Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 23:51

Les élections qui viennent de se dérouler en République tchèque ont, sur fond de bonne situation économique, de chômage insignifiant et d’absence de grands conflits politiques ou sociaux (c’est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, en termes de patrimoines et de revenus), confirmé, et même amplifié, l’opposition résolue (et partagée par toute l’Europe centrale) des Tchèques à tout accueil de migrants musulmans et leur euroscepticisme profondément ancré depuis des années (75% des Tchèques sont, selon un sondage, hostiles à l’introduction de l’euro à la place de leur monnaie nationale, stable et qui s’apprécie régulièrement face à l’euro). Les socialistes, qui dirigeaient la coalition gouvernementale, accusés de trop grande complaisance avec Bruxelles, sont sanctionnés ; ils reculent à la 6ème place, bien après le parti vainqueur d’Andrej Badiš qualifié un peu vite (trop vite !) de « populiste » par les commentateurs internationaux, et après la plupart des autres partis (droite, « Pirates », communistes et droite extrême). Le petit parti chrétien-démocrate, membre aussi de la coalition sortante et européiste, est encore davantage sanctionné. Le gouvernement qui sera formé devrait refléter les résultats de ces élections à la proportionnelle.

1/ La Tchéquie, qui avait déjà un bon niveau économique et un niveau de vie relativement élevé du temps du communisme, a connu une bonne croissance depuis la « Révolution de velours » (le succès des véhicules škoda en est un bon exemple ; il y en a d’autres) ; le chômage y est insignifiant (3%), la balance des paiements excédentaire et la monnaie stable (et même en appréciation vis-à-vis de l’euro). Les réformes et privatisations qui ont accompagné le passage au capitalisme ont été appliquées de manière pragmatique (ainsi le système de santé étatisé communiste performant a été conservé, de même que l’essentiel de l’agriculture collective sous forme de coopératives ; le pays est resté relativement égalitaire, moins qu’avant mais plus que la France par exemple). Le principal problème, en définitive, est le niveau élevé de corruption qui accompagne le climat ambiant d’affairisme.

2/ La plupart des gouvernements des ères Havel, Klaus et aujourd’hui Zeman, présidents influents mais aux compétences constitutionnelles réduites, ont été formés par des coalitions, ce qui marque une recherche constante de consensus (commune aux voisins germaniques de la Tchéquie) et l’absence de fortes oppositions politiques et sociales (grâce à la hiérarchie assez resserrée des revenus).

Le gouvernement sortant, dirigé par le socialiste Bohuslav Sobotka, et constitué d’une coalition alliant les « populistes » de ANO (voir infra) et un petit parti chrétien-démocrate (les Tchèques sont laïques et ont le pourcentage d’athées le plus élevé du monde), peut se targuer de bons indicateurs économiques et sociaux. La couronne a été réévaluée, les salaires des fonctionnaires, enseignants, personnels de santé, etc, ont été augmentés sensiblement, de même que le salaire minimum. En douceur, sans à-coups, comme toujours dans ce pays.  

3/ C’est donc sur des thèmes non économiques et sociaux que s’est déroulée la campagne électorale et c’est sur ces thèmes que s’est jouée l’élection. Concrètement, Andrej Badiš et plusieurs autres partis se sont prononcés contre la politique de l’Union européenne s’agissant des quotas de migrants.

Ces positions rencontrent l’assentiment d’une large majorité de la population tchèque, viscéralement opposée à l’arrivée de migrants musulmans dont on considère à Prague que les « valeurs » sont en contradiction avec la laïcité et l’égalité entre hommes et femmes auxquels les Tchèques sont très attachés.

D’une façon générale, le laxisme de l’Union européenne tant vis-à-vis des musulmans que de la délinquance en général suscitent une forte réprobation dans le pays. Les Tchèques sont attachés aux valeurs d’ordre et de travail, comme leurs voisins germaniques. Je dois dire, parce que c’est un pays et un peuple que je connais bien (j’ai vécu à Prague et je parle tchèque) et que je continue à pratiquer, que ce thème des migrants fait peur chez eux. Je m’entretiens souvent avec des visiteurs tchèques à Paris. Ils sont choqués par le désordre et la saleté de la capitale française, ils sont effrayés par la maghrébisation et l’africanisation de la France. Ils n’en veulent pas en Tchéquie. Le seul spectacle du métro parisien, comparé à la civilité et à la propreté de celui de Prague, est la matérialisation de ce qu’ils ne veulent pas chez eux. Sur ce sujet, ils ont exactement les mêmes réactions que les Polonais, les Hongrois, les Russes ou les Autrichiens par exemple. Les victoires électorales des « populistes » dans ces pays et la nostalgie souvent constatée du communisme à l’Est (y compris dans l’ex RDA) en sont la conséquence logique.

Bien avant la crise des migrants en 2015, il y avait un fort sentiment eurosceptique en Tchéquie, partagé en particulier par le président Vaclav Klaus qui refusait, par exemple, que le drapeau européen flotte sur le château de Prague, siège de la présidence tchèque. La population tchèque reproche en effet à l’UE sa politique exagérément favorable aux grands intérêts financiers dérégulés (même Klaus, pourtant de droite, le disait). C’est pourquoi, les gouvernements successifs ont régulièrement différé un éventuel passage à l’euro. La plupart des Tchèques, comme indiqué en introduction, y sont opposés.

Les partis, en particulier le socialiste (qui avait pourtant une position forte : le président de la république et le premier ministre sortant en sont membres), qui ont donné l’impression de ne pas partager les sentiments majoritaires sur l’Europe ou les migrants ou qui ont pris des positions jugées trop tièdes et trop conciliantes avec Bruxelles, viennent d’être sanctionnés dans les urnes.

4/ Celles-ci ont placé en tête le parti ANO (« Action des Citoyens Mécontents » ; ano signifie aussi oui en tchèque), fondé en 2011, avec 30% des voix, devant trois partis au coude à coude autour de 10% (le SPD, considéré comme « populiste » lui aussi : l’ODS, parti de centre-droit héritier du mouvement civique de 1989, qui était la formation de Havel et de Klaus ; et le parti des « Pirates », formation anticonformiste et anticapitaliste), suivis du Parti Communiste (8%), des socialistes (7%), des chrétiens-démocrates (6%) et de deux petits partis plutôt classés à droite, le TOP09  et le STAN (un peu au-dessus-de la barre éliminatoire de 5%). La participation électorale a été de 61%.  

5/ Le prochain gouvernement sera donc dirigé par ANO, complété par d’autres formations en coalition. L’ODS et le CSSD (socialiste), partis du « système » qui ont dominé la vie politique depuis la révolution de velours, disparaissent des premiers rôles.

6/ Andrej Badiš est le grand vainqueur de l’élection. C’est un personnage atypique que les médias étrangers qualifient un peu trop vite de Trump ou de Berlusconi tchèque.

Comme eux, c’est un milliardaire (il n’y en pas beaucoup en Tchéquie et ils ne sont pas spontanément populaires) qui ne dédaigne pas le luxe et aimes les jolies femmes, mais la comparaison s’arrête là

Badiš, âgé de 61 ans, est d’origine slovaque (Tchèques et Slovaques ont formé ensemble la Tchécoslovaquie : très proches par la langue, il y a une bonne entente entre eux et ont gardé beaucoup de choses en commun après leur « divorce de velours » en 1992). Badiš est le fils d’un diplomate tchécoslovaque (sous le régime communiste) et, comme son père, a vécu beaucoup à l’étranger, où il a fait une partie de ses études, notamment à Paris. Il a aussi longuement vécu au Maroc (où il était attaché commercial) et parle parfaitement français. Andrej Badiš a été membre du Parti Communiste et a occupé, après ses études d’économie, des postes clef dans les entreprises d’Etat. Après le changement de régime, il a profité des privatisations pour monter ses propres sociétés. Il est aujourd’hui à la tête d’Agrofert, consortium de sociétés dans les secteurs de l’agroalimentaire et de la chimie.

Dans le gouvernement de coalition sortant, il était ministre des finances et vice-président du gouvernement (ANO était arrivé en deuxième position aux élections précédentes). Il a quitté le gouvernement au printemps de cette année à la suite d’un différend politique avec le premier ministre (il est, par contre, en bons termes avec le président de la république) et, disent ses détracteurs, parce qu’il était impliqué dans des malversations financières et des conflits d’intérêt.

Pour les électeurs tchèques, le passé communiste de Badiš est plutôt un atout, de même que ses compétences économiques, encore que ses possibles conflits d’intérêts et son excessive influence dans les médias (il possède l’un des principaux quotidiens, Mlada Fronta Dnes) puissent inquiéter.

Il ne faut pas s’attendre à un changement de cap dans la politique économique et sociale du pays. Pas davantage à des coups d’éclats sur la scène internationale. La Tchéquie est un petit pays et ses habitants et dirigeants savent rester modestes. Simplement, ce n’est pas encore demain la veille, comme on dit, que les mosquées vont fleurir sur leur sol et que le thé à la menthe et la nourriture hallal remplaceront la bière et la charcuterie. Le bon « Jambon de Prague » a encore de beaux jours devant lui…d’autant qu’il est peut-être produit dans l’une des sociétés du nouvel homme fort de la patrie du Brave Soldat Sveik, ce personnage de la littérature à l’aspect falot et maladroit, sorte d’anti-héros (comme le fut aussi le président Havel) qui transforme faiblesse en force et qui sait s’opposer, mine de rien, à tous les totalitarismes et oppressions. Le soleil continue de se lever à l’Est…

Yves Barelli, 21 octobre 2017                         

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans République Tchèque
commenter cet article
20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 21:39

 

obcan-havel-pavel-koutecky.jpgJ’ai écrit le 18 décembre, jour du décès de Václav Havel, un petit article paru sur ce blog (« Václav Havel, acteur de la Révolution tchèque de Velours, est mort ») en hommage et souvenir de l’ancien président tchèque que j’ai eu l’honneur de connaitre personnellement.

 

 

Je viens de relire l’introduction au recueil de textes de Václav Havel que j’avais rédigée dans le cadre du livre paru en 1990 aux éditions de l’Aube et intitulé « L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge – Discours de Václav Havel choisis et présentés par Yves Barelli »).

 

Pour ceux qui n’auraient pas lu cet ouvrage (disponible chez l’éditeur ou, plus simplement, sur internet, par exemple chez Amazon), en voici l’introduction. Elle est assez courte et résume, je crois, le contexte du moment et la personnalité de l’acteur principal de la Révolution de velours (en vous demandant, s’il vous plait, de prononcer aussi correctement que possible son prénom, Václav, qui se traduit en français par Venceslas et qui doit se lire « vatslav », avec, si vous êtes perfectionniste, le premier « a », qui porte un accent, plus long que le second, qui n’en a pas. Vous avez de la chance : il y a beaucoup de sons dans la langue tchèque difficiles à prononcer par un Français, mais celui-là est facile) :

 

Début de citation : «L’élection de Václav Havel, le 29 décembre 1989 à la tête de l’Etat tchécoslovaque, dernier acte d’une année particulièrement riche en évènements qui avait commencé le 16 janvier par l’arrestation du dramaturge dissident – pour avoir déposé des fleurs sur le lieu du sacrifice de Jan Palach -, a consacré la victoire de la « Révolution de velours » et, du même coup, la fin du communisme en Tchécoslovaquie.

 

Cette révolution a balayé en quelques jours l’ordre ancien. Commencé le 17 novembre 1989 par une manifestation étudiante, pacifique, comme toutes les manifestations en Tchécoslovaquie, mais brutalement dispersée par les brigades anti-émeutes, le mouvement a rassemblé jour après jour, des centaines de milliers de Pragois, rapidement imités dans le reste du pays, et a culminé avec la grève générale du 27 novembre.

 

S’appuyant au départ sur les étudiants et les comédiens, en grève illimitée dès le soir du 17 novembre, relayé par les médias qui avaient repris d’eux-mêmes leur liberté, le mouvement, d’abord de protestation contre la répression, puis de contestation du régime, a mobilisé spontanément l’ensemble de la population. Cela ne s’est pas fait dans le désordre, mais au contraire dans un climat de discipline, d’organisation, de « force tranquille », comme nous dirions en France, tout à fait remarquable.

 

Un régime, un monde même s’est écroulé sans qu’aucune violence (si l’on excepte celle de la police le premier jour) n’ait été commise, sans même qu’ait été brisée une seule vitre.

 

Ce résultat, on le doit à la maturité des peuples tchèque et slovaque, mais aussi à l’action de Václav Havel. Au pays de Jan Hus et de Jan Palach, la non-violence et l’amour pour la liberté et la justice sont des traditions nationales. Havel synthétise ces valeurs ; il y ajoute le sens de l’organisation.

 

En dépit de vingt ans de « normalisation », le souvenir du Printemps de Prague, ce formidable élan en faveur d’un socialisme enfin à visage humain, immobilisé par les tanks soviétiques le 21 août 1968, mais jamais anéanti, était resté dans la mémoire.

 

La Tchécoslovaquie de Husak (président) et de Jakeš (leader du PC) n’était certes pas la Pologne économiquement exsangue, ni la Roumanie mégalomane de Ceausescu. Le niveau de vie y était relativement élevé et l’on n’y rencontrait pas les pénuries si fréquentes dans cette partie de l’Europe. La population n’y souffrait ni du chômage ni de l’inflation, et le trafic du dimanche soir sur les autoroutes convergeant vers Prague reflétait une certaine aisance, confirmée par un endettement extérieur faible. Si la police politique restait active, une certaine libéralisation était apparue depuis le milieu des années 1980, comme l’attestaient les voyages à l’Ouest plus faciles et une information un peu moins dirigée.

 

Pourtant, si la plupart des Tchèques et des Slovaques ont fait semblant de collaborer avec lui, ce régime n’a jamais été réellement admis. Non par anticommunisme : le PC était quasi majoritaire en 1948 et a été fort populaire en 1968 dans la Tchécoslovaquie d’Alexander Dubček. Mais parce qu’imposé par les tanks soviétiques en 1968, il a toujours été considéré comme moralement illégitime.

 

Un homme a perçu très tôt l’importance de ce sentiment dans la conscience de ses compatriotes (et même dans leur subconscient, lorsque par intérêt ou lâcheté, on feignait de l’oublier), c’est Václav Havel.

 

Lui, qui a si bien compris que l’apparente force du totalitarisme, qui cherche à régner sur tout et sur tous, renfermait sa propre faiblesse (voir « interrogatoire à distance », éd. de l’Aube, 1989), a créé dès 1977 l’embryon de la force qui allait venir à bout du régime communiste douze ans plus tard.

 

Il a eu l’intuition que la meilleure manière de s’attaquer au régime totalitaire n’était pas le combat frontal. Personne, ou presque, n’adhérait à ce régime, mais tous le servaient, de par la nature même du système, mais aussi parce que celui-ci garantissait quand même un niveau de vie décent, et qu’en outre, après le choc de 1968-69, la population avait perdu l’envie de se battre.

 

Havel a choisi au contraire d’attaquer le régime d’une autre manière : sur le terrain de la morale ; en demandant au pouvoir de respecter ses propres lois socialistes, la Charte 77 le mettait dans l’embarras ; en témoignant devant la population que la résignation n’était pas inévitable, elle redonnait confiance à ceux qui espéraient encore et mauvaise conscience à ceux qui avaient choisi la compromission.

 

Peu importe alors que seules quelques milliers de personnes aient choisi de signer la Charte 77, avec toutes les conséquences que cela entrainait pour elles (perte, le plus souvent, de leur travail, de leur passeport, obstacles pour les études de leurs enfants, tracasseries policières enfin) : on ne peut demander à tous d’être des héros ! Mais par son existence même, la Charte 77 représenta la légitimité que du même coup le pouvoir perdit.

 

Sur la fin, le régime de Jakeš, sous des apparences de fermeté, était devenu très faible. Il ne pouvait plus s’opposer à l’existence, de fait, de la Charte 77, à son empire croissant sur l’opinion et à sa représentativité internationale. Lorsque, par exemple, le président Mitterrand a visité la Tchécoslovaquie en décembre 1988, les dirigeants tchécoslovaques ont compris qu’ils ne pourraient l’empêcher de rencontrer Havel et cinq autres dissidents à l’ambassade de France. Aussi, n’ont-ils même pas essayé de le faire.

 

Des secteurs de la société de plus en plus nombreux ont manifesté leurs sentiments au grand jour. A l’appel de la Charte 77 et de divers autres groupes contestataires, les manifestations de rues se sont succédées depuis le 21 août 1988, vingtième anniversaire de l’intervention soviétique : 28 octobre (anniversaire de l’indépendance), 16 janvier (mort de Jan Palach), 1er mai, 9 mai (fête nationale), à nouveau 21 août, à nouveau 28 octobre, puis, enfin, 17 novembre 1989, jour anniversaire de l’assassinat par les nazis en 1939 de l’étudiant Jan Opletal.

 

Les troubles du mois de janvier avaient revêtu une ampleur inaccoutumée. L’évocation de Jan Palach, cet étudiant qui en 1969 s’était suicidé par le feu sur la place Venceslas pour protester contre l’occupation soviétique, contenait en elle un fort aspect émotionnel, d’autant que le bruit avait couru qu’un autre étudiant était prêt à renouveler le geste. Certes, les Pragois n’étaient pas descendus en masse dans la rue (pas beaucoup plus de 10 000 manifestants à la fois), mais l’agitation s’était poursuivie toute une semaine et les images montrant les canons à eau arrosant la foule, les policiers matraquant les personnes présentes sur la place, abondamment montrées par les télévisions du monde entier, mais aussi en Tchécoslovaquie, avaient fait mauvaise impression. Personne dans le pays n’était resté indifférent, tout le monde au contraire en parlait. L’arrestation de Havel, rendu responsable des troubles, mais auquel, pourtant, on ne pouvait reprocher rien de concret, constitua une faute politique majeure en contribuant grandement à la popularité du dissident désormais le plus célèbre.

 

On comprit à cet instant que le régime était condamné. La question était de savoir quand il tomberait, et comment.

 

Tout au long de l’année, aux manifestations à répétition se sont ajoutées des pétitions touchant chaque fois des milieux plus divers : en faveur de Havel emprisonné, en faveur des journalistes, eux aussi arrêtés, actions plus politiques enfin avec les « quelques phrases » (titre d’un texte largement diffusé) adressées au pouvoir, qui lui demandaient, entre autres, d’ouvrir un dialogue avec la Charte 77.

 

Les observateurs présents dans la manifestation du 17 novembre 1989 ont vite compris que, pour Jakeš, le début de la fin était arrivé. Vingt-cinq milles étudiants et jeunes au départ, mais rejoints par des gens de tous âges au fur et à mesure que le cortège s’approchait du centre. Cinquante mille personnes rue Nationale, à proximité de la place Venceslas. Le mouvement, dès lors, ne pouvait plus s’arrêter et les brutalités policières n’ont fait que l’accélérer.

 

En face du pouvoir déconsidéré, ce n’était pas le vide, puisque la Charte 77 existait ; aussi est-ce tout naturellement que la population s’est rangée derrière le « Forum Civique » (dont la Charte constituait l’ossature), mouvement créé pour coordonner la protestation. C’est naturellement aussi que Havel s’en est vu confier la présidence.

 

 En quelques jours, le Forum Civique a acquis un pouvoir de fait : il représentait la légitimité. Il n’en a d’ailleurs pas abusé, préférant ménager une porte de sortie en douceur à l’ancien gouvernement auquel on a laissé quelques jours encore l’apparence du pouvoir : le gouvernement (communiste) de M. Adamec a d’abord « accepté » le dialogue avec le Forum, il a « accepté » de réformer la constitution en abolissant le rôle dirigeant du parti communiste ; on a également laissé le PC éliminer lui-même ses dirigeants les plus honnis et renoncer à son rôle dirigeant. Dans un deuxième temps, le Forum a haussé le ton. C’est lui qui a imposé la constitution d’un nouveau gouvernement d’ « entente » dirigé par un communiste (qui a quitté le parti ensuite) jusque là inconnu, M. čalfa, mais dans lequel tous les postes clés étaient détenus par le Forum Civique.

 

Dès le 10 décembre 1989, on peut considérer que le pouvoir avait changé de mains. L’élection d’Alexander Dubček le 28 décembre 1989 à la tête d’un parlement pourtant « élu » sur des listes uniques dominées par le PC, allait le confirmer symboliquement. Celle, le lendemain, du premier président non communiste d’un pays de l’Est illustrait de façon plus éclatante encore le changement et consacrait le retour de la démocratie au pays de Masaryk.

 

Václav Havel n’est pas un président comme les autres. Il est même tout à fait atypique, selon les canons internationaux. Pourtant, il reste, au-delà d’une image personnelle déjà bien établie, assez dans la tradition de ce pays, dont il incarne admirablement les valeurs humanistes de tolérance, de vérité et de justice.

 

N’ayant jamais appartenu à aucun parti politique ni exprimé de préférence particulière, Havel est politiquement inclassable. Sous d’autres cieux, laïc non sectaire, n’ayant aucun goût pour le luxe ni penchant naturel pour l’esprit mercantile, il serait probablement social-démocrate. Dans « interrogatoire à distance », Havel indique d’ailleurs que, jusqu’à il y a une dizaine d’années, il se définissait comme socialiste, mais ce terme ayant été perverti par le précédent pouvoir, il avait perdu pour lui toute signification. Aussi, a-t-il choisi de ne plus s’exprimer sur ce sujet et, plutôt que de se raccrocher à des étiquettes politiques existantes, préfère-t-il, simplement, se comporter comme il estime devoir le faire. Aux autres, éventuellement, de le juger et de le classer – s’ils le peuvent.

 

Comme écrivain dramaturge (spécialiste du théâtre de l’absurde, prisé par les tchèques depuis Kafka), comme dissident, et maintenant comme président, Havel est un amoureux de la liberté. Il n’a cessé de démonter le système totalitaire en montrant (voir par exemple ses « essais politiques », Calmann-Lévy, 1989) comment, dans un tel contexte, les gens étaient amenés à collaborer en dépit de leur opposition, participant ainsi malgré eux à la pérennité du système.

 

C’est dans un esprit chrétien, lui le laïc, qu’il appelle au pardon et refuse la chasse aux sorcières. Il a été amené, à cet égard, à appeler à un peu plus de mesure certains comités locaux du Forum civique, à l’esprit moins ouvert que le sien.

 

Havel estime que la meilleure arme pour débarrasser le pays de son passé et les gens de leurs complexes, ce sont les valeurs éthiques de tolérance, d’humanisme et de justice.

 

Havel tient la morale comme la qualité suprême que doit rechercher l’homme politique. Ce faisant, il participe à une vieille et sympathique tradition tchèque, illustrée, entre autres, par Jan Hus, le réformateur médiéval dont la devise était « la vérité vaincra » et qui a payé de sa vie en 1415 sur le bûcher de Constance son obstination à dénoncer l’ « amour excessif » de l’Eglise de son temps pour l’or. Illustrée aussi par Jan Palach, mort volontairement à 19 ans pour protester contre les contre-vérités que les occupants soviétiques répandaient alors dans leur immonde propagande. Illustrée enfin par les deux dirigeants les plus populaires, avec Havel, de la Tchécoslovaquie : Tomáš G. Masaryk, le premier président de la république tchécoslovaque, le père de la patrie, dont Havel se sent le plus proche et qui a écrit que « la politique ne peut que reposer sur des bases morales », et Alexander Dubček, au tempérament assez différent de l’actuel président, mais qui, lui aussi, a placé la morale au dessus de toute autre considération ou calcul politique.

 

Cette tradition rencontre les aspirations, passées et actuelles, d’un peuple pour lequel « perdre avec la vérité pour soi » est plus glorieux que gagner « dans le mensonge », ce qui explique que dans ce pays certaines défaites, comme 1620 (bataille de la Montagne blanche) ou 1968 soient davantage commémorées que des victoires ; elles sont en fait ressenties comme des victoires morales sur des adversaires, supérieurs par la force, mais inférieurs par l’esprit.

 

Comme Masaryk, le paysan morave, comme Dubček, le petit apparatchik slovaque, Havel est devenu un héros malgré lui. Pas plus que Masaryk et Dubček, il n’est un orateur-né. Nul ne songerait à le lui reprocher : on lui sait gré au contraire de dire ce qu’il pense, sans artifice oratoire. Sans éloquence particulière, il trouve pourtant le mot juste lorsqu’il improvise en public et c’est alors une extraordinaire communion avec ses interlocuteurs, petit groupe ou centaines de milliers de concitoyens assemblés. Il peut, de sa voix chaude, bien timbrée, manier l’ironie et l’humour, ou dire des choses graves. Ce qui frappe alors, c’est la conviction et l’élévation de la pensée, caractères que l’on retrouve dans ses discours préparés, dont il rédige d’ailleurs presque toujours lui-même les textes.

 

Václav Havel se définit comme un amateur. Il en a la sincérité et la conviction, la liberté aussi : ne devant rien à personne dans son ascension au pouvoir, il ne recherche pas non plus les concessions et les compromissions pour s’y maintenir. Cette position et cette popularité lui donnent une autorité considérable, qui va bien au-delà des attributions que lui confie la constitution. Il est le symbole de la Tchécoslovaquie libre, mais il est plus que cela : il incarne un pouvoir qu’il a réussi à imposer dans tous les domaines avant même que les élections libres n’aient eu lieu. C’est lui qui a imposé la composition du gouvernement de M. čalfa, formé le 10 décembre 1989, c’est lui aussi qui, par le jeu des cooptations, a suscité une nouvelle majorité au parlement, c’est lui encore qui nomme aux divers postes de responsabilité ses anciens compagnons de la Charte 77, devenus dirigeants du Forum civique.

 

La manière dont Havel a organisé, d’abord la Charte 77, puis le Forum civique, le nouveau régime ensuite, montre que, s’il est un amateur, c’est un amateur éclairé et compétent disposant en fait, sous des apparences d’improvisation, presque de naïveté, de plus de professionnalisme que bien des politiciens professionnels.

 

Masaryk non plus n’avait pas d’ambition personnelle. Cela ne l’a pas empêché de rester au Château de 1918 à 1935. Havel, lui, est encore jeune (53 ans). Il a déjà laissé entendre qu’il serait à nouveau candidat après les élections législatives de juin 1990. Pourquoi se priverait-il, et priverait-il la Tchécoslovaquie, de la durée, afin d’imprimer sa marque à l’évolution de son pays et lui permettre d’apporter à l’Europe et au monde sa principale richesse, ses valeurs éthiques et humanistes ?

 

Trop longtemps gouvernés par des bureaucrates sans âme et sans envergure, les Tchécoslovaques retrouvent en Havel le visage humain qu’ils avaient connu avec Dubček et Masaryk. Sans nationalisme, mais avec un sentiment national puissant, les Tchèques et les Slovaques ont trop longtemps souffert de leurs défaites, même si, comme le soldat švejk, ils se sont toujours sentis supérieurs à ceux qui les asservissaient et ont su transformer leurs défaites en victoires morales. Pour la deuxième fois de ce siècle (la première en 1918), ils sont gagnants, et cette fois avec la victoire la plus difficile, celle remportée sur eux-mêmes !

 

Ils ont enfin un président qui leur tient un langage qui touche leur tradition et leur sensibilité. C’est pourquoi, ils s’identifient à Havel. Ce personnage un peu frêle et timide, peu à l’aise en public, qu’ils voient à la télévision ou dans les meetings, est comme leur propre image renvoyée en un miroir. Celle d’un peuple finalement surpris d’avoir gagné si facilement, qui reste serein dans la victoire, mais qui désormais a repris confiance et est prêt aux sacrifices nécessaires pour assurer un redressement économique, sans doute plus difficile à réaliser que la révolution politique et culturelle.

 

Cette confiance retrouvée est le meilleur gage de l’avenir. Le peuple n’est pas descendu dans la rue poussé par la faim, mais pour recouvrer sa liberté et sa dignité. Lors de la grève générale du 27 novembre 1989, pas une seule revendication catégorielle n’a été mise en avant. Cet esprit civique est en soi-même un atout considérable.

 

A Prague, le 21 août 1968, et plus encore le 27 août, quand Alexander Dubček, d’une voix brisée par les sanglots, a fait part à son retour d’URSS de la signature des « accords » de Moscou, j’ai vu les gens pleurer. Malgré une semaine intense de résistance active, intelligente, aussi digne, non violente et émouvante que la « révolution de velours », on savait que c’était fini. Ils ont encore pleuré quand Palach est mort. Je les ai revu verser des larmes le 29 décembre 1989 quand Havel est entré au Château, mais de joie cette fois.

 

Sur le pont Charles, sous les lumières de la ville reflétées par la Vltava, à l’ombre des tours de Mala Strana et de la Vieille Ville, au pied du Château, des jeunes gens, qui sont les enfants de ceux qui, en 1968, avaient entonné le premier chant de la liberté, se rassemblent par les douces soirées de ce printemps. Ils jouent de la guitare et ils chantent. Ils reprennent par exemple cette chanson de Jaroslav Hutka, interdite sous l’ancien régime, que les Pragois rassemblés sur la Place Venceslas ou à Letna chantaient en chœur en novembre 1989 :

 

« L’air est joli. La mer est plus jolie. Qu’est-ce qui est le plus joli ? Le plus joli, c’est un visage souriant.

« La table est solide. Le rocher est plus solide. Qu’est-ce qui est le plus solide ? Le plus solide, c’est la foi humaine.

« Le désert est vide. L’espace est plus vide. Qu’est-ce qui est le plus vide ? Le plus vide, c’est la vie sans amour.

« L’armée est puissante. Le droit est plus puissant. Qu’est-ce qui est le plus puissant ? Le plus puissant, c’est la Vérité.

« La planète est grande. L’eau y jaillit. Qu’est-ce qui est le plus grand ? Le plus grand, c’est la Liberté ».

 

Cette chanson, comme d’autres que les jeunes chantent sur le pont Charles et ailleurs en Tchécoslovaquie, exprime la joie, même si le tempérament tchèque et, peut-être, les épreuves du passé, teintent cette joie d’un peu de mélancolie. Ces jeunes manifestent aussi leur foi dans l’avenir. Il sera ce qu’il sera, mais ce sera, enfin, leur avenir.

 

Quand le Forum civique a décidé, en décembre dernier, de proposer « Havel au Château », le dissident-futur président avait fait inscrire sur les affiches qui portaient sa photo : « L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge ».

 

Oui, de Plzen à Košice, l’amour et la vérité l’ont emporté. Cette victoire est celle des Tchèques et des Slovaques. C’est aussi celle de l’Europe et du genre humain, car elle nous honore et nous grandit tous. Yves Barelli ; Prague, mars 1990 ». Fin de citation.

 

Pour conclure cet hommage à Václav Havel, une citation d’un de ses discours s’impose. Voici un court extrait de sa toute première allocution prononcée à la télévision au cours de la révolution de velours :

 

« Bonsoir, chers amis. Avant tout je voudrais remercier la télévision tchécoslovaque qui m’a permis de vous dire quelques mots. Je les ai écrit dans la matinée et je vais les lire directement sur ma feuille ; je n’aime pas les tricheries et je n’accepte pas que les hommes politiques lisent leurs discours sur l’appareil de lecture de la caméra, faisant ainsi semblant d’improviser. Il y a eu suffisamment de tromperies comme cela dans ce pays.

 

(….) Nous tous sommes reconnaissants aux étudiants d’avoir prêté à cette révolution un visage paisible, digne, je dirais même plein d’amour, que le monde entier admire aujourd’hui. Une révolte de la vérité contre le mensonge, une révolte de la netteté contre la saleté, une révolte du cœur humain contre la violence. Aux étudiants sont venus se joindre les gens de théâtre, puis le monde de la culture. Ce fut une étape importante, car elle permit d’enrichir cette révolution d’une dimension culturelle, comme l’exigeait la tradition de ce pays. En effet, c’est la culture qui, pendant des décennies, voire des siècles, fut porteuse de notre identité nationale à travers les périodes sombres de notre histoire. (….) ». Fin de citation.

 

L’évolution de la Tchéquie après cette belle Révolution de velours n’est sans doute pas exactement ce que beaucoup de ceux qui l’ont faite attendaient. La politique qu’a suivie ensuite le président Havel n’est pas exempte de critiques. Mais je crois qu’il l’a menée avec honnêteté et en conformité avec ses convictions et la conception qu’il se faisait d’une politique morale, m^me si on a pu diverger sur le sens à donner à ce mot.

 

Personnellement, et je crois que ce sentiment est partagé par la majorité des Tchèques, je garde des évènements de 1989 le souvenir de quelque chose de grand et de moralement beau. Une révolution sans mort ni violence, une fin de régime en douceur (c’est aussi à l’honneur de ceux qui sont partis), une révolution sans vengeance mais dans la dignité de tous et en premier lieu de ceux qui sont descendus dans la rue sans rien demander pour eux-mêmes mais tout pour la collectivité et la nation, donnant ainsi cette dimension culturelle, humaniste, civique et morale qu’il me plait à souligner.

 

J’ai eu la chance de vivre cette belle révolution, comme j’avais vécu en 1968 l’espoir du Printemps de Prague et la tristesse de l’été des tanks de la honte. J’ai eu la chance aussi de côtoyer, voire d’être l’ami de Havel et de la plupart des anciens dissidents, tels Petr Uhl, qui a écrit la préface de mon livre sur la révolution de velours, Dienstbier, devenu ministre des affaires étrangères ou Hajek, qui l’avait été dans un gouvernement précédent avant de rompre avec le parti, sans oublier Alexander Dubček, homme à la grande simplicité et gentillesse. Quand on a connu de tels personnages, on est réconcilié avec la politique et avec l’humanité.

 

Lorsque je suis à Prague, je fuis ces boutiques pour touristes qui dénaturent la cité depuis que le capitalisme en a fait un souk et je marche, seul, dans cette irréelle clarté de cette cité magique et je pense aux évènements que j’y ai vécus. Vous comprenez alors que cette ville qui a vu tant d’anti-héros faire l’Histoire, que cette terre où les citoyens préfèrent ces anti-héros qui lisent leurs textes aux politiciens brillants, que cette Nation, petite par la taille mais grande par l’histoire (au moins quand les Tchèques se décident, une fois tous les vingt ans, à « faire » l’histoire et non, comme maintenant, à la subir) occupent une place particulière dans mon cœur, même si, parfois, le présent ne me parait pas tout à fait à la hauteur du passé.

 

Mais cessons cette digression, presque cette jérémiade. Je ne veux pas jouer à l’ancien combattant qui regrette le temps qui s’enfuit. Gardons du passé le meilleur : le souvenir de Havel est devenu intemporel et universel. Il est dans la lignée de Gandhi, de Martin Luther King ou de Nelson Mandela qui ont marqué leur temps et leur terre d’un message qui est commun à tous les hommes de bonne volonté, capables de pardon et de réconciliation et non de vengeance, de désintéressement personnel et non de cupidité, d’amour et de vérité qui triomphent de la haine et du mensonge.

 

Ce message était aussi celui d’un petit enfant né dans une pauvre étable. Adieu Havel et joyeux Noël !

 

Yves Barelli, 19 décembre 2011

 

 

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans République Tchèque
commenter cet article
18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 23:29

 

1989_havel.jpgL’ancien président tchèque est décédé le 18 décembre à l’âge de 75 ans. Je souhaite rendre hommage à cette grande figure humaniste que j’ai personnellement connue.

Alors en poste diplomatique à Prague, j’ai côtoyé Vaclav Havel entre novembre 1988 et novembre 1989 comme « dissident » (c’est-à-dire opposant), puis, à partir de cette date, comme premier Président de la République tchécoslovaque. J’ai publié en 1990 aux éditions de l’Aube la traduction assortie de commentaires de ses discours les plus importants (« L’Amour et la Vérité doivent vaincre la Haine et le Mensonge »), puis l’année d’après j’ai écrit, chez le même éditeur, une étude exhaustive sur les changements politiques qui ont mis fin au régime communiste en Tchécoslovaquie, intitulée « La Révolution de Velours en Tchécoslovaquie » (ces deux ouvrages sont toujours disponibles par exemple chez Amazon).

Vaclav Havel restera l’un des grands hommes qui ont marqué notre temps parce que, par la non-violence (caractère dominant dans l’histoire de ce pays) et une méthode intelligente et originale tout en restant dans la tradition tchèque des personnalités de grande force morale (Jan Hus, au moyen-âge, Masarych, au début du 20ème siècle, auquel on doit ajouter Alexander Dubček, slovaque étroitement associé à l’histoire tchèque puisqu’il fut, en 1968, le communiste réformateur du Printemps de Prague), il sut faire changer le destin de son pays et de notre continent.

L’intelligence de Havel a été de s’opposer à un pouvoir, illégitime parce qu’imposé par les tanks soviétiques, par la morale : « nous respectons les lois que vous avez créées. En nous refusant le droit de dire ce que nous pensons, c’est vous qui violez vos propres lois. La morale est de notre côté et non du votre ». Havel et ceux qu’on a appelé les « dissidents », ont voulu témoigner devant l’histoire et devant leurs concitoyens de la contradiction inhérente au pouvoir en place qui perdait sa légitimité en violant sa légalité. Cela a été le début de la « Charte 77 », mouvement civique qui connut rapidement un grand retentissement. Les « Chartistes » furent réprimés, mais, il faut le reconnaitre, plutôt en douceur, ce qui n’enlève rien au scandale que représentait la perte d’emplois et, parfois, l’emprisonnement pour de courtes périodes de ceux qui dirigeaient le mouvement.

Le retentissement international de la Charte joua beaucoup dans l’affaiblissement du régime en place à Prague. Cette Charte, formée de personnalités pour la plupart communistes qui avaient joué un rôle en 1968, parce qu’elle respectait la loi, était non violente et ne souhaitait pas renverser, du moins pour le moment, le régime (qui avait, du fait de l’histoire tchèque et grâce au rôle joué par Dubček, le soutien d’une majorité de la population : on remettait en cause le pouvoir mais pas le système) mais le réformer. Cela mettait évidemment en porte à faux le pouvoir et rendait plus difficile la répression. J’ai moi-même participé en 1977 à Belgrade à la réunion de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe. La Charte 77 tchécoslovaque fut l’objet de débats et je me souviens que mes collègues diplomates de l’Est en étaient très gênés.

Avec l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Union Soviétique, le contexte changea du tout au tout. Désormais, le pouvoir tchécoslovaque était non seulement critiqué à l’Ouest, mais placé sous surveillance par Moscou. Lorsque je pris mes fonctions à Prague, les « dissidents » étaient déjà des personnalités incontournables. La France marqua un point en organisant à l’ambassade, à l’occasion du voyage officiel du président Mitterrand, en novembre 1988, un « petit déjeuner », auquel j’eus l’honneur de participer, qui réunissait autour du président les principaux leaders de la Charte 77 (je raconte tout cela dans mon livre), dont Vaclav Havel. Ce fut la première reconnaissance internationale.

L’année 1989 fut le théâtre de manifestations à répétitions sur la place Venceslas, les « Champs-Elysées » de Prague. Je reçus même un coup de matraque (léger) à cette occasion, qui justifia une protestation officielle de notre part.

Lorsque le 17 novembre 1989, une nouvelle manifestation, dédiée à la commémoration du soulèvement étudiant contre les nazis dans la Prague occupée de 1939 se mit en route, j’étais aussi au sein de cette marche (il est normal que des diplomates se mêlent à ce genre de manifestation pour l’évaluer et ensuite en rendre compte dans sa capitale ; dans ce cas, on y est incognito et on s’astreint à une certaine réserve même si on sympathise avec les manifestants) qui traversa tout Prague jusqu’à la Rue Nationale où la police fit, pour la première fois, preuve de brutalité (on a de bonnes raisons de penser que ces brutalités ont été provoquées par les services soviétiques pour mettre en difficulté le gouvernement).

A partir de ce moment, plus rien ne put arrêter la Révolution, civique, non-violente (en dehors de cet épisode du 17 novembre) et unanime dans la population. Chaque jour, désormais, une grande manif avait lieu (avec jusqu’à 500 000 participants – Prague a à peine plus d’un million d’habitants). Les facs, les théâtres (Havel était un dramaturge connu), les usines furent occupés. Partout, des discussions avaient lieu. Lors du discours d’Alexander Dubček sur la place Venceslas, qui marquait son grand retour, j’étais à quelques mètres lui (nous avons sympathisé ensuite et je garde un culte pour ce personnage hors du commun). Les journalistes prirent le pouvoir dans leurs rédactions et, dès lors, la télévision, qui retransmettait non-stop les évènements, se transforma en centre du contre-pouvoir (comme elle l’avait déjà fait en 1968 pendant l’occupation soviétique).

Vaclav Havel, en créant le Forum civique, organisa ce contre-pouvoir qui, dès lors, devint l’interlocuteur reconnu du pouvoir communiste chancelant.

La passation de pouvoir fut de velours comme la Révolution (en un mois de manifestations quotidiennes, pas un carreau ne fut brisé, aucune violence produite. Pas non plus de revendications salariales ou catégorielles : les gens demandaient la démocratie, pas des avantages particuliers pour eux). Le parlement, avec les mêmes députés communistes, procéda à l’élection à sa tête de Dubček (on s’attendait à ce qu’il brigue le poste suprême de président de la république, mais, fatigué, satisfait d’avoir été réhabilité, lui, le communiste de toujours, il laissa la place à Havel dont l’ascension, de toute façon, était devenue irrésistible). Fin décembre, j’eus la satisfaction personnelle d’assister dans le magnifique Château de Prague à l’élection de Vaclav Havel à la tête de l’Etat tchécoslovaque.

En 1968, jeune étudiant, je me trouvais à Prague lors de l’arrivée des tanks soviétiques dans la nuit du 20 au 21 août ; j’y étais encore lorsque Alexander Dubček revint de Moscou, où les Soviétiques l’avaient emmené, pour annoncer, la voix prise dans les sanglots, les « accords » passés avec l’URSS (ce n’est que l’année suivante, que Moscou réussit à remplacer le héros du Printemps de Prague par un dirigeant plus coopératif ; ce fut alors le début de la « normalisation ». 500 000 membres du Parti Communiste, les meilleurs, furent exclus, dont Dubček). Avec l’élection de Havel et de Dubček aux plus hautes fonctions de l’Etat, l’injustice était réparée, la boucle était bouclée. Joie mêlée d’amertume et de nostalgie (on avait perdu 20 ans !) de tout un peuple. Joie personnelle aussi d’être là dans ce moment historique, comme je l’avais été vingt et un an plus tôt. Ce soir-là, au Château, je me sentis tchèque. Je n’étais plus le diplomate distant, mais, en quelque sorte, moi aussi, comme 15 autres millions de personnes, j’étais acteur du morceau d’Histoire qui se jouait.

Deux jours plus tard, j’étais invité, à titre personnel aussi (et je fus le seul étranger à l’être) à la grande fête du Forum civique qui marqua la nuit de la saint Sylvestre. Je fis, à cette occasion, part au nouveau Président de mon souhait de traduire et commenter ses discours (ceux d’avant la Révolution et ceux qui viendront après : une anthologie de ce qui restera un modèle de grandeur morale et de prose de haute tenue. Ils figurent parmi les plus beaux morceaux de littérature politique. Lorsqu’on les écoute, comme lorsqu’on écoute par exemple « I have a dream » de Martin Luther King, on a la chair de poule et on est fier d’appartenir à l’humanité, capable, parfois, de donner le meilleur d’elle-même). Havel me donna son accord avec enthousiasme et, plus tard, il citera mon livre dans plusieurs de ses discours devant des auditoires étrangers ou tchèques.

Lorsque, quelques jours après, Havel forma son gouvernement, il nomma mon ami Jiři Dienstbier comme ministre des affaires étrangères. Personnage aussi de grande force morale, mais, en outre, très sympathique et haut en couleur. Dienstbier, comme plusieurs dissidents, avait perdu son emploi de journaliste (il fut l’un des plus connus en 1968) et était devenu ouvrier chauffagiste (c’était le paradoxe de ce régime, qui prétendait représenter la classe ouvrière, de condamner les dissidents à devenir ouvrier. Autre paradoxe, les ouvriers étaient mieux payés que les intellectuels et le passage pour les dissidents au statut d’ouvrier se traduisait par une meilleure rémunération !). Il me téléphona un matin, après avoir consciencieusement assuré une dernière fois son boulot de chauffagiste, pour me dire : « Yves, tu connais beaucoup mieux le palais černin (le Quai d’Orsay local) que moi. Accompagne-moi ». C’est ainsi que le nouveau ministre des affaires étrangères visita son ministère accompagné du premier conseiller de l’ambassade de France (Dienstbier est mort en 2010. Quant à Dubček, il décéda malheureusement dès 1990 dans un accident de voiture sur l’autoroute de Prague à Bratislava. Ce fut une tragédie pour l’ensemble des Tchécoslovaques et plus encore pour la Slovaquie).

Ce qui s’est passé ensuite, je préfère ne pas en parler. Parfois, les révolutions sont dévoyées et même trahies. Pas nécessairement par la faute de ses acteurs, mais par les évènements. Les années 1990, avec la chute du communisme, ont marqué le retour à l’Est du capitalisme le plus radical et le plus sauvage. Les Tchèques ont suivi le mouvement. Cela sans doute dans la tradition de la mentalité de ce peuple, non-violent, capable de grandeur morale mais aussi de renoncement et de compromission. Sur les bords de la Vltava, on n’oublie pas que nous sommes sur la terre de ce grand pragois nommé Kafka. On se convainc facilement que ce monde est absurde et que, tel le héros de la « Métamorphose », on est balloté par des forces imprévisibles et irrésistibles. En l’occurrence, cette force fut, à partir de 1991, celle de l’argent, du dieu Fric, qui emporta les beaux élans de solidarité et de générosité. Alors que personne n’avait rien demandé, on restitua aux anciens propriétaires, souvent résidant aux Etats-Unis, les immeubles et les terres qu’ils possédaient autrefois, les anciens aparatchiki se transformèrent en nouveaux entrepreneurs et troquèrent leurs petites škodas contre de rutilantes BMW. Havel lui-même se convertit au capitalisme et poussa son pays à intégrer l’OTAN. La droite, inexistante pendant la Révolution, prit une nouvelle importance. Elle trouva son chef de file en Vaclav Klaus, actuel président tchèque (certes bien moins « libéral » en action que dans ses discours – c’est une tradition tchèque de complaire au puissant du moment, autrichien impérial naguère, soviétique après 1945, américain aujourd’hui – et ses réformes furent modérées et pragmatiques – ainsi, la Tchéquie actuelle a conservé ses coopératives agricoles de type kolkhoze et son système de santé communiste). En 1992, Tchéquie et Slovaquie procédèrent à ce qu’on a appelé le « divorce de velours », sans d’ailleurs que la population fut consultée.

Klaus eut donc la réalité du pouvoir. Havel fut néanmoins réélu président tchécoslovaque puis premier président tchèque (c’est le parlement qui désigne le président) avant de laisser la place à Klaus.

Je garde le souvenir, comme la plupart des Tchèques, de Vaclav Havel, dissident courageux (en un temps où bien peu osèrent signer la Charte 77 – Klaus ne la signa pas et conserva en conséquence son poste au ministère communiste des finances – il n’était toutefois pas membre du PC), président emblématique de la Tchécoslovaquie libre, force morale de stature mondiale et personnage à la fois humain, cultivé, modeste et simple dans lequel nous nous reconnaissons. J’oublie le président qui ensuite crut bon de s’aligner sur les Etats-Unis des plus mauvais jours (il approuva ainsi la guerre américaine en Iraq). Les Tchèques ont déjà oublié ce passage prolongé au « château ». Ils préfèrent se souvenir de l’homme simple et droit que j’ai accompagné dans son ascension à la tête du Forum Civique et dans son élection au Château de Prague en cette fin de cette historique année 1989.

Une belle page d’Histoire est tournée. Je suis fier d’y avoir été associé à ma modeste place. Je ne peux cependant m’empêcher d’éprouver une certaine morosité et même tristesse. Pas seulement parce que Havel n’est plus.

Yves Barelli, 18 décembre 2011.

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans République Tchèque
commenter cet article

Recherche