à leur guise les gouvernements dans leur pré-carré, en Amérique latine. Il y avait donc un accord tacite entre Washington et Moscou : faites ce que vous voulez chez vous (ce qui n’empêche pas notre propagande de vous condamner) et laissez-moi faire ce que je veux chez moi. De fait, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui (avec les soit disant « révolutions orange» en Ukraine ou Géorgie, largement financées et attisées par la CIA), les Américains n’ont à aucun moment cherché à interférer dans le Printemps de Prague (à l’inverse, Moscou n’est pas intervenu dans le mai 1968 français ; il a même encouragé le PCF et la CGT à freiner le mouvement).. Mieux, une répression à Prague ne pouvait que servir les intérêts du bloc capitaliste parce qu’elle servait sa propagande et surtout parce que l’existence d’un communisme démocratique aurait contrecarré cette propagande.

Le second était que les Soviétiques pariaient sur la faiblesse de Dubček (ils n’avaient pas tort) et sur l’absence de réaction de la population à une éventuelle intervention (ils se sont trompés, mais seulement à moitié, la réaction a duré un an mais après elle s’est émoussée).

Le troisième élément est que le 14ème Congrès du Parti Communiste Tchécoslovaque ne devait se tenir qu’en septembre 1968. Il allait conforter Dubček au sein du parti et éliminer ce qui restait de la vieille garde d’ « avant janvier » (avant l’avènement de Dubček). La conviction de Brejnev était que les « éléments sains » du parti arriveraient à mettre Dubček en minorité avant le congrès en l’accusant de laisser faire la « contre-révolution » et qu’ils solliciteraient l’aide soviétique, y compris armée, pour rétablir la situation antérieure.

(à suivre)

Yves Barelli, 20 août 2018                                                                 

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