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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 09:37

Neuf dirigeants catalans, emprisonnés depuis deux ans, ont été condamnés à des peines de 9 à 13 ans de prison pour avoir organisé le référendum d’autodétermination du 1er octobre 2017 et proclamé à sa suite l’indépendance de la Catalogne. Ce procès politique contre des dirigeants démocratiquement élus qui ont toujours prôné et pratiqué la non-violence est en soi évidemment un scandale qui rappelle les pires heures de l’histoire de l’Espagne et une parodie de justice qu’on espérait ne plus jamais revoir dans ce pays qui se dit « démocratique » et membre d’une Union européenne qui prétend défendre des valeurs démocratiques. Le second scandale est évidemment l’absence de réaction dans les pays de cette « Union », en particulier en France, alors que la Catalogne est une terre qui devrait nous être chère à quelques kilomètres de Perpignan.

J’ai beaucoup écrit sur l’Espagne et sur la Catalogne depuis que je tiens ce blog (notamment : « Catalogne, le combat continue », 15 septembre 2018, et « Espagne, élections, victoire socialiste », 2 mai 2019). J’y renvoie mes lecteurs. Je suis souvent outre-Pyrénées et je connais très bien la Catalogne. Je suis donc touché par cet outrage aux principes les plus élémentaires de la démocratie.

1/ Rappelons que depuis des années, la majorité indépendantiste du parlement catalan et le gouvernement qui en est issu réclament la tenue d’un référendum d’autodétermination, droit dont ont pu bénéficier les Québécois, les Ecossais ou les Kosovars par exemple, mais que le gouvernement de Madrid s’obstine à refuser sous le prétexte irrecevable que le droit à la séparation ne serait pas inscrit dans la constitution espagnole. Donc interdiction éternelle pour les nationalités pourtant reconnues (la Catalogne est une nation qui existe depuis le 10ème siècle, avant même la création de l’Espagne, avec un Etat qui fut souverain pendant plusieurs siècles) d’être indépendantes, interdiction même, pour le peuple, d’être consulté pour exprimer un avis sur la question. Interdiction, donc, de demander le divorce, même si le couple ne fonctionne plus.

Las d’attendre un bon vouloir de Madrid qui ne viendra jamais, les Catalans ont décidé en 2017 d’organiser eux-mêmes la consultation. En dépit de la répression policière (on a chargé dans les bureaux de vote des femmes et des vieillards simplement venus exercer leur droit de vote), le référendum a pu se tenir. Devant le refus de Madrid de le reconnaitre et même de discuter, le parlement catalan a voté la déclaration d’indépendance de la Catalogne le 27 octobre 2017.

Cette indépendance nominale n’a pas été suivie d’effet. Les dirigeants catalans y ont de facto renoncé en acceptant de participer à de nouvelles élections pour leur parlement (dans le cadre espagnol). Une nouvelle majorité indépendantiste en est issue et un nouveau gouvernement à son image. Le gouvernement espagnol a répondu à cette mobilisation du peuple catalan en emprisonnant ses principaux dirigeants, membres du gouvernement et président du parlement, restés à Barcelone. Le président catalan sortant, Carles Puigdemont, ainsi que plusieurs de ses ministres, ont pu s’échapper et se réfugier à Bruxelles, où ils sont toujours, sous la protection des nationalistes flamands et avec le consentement du gouvernement belge qui n’a pas répondu à la demande espagnole d’extradition.

2/ Le principal condamné du procès est Oriol Junqueras, dirigeant de l’ERC (« esquera republicana catalana » = gauche républicaine catalane) et vice-président du gouvernement catalan au moment de son arrestation.

Les autres appartiennent aux deux principaux partis catalans : Junts per Catalunya, celui de Puigdemont, et l’ERC.

3/ Les deux partis n’ont pas tout à fait la même appréciation sur la conduite à tenir. Ils sont d’ailleurs en concurrence : Junts, parti plutôt de droite, dirige la Catalogne depuis vingt ans mais l’ERC (gauche) tend aujourd’hui à le supplanter dans les urnes. Le premier se montre plus dur aujourd’hui que l’ERC qui serait davantage encline à rechercher un compromis avec Madrid.

4/ Les réactions à l’annonce du verdict ont été vives. Des manifestations spontanées se sont produites, l’aéroport de Barcelone et l’autoroute vers la France ont été un moment bloqués.

Traditionnellement, les manifestations en Catalogne sont toujours pacifiques. A mon avis trop. Les rassemblements jusqu’à un million de personnes (j’y ai participé l’année dernière lorsque j’avais été invité par les dirigeants catalans à m’exprimer sur place) et les chaines humaines à travers le pays n’ont aucun impact sur Madrid et sur la population espagnole qui, en dehors de la Catalogne et du Pays Basque, est massivement hostile non seulement envers l’idée d’indépendance catalane mais aussi envers toute discussion ou « faiblesse » envers les séparatistes.

J’ai constaté aussi, pour le déplorer, que les Catalans attendent trop de l’Union européenne. Convaincus de leur bon droit, ils ont la naïveté de penser que leur cause pourra être comprise dans les pays de l’UE.

Il est clair que tant qu’ils s’en tiendront à la stratégie sans issue adoptée jusqu’ici, les lignes ont peu de chances de bouger. L’UE a d’autres chats à fouetter sans s’occuper de ce dossier que peu connaissent en dehors des frontières de l’Espagne. C’est pourquoi, on en reste à l’hypocrite attitude de se cacher la tête dans le sable en refusant d’intervenir dans les « affaires intérieures » de l’Espagne.

5/ Quelles sont les perspectives ?

Les plus optimistes constatent que les juges de Madrid ont retenu l’accusation de « sédition » et non de « rébellion », ce qui a légèrement atténué le verdict. Ils veulent croire à la possibilité d’un « indulto » (« pardon » décidé par l’exécutif, ce qui n’est pas tout à fait pareil qu’une amnistie : on libère mais on n’efface pas le « crime »).

De toute façon, pour le moment l’Espagne n’a en pratique plus de gouvernement. Le socialiste actuellement au pouvoir, incapable de former une majorité à l’issue des dernières élections, expédie les affaires courantes en attendant le prochain scrutin, d’ici un mois. Cette instabilité dure depuis deux ans. En fait, l’Espagne est gouvernée pour la gestion des affaires quotidiennes par les « communautés autonomes » (régions), Catalogne comprise, qui ont des compétences très étendues (éducation, santé, police de proximité, etc) et, pour ce qui relève de l’économie et de la monnaie, de Bruxelles, l’Espagne n’étant plus qu’un pays à souveraineté limitée.

6/ Je n’ai pas de conseils à donner aux Catalans. Je ne puis toutefois pas m’empêcher d’être relativement critique sur la stratégie qu’ils ont adoptée jusqu’à présent : déclaration d’indépendance sans s’en donner les moyens, bras de fer avec Madrid sans vraiment combattre, absence de recherche d’alliés ailleurs en Espagne et, au contraire, attente déraisonnable de l’Union européenne qui sera pourtant la dernière à intervenir.

Quant aux Espagnols, si, pour une fois dans leur histoire, ils acceptaient la recherche de solutions de compromis et s’ils faisaient preuve, pour une fois aussi,  de mansuétude plutôt que de vouloir « punir » (c’est ce que demande l’ « homme de la rue », même parmi les moins excités, je l’ai constaté y compris dans le Pays de Valence où, pourtant, on parle aussi catalan) ceux qui ont l’outrecuidance de remettre en cause la mythique « Espagne, une et indivisible ».

Le pire n’est pas toujours nécessairement le plus probable, même en Espagne. J’espère que ce que je disais il y a trois ans à mes étudiants de Barcelone (où je donnais un cours de relations internationales à l’université), incrédules : « un jour, les tanks espagnols seront sur les Rambles de Barcelone et tireront sur le foule, comme on l’a vu en Yougoslavie, autre pays que je connais bien et qui avait l’air pacifique, avant », n’adviendra pas et que, enfin, les Espagnols reprendront leurs esprits. Eux aussi ont d’autres chats à fouetter : chômage, services publics, islamisme (en proportion d’une immigration qui s’accroit)./.

Yves Barelli, 15 octobre 2019                                                       

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