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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 23:17

Aung San Suu Kyi, a sans doute largement remporté (les résultats complets ne seront connus que d’ici quelques jours) les élections législatives birmanes du 8 novembre. La « Dame de Rangoon », prix Nobel de la Paix 1991, devra toutefois composer avec les militaires, qui conservent la réalité du pouvoir.

1/ La Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) devrait avoir, si les résultats définitifs ne sont pas manipulés, au moins 70% des sièges à pourvoir par élection (la hiérarchie militaire nomme 25% des députés).

C’est une victoire écrasante pour la populaire opposante de toujours à la dictature militaire.

Elle ne pourra néanmoins pas prétendre au poste de présidente de la République car, mère d’enfants de nationalité britannique, elle est inéligible à la magistrature suprême en vertu de la Constitution. Elle ne pourra sans doute pas modifier non plus cette constitution car l’armée conserve, de fait, un droit de véto.

On s’achemine donc vers une cohabitation entre le nouveau pouvoir civil et celui de l’armée. L’évolution du rapport de forces est imprévisible. Pour le moment, l’armée conserve le pouvoir mais la future première ministre, forte d’un soutien populaire massif et de sa notoriété internationale, dispose d’une marge de manœuvre non négligeable.

2/ La Birmanie (officiellement appelée Myanmar, mais ce nom, promu en 2008 par la junte militaire, est contesté, y compris dans le pays) est une vieille nation de 51 millions d’habitants pour 677 000 km2 située en Asie du Sud-est entre Chine, Thaïlande, Laos, Inde, Bangladesh et golfe du Bengale (océan indien).

Les deux-tiers de la population appartiennent à l’ethnie birmane, dont la langue fait partie du groupe « tibéto-birman ». Ils occupent essentiellement les plaines alluviales des fleuves dont le principal est l’Irrawaddy, qui arrose les deux principales villes, Rangoon, la capitale moderne, près de la mer, et Mandalay, capitale historique, à l’intérieur.

Les collines et montagnes qui entourent la grande plaine et qui couvrent la moitié du territoire sont peuplées d’ethnies allogènes dont les principales sont les Shan, les Karen, les Kashin, les Môn et les Rohingya.

L’écrasante majorité de la population est bouddhiste. Il y a des minorités chrétiennes et musulmanes mais le bouddhisme constitue le socle de la nation. Ce bouddhisme du « petit véhicule », commun à la Thaïlande et au Cambodge, est autant une philosophie non violente qu’un culte. Ses moines aux robes safran ont toujours constitué l’âme et l’ossature intellectuelle de la nation ; ils ont été à l’avant-garde de la résistance à la colonisation anglaise et, au cours des dernières années, à la dictature militaire : la « révolution du safran », en 2007, a constitué une étape décisive dans la marche à la démocratie qui caractérise l’histoire contemporaine de la Birmanie.

Le peuplement birman résulte de migrations en provenance du Yunnan (Chine du Sud) qui sont intervenues au cours de l’équivalent de notre moyen-âge. Un puissant empire a existé en Birmanie, contemporain de celui d’Angkor. Les contacts ont toujours été étroits avec la Chine (parenté de populations) et avec l’Inde (d’où est venu le bouddhisme). Le terme d’ « Indochine », commun à l’ensemble de la péninsule sud-est asiatique, s’applique aussi à la Birmanie.

Le puissant sentiment national des Birmans explique que la résistance à la colonisation britannique au 19ème siècle (extension de l’empire des Indes) ait été vive et que nombre de Birmans aient collaboré avec les occupants japonais pendant la seconde guerre mondiale (tandis que les minorités ethniques ont pris le parti des Britanniques contre les Japonais et leurs alliés de l’ethnie majoritaire).

L’indépendance a été acquise en 1948, en principe sur une base de réconciliation nationale. Toutefois, des guérillas sporadiques n’ont jamais cessé depuis, notamment chez les Shan et les Karen, dont les territoires ont toujours largement échappé au contrôle du pouvoir central. Le pays n’a jamais voulu adhérer au Commonwealth, ce qui n’empêche pas ses élites, mais aussi le petit peuple, de maitriser la langue anglaise : les plus aisés parmi les Birmans ont souvent été formés à Oxford ou à Cambridge ; c’est le cas d’Aung San Suu Kyi.

Le pouvoir civil, marqué par l’instabilité et la corruption, n’a pas tenu longtemps. En 1960, un coup d’état militaire a amené au pouvoir un régime de parti unique à direction militaire qui a choisi la « voie birmane du socialisme », avec une coopération étroite avec la Chine, l’URSS et l’Inde, aux régimes d’orientation analogue, même si leurs formes de « socialisme » ou de communisme ont été très différentes.

A partir des années 1970, le pouvoir militaire a pris une tournure de plus en plus dictatoriale avec une haute hiérarchie considérablement enrichie par l’accaparement des richesses économiques (pétrole, minerais, pierres précieuses) et une corruption massive et endémique, tandis que des mafias conduisaient les guérillas ethniques, plus ou moins actives ou sporadiques, alimentées par toutes sortes de trafics, notamment celui des jades. Pour les populations ordinaires, en revanche, pauvreté et arbitraire étaient (sont encore) au rendez-vous. A titre d’exemple, l’isolement du pays et les détournements de l’aide internationale se sont traduits par 200 000 morts lors des inondations catastrophiques de l’Irrawaddy en 2008.

3/ Aung San Suu Kyi est née en juin 1945. Elle appartient à l’élite birmane anglicisée. Son père, général de l’armée, fut l’un des négociateurs de l’indépendance birmane avec les autorités britanniques ; il fut assassiné en 1947 par des rivaux. Sa mère fut ambassadrice à Delhi, où Aung San fit une partie de ses études secondaires avant de poursuivre des études universitaires à Oxford, puis New York, où elle travailla pour l’ONU dans le sillage d’U Thant, Secrétaire Général de nationalité birmane. Elle se maria à un citoyen britannique rencontré en Inde. Son frère ainé, qui émigra aux Etats-Unis, est citoyen américain.

Ces liens avec le monde anglo-saxon expliquent en grande partie la notoriété internationale de l’ex dissidente birmane, ses nombreuses récompenses, dont le Nobel et le prix Sakharov (qui récompensait des dissidents anticommunistes), et aussi, sans doute, le fait que, même si elle fut assignée à résidence pendant 15 ans, la junte militaire l’ait quand même relativement ménagée (ainsi, elle ne pouvait sortir de chez elle, une immense propriété avec parc et lac privé, mais n’a jamais été empêchée de communiquer avec l’extérieur ; elle aurait pu, aussi, quitter le pays, mais a refusé de le faire de peur de ne pouvoir rentrer).

Aung San Suu Kyi est rentrée en Birmanie en 1988 en mettant à profit un changement de direction dans la dictature militaire. Elle devint immédiatement leader du mouvement pro-démocratie. Son parti, le LND remporta les élections de 1990, mais la junte n’en reconnut pas le résultat.

Il faudra attendre la « révolution de safran » de 2007, très largement médiatisée, pour que la marche à la démocratie devienne irréversible.

Cela conduisit la junte à lâcher du lest et à chercher à composer avec Aung San et ses protecteurs anglo-saxons. En 2012, elle recouvrit une totale liberté de mouvement et fut élue députée à l’occasion d’élections partielles [soit dit en passant, il est étonnant que nos médias, toujours hélas avides de sensationnel, aient présenté les élections de dimanche dernier comme les premières libres et une rupture dans l’histoire de la Birmanie ; la vérité est qu’il ne s’agit que d’une étape, certes importante, dans le processus de transition – si transition il y a -].

4/ Que va-t-il se passer maintenant? En d’autres termes, les militaires sont-ils sincères lorsqu’ils acceptent, en paroles, le processus démocratique ? Et surtout, y a-t-il confrontation ou collusion entre la nouvelle « dame forte » de Rangoon et les militaires ? Est-ce une passation de pouvoir ou un simulacre ? Aung San Suu Kyi fait-elle partie du système ou en est-elle l’ennemi?

Probablement un peu de tout cela. L’hypothèse la plus plausible me parait être, de la part des militaires, un échange de l’impunité contre la démocratie et, de la part des Américains et de leur protégée, un échange de la promotion de leurs intérêts économiques contre l’impunité des militaires et la poursuite de leur enrichissement, cette fois non par le pouvoir et la corruption, mais par l’investissement des fortunes qu’ils ont accumulées grâce à l’exercice du pouvoir.

Quel est le programme politique d’Aung San Suu Kyi ?

Mystère. Elle souhaite une véritable démocratie, au moins une démocratie nominale à l’occidentale. On connait mieux sa philosophie que son programme ou non programme dans le domaine économique, social et sociétal. Elle est attachée à la tradition bouddhique et à ses idéaux de non violence et d’harmonie. Gandhi est son modèle. Son passé milite évidemment pour elle. Elle aurait pu vivre confortablement à l’étranger, grâce à sa fortune et à son éducation. Elle a préféré mener un combat qui n’était pas gagné d’avance. Souhaitons qu’elle soit une aussi bonne gouvernante (si elle a le pouvoir) que ce qu’elle fut dissidente et opposante.

Son action présente et passée n’est cependant pas la garantie qu’elle changera fondamentalement la Birmanie, tant en ce qui concerne le système que la répartition des revenus et, tout simplement, s’agissant de la satisfaction des besoins les plus basiques (éducation, santé, logement) pour le plus grand nombre. Aung San Suu Kyi a le soutien du peuple. Mais connait-elle le peuple ? On peut être circonspect.

5/ Dans quel état Aung San Suu Kyi trouve-t-elle la Birmanie ? Il y a des richesses, le développement économique n’est pas négligeable mais modeste (PIB 2013 : 60 milliards de dollars, le plus faible en Asie des pays de taille comparable).

Le retard est considérable. Pas seulement pour la satisfaction des besoins de base (deux Birmans sur trois en dessous du seuil de pauvreté). Mais aussi pour les infrastructures : les routes et voies ferrées sont dans un état lamentable, le pays est enclavé (presque aucune liaison routière avec les pays voisins praticable du fait des guérillas, l’aéroport de Rangoon, qui a peu de liaisons directes, joue le rôle d’une plateforme provinciale dépendant de Bangkok).

Les retards et le sous-développement pourraient néanmoins se transformer en avantages. La main d’œuvre est bon marché et le pays peut être entrainé dans le cercle vertueux de la croissance du Sud-est asiatique (la Birmanie est membre de l’ASEAN depuis 1997), en particulier celle de la Thaïlande dont la Birmanie est une quasi-annexe (Rangoon est à une heure d’avion de Bangkok) ; le tourisme, grâce aux magnifiques temples bouddhistes bien préservés, au littoral encore vierge et à la proximité de Bangkok, peut se développer.

Mais il faudra lever l’hypothèque des guérillas en intégrant enfin les ethnies périphériques dans la nation birmane, ce qui est encore loin d’être le cas. Sur ce dossier, on ne sait rien des propositions de Madame Aung San Suu Kyi.

6/ Quelles seront les répercussions du changement de régime, si changement il y a, sur les relations internationales ?

Une amélioration des relations avec les Etats-Unis et les autres pays occidentaux qui avaient décidé des sanctions contre la junte. C’est dans l’ordre des choses et c’est certainement le calcul de Washington.

Pour autant, les bonnes relations avec la Chine et l’Inde devraient être conservées. Avec la Chine il y a une longue frontière et une route relie les deux pays (la fameuse « route de Birmanie » et son pont de la rivière Kwai qui a joué un rôle stratégique de premier plan pendant la seconde guerre mondiale). La Birmanie peut profiter de sa position d’intermédiaire entre les deux géants asiatiques et l’Asie du Sud-est.

Longtemps relativement isolée, la Birmanie pourrait donc enfin rejoindre la prospérité (relative) de l’Asie.

Mais le chemin risque d’être assez long. Du fait du retard accumulé et des séquelles du régime militaire, même si celui disparait.

Mais ne faisons pas la fine bouche. Un progrès de la démocratie, si minime soit-il, est toujours bon à prendre. Cela a été le cas dimanche dernier.

Gardons-nous enfin, et cela sera ma conclusion, de plaquer sur l’Asie nos schémas tout faits. Notre conception de la démocratie, nos valeurs sont quelque peu différentes. Les Asiatiques ont davantage le sens de l’autorité que nous. Là-bas, le temps y est plus long qu’en Europe. Aung San Suu Kyi, en dépit de son vernis occidental, est une bouddhiste. Elle sait qu’elle s’adresse à un peuple qui partage des valeurs traditionnelles. Il n’est pas évident que l’une comme l’autre aient envie d’en changer.

Yves Barelli, 10 novembre 2015

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 12:56

L’ « exécution », qui n’est autre qu’un assassinat à habillage légal, de huit ressortissants étrangers en Indonésie accusés de trafic de drogue, est un acte de barbarie et de cynisme qui suscite émoi et indignation et qui interpelle. En tout homme doté de cœur et de raison, il doit provoquer une réflexion, pas seulement sur la nature humaine mais aussi sur la relativité des civilisations et sur l’attitude que, nous Occidentaux, pouvons ou devons avoir vis-à-vis des pays et des hommes qui défient notre Humanité.

1/ Il existe encore de nombreux pays où la valeur de la vie humaine n’est pas la même que chez nous. En Asie, le collectif prime généralement l’individu et les sociétés sont très dures vis-à-vis des déviants qui se placent en marge des sociétés. Cela est assez indépendant des régimes politiques. La Chine, où la peine de mort est appliquée à grande échelle (plus de 600 exécutions l’année dernière), mais aussi le Japon, la Thaïlande, Singapour (qui détient le record des exécutions et des incarcérations rapportées à sa faible population) et, bien sûr, l’Indonésie partagent la même philosophie.

Certains prétendent que c’est grâce à la dureté des châtiments que ces pays connaissent relativement peu de délinquance et d’insécurité. Il est vrai qu’il est bien agréable de se promener même en pleine nuit dans n’importe quel quartier de Singapour ou de Tokyo et d’y avoir un grand sentiment de sérénité et de sécurité. Très peu de dégradations des biens et des équipements, pas de papiers par terre, une propreté étonnante du métro et de l’espace public.

On peut attribuer cette faible délinquance autant à la cohésion sociale et à l’état d’esprit des populations qu’à la sévérité des sanctions à l’encontre des délinquants. Des sanctions sévères et adaptées aux crimes et délits sont évidemment une nécessité. La France fournit à contrario l’exemple d’une justice souvent bien trop laxiste qui entraine chez les délinquants un sentiment général d’impunité. Sévir davantage me semblerait une nécessité, ne serait-ce que parce que la première des libertés est celle de vivre dans la sécurité. La liberté de tous passe par la mise hors d’état de nuire de ceux qui menacent notre sécurité. Cela doit être fait sans faiblesse ni angélisme.

Mais on peut sévir sans y ajouter la cruauté gratuite. Ce qu’on vient de voir en Indonésie est indigne de l’espèce humaine : condamner à mort et faire attendre 72 heures une exécution est pire qu’un châtiment immédiat. C’est une torture prolongée. Cette remarque vaut évidemment pour l’Indonésie comme pour la Chine ou les Etats-Unis.

Toutes les études comparatives montrent que la peine de mort ne sert à rien en termes de sécurité. Il faut donc l’abolir partout. Parce qu’elle est barbare, mais aussi parce qu’elle est irrémédiable et que, dans ces conditions, les erreurs judicaires sont irrattrapables. Surtout dans des pays où la justice est souvent inéquitable du fait de la corruption de la police et de la justice ou de sa perversion par l’argent (cas, en particulier, des Etats-Unis).

2/ Les pays asiatiques font une fixation sur les trafics de drogue. La possession d’un gramme de drogue est passible de la peine de mort dans de nombreux pays du continent. Ceci a des causes historiques : la « guerre de l’opium » au 19ème siècle que firent les puissances occidentales contre un empire chinois affaibli pour l’obliger à autoriser ce trafic rémunérateur pour les intérêts occidentaux (la banque HSBC fut ainsi fondée par des « commerçants » anglais de stupéfiants de Hong Kong). Il en est resté quelque chose dans la mentalité collective et lorsque le trafic est le fait d’étrangers, la pression sociale pour qu’ils soient punis avec la plus grande sévérité est encore plus forte.

En Indonésie, le président actuel a été élu sur un programme très dur de lutte contre le trafic de drogue. Les exécutions qui viennent d’avoir lieu entrent dans ce cadre. Malheureusement, 85% des Indonésiens ont, d’après les sondages, approuvé les sentences et leur exécution.

Les civilisations asiatiques ne sont pas les seules à appliquer la peine de mort. Il y a aussi les Etats-Unis (c’est connu et cela est en relation avec une tradition de violence mais aussi de justice à habillage « divin » qui existe depuis les débuts de ce pays) et il y a l’islam. La peine de mort, qui est prévue dans le coran, régit les sociétés musulmanes. Dans le cas de l’Indonésie, la tradition asiatique et celle de l’islam se conjuguent pour donner cette adhésion sociale à la peine de mort.

Un autre facteur s’y ajoute, le nationalisme et la xénophobie. L’Indonésie est un pays de plus de 250 millions d’habitants, pays « émergent » qui aspire à devenir grande puissance. Sur un tel pays, les pressions internationales n’ont aucun effet si ce n’est, en fait, un effet contreproductif.

Ce pays sait qu’il peut agir en toute impunité. Non seulement parce qu’il a l’exemple des deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine, mais aussi parce qu’il peut compter sur l’hypocrisie, la poltronnerie et l’appât du gain de la plupart des démocraties occidentales. A cet égard, la réaction du Premier Ministre de l’Australie, dont deux ressortissants ont été exécutés, est lamentable : l’ambassadeur rappelé à Canberra pour « consultations » (terme diplomatique pour exprimer la mauvaise humeur), c’est bien le minimum mais assorti d’une déclaration maladroite insistant sur la pérennité des relations bilatérales entre ces deux pays voisins. Rien à craindre donc pour Jakarta : dans quelques semaines, à nouveau « business as usual » !

3/ On ne sait pas encore si notre compatriote Serge Atlaoui sera à son tour fusillé. S’il ne l’était pas ce serait une bonne surprise. Mais on peut craindre qu’il n’y ait pas de miracle.

Au-delà de ce cas tragique, ma réflexion concerne les centaines de milliers de Français qui vivent à l’étranger ou s’y déplacent pour raisons professionnelles ou personnelles.

J’ai suffisamment eu à connaitre de cas tragiques dans nos consulats de compatriotes embarqués malgré eux dans des affaires rocambolesques et qui sont pris dans un engrenage qu’ils n’avaient pas prévu pour ne pas être inquiet.

Certains sont des délinquants et des trafiquants. Mais d’autres n’ont absolument rien à se reprocher si ce n’est, souvent, d’avoir été imprudent et naïfs. Exemples les plus fréquents : machinations de la part de concurrents bien introduits dans les sphères du pouvoir (il suffit dans certains pays, comme le Qatar par exemple, d’être un national pour avoir toujours raison contre un étranger), affaires de « mœurs » (avoir une petite amie « illégitime » ou, pis, s’agissant des femmes, être sorti sans précaution avec un autochtone ou, au contraire, avoir refusé ses avances : nos consulats à Abou Dhabi, Dubaï et Doha sont régulièrement saisis de ce type problème), racket de la police (un peu partout en Afrique et en Amérique latine), mauvaise plaisanterie aux Etats-Unis dès lors qu’il s’agit d’une question de sécurité ou encore « harcèlement » sexuel sur le lieu du travail (Etats-Unis toujours), blasphème ou offense à la religion (pays musulmans). Des faits qui seraient anodins, ou même licites, en France peuvent se traduire par des très lourdes peines.

N’en déplaise aux naïfs de la mondialisation et de l’ouverture des frontières, pour un Français, partir à l’étranger peut être dangereux. Le ministère des affaires étrangères a un très bon site internet « conseil aux voyageurs » où les dangers sont répertoriés pays par pays. Mais je trouve en revanche que les médias et nos politiques ne mettent pas suffisamment en garde ceux qui sont tentés de partir à l’étranger pour y travailler ou simplement pour y faire du tourisme. Je ne dis pas qu’il ne faut pas partir (encore que je me suis toujours dit que j’avais de la chance d’avoir un passeport diplomatique et que, par exemple, dans certains pays, je ne louerais jamais de voiture si je n’en avais pas à cause du risque de racket de la police, mais aussi de l’arrestation immédiate en cas d’accident), mais, auparavant, il faut s’informer et refuser certaines propositions alléchantes mais dangereuses. Dans le cas de Serge Atlaoui, il semble qu’il ait accepté de travailler en Indonésie dans un laboratoire chimique sans suffisamment s’informer sur ce qui y était fabriqué.

On pousse trop, me semble-t-il, nos jeunes à s’expatrier pour travailler. C’est une expérience utile mais qui peut s’avérer dangereuse. L’exemple de Dominique Strauss-Kahn est édifiant à cet égard. Aux Etats-Unis, dès qu’il s’agit de sexe, les juges deviennent hystériques alors que la possession et même l’usage d’armes à feu ne leur posent pas beaucoup de problème. Il faut savoir aussi que, quel que soit le motif de se retrouver devant un juge, cela coûte très cher : aux Etats-Unis, on a une grande chance de s’en tirer lorsqu’on a un solide compte en banque. Un DSK sans le sou passerait sans doute la fin de sa vie dans un pénitencier. Une femme qui accepte d’aller travailler à Dubaï, pour moi, est une inconsciente. Quant aux consommateurs de hachich, il vaut mieux qu’ils oublient l’Asie.

Tout cela, il faut le savoir. Le monde n’est pas le village planétaire que certains se plaisent à décrire. Il y a encore des vérités différentes, même de part et d’autre des Pyrénées et plus encore au-delà des océans. La diversité est encore la règle. Pour autant, le relativisme culturel que certains veulent nous « vendre », y compris à l’intérieur de nos frontières ne me parait pas acceptable. Toutes les civilisations ne se valent pas, l’attitude différenciée vis-à-vis de la vie humaine est un fait. Ce n’est pas pour autant qu’il faut l’accepter. Ceci n’est pas une question d’inégalités de « races » ou de « philosophies », c’est une question de développement et d’évolution.

L’Europe a été, elle aussi, barbare. Elle l’est moins. Raison de plus pour qu’elle n’accepte pas ailleurs cette barbarie qu’elle a connu. Il existe des valeurs universelles qui ne souffrent pas d’exceptions dues à la relativité. Nous nous honorerions à en tenir compte en mieux choisissant nos amis, L’économie ne doit pas tout primer. Moins de « business » parfois et un peu plus de moralité, ça ne ferait pas de mal.

Yves Barelli, 29 avril 2015

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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 13:30

Le tremblement de terre qui vient d’affecter le Népal est une double tragédie, humaine bien sûr avec un grand nombre de victimes (bien plus que ce qui est annoncé aujourd’hui car les zones les plus touchées sont inaccessibles), nationale et culturelle aussi du fait de la destruction de monuments anciens qui faisaient la fierté des Népalais, héritiers de civilisations originales. La catastrophe est d’autant plus grande que ce pays, l’un des plus pauvres du monde, commençait à peine à entrevoir enfin des perspectives de développement moins sombres.

1/ Avec plus de 30 millions d’habitants sur un territoire hétéroclite coincé entre l’Himalaya et la plaine du Gange (ce pays détient le record mondial de dénivelé), une croissance démographique parmi les plus fortes du monde, un enclavement d’autant plus grand que le réseau routier est embryonnaire, des conditions sanitaires catastrophiques, mais aussi des conflits ethniques et des guerres civiles qui l’ont affecté jusqu’à il y a peu, le Népal cumule les handicaps. L’indice de développement humain (IDH), calculé par l’ONU en combinant revenu, agrégats démographiques, niveau d’éducation et conditions sanitaires place le Népal au 145ème rang mondial, soit dans le peloton de queue.

Longtemps gouverné par une monarchie obscurantiste combattue par des guérillas maoïstes, le Népal est une république démocratique depuis 2008. On reprenait espoir dans un développement possible. Le tremblement de terre qui vient d’affecter la région de la capitale, Katmandou, risque de remettre en question le frémissement économique que l’on constatait.

2/ Le Népal est en fait un morceau d’Inde. 85% de la population est hindouiste, avec, pour le reste, essentiellement des bouddhistes. Une partie des populations a en fait un culte mixte entre ces deux grandes religions asiatiques facilement syncrétistes (dans l’hindouisme et le bouddhisme, aux formes très variées, il n’y a pas vraiment de dogme). Cette synthèse est d’autant plus à propos que le bouddhisme est né dans cette région au 5ème siècle avant Jésus-Christ : exactement dans une petite localité du Népal actuel, à proximité de la frontière indienne. Les langues et les ethnies majoritaires du Népal sont apparentées à celles de l’Inde voisine, dans cette immense plaine indo-gangétique (le népali s’écrit avec l’alphabet hindi).

Mais c’est un morceau de l’Inde qui fait transition avec le Tibet et la Chine : les populations qui vivent au pied de l’Himalaya (les Sherpas, par exemple) sont apparentées aux Tibétains. Les royaumes implantés dans la région de Katmandou avaient assis une certaine prospérité sur le contrôle des routes transhimalayennes.

Aujourd’hui, cette situation stratégique entre les deux géants asiatiques peut être la chance du (relativement) petit Népal qui entretient de bonnes relations tant avec Delhi qu’avec Pékin. La neutralité du Népal, joint avec de vieilles traditions guerrières (il fallait protéger les marchands qui traversaient la montagne et récupérer sur eux les taxes qui alimentaient les monarchies locales), est devenue, aujourd’hui, la principale source de revenus du pays. Déjà du temps de l’empire anglais des Indes, les Népalais lui fournissaient des mercenaires un peu comme la Suisse, autre pays neutre, en fournissait à l’Europe (et continue ainsi à assurer la garde du Vatican). Le Népal compte parmi les principaux (peut-être même le principal fournisseur) de forces de maintien de la paix de l’ONU, ce qui est très rémunérateur pour lui. En Inde, on continue à avoir des forces népalaises supplétives. Ainsi, lorsque j’étais consul général de France à Pondichéry et Madras, ce sont les Népalais qui assuraient ma sécurité et ils le faisaient très bien.

Le tourisme est la deuxième source de revenus du Népal. L’alpinisme et le trekking dans l’Himalaya d’abord (c’est l’un des aspects du drame du séisme actuel : il y a actuellement plusieurs dizaines de milliers d’étrangers coincés dans la montagne et certains ont été emportés par les avalanches déclenchées par le tremblement de terre (on est encore sans nouvelle de plus de 500 Français).

Le tourisme culturel ensuite. Il y a (il y avait, plutôt, car les destructions sont considérables et on sait pas encore ce qui reste) des centaines de temples et d’édifices dans le pays, notamment sur les trois anciennes capitales de la vallée de Katmandou. J’ai eu la chance de visiter ces sites qui sont parmi les plus remarquables du subcontinent indien (qui en comprend pourtant beaucoup d’autres). Ces temples sont hindous ou bouddhiques. On trouve aussi une architecture civile remarquable avec notamment de magnifiques balcons de bois travaillés à la façon des moucharabiehs, ce qui montre une influence persane ancienne (qui a marqué tout le nord de l’Inde) et qui ressemblent étrangement aux balcons-vérandas de Lima, au Pérou (à la réflexion, ce n’est pas si étrange ; le style « madujar » des conquistadors était inspirés de l’Andalousie arabe, elle-même influencée par la Perse, trait d’union entre Moyen Orient et inde : la boucles est bouclée !).

Je crains que ces édifices anciens soient irrémédiablement détruits. Leur état était déjà bien mauvais et certains tombaient en ruines. La vieille ville de Katmandou que j’avais visitée était elle aussi dans un état pitoyable : ornières dans les rues, murs lézardés, pollution omniprésente avec des milliers de motos crachant des volutes de fumées, pas d’égouts, décharges à ciel ouvert un peu de partout, mais aussi coupures fréquentes d’électricité. Katmandou, qui n’avait que quelques centaines de milliers d’habitants dans les années 1960, dépasse aujourd’hui 4 millions (et peut-être plus, il n’y a pas de statistiques). Les rivières sont devenues de décharges aux odeurs nauséabondes. Le chauffeur de l’ambassade de France qui me faisait visiter la ville me disait, désolé, que, lorsqu’il était enfant, il se baignait là. Maintenant, l’accès à l’eau potable est devenu problématique.

Lorsqu’on a vu tout cela, un chaos alors que les conditions étaient « normales », on imagine ce que c’est maintenant. Depuis trois jours, le bilan des victimes est revu à la hausse tous les jours. On dépasse aujourd’hui les 4000 morts. Je suis à peu près certain qu’au final on sera plus proche de 50 000 que des 4000 actuels.

3/ Depuis la nuit des temps, il y a toujours eu des tremblements de terre. Si on ne peut jamais en prévoir la date, les lieux potentiellement dangereux sont connus. Il s’agit notamment de la « ceinture de feu » du Pacifique qui borde l’océan de l’Indonésie au Japon et de l’Alaska à la Terre de Feu, mais aussi de cette diagonale qui court de la Turquie à l’Asie du Sud-est et qui culmine ici au Népal à la rencontre de la plaque tectonique indienne et de celle du reste de l’Asie.

Sur ces zones, les destructions ont été régulières. Le fait que nous avons aujourd’hui de grandes concentrations urbaines n’accroit pas les pertes, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Les dégâts et les pertes en vies humaines sont au contraire supérieurs en zones rurales car elles sont inaccessibles et que, lorsque les secours n’arrivent pas vite, tout se conjugue : tués et blessés non soignés, mais aussi manque d’eau et de vivres, épidémies et même, souvent, le froid.

4/ Il n’y a donc pas de miracle à attendre. Toutefois, la fatalité peut être vaincue. La principale cause de mortalité est le type traditionnel de construction. Tout s’effondre et lorsque tout s’effondre non seulement les morts immédiates sont nombreuses, mais beaucoup d’autres s’y ajoutent car les routes sont inutilisables et les blessés ne peuvent être secourus à temps. A contrario, lorsque les constructions antisismiques sont la règle, il y a peu de morts et des dégâts limités : Tokyo, par exemple, est souvent frappé par les tremblements de terre mais les grands immeubles bougent sans crouler et les morts sont très peu nombreux.

5/ La seule solution est donc le développement et de meilleures constructions (possibles grâce au développement parce que cela coûte plus cher).

Dans l’immédiat, il faut évidemment faire le maximum pour secourir les populations. Cela permettra d’amoindrir le bilan, mais cela ne pourra remplacer la prévention qui n’a pas été faite.

6/ Aider les pays affectés par les tremblements de terre n’est pas seulement un devoir moral. C’est aussi l’intérêt bien compris de la « communauté internationale ». Un pays détruit et appauvri est un pays instable et donc dangereux pour lui et pour les autres.

7/ On peut toujours voir un verre à moitié vide ou à moitié plein. Le vide, c’est que la communauté internationale n’est pas souvent à la hauteur des enjeux. Le récent tremblement de terre d’Haïti l’a montré. Toutefois, si les bilans restent désespérément trop lourds, ils le sont moins qu’autrefois. En dépit de tout, il y a quand même un progrès. Faut-il s’en contenter ? Sans doute pas.

Yves Barelli, 27 avril 2015

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 10:52

Le Brunei est un émirat pétrolier minuscule. A la différence des autres, il n’est pas arabe mais malais et il n’est pas situé au Moyen Orient, mais dans l’archipel indonésien. Pour le reste, c’est à peu près la même chose : beaucoup d’argent grâce aux hydrocarbures, une famille royale qui possède tout, mais qui distribue quelques miettes de son immense fortune, de sorte que le peuple s’accommode de la situation. D’ailleurs, il n’a pas le choix : pas de démocratie, pas d’élections, pas de partis, pas de syndicats, le culte de la personnalité du monarque érigé en institution. On fiche la paix à ce peuple dans la mesure où il se tait et où il suit, ou il fait semblant de suivre, toutes les règles d’un islam strict : pas d’alcool, pas de cigarettes, du moins en public car, là comme dans les pays du Golfe, c’est le règne de l’hypocrisie : la question n’est pas de faire ou de ne pas faire, de croire ou de ne pas croire, mais de sauvegarder les apparences.

La presse vient de parler de cet émirat où, dit-elle, vient d’être instaurée la « charia », c’est-à-dire un régime strict d’application de la loi islamique. Quelques personnalités du « show business » s’en sont émues. Elles ont décidé de boycotter la chaine d’hôtels qui appartient à la famille régnante du Brunei, dont le prestigieux hôtel Meurice de Paris.

Cette réaction est bien sympathique. Désormais, ces stars descendront dans les palaces qui appartiennent aux émirs du Qatar ou de Dubaï, où la charia est tout aussi en vigueur qu’au Brunei ! Mais sans doute, la politique de relations publiques de l’émir du Brunei est-elle moins efficace que celle du Qatar. Ce dernier pays est passé maître dans l’art d’acheter tout le monde. On le voit à propos du scandale de la coupe du monde de football attribuée au Qatar pour 2022 dans des conditions où la corruption à grande échelle ne fait guère de doute. Ceci explique cela.

Bref, l’hypocrisie est une marque de fabrique des émirats, les moyen-orientaux comme ceux de terres plus lointaines. Elle est aussi quasiment congénitale à certains milieux artistico-politico-médiatiques qui confondent souvent vie réelle et scénarios de Hollywood.

Ils découvrent la charia au Brunei. Sans doute, découvrent-ils aussi le Brunei. Mieux vaut tard que jamais. Ce petit pays existe depuis la fin du Moyen Age et la charia y a été officiellement introduite en 1991 (le nouveau code pénal qui vient d’être promulgué ne fait que l’appliquer de manière encore plus précise) !

Pour ceux qui sont curieux de géographie, de terres exotiques et de civilisations originales, je vous livre ci-dessus le compte rendu de voyage que j’ai fait de mon passage au Brunei.

Je voyage en effet beaucoup. Ceux qui me connaissent le savent. Je suis passé au Brunei en novembre 2013. Comme pour chacun de mes déplacements, j’en ai rédigé un compte-rendu, qui est en fait une présentation du pays. Ce compte-rendu est accompagné de photos, de cartes et d’illustrations qui complètent en enrichissent le texte. Malheureusement, sur ce blog, je ne peux les reproduire (c’est un problème technique que je ne maîtrise pas : je ne peux jamais illustrer les articles que je vous livre. Si quelqu’un peut m’aider là-dessus, qu’il me l’indique). Ceux qui seraient intéressés par le texte complet illustré, qu’ils me le signalent. Je me ferai un plaisir de le leur adresser en PDF.

En attendant, avant de lire ce texte, si vous ne savez pas exactement où se trouve le Brunei, consultez un bon atlas ou cliquez sur l’encyclopédie en ligne « wikipedia » (l’article est assez complet en français, il l’est davantage encore dans sa version en anglais).

Voici donc mon compte-rendu de voyage intitulé :   

BRUNEI, HORS DU TEMPS

 

Si ce n’était les voitures qui sillonnent les larges artères de sa capitale, Bandar Seri Begawan, on pourrait penser que le temps s’est arrêté dans ce minuscule émirat situé sur la côte septentrionale de l’île de Bornéo.

 

Le sultanat de Brunei, de son nom complet « Brunei Darussalam », dont le second terme signifie en malais, qui, en l’occurrence, a emprunté à l’arabe, « porte de la paix », est un Etat de 5 765 km2 (la taille du département des Bouches-du-Rhône, ou encore celle du Monténégro, l’un des plus petits pays européens - mais beaucoup plus varié que le Brunei) sur lequel vivent près de 400 000 personnes, dont les trois-quarts dans sa capitale.

 

Le temps s’est arrêté au Brunei au 16ème siècle

 

Le temps s’est arrêté au Brunei au 16ème siècle, apogée de ce petit pays né vers le 10ème siècle. Le sultanat, qui venait, comme le reste de l’archipel malais, d’être islamisé, était une contrée prospère qui vivait du trafic maritime avec l’ensemble de l’archipel malais, mais aussi avec des contrées aussi lointaines que l’Inde et la Chine. Son autorité s’étendait sur des territoires bien plus vastes que maintenant. Elle rayonnait sur le nord de Bornéo (Etats de Sarawak et de Sabah de l’actuelle fédération de Malaisie), mais aussi sur le sud des Philippines. Il s’agissait alors de l’une des principales principautés maritimes qui se partageaient le commerce de la région.

 

Cette importance est attestée par le fait que les Portugais, lorsqu’ils arrivèrent dans la région, au début du 16ème siècle, donnèrent à l’ensemble de l’immense île de Bornéo le nom de ce pays alors royaume. Bornéo est en effet une déformation du mot « Brunei ». Ce terme vient lui-même du sanscrit « varunai », ou « barunai », « les gens de la mer ».

 

Le temps n’était plus en ce début de l’expansion européenne aux Etats souverains locaux. Les Portugais, pionniers en matière de « grandes découvertes », puis les Espagnols (qui colonisèrent les Philippines), suivis des Hollandais (qui seront maîtres de la future Indonésie) et enfin les Anglais, présents dans la région, comme dans le monde entier, commencèrent à asseoir leur souveraineté sur des terres qui jusque-là étaient restées indépendantes et même avaient constitué, comme le Brunei, des Etats forts.

 

Le protectorat britannique

 

Etant lui-même tombé en léthargie sans même que les puissances occidentales aient à intervenir, car il ne les intéressait plus, le Brunei perdit une à une ses possessions. La fin du 19ème siècle vit l’aboutissement du processus. Les Anglais avaient en effet déjà colonisé le Sarawak et le Sabah, qui bordent le sultanat de part et d’autre de sa côte, mais aussi en son intérieur. Il ne restait plus que le Brunei, sur lequel ils établirent finalement un protectorat en 1888. Deux ans plus tard, sans doute pour mieux contrôler le sultan, ils lui imposèrent la cession au Sarawak de la bande de Limbang qui s’enfonce comme un coin jusqu’à la mer entre les deux parties actuelles de Brunei.  

 

Les Anglais ont toujours été pragmatiques dans la gestion de leurs territoires d’outre-mer. Ils ne cherchaient pas à en assimiler les habitants et, se réservant le commerce et le contrôle territorial, ils laissaient en général les pouvoirs politiques locaux continuer à gouverner à leur guise, comme ils l’avaient fait avant de passer sous leur contrôle. C’est ce qui se passa avec le Brunei. Le monarque absolu de droit divin continua à avoir tous les droits sur ses sujets. Les Anglais n’interféraient pas dans ses affaires.

 

Un émirat pétrolier

 

Le sultanat végéta jusqu’au début du 20ème siècle. On découvrit en 1906 du pétrole. Il sera exploité à partir de 1929 au profit partagé des Britanniques et de la famille royale. Le pétrole constitue encore aujourd’hui la ressource quasi unique du pays.

 

Le peuple n’en reçoit que des miettes, de sorte que l’opposition gagna les premières (et dernières) élections libres organisées en 1962. Mais le sultan refusa de nommer un premier ministre issu de la majorité parlementaire et de violentes émeutes s’ensuivirent, encouragées par l’Indonésie voisine alors à la tête du mouvement tiers-mondiste. L’armée britannique réprima violemment la rébellion. Depuis cette date, le sultan gouverne, seul, par décrets. La constitution reste suspendue. La démocratie n’a jamais été rétablie.

 

Le sultan actuel, Hassanal Bolkiah, monte sur le trône en 1968 après l’abdication de son vieux père passablement déconsidéré. C’est un homme éclairé qui a fait ses études en Angleterre. Il modernise le pays et, à l’image des émirats pétroliers du Golfe, comprend qu’il est judicieux de donner à son peuple une part un peu plus élevée des revenus considérables tirés du pétrole. Il établit ce qui est la situation actuelle : pas de démocratie, mais un niveau de vie élevé du fait de la « générosité » du monarque. Du berceau à la tombe, ses sujets sont bien traités, dans la mesure où ils ne contestent pas son pouvoir. Ils ont droit à l’éducation et aux soins médicaux gratuits. De plus, l’achat de voitures et de logements est subventionné et le système de retraites est en partie financé par l’Etat. 

 

Lorsque le sultan prend en charge le destin du pays, les temps sont désormais à la décolonisation. Mais le sultan n’est pas pressé. La situation de protectorat est la plus confortable pour lui.

 

Les Britanniques, qui avaient accordé une large autonomie à chacun de leurs territoires malais, les encouragent à se grouper pour former une fédération ayant pour vocation d’accéder à la souveraineté internationale. Ces territoires sont, outre le Brunei, le Sarawak, le Sabah, la Malaisie proprement dite et Singapour. Les trois premiers sont sur l’île de Bornéo, les deux autres sur la péninsule malaise et son prolongement, l’île de Singapour. Il n’y a pas continuité territoriale. C’est un premier problème. Le second est plus difficile à résoudre, celui de la cohabitation entre Malais et Chinois. A Singapour, les Chinois sont 80% de la population, à Bornéo, les Malais sont très majoritaires tandis que la Malaisie péninsulaire a autant de Malais que de Chinois. La cohabitation a toujours été difficile et les affrontements intercommunautaires fréquents. Une fédération politiquement dominée par les Malais, mais où les Chinois sont maîtres de l’économie, est finalement créée en 1963. Brunei, qui ne veut pas partager les problèmes du nouvel Etat, n’y adhère pas. Deux ans après, Singapour quitte la fédération, presque poussé dehors par la majorité malaise, désormais maîtresse du pays où les Chinois deviennent une minorité. La Malaisie devient une fédération musulmane bien que les Chinois ne le soient pas.

 

L’indépendance et le renforcement du caractère islamique du sultanat

 

Le protectorat britannique sur le Brunei va alors encore durer presque vingt ans. C’est seulement en 1984 que le sultanat accède à la pleine souveraineté internationale.

 

Sentant monter dans la société le fondamentalisme musulman, le sultan accompagne le mouvement. Il promeut une idéologie officielle, enseignée dans les écoles, le « Melayu Islam Beraja » qui associe dans une même exaltation nationaliste la culture malaise, l’islam et la monarchie.

 

En 1991, la charia est adoptéeet introduite dans le code pénal, même si, de fait, les châtiments corporels ne sont pas appliqués. L’alcool est interdit et même, officiellement, la vente des cigarettes, qui l’on trouve toutefois, non dans le commerce, mais dans un système de contrebande presque officiellement organisée (c’est aussi le cas pour l’alcool, mais de manière plus cachée). Les tenues vestimentaires, notamment pour les femmes, sont rendues obligatoires, même si l’application en est assez souple (un voile léger suffit).

 

La situation s’est détériorée à la fin des années 1990, notamment après les extravagances du frère du sultan qui a dilapidé une bonne part du trésor public en multipliant les dépenses inutiles et coûteuses, telles cet immense et luxueux parlement qui ne sert à rien…parce qu’il n’y a pas d’élections. Concordant avec une baisse passagère des revenus pétroliers, chômage et mécontentement apparurent.

 

Quelques réformes très limitées

 

Quelques réformettes s’ensuivirent. Ainsi le Conseil Législatif, qui tient lieu de mini-parlement, devrait passer des 29 membres actuels, tous appartenant à la famille royale, à 45, dont 15 élus. Mais on se garde bien de dire quand. Pour l’heure, il n’y a toujours rien de changé et le bâtiment du parlement, comme d’ailleurs, quelques autres réalisations aussi inutiles, restera vide.

 

Parmi les réalisations de prestige figurent les nombreuses mosquées construites un peu partout. La principale est la mosquée Omar Ali Saifuddien qui porte le nom du 28ème sultan du Brunei. Elle a été construite en 1958. Son minaret, haut de 44 mètres, en fait l’édifice le plus élevé de la capitale... et le restera car il est interdit d’en construire un plus haut. Une banque, qui s’y était risquée, probablement involontairement, a dû détruire son dernier étage sur ordre du sultan. Le dôme de la mosquée, visible de partout, est recouvert d’or, le marbre vient d’Italie, les vitraux d’Angleterre et les tapis du Moyen Orient.          

 

La langue officielle du Brunei est le malais, écrit en caractère latins. La langue locale du Brunei, le jawi, écrite en caractères arabes, a un statut officieux, de même que l’anglais, principal vecteur de communication dans les affaires et pour tous les contacts avec les étrangers. Presque tous les habitants de Brunei, bien scolarisés, sont à l’aise dans la langue de Shakespeare. Le monnaie est le dollar du Brunei (1US$=1,25BR$)

 

La capitale Bandar Seri Begawan

 

Bandar Seri Begawan, la capitale du Brunei, est une ville de 300 000 habitants qui concentre la quasi-totalité de l’activité du pays.

 

Ce nom un peu compliqué (mais les noms à rallonge des membres de la famille royale - rares parmi les gens qui comptent ne sont pas apparentés, de près ou de loin, au sultan ; ici la consanguinité est fréquente – sont encore plus compliqués).

 

Le terme a une signification. Bandar signifie « ville » en malais. C’est un mot d’origine persane qui désigne plutôt un port dans sa version originale. Ici, pas de problème, la ville est aussi un port. Seri et Begawan sont d’origine sanskrite, ce qui n’est pas étonnant lorsqu’on connait l’influence qu’eut l’Inde au moyen-âge sur la région ; le sanskrit y était alors la langue de culture et de communication. Seri est une déformation de « sri », terme honorifique en Inde au départ réservé aux dieux, étendu ensuite aux hommes. Begawan est une déformation de « bhagavan » qui signifie « dieu », en sanskrit aussi. On peut donc traduire Bandar Seri Begawan par « la ville bénie ».

 

Le site de Bandar Seri Begawan est intéressant. La ville est bâtie au fond d’un large estuaire avec d’un côté une cité lacustre (voir infra) et de l’autre la ville moderne. Des quartiers résidentiels s’étirent sur plusieurs kilomètres le long de la mer. La ville est assez plate dans le centre, plus vallonnée sur les faubourgs et le long de la côte, découpée à cet endroit.         

 

On arrive dans la ville par l’aéroport international, peu fréquenté mais ultra moderne (on peut également venir au Brunei en voiture depuis les Etats malais voisins du Sarawak et du Sabah). Il n’est situé qu’à six kilomètres du centre-ville avec une large autoroute. Signe du coût élevé de la vie, les taxis prennent 25$ pour effectuer cette courte course.

 

Les artères du centre sont en rapport. Larges et aérées. Le trafic automobile est relativement important. Sur les trottoirs, on ne voit personne, sauf dans les quelques rues de l’hyper-centre. Ici, on ne marche pas. Aller en voiture, notamment vers les grands centres commerciaux climatisés est le seul passe-temps des habitants. Cela rappelle Doha, Manama ou Dubaï, mais en bien plus petit et plus tranquille.

 

Le centre-ville proprement dit est un carré de quelques centaines de mètres avec deux rues commerçantes dans chaque sens. On y trouve quelques restaurants et des petites boutiques qui rappellent les petits bazars tenus par des immigrés qui fleurissent maintenant dans la plupart des villes européennes. Ici aussi, ce sont les minorités d’origine étrangère, notamment indienne ou indonésienne, qui les tiennent. Bas de gamme surtout (les produits de luxe sont dans les centres commerciaux de la périphérie). Pas de prix affichés.

 

La Venise malaise

 

Ces rues du centre sont tout aussi modernes que les faubourgs. Peu d’animation, aucun édifice traditionnel. En fait pas grand-chose à y faire. Le « vrai » Bandar ne se trouve pas là. Traditionnellement, aussi longtemps que l’on remonte dans la mémoire des habitants du sultanat, la cité était lacustre.

 

Lorsqu’on longe le quai qui borde les rues du centre, on se trouve au bord du fleuve. Il est large d’environ un kilomètre. De l’autre côté, des milliers de maisons sur pilotis sont alignées le long de pontons. Elles sont desservies par un réseau de canaux, ce qui a fait surnommer Bandar la « Venise malaise ». Ceux qui y vivent ont des bateaux. Les autres peuvent visiter cette cité par bateaux taxis. Il s’agit là de l’une des plus grandes villes de ce type au monde. C’est la principale attraction touristique (touristes peu nombreux, au demeurant).

 

La mosquée Omar Ali Saiffudien, évoquée plus haut, est à 200 mètres du centre de la ville.

 

Une ville où on s’ennuie

 

D’ailleurs, dans cette ville, on n’est jamais loin de quoi que ce soit. Pour les locaux, on n’est jamais à plus de quelques minutes de voiture. Pour l’étranger de passage, c’est plus compliqué. Les taxis ne sont pas très nombreux (il vaut mieux les commander par téléphone) et sont chers. Il n’y a quasiment pas de transport public. Quant à la marche, même sur un kilomètre, c’est du sport parce que les artères sont difficiles à traverser et que, sous la chaleur moite qui règne sous le soleil équatorial, on transpire rapidement beaucoup. On peut aussi se mouiller car il pleut presque tous les jours, en général le soir. Aussi, le spectacle d’un piéton traversant la ville est-il incongru.       

 

Dans cette ville hors du temps, le visiteur, s’ennuie rapidement. Une à deux heures suffit pour visiter le peu qu’il y a à voir dans le centre. Une promenade en bateau dans la cité lacustre s’avère un peu plus exaltante.

 

Dans les environs, il n’y a pas grand-chose de plus à faire. Un petit parc national, auquel il faut se rendre en bateau car il est situé dans la deuxième partie du sultanat, donne une idée de la forêt équatoriale. Mais les forêts équatoriales ne sont pas les plus intéressantes. Les animaux sont nombreux mais cachés de sorte qu’on ne les voit jamais. Les seuls « animaux » que l’on côtoie, ce sont les moustiques. De plus la chaleur humide est pénible et il y pleut presque tous les jours.

 

Définitivement, ce pays n’est pas un pays touristique. Aucune animation. Une charia qui ne pousse pas à s’amuser. Un climat qui n’est pas favorable. Bref, on s’ennuie au Brunei et les locaux ne sont pas les derniers à s’ennuyer.

 

La jeunesse n’est pas pauvre, mais elle a peu de distractions. Pas étonnant si une partie d’entre elle s’adonne à la drogue. Il n’y a pas de délinquance dans ce pays et donc peu de raisons d’arrêter les gens. Presque tous ceux qui sont incarcérés le sont pour trafic de drogue. Quant aux mœurs, il vaut mieux être respectueux des traditions. Peu y dérogent, tant la pression familiale et de la société est forte. En fait, le Brunei est une prison. Une prison dorée, mais une prison dont on peut certes s’échapper en émigrant. Mais alors, on perd les avantages matériels réservés aux sujets de sa Majesté restés au pays. Peu le font.              

 

Oui, ce pays est hors du temps !   (Yves Barelli, 25 novembre 2013)

 

 

                                                                        Yves Barelli, 2 juin 2014

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23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 21:24

La Thaïlande occupe une place centrale en Asie du Sud-Est. Il suffit de regarder une carte pour se rendre compte de l’importance stratégique de ce pays, à mi-distance de la Chine, de l’Inde et de l’archipel indonésien, et pour comprendre pourquoi l’aéroport de Bangkok est l’une des plaques tournantes du continent.

Pays de grande et vieille culture bouddhique, l’un des royaumes les plus anciens d’Asie, jamais colonisé par les puissances européennes, la Thaïlande est une puissance économique émergente, certes encore loin des performances de la Chine, du Japon ou de la Corée, mais, avec un PIB de 400 milliards de dollars en 2013, elle est le pays leader de la péninsule indochinoise. Traditionnel gros producteur de riz, le royaume s’est lancé depuis les années 1980 dans la production industrielle (automobile, électronique, textile) par délocalisation des entreprises étrangères (japonaises en premier lieu) et s’est largement ouvert au tourisme international.

Mais, au-delà des clichés alléchants de plages frangées de cocotiers, de temples aux toits dorés et de la vie nocturne débridée de sa capitale, la vie quotidienne des Thaïlandais reste difficile. La modernisation n’est que superficielle alors que les structures sociales féodales restent une réalité. Bangkok, la capitale, a une classe moyenne qui consomme et s’est équipée de voitures et de smartphones, mais les paysans, exploités par de grands féodaux, vendent encore leurs enfants pour la domesticité des riches ou pour peupler les salons de massage de la capitale.

Bangkok, métropole hypertrophiée, est ravagée par la pollution. Un prolétariat issu des campagnes du Nord, y réside dans des conditions sordides à l’ombre des palais de l’aristocratie liée à la famille royale et des villas cossues des nouveaux riches qui amassent des fortunes non seulement par l’industrie mais aussi par les trafics de toutes sortes.

Bref, la Thaïlande n’est pas ce paradis zen des cartes postales et la violence y est latente en dépit des sourires de façade et des gracieux colliers de jasmin portés par les belles Siamoises.

La crise thaïlandaise s’est accélérée depuis dix ans (elle était aussi présente, mais moins visible, avant). Crise sociale avec des différences indécentes de patrimoines et de revenus, crise politique avec combats de rues récurrents entre « chemises rouges » et « chemise jaunes », crise d’identité entre tradition et modernité mal digérée, crise ethnico-religieuse avec les minorités non thaïes du nord, de l’est et du sud, crise entre la majorité thaïe et la minorité chinoise qui contrôle les affaires, crise entre la majorité bouddhiste et une minorité musulmane séparatiste à la frontière de la Malaisie, crise entre les trois grands centres de pouvoirs, celui du palais royal, celui de l’armée, en général liée au premier, et celui de partis qui s’entredéchirent sous la direction de politiciens corrompus, crise enfin d’identité dans un pays tiraillé entre ses aspirations démocratiques (mais quelle démocratie ?) et une tradition monarchique pesante (le roi Rama IX, vieux et en mauvaise santé, est en place depuis 1946 et toute remarque en public sur son état de santé conduit immédiatement son auteur en prison), crise d’identité aussi pour ce pays, puissance économique mais nain politique, qui, embourbé dans une allégeance séculaire à l’hégémonie américaine (c’est de Thaïlande que partaient les avions US qui allaient bombarder l’ « ennemi » pendant la guerre du Vietnam ; l’US Air Force y conserve ses plus grandes bases asiatiques après celles de Corée du Sud), peine à trouver sa place entre une Chine toute puissante, une Inde qui veut retrouver sa force et une Indonésie émergente.

C’est dans ce contexte que le pays est agité par des troubles incessants depuis le début du présent siècle.

En 2001, les élections furent remportées par le parti de Thaksim Shinawatra, dont les militants, les « chemises rouges » sont souvent issus des milieux défavorisés des régions rurales du pays et des quartiers populaires de Bangkok. Pour les uns, ce parti est authentiquement de « gauche » (en ce sens qu’il aspire sans doute réformer la société à la rendre plus juste). Pour d’autres, ceci n’est qu’une façade derrière laquelle se cacheraient trafics et corruption. Je ne connais pas assez la politique locale pour avoir une opinion définitive.

Thaksim a été accusé de détournements de fonds publics. Réalité ou prétexte pour le « débarquer » ? Toujours est-il que l’armée a profité de l’absence du premier ministre (parti assister à l’assemblée générale de l’ONU à New York) pour faire un coup d’état en 2006 (ce n’était pas le premier, ni le dernier : il y a eu 19 coups d’état en Thaïlande entre 1932 et celui qui vient de se produire). Thaksim, qui effectivement, est loin d’être pauvre, s’est installé depuis à Londres et à Dubaï.

Le palais royal a essayé de s’appuyer sur une majorité alternative, celle des « chemises jaunes », pétris de tradition bouddhique et monarchique et formé de militants issus en général des classes moyennes.

Mais les « chemises rouges » ont à nouveau gagné les élections en 2011 et, son frère ne pouvant rentrer au pays, la sœur de Thaksim est devenue premier ministre.

Depuis, les affrontements violents dans les rues de Bangkok entre les deux clans sont presque quotidiens et il est bien difficile de savoir qui provoque et qui répond. Une vision romantique consisterait à dire que la famille Thaksim est l’expression du peuple et que ses adversaires sont des contrerévolutionnaires réactionnaires. Mais la réalité est sans doute plus compliquée.

Ce qui est certain, c’est que la crise politique a considérablement terni l’image du pays. Désormais, les rues de Bangkok sont peu sûres. Cela a fait fuir les touristes, mais aussi les investisseurs japonais.  Alors que les taux de croissance de l’économie dépassaient 6% lors de la précédente décennie, le pays est entré en récession à l’automne dernier. La production automobile, par exemple, a diminué de 10% cette année par rapport à l’année dernière.

Dans ces conditions, l’armée a eu beau jeu de vouloir « restaurer le calme ». Elle a fait destituer la première ministre le 7 mai et a instauré la loi martiale le 22.

Qui est derrière ce coup d’état ?

Probablement le palais royal. Même si le roi est vieux et désormais peu apte à décider. Mais, derrière, le « palais » est une machine lourde, en fait tout un système. Ceux qui connaissent le Maroc savent ce qu’est le « Maghzen » (le « magasin ») : un système de pouvoir de type féodal parallèle à l’administration et aux institutions modernes qui ne sont qu’une façade et une apparence de pouvoir. Le véritable pouvoir au Maroc est anonyme, une machine qui va bien au-delà de la personne du roi. C’est pareil en Thaïlande.

L’armée est traditionnellement la garante de l’ordre monarchique en Thaïlande. Parfois, la haute hiérarchie militaire agît de son propre chef. Peut-être l’a-t-elle fait cette fois. Mais il est plus probable que l’armée a été le bras séculier du palais pour mettre un terme aux velléités démocratiques (ou d’apparence démocratique) des « chemises rouges ».

Qu’en pense réellement le peuple, au-delà des militants, très minoritaires, des partis ? Il est probablement partagé entre son attachement à son identité et à ses valeurs, concrétisées par l’institution monarchique, et son aspiration à plus de démocratie et surtout à moins d’injustices.

Les Etats-Unis ont-ils joué un rôle dans le coup d’état ?

Ils ont certainement été attentifs à l’évolution de la situation et aux risques, faibles pour le moment mais potentiellement grands, de voir la Thaïlande, aujourd’hui simple satellite américain, s’émanciper. A supposer que Washington n’ait pas été l’instigateur du coup d’état, on peut raisonnablement penser que, au moins, les Etats-Unis ont été consultés par les généraux et que, explicitement ou, plus vraisemblablement, implicitement, ils ont donné un feu vert.

De son côté, la Chine ne reste pas les bras croisés. Il existe une forte diaspora chinoise dans l’ensemble des pays de l’Asie du Sud-Est (de l’ordre de 20 millions de personnes). Les Chinois de Thaïlande (2 à 5 millions) sont maîtres d’une bonne partie du commerce et de l’industrie (surtout les PME). Leur niveau de vie souvent supérieur à la moyenne suscite des convoitises, de sorte que les Chinois sont souvent localement menacés (d’autant que, à la cinquième génération sur place, ils ne sont presque jamais assimilés). Pas seulement en Thaïlande, mais aussi (et parfois plus encore), en Malaisie, en Indonésie ou au Vietnam (plusieurs milliers de Chinois viennent de quitter Saigon où ils se sentaient menacés).

Pour le moment, Pékin se contente d’observer mais reste vigilent.

L’Asie du Sud-Est est une région de confrontation, passée, actuelle mais plus encore potentielle. Les Etats-Unis y conservent quelques places fortes : la Thaïlande, bien sûr, mais aussi Singapour, la Malaisie et le petit mais riche Brunei. Depuis le coup d’état anti Soekarno inspiré par les Etats-Unis en 1965, l’Indonésie était leur allié de fait (bien que, à la différence de la Thaïlande, de la Corée ou de Taïwan, ils n’y aient pas de bases militaires).

Le Vietnam a été longtemps l’allié de Moscou et l’ennemi tant des Etats-Unis que de la Chine. Hanoï s’est maintenant lancé dans la croissance économique et a mis de côté, pour le moment, ses ambitions politiques.

La Chine est omniprésente économiquement en Asie du Sud-Est mais a une stratégie politique et militaire sur le long terme (comme un joueur de go, Pékin avance pas à pas et construit son pouvoir dans la discrétion mais de façon cohérente). Elle a de la retenue en Thaïlande mais ce n’est sans doute pas pour l’éternité.

Enfin, deux pouvoirs jusque-là relativement moins hégémoniques sont en train de tisser leur toile sur l’Asie du Sud-Est. L’inde d’abord, qui aspire à des responsabilités mondiales pour les prochaines décennies (voir mon article du 9 mai : « élections législatives en Inde ») et qui peut s’appuyer sur l’ancienneté de son influence culturelle (le bouddhisme thaï est d’inspiration indienne). L’Indonésie ensuite dont la puissance, encore réduite, est appelée à croitre fortement.

C’est dans ce contexte géostratégique que ce qui se passe en Thaïlande, pays-clé de la péninsule indochinoise, doit être replacé.

A suivre donc, même si, pour nous Occidentaux, les affaires thaïlandaises sont un peu compliquées à appréhender et même, et surtout, s’il faut résister à la tentation de les analyser avec nos seuls critères (l’Asie n’est pas l’Europe, ne l’oublions pas, et la conception que nous avons de la démocratie est loin d’être universelle).

 

                                             Yves Barelli, 23 mai 2014                                                     

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 15:33

Avec la large victoire des nationalistes hindous aux législatives qui viennent de se dérouler en Inde, c’est un changement important de pouvoir à Delhi qui va avoir lieu au détriment de l’historique parti du Congrès. Cela pourrait avoir des conséquences non négligeables sur les grandes orientations du pays et sur ses relations internationales, notamment vis-à-vis du Pakistan.

Je reviendrai plus loin sur les causes de la défaite du parti du Congrès et sur les conséquences prévisibles de la victoire du BJP.

Je me permets, pour ceux qui ne connaissent pas très bien l’Inde (ceux qui sont plus familiers de ce pays-continent peuvent passer directement au &2), d’apporter un éclairage préliminaire qui leur permettra, je l’espère, de mieux comprendre le contexte électoral indien. 

1/ En Inde, immense Etat fédéral de plus d’un milliard d’habitants et plus de 3 millions de kilomètres carrés et qui compte une quinzaine de grandes langues officielles (dont l’hindi et l’anglais, seules langues de réelle communication à l’échelle nationale, sauf dans le sud où l’hindi est peu connu), la vie publique, comme la vie tout court, se développe surtout au sein des Etats fédérés (une trentaine, en général formés sur une base linguistique : plusieurs de ces Etats, en fait des nations, ont plus de 50 millions d’habitants). Ceci explique que, à côté des grands partis nationaux, il existe de nombreuses formations politiques régionales (elles ont obtenu de l’ordre de 40% des voix).

Dans ce pays majoritairement très pauvre, où l’analphabétisme, bien qu’en recul, reste fort, la plupart des habitants n’ont jamais franchi les limites de leur Etat fédéré (lorsque j’ai été consul général de France à Pondichéry et Madras, quand je me rendais en voiture au Kerala – une expédition -, passé la frontière, mon chauffeur se sentait à l’étranger : autre langue, autre alphabet, autres lois, autres habitudes). Les différences, linguistiques mais aussi dans des domaines comme la cuisine ou l’architecture des temples hindous, sont particulièrement visibles entre le sud dravidien et le nord aryen, mais elles existent même au sein de ces zones. 

La véritable unité de l’Inde vient de sa civilisation hindouiste, particulièrement prégnante évidemment chez les adeptes de ce qui est à la fois une religion (mais une religion sans dogme : chacun croit ce qu’il veut et de forts clivages existent, par exemple entre adeptes de Shiva et ceux de Vishnou) et une organisation sociale au sein de laquelle la division de la société en une multitude de castes et de sous-castes (la constitution indienne a aboli la discrimination entre castes, notamment vis-à-vis des anciens « intouchables », mais pas l’existence de ces castes). Même ceux qui ne sont pas hindouistes baignent dans un environnement hindou, d’autant que, je le répète, il s’agît davantage d’une civilisation que d’une religion.  

Les hindouistes sont largement majoritaires (de l’ordre de 80%) mais il y a plus de 15% de musulmans (200 millions de personnes) et une petite minorité chrétienne (forte au Kerala, Etat le plus développé, à Goa et à Pondichéry). Dans certains Etats, en particulier dans le Sud, plus développé que le Nord, la cohabitation entre hindouistes, musulmans et chrétiens se passe généralement bien. Ce n’est pas le cas dans d’autres : les conflits intercommunautaires sont récurrents au Pendjab, au Rajasthan, à Bombay et, davantage encore, au Gujerat dont le probable futur Premier Ministre, Narendra Modi, a été le «  Chief Minister » (Premier Ministre).

La plus ou moins difficile cohabitation entre hindouistes et musulmans doit être replacée à la fois dans un contexte religieux, social et historique (les musulmans se sont implantés à partir du 16ème siècle après la conquête « moghole » et, souvent, par conversion à l’islam des « intouchables », parias de la société indienne) et dans le cadre du traumatisme causé par la partition de l’Inde en 1948 (la Pakistan fut formé autour des régions majoritairement musulmanes de l’Ouest et de l’Est, avec de nombreux transferts de populations de part et d’autre) et dans les séquelles qui ont suivi, marquées par plusieurs conflits entre l’Inde et le Pakistan (la situation reste tendue), tandis que les relations avec le Bangladesh, qui fit sécession du Pakistan, avec l’aide de l’Inde, en 1971, sont à peine meilleures.

Si je fais état de ces éléments, c’est parce qu’ils permettent de mieux comprendre le contexte électoral.

Autres éléments à prendre en considération pour l’apprécier : le développement économique et la corruption, fléau majeur en Inde.                   

La croissance économique de l’Inde est forte depuis plus d’une décennie. Avec un Produit Intérieur Brut de près de 2 000 milliards de dollars en 2013, l’Inde se place désormais au 10ème rang mondial. Compte tenu de sa population, c’est peu (la France est à près de 3 000Mds$), mais c’est beaucoup mieux qu’avant (lorsque j’ai habité l’Inde, il y a une quinzaine d’années, le PIB indien était inférieur à celui de la Hollande, il est maintenant le double). Le taux de croissance varie entre 5 et 10% selon les années (et selon les récoltes plus ou moins bonnes, en fonction de pluies de moussons souvent irrégulières), ce qui est sensiblement supérieur à la croissance démographique qui dépasse encore 2%.

L’Inde est désormais un pays « émergent », comme on dit. Elle joue un rôle international accru (on parle du groupe des « BRICS » = Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), d’autant qu’elle dispose de l’arme nucléaire, de forces armées et navales importantes et qu’elle est devenue une puissance spatiale significative.

Toutefois, le retard est tel qu’il faudra encore attendre de nombreuses années (sans doute au moins une génération), pour que le pays puisse espérer surmonter les nombreux défis auxquels il est confronté. Le défit démographique est le plus préoccupant et le moindre déplacement dans le pays donne réellement une impression de surpeuplement. La population est désormais majoritairement suffisamment nourrie (mais avec des régimes alimentaires déséquilibrés) grâce à la « révolution verte » des années 1970. Mais les dépenses pour l’éducation (qui a considérablement progressé) et la santé grèvent les budgets. Le retard pour les infrastructures est abyssal : on roule à 30 à 50 km/h sur la plupart des routes (encombrées d’obstacles de toutes sortes, allant des graines à sécher aux vaches et motos au comportement erratique ; les accidents de la route sont une véritable hécatombe), les trains extrêmement lents, les aéroports sont saturés (l’avion est pourtant réservé aux riches), les attentes des bateaux dans les ports se comptent en jours, la vie dans les mégapoles surpeuplées, encombrées et polluées évoque l’enfer et celle dans les villages encore pire (manque d’eau potable, pas de médecins, etc).

L’Inde comptera néanmoins, en dépit de ses problèmes, de plus en plus. Son industrie textile et métallurgique est de niveau mondial (pensez, par exemple, à Mittal), son artisanat d’une exceptionnelle richesse. Les hautes technologies sont devenues une spécialité, notamment l’informatique et le spatial (il y a des centaines de milliers d’ingénieurs) et les industries culturelles ne sont pas en reste (premier cinéma mondial).

Bref, un pays qui comptera, mais qui, pour le moment, est embourbé dans de nombreuses difficultés : manque d’infrastructures, je l’ai dit, mais aussi bureaucratie tatillonne et inefficace, corruption, gaspillages, pollution (les routes sont « décorées » de millions de sacs en plastique), inégalités sociales extravagantes, fractures sociales, religieuses, linguistiques, de castes de toutes sortes. Bangalore, les gratte-ciels de Bombay ou le métro de Delhi peuvent donner l’illusion d’un pays en marche vers la modernité, mais la réalité en est encore très éloignée.

Pourtant, les Indiens sont optimistes. Un de mes collaborateurs au consulat m’a invité un jour chez lui, il m’a dit : « voyez mon logement, il est petit et je sais que par rapport à la France, je n’ai pas grand-chose. Mais mon père vivait dans une hutte et se déplaçait à vélo. Moi, j’ai l’électricité, quelques appareils électroménagers et j’ai un scooter. Je sais que ma fille (qui était amie avec la mienne) aura une voiture ». C’est vrai que pour les Indiens (mais on pourrait dire la même chose des Chinois), l’Inde a toujours existé et existera toujours et que la suprématie occidentale, à leurs yeux, n’aura été qu’une parenthèse de trois siècles, une goutte d’eau dans l’éternité de leur monde.

Cette confiance dans les capacités de l’Inde est un atout pour le pays, tant il est vrai que la culture et l’identité sont de puissants facteurs de développement. A titre anecdotique, voici ce que j’avais relevé dans la presse locale un jour de fête nationale indienne – on donnait quelques interviews de collégiens : « Mon pays a un glorieux passé et regarde vers un brillant futur. Vérité, paix et sacrifice sont les nobles principes d’un véritable Indien. J’espère que je serai encore un Indien dans ma prochaine réincarnation ». ça change évidemment du pessimisme ambiant actuel de la France !)

Cet attachement à la civilisation indienne a d’ailleurs joué un rôle dans la défaite du Parti du Congrès. Je vais y venir. 

2/ Le système électoral indien est certes assez compliqué avec des coalitions parfois hétéroclites entre de nombreux partis dont la plupart sont à base régionale (les partis régionaux totalisent plus de 40% des voix). Trois coalitions principales étaient en compétition : l’Alliance Démocratique Nationale (NDA), formée autour du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP), l’Alliance Progressiste Unie (UPA) formée autour du parti du Congrès, actuellement au pouvoir, et une troisième coalition, moins importante nationalement (mais forte dans certains Etats) formée des partis communistes et de formations laïques ou régionales.

Le décompte des voix de chaque coalition étant rendu difficile par le flou qui entoure l’affiliation de nombreux élus indépendants, il est encore impossible de connaitre le contour de la nouvelle majorité. A l’heure où j’écris ces lignes, tous les dépouillements ne sont pas encore terminés. Ce sont plus de 800 millions d’électeurs qui étaient appelés aux urnes. Dans ce pays immense aux communications difficiles et qui sera bientôt le plus peuplé de la terre (la croissance démographique étant nettement supérieure à celle de la Chine, l’Inde va dépasser ce pays dans peu d’années), il n’est pas facile d’organiser un scrutin à base nationale. Les élections ont d’ailleurs été étalées sur presque un mois et on ne connaitra les résultats définitifs que plus tard.

Les résultats provisoires sont toutefois suffisamment nets pour que le nom du vainqueur soit déjà connu (si une surprise devait infirmer cette tendance, j’écrirai un autre article pour le dire). C’est pourquoi, on peut déjà le commenter. La victoire nationaliste était d’ailleurs annoncée par tous les sondages.

Ces élections ont-elles été honnêtes ? Probablement pas totalement. Il est impossible de tout contrôler. Les fraudes sont donc possibles. Si dans les grandes villes, où les observateurs nationaux et étrangers sont nombreux, les résultats sont à peu près fiables, on ne peut en revanche garantir qu’ils le soient partout (la population est encore majoritairement rurale en Inde). La corruption est telle que tout s’achète dans ce pays. Il n’est même pas nécessaire de « bourrer » les urnes, les jeux sont faits avant : propagandes unilatérales, achats de votes  sont monnaie courante. Dans les régions, les pouvoirs sont détenus par des caciques locaux qui ont de l’influence parce qu’ils ont de l’argent et qui s’enrichissent davantage encore parce qu’ils ont de l’influence (c’est classique dans de nombreux pays du tiers-monde, ce qui relativise un peu les déclarations optimistes sur l’Inde, « plus grande démocratie du monde »). Les règles de limitation des dépenses de campagne électorale ne sont presque jamais respectées (impossibles à contrôler dans un pays où tout ou presque se paye en liquide). Selon certaines estimations, les dépenses cumulées de campagne atteindraient 5 milliards de dollars (presque autant que les campagnes électorales américaines, pourtant extravagantes) : les passages à la télévision, non limités, sont tous payants, les pubs dans les journaux s’étalent sur plusieurs pages, des affiches géantes (parfois cinq mètres de haut sur dix de large) sont placardées sur les grands carrefours, les caravanes électorales sont dignes d’un scénario de « Bollywood », les « clients » et affidés ne sont pas bénévoles et l’achat de voix est habituel.

Dans ces conditions, on peut dire que, en fait, il s’agit d’une élection à deux degrés : les caciques locaux, véritables féodaux, se font d’abord élire puis ils se rallient (pas toujours gratuitement) à l’une des grandes coalitions nationales. Ce n’est toutefois pas seulement une question d’argent : les considérations d’ethnies, de religions, de castes jouent un rôle et les caciques locaux sont assez représentatifs des sensibilités de leurs électeurs ; souvent eux-mêmes issus de la base, ou, au moins, à son contact, ils sont largement représentatifs de l’évolution des sentiments et des attentes de leurs concitoyens. En ce sens, on peut considérer que la victoire du BJP et la défaite du parti du Congrès, tous deux bien dotés en moyens financiers (surtout le second) sont représentatifs de l’opinion indienne.           

3/ Le nouveau Premier Ministre (le Président de l’Union indienne n’a qu’un rôle secondaire dans ce pays à régime parlementaire) devrait être Narendra Modi, chef du BJP et ancien « Chief Minister » (Premier Ministre) de l’Etat du Gujerat (Etat de plus de 50 millions d’habitants situé au nord-ouest de Bombay, la capitale économique de l’Inde).

M. Modi est considéré comme un fondamentaliste hindou. Il s’est illustré au Gujerat dans une répression sévère (en Inde, la police et l’équivalent de la gendarmerie sont organisées sur une base étatique, c’est-à-dire régionale, dans cet état fédéral très décentralisé) à l’encontre des musulmans après des émeutes intercommunautaires qui avaient fait plusieurs centaines de morts (la non violence indienne est une légende).

Le parti du Congrès battu était dirigé par Rahul Gandhi, de la famille qui a été le plus souvent au pouvoir depuis la création de l’Inde en 1948 sous la conduite du Mahatma Gandhi.

Ce n’est pas la première fois que les nationalistes hindous arrivent au pouvoir. Ils avaient déjà formé le gouvernement fédéral entre 1998 et 2004. Ils n’avaient pas laissé un très bon souvenir, mais, cette fois, le rejet des sortants (nous verrons plus loin pourquoi) a été plus fort que les préventions de nombre d’Indiens vis-à-vis du BJP. 

4/ Quelles sont les causes de la défaite du parti du Congrès ?

Je vois trois causes principales :

a/ L’usure du pouvoir et la corruption. Cette dernière est considérable en Inde et traditionnelle, mais cette fois un profond mouvement anti-corruption s’est formé dans l’opinion. Il s’est transformé en rejet de l’élite au pouvoir, d’autant que certaines de ses décisions dans le domaine économique sont suspectes. Pour comprendre l’Inde, il faut savoir que ce ne sont pas seulement les politiciens et les fonctionnaires qui « touchent », mais aussi les juges et cela est particulièrement grave. Si on a affaire à la justice dans ce pays, il vaut mieux avoir un solide compte en banque pour payer les avocats mais aussi les juges. Celui qui ne paye pas peut être condamné à de lourdes peines (et il faut voir l’état des prisons, où règne aussi la corruption !) : à titre d’exemple, un jeune Français « hippy », comme cela était à la mode à l’époque, complètement « pommé », a pris 20 ans de prison pour une possession non prouvée de drogue ; j’avais réussi à le faire amnistier, mais les indiens de base n’ont pas la chance d’être Français). Dans un tel système, il n’y a évidemment aucune impunité et l’enrichissement est cumulatif.

Le nouveau pouvoir sera-t-il moins corrompu ? Ne rêvons pas !

b/ Les relations entre hindouistes et musulmans. Dans de nombreux Etats indiens, les musulmans sont vus comme une menace. Il y a eu toute une série d’attentats terroristes à Bombay. Dans le Gujerat, c’était un conflit sur l’attribution d’un lieu sacré (temple hindou ou mosquée : l’un avait pris la place de l’autre, mais je ne sais plus lequel) qui avait mis le feu aux poudres. La rébellion séparatiste au Cachemire, à majorité musulmane, est récurrente. Enfin, et surtout, le Pakistan continue d’être vu comme une menace, tant en ce qui concerne les relations conflictuelles entre les deux Etats que du fait de la fragilité de l’Etat pakistanais, menacé par les Talibans.

Le fondement hindouiste du parti vainqueur et la réputation du futur premier ministre de gardien des valeurs hindouistes et de la sécurité des hindouistes a certainement joué un grand rôle dans sa victoire, au moins dans les régions exposées aux conflits intercommunautaires (dans le Sud, le parti du Congrès est resté majoritaire et la gauche laïque l’a, semble-t-il, emporté dans les Etats les plus développés, notamment au Kerala et au Bengale occidental).

c/ Mais la raison majeure de la défaite du Congrès est probablement sa politique d’ouverture économique du pays. Traditionnellement, l’Inde était un pays règlementé et protégé, peu ouvert aux produits étrangers, un pays vivant finalement, pour l’essentiel, en autarcie. Pourquoi importer ce qu’on peut produire sur place ? Pourquoi chercher à exporter à tout prix, alors qu’on a un marché de plus d’un milliards d’habitants ? Ces questions simples et de bon sens qu’on devrait se poser partout, les Indiens se la sont posée au moment de glisser leur bulletin dans l’urne.

La faute politique du gouvernement sortant a été d’autoriser la grande distribution à capitaux étrangers à s’implanter en Inde (les ouvertures d’hypermarchés ont été très peu nombreuses mais elles ont fait grand bruit). Des centaines de millions de petits commerçants et artisans se sont sentis menacés dans leur emploi et donc dans leur survie.

Cette ouverture a été ressentie non seulement comme dangereuse, mais à fondement dogmatique (l’Inde, grand pays, verse dans la mondialisation !) doublé de raisons inavouables liées à la corruption.

Ce rejet indien d’une ouverture vue comme une menace (et qui l’est certainement) devrait donner à réfléchir à nos dirigeants. On commence à faire des calculs partout et on s’aperçoit enfin que les effets négatifs induits par la mondialisation sont supérieurs aux soi-disant bénéfices tant vantés par les dirigeants de l’Organisation Mondiale du Commerce, du FMI et de tous ceux qui sont davantage à l’écoute des intérêts de la finance internationale que des peuples.

Lisez le livre de François Lenglet (chez Fayard), justement intitulé « la fin de la mondialisation ». Il montre qu’on est arrivé à la fin d’un cycle. Désormais, les peuples ont besoin non seulement de protection, mais aussi de repères et d’identité. Cela est tout à fait en rapport avec la problématique de l’Union européenne : à force de tout ouvrir, on déstructure les sociétés et une société déstructurée, c’est une société où il n’y a plus de repères, de solidarités, d’identité, c’est une société ouverte à toutes les dérives, la délinquance bien sûr, mais aussi aux tentations autoritaires pour y faire face.

La victoire des intégristes hindous ne me fait pas plaisir. Ils ont une philosophie de la vie qui n’est pas la mienne. J’ai pu constater sur place leur étroitesse d’esprit (ils étaient au pouvoir à Delhi lorsque j’habitais en Inde). Mais, on peut comprendre les sentiments des indiens. Là comme ailleurs (relisez mon article sur les élections en Hongrie, du 8 avril), il ne faut pas y voir un simple repli identitaire. La défense de l’identité n’est pas forcément un repli.  L’homme ne vit pas seulement de pain, entendez de fric qu’il faut gagner, quitte à détruire les sociétés. Il a aussi des valeurs et il est légitime de les défendre.                               

5/ Que fera le nouveau gouvernement ?

D’abord quelques décisions symboliques. L’interdiction des hypermarchés étrangers probablement. Carrefour a déjà annoncé qu’il quittait l’Inde. Ce sera populaire. Une autre décision symbolique, plus dangereuse : le futur premier ministre a promis dans sa campagne de reconstruire un temple hindou en un lieu où on avait édifié à la place une mosquée. Je n’ai aucune information sur ce cas et donc aucune opinion. S’agit-t-il du lieu de culte qui avait déclenché les émeutes en Gujerat ? Je n’en sais rien. En tout état de cause, on ne saurait trop conseiller la prudence au nouveau pouvoir. Il devrait avoir bien d’autres priorités.

Pour le reste, certainement pas de grands changements à l’intérieur. Le pouvoir central est loin des citoyens, il n’a pas beaucoup de moyens. Tout se passe surtout dans les Etats.

Sur le plan sociétal, le nouveau pouvoir ne peut faire moins que de faire semblant de s’attaquer à la corruption, à défaut de le faire réellement (il faudrait changer tellement de choses que cet objectif est hors de portée actuellement). S’agissant de l’évolution des mœurs et notamment de la place de la femme dans la société (la pire au monde, pire qu’au moyen orient), si le gouvernement BJP s’arc-boute sur les valeurs traditionnelles de la société indienne, il est malheureusement à craindre que peu ne soit fait pour en atténuer les aspects les plus négatifs. On peut même craindre un retour en arrière mettant en cause les rares avancées passées. Toutefois, de récents cas de viols horribles avec meurtres qui se sont récemment produits à Delhi (ceux des localités éloignées, on ne les connait même pas) et qui ont soulevé un émoi considérable dans l’opinion indienne, pourrait inciter le gouvernement à enfin s’attaquer à ce problème.       

La politique étrangère du nouveau pouvoir pourrait être plus incisive que celle de l’ancien. On peut s’attendre à une attitude plus ferme et plus fermée en matière de commerce international. Tant mieux. Les ennemis de la mondialisation comme moi y trouveront leur compte.

Parallèlement, l’Inde devrait avoir une voix un peu plus forte dans le monde. Ce peut être bon pour les intérêts de l’Inde. Ce peut être dangereux aussi. L’Inde aura sans doute envie d’accroitre son influence en Asie du Sud-est. Sur ces terres de vieilles civilisations d’inspiration hindoue (voyez Angkor ou Bali par exemple), c’est dans l’ordre des choses. Mais il y aura aussi un risque de conflits d’ambitions, notamment avec la Chine, mais aussi avec des puissances montantes comme l’Indonésie.

L’évolution des rapports avec le Pakistan est la grande inconnue. C’est lors du premier passage au pouvoir du BJP que l’Inde et le Pakistan s’étaient tous deux dotés de l’arme nucléaire (en étant optimiste, on peut considérer que la dissuasion nucléaire contribue à éviter les conflits majeurs). Les motifs de différends entre Delhi et Islamabad restent nombreux : Cachemire, autres zones frontalières, accusations réciproques d’implication lorsque des attentats terroristes frappent l’Inde ou le Pakistan.

Le danger que les mauvaises relations entre les deux géants du sous-continent dégénèrent reste constant.

A surveiller de près, donc.               

En tout état de cause, le destin de ce pays détenteur de l’une des grandes civilisations mondiales ne saurait nous laisser indifférents.

 

                        Yves Barelli, 9 mai 2014  

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Published by Yves Barelli - dans Asie
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