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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 10:17

Une effroyable boucherie se terminant par une « victoire » qui se transforma vingt-deux ans plus tard en piteuse défaite. Telle fut pour la France la première guerre mondiale dont on célèbre aujourd’hui le centième anniversaire de la fin. Pour les autres, ce ne fut, souvent, pas mieux.  

Aucune gloire dans cette absurde guerre où des généraux hautains envoyèrent au casse-pipe toute une génération de paysans bretons, occitans et d’autres régions rurales dont, loin des champs de bataille, ils méprisaient la vie. Un siècle auparavant, on avait encore des officiers et même des chefs d’état qui montaient au front et pouvaient parfois y laisser la vie. En 14, et dans les autres guerres « modernes », la stratégie se fait désormais depuis des bunkers sécurisés, seule la « chair à canon » subit sur le terrain la faim, le froid, la vermine, les obus, les gaz et la peur.

La seconde guerre mondiale aura du sens : le combat des démocraties contre la barbarie, des choix assumés par des combattants qui savaient pourquoi ils se battaient. La première ne fut qu’un absurde et vainc affrontement de nationalismes. Que l’on me comprenne bien : j’ai le culte de la Nation et de son identité, je considère que le patriotisme, c’est-à-dire la promotion et la défense de valeurs communes à une nation et l’abnégation de l’intérêt égoïste de l’individu au profit d’une cause collective, est estimable, nécessaire et utile ; en revanche, le nationalisme qui s’appuie sur la haine et le mépris de l’autre et qui considère que la valorisation de sa nation ne peut se faire que par l’abaissement des autres est une antivaleur. On peut, et selon moi on doit, être patriote et internationaliste à la fois, on peut, et on doit, défendre sa patrie contre les menaces extérieures et contre sa dissolution dans une artificielle supranationalité qui, en délitant les nations, sacrifie en fait l’intérêt collectif des peuples à l’intérêt particulier de minorités mercantiles supranationales. Aujourd’hui, plus que jamais.

Rien de cela dans la guerre de 14-18. Jean Jaurès l’avait compris. On l’assassinat. Ceux de 39-45, les Résistants qui se sont levés pour défendre la Patrie, se sont battus aussi pour défendre = toutes = les patries, tous les peuples. Certains, parmi eux, avaient commencé le combat avant même le déclenchement du conflit mondial en participant aux « brigades internationales » parties défendre la République espagnole contre le fascisme. Les mêmes ont souvent poursuivi la lutte après 1945 en aidant les peuples colonisés à se libérer, y compris de leur propre patrie : être patriote, c’est défendre son pays lorsqu’il est attaqué, c’est aussi s’insurger contre sa propre patrie lorsqu’elle mène un combat injuste ; ainsi Willy Brandt fut un grand patriote allemand en combattant le nazisme et, ce faisant, en défendant des valeurs que le nazisme niait.

Les témoignages d’époque, notamment les quelques films qui nous sont parvenus,  montrent que, en 1918, les rescapés des tranchées ne manifestèrent aucun signe de joie lorsqu’ils sortirent enfin de l’enfer. Victoire amère obtenue au prix de millions de morts : des villages entiers virent leur jeunesse anéantie (il suffit de lire les noms et les âges sur les monuments aux morts de nos campagnes), une génération avait été sacrifiée. Les rescapés de 18 n’avaient pas le cœur à célébrer une victoire : ils ne pensaient en fait qu’à leurs camarades de tranchée morts sous leurs yeux, victimes d’un ennemi dont ils ne voyaient même pas le visage ; ils ne pouvaient que constater qu’ils avaient perdu les meilleures années de leur vie et que, à vingt ans, ils étaient déjà vieux (j’ai constaté ce même sentiment dans l’ancienne Yougoslavie parmi ceux qui avaient participé aux absurdes conflits qui ravagèrent ce pays dans les années 1990).

Ceci pour la France, pays qui est le mien et où je vis.

Ailleurs, l’une des conséquences des traités de paix fut le bouleversement de la carte de l’Europe et du Moyen-Orient (et même du monde avec la confiscation outre-mer des colonies allemandes). Pour le meilleur : la reconstitution de la Pologne, la création de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie. Pour le pire aussi, avec l’établissement de frontières parfois aberrantes, source de contestations et même de conflits ultérieurs : l’inclusion du Sud-Tyrol germanophone dans l’Italie pour la récompenser, la « punition » infligée à la Hongrie, séparée de ses populations extérieures, la souveraineté polonaise sur une partie de la Biélorussie et de l’Ukraine pour ne pas favoriser l’URSS bolchévique, l’ « oubli » d’un Etat kurde ou de la reconstitution de l’Arménie historique (là aussi pour contrer l’URSS) dans le dépeçage de l’empire ottoman, sans compter ce que les contemporains n’avaient pas vu venir (mais peut-on le leur reprocher ?), telles la montée de l’impérialisme japonais, au contraire, les frustrations chinoises, et le futur imbroglio moyen-oriental, sans même parler de l’absence totale de considération pour les peuples colonisés d’Afrique et d’Asie.

Bref, souvent un coup (et un coût, notamment humain, colossal) pour rien. Une génération après, tout recommencera.          

En ce 11 novembre 2018, cent ans après, je ne célèbre pas une fausse victoire. Je me contente de saluer la mémoire de ceux qui sont morts au front.

Mort absurde, mort inutile hélas, donc la pire des morts, celle qui mérite la compassion. Dans le monde de Kafka, il n’y a pas de héros. Seulement des êtres paumés qui ne savent pas pourquoi ils sont là parce qu’ils ont la conviction qu’ils sont les jouets de forces obscures sur lesquelles ils n’ont aucun prise.

Morts absurdes et fausse victoire amère que celle de 1918 : on était parti la fleur au fusil en pensant vite arriver à Berlin (c’est du moins ce qu’on leur avait dit) et on s’enferma des années au fond d’un trou étonné chaque jour d’être encore en vie ; on croyait, de retour à la maison, qu’on avait fait la « der des ders », et on se retrouva quelques années plus tard avec une Allemagne qu’on avait laissé se relever, se réarmer et édifier en dix ans une force qui anéantira la France en 1940.

Ce 11 novembre devrait être un jour de silence et de recueillement « entre soi », loin des parades et des discours convenus ou récupérateurs. Loin aussi de cette sempiternelle « réconciliation » et « amitié » franco-allemande qui, à force d’être utilisée et récupérée dans des buts qui n’ont rien à voir avec l’amitié entre les peuples, a perdu tout sens (vous avez vu hier à la télé ce président français et cette chancelière allemande assis côte à côte dans le wagon de l’armistice se tenant par la main? Ridicule mise en scène de ce théâtre de guignols !). Madame Merkel n’est certes pas responsable à titre personnel, ni son peuple à titre collectif, de la boucherie de 14-18. Mais la discrétion et la modestie me paraitraient plus appropriées : dans une telle commémoration, j’estime que la place des Allemands n’est pas au carrefour de Rethondes de la forêt de Compiègne : qu’ils rendent chez eux hommage à leurs morts et nous ici aux nôtres. Inutile d’en rajouter en invitant les « vaincus » (même Erdoğan était là, accompagnée de sa femme voilée !) ou, au contraire, d’en retrancher (pas de défilé militaire pour ne pas déplaire à nos « amis » d’outre-Rhin).  

Continuons à célébrer le 8 mai 1945. Cela a un sens.

Intéressons-nous aussi, et surtout, aux défis actuels qui nous menacent. C’est plus utile et plus urgent. Laissons la guerre de 14-18, mais aussi celles de Napoléon, de Louis XIV, la guerre de Trente ans, celle de Sept ans, celle de 100 ans et même la guerre de Troyes et celle des Gaules aux historiens.   

Et oublions le 11 novembre. Sauf dans les cimetières./.

Yves Barelli, 11 novembre 2018                 

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16 septembre 2018 7 16 /09 /septembre /2018 17:46

Je soutiens à 100% le geste du président Macron qui a rendu visite à Josette Audin pour demander pardon, au nom de l’Etat français, pour le meurtre, précédé de tortures, par l’armée française en Algérie en 1957, de Maurice Audin. En le faisant, hélas trop longtemps après les faits (mais il vaut mieux tard que jamais), la France a fait un pas important supplémentaire vers la reconnaissance totale de ses crimes pendant la guerre de libération de l’Algérie. Ce faisant, elle est allée plus loin que l’Algérie qui s’honorerait, elle aussi, de faire toute la lumière sur les zones d’ombre qui restent encore dans son histoire, à commencer par les crimes commis vis-à-vis de ses propres citoyens. Les crimes des résistants ne sont certes pas à mettre sur le même plan que ceux du pouvoir colonial, mais une cause juste l’est davantage encore lorsqu’elle reconnait ses propres erreurs, voire ses crimes.

1/ Maurice Audin était un jeune mathématicien français communiste qui vivait en Algérie et qui a pris le parti de la juste cause de ceux qui se sont soulevés contre le pouvoir colonial français. Arrêté par l’armée française, il a été sauvagement torturé et exécuté en 1957. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Ce courageux résistant est devenu un symbole à la fois du combat pour la liberté du peuple algérien et de ceux, parmi les Français, qui ont sauvé l’honneur de la France en s’élevant contre l’injustice et les crimes perpétrés par la France en Algérie. Une place importante d’Alger, en bas de l’ancienne rue d’Isly, porte aujourd’hui le nom de Maurice Audin.

2/ Depuis une vingtaine d’années, la France a pris des initiatives positives en direction de la reconnaissance totale de ses crimes en Algérie. Cela est à son honneur car il n’est jamais aisé pour une nation de reconnaitre les crimes qu’elle a commis envers un autre peuple. Les Allemands l’ont fait vis-à-vis des Français. Il est normal que la France le fasse vis-à-vis de l’Algérie.

Par petites touches ou grands pas, on est passé du déni à la reconnaissance. Cela a été notamment le cas lorsque j’étais moi-même diplomate à l’ambassade de France en Algérie, entre 1999 et 2001. Nous avons alors reconnu les tortures de l’armée, puis le caractère de guerre de ce qui était à l’époque des faits nommé par euphémisme « évènements », enfin (j’ai été le premier à le dire dans un discours public) le massacre de masse opéré le 8 mai 1945 dans la région de Sétif, le jour même où la France fêtait sa libération.

Désormais, nous avons reconnu à peu près l’intégralité de nos crimes en Algérie et cela a été fait publiquement par les présidents français successifs au cours de leurs déplacements outre-Méditerranée. Il reste sans doute à exploiter mieux les archives militaires afin de tenter (mais cela sera difficile et, dans certains cas, impossible, car les criminels ont généralement effacé toute trace de leurs crimes) d’élucider ce que sont devenus les centaines de disparus et ce qu’on a fait des corps, jamais retrouvés, de résistants tués par l’armée française, tels Maurice Audin et d’autres (je pense notamment au corps du père de mon ami Tarik Mira, ancien vice-président de l’Assemblée Nationale Populaire algérienne : son père fut tué en Kabylie, dont il était le responsable de la résistance pour la région – je me suis rendu en compagnie de Tarik sur les lieux et en ai rendu compte dans ce blog).

Il me paraitrait utile qu’un président de la République français se rende à Alger au monument des martyrs et demande pardon au peuple algérien au nom de la France. Cela, je crois, mettrait un terme définitif à ce triste épisode de la guerre d’Algérie, douloureux pour les Algériens, douloureux aussi pour les Français d’Algérie (la grande majorité était composée de gens ordinaires qui n’étaient pas là pour « faire suer le burnous », comme on dit, mais pour travailler, souvent dur, afin d’édifier ce qu’on leur avait dit être un morceau de France), douloureux pour nos soldats du « contingent », dont certains ne sont jamais revenus, et douloureux, davantage encore, pour ceux qu’on a appelé les « harkis », ces Algériens qui ont pris le parti de la France, pour la plupart pas parce qu’ils étaient des traitres, mais parce que, comme aux Pieds Noirs, on avait dit que, eux aussi, étaient des « Français à part entière », et qui, pourtant, ont été lâchement abandonnés en 1962 par ce qu’ils croyaient être leur mère-patrie.

Il ne s’agit certes pas de revenir sur le passé, de chercher des coupables et de poursuivre une succession de vengeances que les Algériens eux-mêmes ne demandent pas. En 1962, une amnistie générale a été décidée par la France envers tous les criminels, de quelque côté qu’ils aient été. Cela a été une bonne chose. Restons-en là. Le geste de demande de pardon au monument des martyrs serait uniquement symbolique. Je note d’ailleurs que les Algériens ne le demandent même pas.

3/ Et s’ils ne le demandent pas, c’est que, entre-temps, bien d ‘autres crimes ont été commis en Algérie par les Algériens eux-mêmes. Ceux de la décennie des « années de braise », dans les années 1990, ont été particulièrement horribles. On estime à au moins 100 000 les morts de ces années, du fait principalement de la sauvagerie des fous islamistes qui prétendent établir le pouvoir de l’islam sur la terre entière et qui commencent, paradoxalement, à tuer des musulmans avant même de s’attaquer aux « Roumis ». L’idéologie islamiste est un mal absolu. Les Algériens ont réussi à empêcher la subversion de prendre le pouvoir chez eux. Cela ne m’empêche pas de regretter que cette idéologie pathologique progresse à nouveau comme un cancer dans la société algérienne ou au sein de l’immigration qui en est issue en Europe.

4/ Sans doute les Algériens seraient-ils bien inspirés s’ils faisaient preuve de davantage d’introspection sur eux-mêmes et sur leur société.

D’abord s’agissant de la guerre de libération, les choses n’ont pas été aussi simples que ce qui est dit officiellement à Alger. Le FLN a commis des crimes envers des résistants d’autres obédiences, notamment ceux du MNA, qui menaient pourtant eux aussi un combat contre les Français. Il y a eu aussi, et surtout, la liquidation de résistants suspectés à tort d’être des traitres (notamment lors de ce qu’on a appelé la « bleuite », en Kabylie, du fait que les Français avaient fait croire que certains les avaient rejoints afin de diviser l’adversaire), atrocement torturés avant d’être exécutés. La lumière devrait être faite aussi sur les désaccords internes à la résistance, notamment entre ceux qui prônaient une Algérie laïque et culturellement diverse et ceux qui ont voulu imposer une Algérie arabe et musulmane.

La liquidation sur une grande échelle des « harkis » a été un autre épisode noir de la guerre de libération. A la fois parce que tuer des gens sans défense alors que la guerre est déjà finie est inadmissible, mais aussi parce que des innocents, qui n’avaient jamais collaboré avec les Français, ont également été liquidés.

5/ Et puis il y a ce qu’est devenue l’Algérie officielle. Nombre de ceux qui ont pris les armes contre la France auraient souhaité édifier une société pluraliste et laïque (beaucoup d’Algériens, notamment ceux qui ont eu à lutter contre la barbarie islamiste, continuent à le souhaiter).

A l’arrivée, ils ont eu à subir l’hégémonie de l’arabisme (d’où les maquis kabyles d’Hocine Aït Ahmed en 1962, puis, plus tard, le « Printemps berbère » et la révolte kabyle de 2001 dont j’ai été le témoin lorsque j’habitais à Alger) doublé de l’islam obligatoire.

Cet islam obligatoire a entrainé la marginalisation, lorsque cela n’a pas été l’élimination, de cet important courant, dont faisait partie Maurice Audin, qui avait pour point de repère le quotidien « Alger Républicain », rapidement interdit par l’Algérie indépendante.

Les non-musulmans, chrétiens, juifs ou athées, qui, parmi les Pieds Noirs, avaient pris le parti de la lutte algérienne pour la Liberté, qui souhaitaient travailler avec les autres Algériens à l’édification d’une Algérie indépendante, ont malheureusement dû assez vite déchanter. C’est ce qui les a conduits à quitter, eux aussi, l’Algérie, alors qu’ils voulaient en faire leur patrie.

Josette Audin a été de ceux-là. Elle pensait, qu’elle et son mari, avaient fait suffisamment pour l’Algérie, Maurice en payant le prix fort, pour y être chez eux. C’est parce qu’elle s’est rendue compte que cela n’était pas possible que Josette Audin s’est résolue à émigrer en France.

La France a demandé pardon à Josette Audin pour l’assassinat de Maurice. L’Algérie lui exprimera-t-elle des regrets pour l’avoir contrainte à quitter le sol du pays qu’elle a contribué à libérer ?

Je ne suis pas pour revenir sans arrêt sur le passé. Je ne suis pas non plus partisan des actes de contrition à sens unique. La France a commis des crimes abominables en Algérie. Même si ceux de l’Algérie ont été quantitativement moins nombreux, cette dernière s’honorerait en reconnaissant, aussi, les siens.

Quant aux trop nombreux « Français » issus de l’immigration algérienne, qui continuent à privilégier de manière invraisemblable leur « algérianité » (s’ils ne se sentent pas Français, pourquoi restent-t-ils chez nous ?) et qui rabâchent, comme un let-motif, qu’ils sont des « victimes », qu’ils balaient d’abord devant leur porte avant de nous donner des leçons. Je veux bien demander pardon, mais je ne tendrai pas une autre joue pour recevoir la même claque que sur la première. Or, aujourd’hui, les claques, ce sont des musulmans qui les donnent et des Occidentaux qui les reçoivent. La nécessité de repentance a changé de camp./.

Yves Barelli, 15 septembre 2018                                                                    

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22 août 2018 3 22 /08 /août /2018 01:01

Me trouvant à Prague (une ville que je connaissais bien pour y aller souvent, ce qui m’avait permis d’y apprendre le tchèque) en août 1968, j’ai été témoin de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie dans la nuit du 20 au 21 août 1968. J’y ai vécu tous les « évènements » jusqu’au retour à la fin du mois d’Alexander Dubček, Premier Secrétaire du Parti Communiste Tchécoslovaque (donc principal dirigeant du pays) à Prague (il avait été emmené prisonnier par les Soviétiques) après la signature des « accords » de Moscou (en fait un diktat mais qui préservait l’essentiel : le maintien des dirigeants en place avec une marge de manœuvre limitée mais non nulle).

Dans un premier article (mis en ligne avant-hier), J’ai présenté les faits et en ai fait l’analyse. Dans un second (mis en ligne hier), j’ai donné mon témoignage personnel tel que je l’avais écrit au jour le jour et in situ à partir de la nuit du 20 au 21 août 1968, lorsque j’ai assisté à l’entrée des tanks à Prague.

Un aspect remarquable de la résistance unanime (sauf quelques « collabos » qui se sont cachés) de la population derrière ses dirigeants emprisonnés a été le choix de la non-violence, dans la tradition tchèque, ce qui ne signifie pas résignation ou apathie. En coordination avec ce qui restait à Prague de l’appareil du parti, qui réussit à tenir un congrès (caché) dans une usine de la capitale, ce sont les journalistes de l’audiovisuel émettant depuis des studios secrets (qui avaient été aménagés en vue d’une éventuelle agression de l’OTAN !) et ceux de la presse écrite imprimée dans des lieux aussi cachés, qui ont animé la résistance.

J’ai écrit le texte qui suit à mon retour en France. Il a été publié le 13 septembre 1968 par l’hebdomadaire de Marseille (ma ville) « Semaine-Provence ». J’avais à l’époque 23 ans et j’étais étudiant en sciences économiques à Aix-en-Provence.

Pour les plus jeunes, car cette époque est, pour eux, la préhistoire, je rappelle qu’en 1968 il n’y avait ni ordinateur, ni internet, ni téléphone portable, ni GPS. Je précise, je que j’aurais du écrire dès mon premier article, pour mieux en faire comprendre l’environnement, que Prague est une ville magnifique avec un centre historique regorgeant de monuments dans un site grandiose (un grand château, celui autrefois des rois de Bohème et aujourd’hui siège de la présidence de la république, qui domine la Vltava, rivière aussi large que la Seine, et la Vieille Ville). Prague, située au centre de l’Europe (1000km de Paris) a un peu plus d’un million d‘habitants, soit à peu près la population de Marseille ou Lyon ; c’est donc une ville à taille humaine. 

Voici mon texte. Début de citation : 

« Que peut-faire une petite Nation lorsqu’elle est attaquée par surprise sur presque toutes ses frontières par des forces colossales en nombre et en équipements ? En 1939, les Polonais allaient se faire massacrer à cheval contre les blindés allemands ; en 1956, les Hongrois se battaient à coup de pavés contre les tanks soviétiques. Sachant parfaitement que toute intervention des pays occidentaux était inimaginable, le choix se réduisait entre un combat sans espoir et une résistance passive. C’est cette dernière solution que les Tchèques et les Slovaques ont adoptée ; mais cela n’enlève rien à leur détermination. Aux armes des Soviétiques, le peuple tchèque a opposé la force des idées, par les tracts, affiches, slogans, journaux et radios clandestines, et même télévision.

Ce qui m’a frappé dans la résistance tchèque [Je parle des Tchèques parce que j’étais à Prague ; les Slovaques ne sont pas restés à l’écart, bien au contraire], c’est son organisation remarquable, et la discipline exemplaire de toute la population. On ne dira jamais assez l’importance de la radio et de la presse pendant ces journées graves. Toutes les radios marchaient normalement, diffusant leurs émissions depuis des studios secrets, dont certains se trouvaient dans le centre même de Prague. Quant aux journaux, ils ne paraissaient plus que sur une double page, mais ils paraissaient tous, tous les quotidiens, bien sûr, ainsi que les périodiques politiques en éditions spéciales, mais aussi le journal des écrivains, celui des étudiants, celui des agriculteurs, et même le journal des sportifs, « Stadion ».

Ces journaux sont abondamment distribués, gratuitement, dans toute la ville : en général, les voitures arrivent des imprimeries clandestines et en donnent, tous les 300 ou 400 mètres, un gros paquet à la première personne rencontrée. Cette personne en fait plusieurs petits paquets qu’elle répartie entre d’autres distributeurs. Ainsi toute la ville est servie avec une célérité impressionnante. D’ailleurs, pour être sûr que tout le monde puisse en prendre connaissance, et surtout les occupants, ces journaux sont affichés sur les vitrines des magasins. Lorsqu’un conducteur de tramway aperçoit un distributeur, il stoppe sa machine pour permettre à un voyageur de se saisir d’un paquet de journaux ou de tracts. S’il n’y en a pas assez, on trouve toujours quelqu’un pour lire le texte à haute voix ; S’il y en trop, le receveur distribuera les journaux au prochain arrêt en même temps qu’il vendra les billets.

La ville prend ainsi l’allure d’une grande exposition. Il ne reste pas un coin de vitrine ou de mur vierge. Les Russes n’osent pas intervenir en plein jour mais le soir, après le couvre-feu, ils arrachent systématiquement tout ce qui est affiché [au moins les deux premiers jours, ensuite ils n’intervenaient plus]. Inlassablement, tous les matins on recolle.

Outre les journaux et tracts affichés, on voit beaucoup de portraits de Svoboda [le président de la République, au nom prédestiné : « svoboda » signifie « liberté ») et Dubček (en slovaque et en tchèque son nom veut dire « petit chêne »), parfois d’autres dirigeants. Les slogans qui reviennent le plus souvent sont évidemment : « Occupants, rentrez-vous ! », écrit en tchèque et en russe, « Avec  Dubček, avec Svoboda », « nous sommes une Nation libre », « nous voulons la neutralité ». L’humour a également sa place sur les murs et l’on peut lire par exemple : « le grand cirque soviétique est arrivé à Prague », « Lénine, réveille-toi, Brejnev est devenu fou », ou encore « Ivan, rentre chez-toi, Natacha t’attend ». Rue Na Přikopě, devant le restaurant Moskva, un immense menu propose un « Brejnev à la sauce tartare », un « Gomulka farci » et autres mets de choix à des sommes très modiques. Un disquaire affiche un hit-parade dont le numéro un est « tombe l’étoile » (rouge bien sûr), interprété par le « camarade Brejnev » ; c’est aussi le titre d’une chanson célèbre de Matuška (« Padá hvězda… »), l’un des artistes tchèques les plus populaires.

La ville est sillonnée de voitures, de camions, de tramways couverts de slogans en tchèque et en russe, arborant des drapeaux tchécoslovaques souvent immenses. Dans la rue, pratiquement chaque passant porte quatre rubans mêlés : bleu, blanc, rouge, couleurs du pavillon national, et noir, signe du deuil qui frappa la malheureuse Tchécoslovaquie. Egalement, beaucoup d’attroupements autour des transistors, pour écouter la « radio libre et légale de la République Socialiste Tchécoslovaque ». Cette radio, en effet, a joué un rôle immense. C’est d’elle que sont parties toutes les consignes, immédiatement répercutées par voie d’affiches et de tracts, et aussi c’est elle qui a fait énormément pour soutenir le moral de la population. Cette voix, déterminée et surtout pathétique, que nous écoutions, était pour nous d’un grand réconfort. C’est par la radio que nous apprenions les messages de solidarité, et les prises de position des gouvernements étrangers. Cette radio n’a cessé, au cours de cette semaine tragique, d’appeler au calme. « Amis, pas de provocation, ignorez-les », répétaient inlassablement toutes les chaines libres. Quant aux consignes, elles étaient scrupuleusement suivies par la population qui a montré un exemple, rare dans l’histoire des peuples, d’une telle unanimité. Par exemple, le jeudi 22, on signale les noms de quelques « collaborateurs », restes probables des polices parallèles de Novotny [le dirigeant qui avait précédé Dubček]. J’ai alors assisté à quelque chose de formidable : la radio diffuse les numéros de deux voitures de ces « collabos ». Moins de vingt minutes après, ces numéros sont affichés partout en ville. Au fur et à mesure que la radio donnait de nouveaux numéros, ils étaient immédiatement affichés, et polycopiés sur des tracts qu’on s’empressait de répandre dans les rues. En quelques heures toutes ces voitures ont été neutralisées et les traitres mis en fuite.

Le même jour, le bruit courait que les Russes voulaient arrêter des personnalités libérales : la radio demanda de faire en sorte que les occupants ne puissent plus trouver leur chemin : quelques heures plus tard, il était pratiquement impossible de trouver une seule rue portant une plaque, une seule maison portant un numéro, et même à l’intérieur des immeubles, de trouver un seul nom de famille sur les boites aux lettres, ou sur les portes [cette généralité est peut-être exagéré, mais c’était le plus souvent systématique]. En même temps, tous les poteaux indicateurs de direction ont été démontés, ou rendus illisibles ou portant l’indication « Moscou, 2800km » (parfois suivi de « bon voyage »). [Je n’exagère pas cette description : je me souviens de ce spectacle surréaliste de tous ces Pragois montés sur des échelles dévissant les plaques de rues et les numéros d’immeubles ! Les mêmes les ont scrupuleusement replacés après les « évènements »] 

Le plus remarquable, peut-être, est que la presse, comme la radio, et même la télévision, puisque, fait presque incroyable, on a eu quelques émissions filmées dans des studios secrets [la télévision en 1968 était encore un outil lourd difficile à manier], ont su garder des réactions très mesurées, et empreintes de sang-froid. Je n’ai trouvé aucune expression de haine dans les commentaires de la presse écrite et parlée. Les Tchèques ont plaint, plus qu’ils n’ont haï, leurs occupants, un peu comme le « Brave soldat Švejk » [personnage le plus populaire de la littérature tchèque] plaignait l’Autrichien qui le mettait au cachot. De fait, les occupants, mal informés, désemparés, très mal alimentés aussi, étaient plutôt à plaindre.

Le ton de la presse est souvent interrogatif. « Pourquoi?», titre en tchèque et en russe, le « Svět [Le « Monde »] du mercredi 21. Le ton des journaux est bien rendu, à mon avis, par la légende d’une photo montrant un jeune soldat russe armé d’une mitraillette « Que dirait ta maman, si elle te voyait, garçon ? » (Večerní Praha – « Prague-Soir », 22-8), ou encore au-dessous d’une photo montrant une automitrailleuse : « les armes ne sont pas des arguments, encore moins entre amis ».

Cette forme de résistance a certainement fait plus pour ébranler le moral des occupants que des appels à une résistance armée. Le fait que des soldats russes aient été relevés dès le quatrième jour, est d’ailleurs significatif. Les Polonais et les Hongrois ont été particulièrement sensibles, me semble-t-il, aux arguments tchèques. J’ai même vu des soldats polonais pleurer.

L’occupation soviétique en est déjà à sa troisième semaine. Le diktat de Moscou a considérablement réduit la liberté de la Tchécoslovaquie. Pourtant, tout, peut-être n’est pas perdu. Les Tchèques ont réussi à garder jusqu’à maintenant leur gouvernement. C’est déjà une victoire partielle, lorsqu’on sait que les Soviétiques étaient bien décidés à éliminer M Dubček. Mais ils n’ont trouvé aucun collaborateur pour le remplacer. L’unité, la détermination et le sang-froid des dirigeants et de la population ont permis, au prix de quelques concessions, d’éviter le pire. C’est peut-être l’espoir qu’à la longue la raison pourra l’emporter sur la force. « Les Russes occupent le sol, disait la radio, ils n’occuperont jamais les esprits ». C’est en cela que réside la force et l’espoir des peuples tchèque et slovaque ».

Yves Barelli, 11 septembre 1968. Fin de citation.

Je n’ai rien à ajouter et encore moins à retrancher à ce texte. Je certifie que tout ce qui y est décrit a été vu et vécu de mes propres yeux. La description était certes enthousiaste car, nous les Tchèques (je m’assimile à eux), nous étions « gonflés à bloc ». Dans ces périodes, on se surpasse, on ose même défier les tanks sans conscience du danger. C’est pourquoi, ma description est, je crois, révélatrice d’un état d’esprit et d’une situation. Considérez-la comme un morceau d’Histoire. Pour une analyse plus lucide, reportez-vous à mon premier texte, mis en ligne avant-hier.

Bien des années plus tard, lorsque je suis revenu à Prague, cette fois comme diplomate, numéro deux de l’ambassade de France, vingt ans plus tard, en 1988 (l’année d’après, je serai à nouveau associé à l’Histoire, avec un grand H, de ce pays, en vivant, de l’intérieur aussi, la « Révolution de Velours ».

J’ai pu ainsi avoir un éclairage un peu plus approfondi sur les évènements de 1968. J’ai notamment sympathisé avec Alexander Dubček, un personnage qui est entré dans l’Histoire un peu malgré lui. C’était un personnage simple, honnête, d’une très grande humanité. Ceux qui le critiquent (par exemple Petr Uhl, communiste convaincu et l’une des figures de la Révolution de velours, qui a écrit la préface de mon livre « la Révolution de velours », édition de l’Aube, qui estime que c’était un faible) lui reprochent d’avoir manqué de fermeté face aux Soviétiques et qu’il a été une sorte de Pétain. Objectivement cela est vrai. Mais pour l’immense majorité des Tchèques et des Slovaques, et pour moi, il restera le symbole du Printemps de Prague, de ce communisme à visage humain qui correspondait à l’aspiration des Tchécoslovaques et qui, cinquante après, reste toujours ma propre aspiration, même, si, pour le moment, cela n’est qu’un rêve et même une utopie, mais quand je vois la tournure inhumaine que prend ce capitalisme mondialisé, je me dis que cette utopie n’est peut-être pas si utopique que cela.

Dubček, quand il est revenu à Prague en 1989 (j’étais à cinq mètres de lui lorsqu’il s’est adressé à la foule sur la place Venceslas), n’aspirait plus au pouvoir. Il aurait pu ambitionner la présidence de la République. Il a préféré laisser la place à Václav Havel (lui aussi je l’ai bien connu ; retrouvez sur ce blog ce que j’ai écrit sur lui quand il est mort, en 2011). Il s’est contenté de la présidence du parlement Il était réhabilité et cela lui suffisait. J’ai établi avec lui un contact d’autant plus chaleureux que je lui avais dit que j’étais à Prague en 1968 et que, comme des millions de gens, je l’avais considéré comme mon espoir et mon héro. Cette notoriété internationale ne lui était jamais monté à la tête : lui, ce personnage hors du commun, venait chez moi à Prague en 1989 en toute simplicité seulement pour discuter avec moi. Il savait que je le comprenais et il en était heureux. Lorsque la Slovaquie se sépara de la Tchéquie en 1992 par un « divorce de velours », il aurait pu jouer un rôle dans le nouvel Etat. Malheureusement, lui l’homme qui se voulait banal eut une fin banale : un accident de la route en novembre 1992 sur l’autoroute Prague-Bratislava.

Parmi les protagonistes de 1968 et 1989, il y avait Jiři Dienstbir. Nous étions devenus amis en 1988 alors qu’il était encore « dissident » avec Havel. Après la Révolution de velours, Havel le nomma ministre des affaires étrangères. Lorsqu’il est allé prendre ses fonctions au palais  Černin, il a tenu à ce que je l’accompagne en me disant « viens avec moi, tu connais mieux le palais que moi ». Dienstbir était au départ journaliste. En août 1968, il fut l’une des « voix » les plus écoutées de la « radio libre et légale ». Il m’a raconté cette aventure que j’ai relatée plus haut en tant qu’auditeur. Son éclairage est intéressant. Selon lui, les Soviétiques auraient pu mettre la main sur les studios clandestins, ne serait-ce que parce que, probablement, ils avaient aidé à leur réalisation et donc qu’ils devaient en connaitre la localisation. Mais ayant très vite compris que l’hostilité à leur intervention armée était si unanime, il valait mieux faire profil bas. Par une autre source, on m’a dit que, selon toute probabilité, les Russes savaient qu’un congrès du PC se tenait dans l’usine de Vysočany. Là aussi, ils ont laissé faire. 

Cette retenue soviétique, je l’ai moi-même constatée. Les journaux qui étaient distribués comme indiqué plus haut, l’étaient à la vue des militaires stationnés sur et à côté des chars. Ils ne sont jamais intervenus pour empêcher la distribution. Mieux même, une édition pirate de la Pravda, écrite en russe, était éditée par les Tchèques qui en remettaient des exemplaires aux soldats (qui les lisaient à peine en cachette). A la demande de la radio, nous allions aussi discuter avec les soldats pour leur expliquer qu’il n’y avait pas de « contre-révolutionnaire » dans ce pays et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux.

La tactique soviétique s’est finalement avérée payante. Ils ont encore patienté un an puis ont attendu que la vieille garde du Parti Communiste, renforcée par des « réalistes », mette en minorité la ligne de Dubček en tirant parti du fait que les délégués slovaques n’avaient pu, compte-tenu des évènements, participer en nombre au 14ème Congrès tenu dans l’usine de Prague (de sorte qu’on en était resté à l’ancienne composition du Comité Central, moins favorable à l’homme du Printemps de Prague). En avril 1969, le « réaliste » slovaque Gustav Husak remplaça son compatriote (slovaque aussi) Dubček et la « normalisation » put commencer, d’abord en relative douceur (on nomma Dubček ambassadeur à Ankara) puis de façon moins douce : 500 000 militants du PC exclus (le tiers), les journalistes comme mon ami Dienstbir « virés », tout le monde repris en main. 300 000 Tchécoslovaques émigrèrent, les autres se replièrent sur leur sphère privée et la société de consommation (qui fit de grands progrès dans les années 1970), la vie publique et culturelle ne fut plus que l’ombre d’elle-même. Selon le mot d’Aragon, ce fut un « Biafra de l’esprit ».   

Cela étant, on doit tout de même reconnaitre qu’il n’y eut pas de répression à proprement parler. Les gens perdaient leur emploi, mais n’étaient pas jetés en prison.

Quant à l’occupation elle-même d’août 1968, je l’ai noté en préambule, il y eut peu de violence. Rien à voir, par exemple, avec l’intervention soviétique en Hongrie en 1956. J’ai décrit ces rares violences dans mes articles précédents. Je n’y reviens pas.

Si je fais ces remarques, ce n’est pas pour minimiser le crime que représenta l’agression soviétique contre la Tchécoslovaquie. C’est seulement pour ne pas en rajouter sur nos nombreux « anti-communistes primaires » (les mêmes qui sont restés antirusses et anti-Poutine : il leur faut toujours un ennemi à l’Est, communiste ou pas : chez eux c’est pathologique).qui ne voient chez les Russes que des sauvages ne sachant pas faire autre chose que de tirer dans le tas. Occupation donc, somme toute, assez « douce ».

Il n’empêche. Politiquement, le résultat a été catastrophique. L’idéologie communiste n’a pas eu besoin d’être combattue par les capitalistes : c’est Brejnev, avec ses tanks et avec son soi-disant communisme (qui n’en était plus un) bureaucratique, qui l’a tué.

Il a tué, quasiment dans l’œuf (le Printemps aura duré à peine deux ans), l’expérience la plus intéressante, de plus grande ampleur et ayant quelques chances de réussite (les Tchécoslovaques adhéraient massivement à l’idéologie communiste) de communisme démocratique, un système où Liberté se mariait avec Egalité et Justice, et ajoutons, Fraternité.

Cet idéal, nous l’avions aussi en France en mai 1968.

Idéal envolé pour toujours ? N’insultons pas l’avenir. Quand mes amis Tchèques font le bilan du changement de régime, nombre d’entre eux regrettent (au moins partiellement; ils rêvent en fait d’une bonne synthèse entre les deux systèmes ; moi aussi) le communisme et rêvent à ce qu’il aurait pu être si Brejnev ne leur avait pas envoyé ses tanks. Et lorsque je vois que chez nous, un PDG, qui n’a pourtant pas très bien réussi, part avec un pactole de 15 millions d’euros (1042 années de smicard)  alors que des millions de gens galèrent pour finir leur mois, je me dis que, moi, aussi, je suis nostalgique d’un système où tout le monde avait le minimum et personne le superflu…                                             

Yves Barelli, 22 août 1968      

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21 août 2018 2 21 /08 /août /2018 09:54

J’ai présenté dans mon article précédent, ce que fut l’intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie en août 1968. J’étais alors à Prague. Agé de 23 ans, j’étais étudiant en France mais souvent, pour les vacances, en Tchécoslovaquie où j’y avais de nombreux amis (je communiquais en tchèque avec eux, langue que j’avais apprise « sur le tas » ; j’avais obtenu cette année-là une bourse du gouvernement tchèque pour me perfectionner, d’où mon hébergement dans la principale cité universitaire de Prague ; je résidais aussi, souvent, chez des amis). Voici mon témoignage, consigné dans le journal au jour le jour que j’ai tenu au cours des « évènements ». Une partie en a été publiée à l’époque dans la presse française. En voici des extraits :

Début de citation

Prague, 21 août 1968, cité universitaire de Strahov, 2h du matin. Avec un groupe de camarades tchèques, nous rentrons d’une soirée au « Klub 1 ». Nous allons nous coucher ; quelqu’un vient nous prévenir : dans quelques minutes, la radio va faire une communication importante. Tout le monde attend, anxieux. Enfin le communiqué vient. En substance : les troupes soviétiques, polonaises, est-allemandes, hongroises et bulgares ont franchi la frontière vers 23 heures. Le gouvernement, le président de la république et le parti communiste n’ont pas été avertis. L’armée tchécoslovaque n’a pas reçu l’ordre de s’y opposer. Le communiqué, très bref, se termine par ce commentaire : c’est une agression contraire à la souveraineté d’un Etat socialiste et au droit international.

Dans la cité, un vent de panique souffle [il y a des Tchèques mais aussi beaucoup de jeunes touristes étrangers pour lesquels, on doit traduire ce que vient de dire la radio]. Personne ne sait quoi faire. On se demande pourquoi l’armée ne s’est pas opposée aux Soviétiques. Les réflexions désabusées fusent : c’est la fin de l’expérience tchèque, la fin de huit mois de liberté. Personne ne se fait d’illusion sur l’aide de l’étranger. Le souvenir de Budapest (1956) est encore frais dans les mémoires.

En même temps, le ciel est sillonné de lourds avions soviétiques. L’aéroport est à quelques kilomètres de Strahov. On apprendra plus tard que les avions russes se posent sur l’aéroport à cadence rapprochée et déversent chacun 120 soldats et plusieurs tanks. Ces avions, qui passent à basse altitude, font un bruit terrifiant.

Personne ne sait que faire. Certains veulent partir en voiture vers la frontière autrichienne ou ouest-allemande, mais on apprend dans la nuit que les frontières sont fermées et gardées par les Soviétiques. Déjà cependant de très nombreux touristes sont partis en hâte dès qu’ils ont réalisé ce qui se passait. Ils sont bloqués à la frontière où de longues files vont se former dans la journée. Mes amis se ressaisissent vite : dans un tel moment, on ne fuit pas, on reste. On verra.

A quatre heures du matin, le premier tank arrive, isolé, dans la cité universitaire [elle est à la périphérie du centre-ville, en direction de l’aéroport] en éclaireur. Il est polonais et pénètre dans la cité, la plus grande de Prague, avec ses douze pavillons [peu de monde en ce moment : vacances universitaires]. Le tank s’arrête au centre de la cité, puis fait demi-tour après avoir promené son projecteur un peu partout. Nous nous contentons de l’observer. Il reviendra encore deux fois jusqu’à ce qu’à six heures une forte colonne de tanks russes arrive et s’installe près de la cité.

Vers 7 heures, toute la ville est déjà occupée. Le château [siège de la présidence de la république] est cerné et le général Svoboda [président de la république] n’est plus libre de ses mouvements. Idem pour le siège du PC, où se trouve Dubček. Le parlement est réuni à la hâte mais beaucoup de députés ne peuvent y venir. Le seul signe de liberté est la radio qui lance sans arrêt des appels au calme. L’armée est consignée.

Avec quelques étudiants, nous sortons de la cité pour inspecter les environs. Les Russes nous laissent libres de nos mouvements. Ils n’ont pas l’air très agressif mais nous tiennent à l’écart de leur camp. Nous passons devant une caserne tchèque où les soldats sont consignés. Les portes sont fermées, cependant nous pouvons parler avec un gradé : « Amis, je vous en prie, pas de provocation, ignorez-les, attendez pour agir de savoir ce qu’ils veulent » [Remarque plutôt cocasse].

Ce sera d’ailleurs le mot d’ordre inlassablement répété par la radio [La TV a interrompu ses programmes ; de toute façon, les chaines d’info en continu n’existaient à l’époque et les moyens du direct n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui] et la presse libre. Le gradé nous dit aussi que l’armée avait reçu l’ordre d’intervenir mais que le contrordre était arrivé aussitôt après [c’est ce qu’il nous a dit, mais le premier ordre dont il parle ne semble pas correspondre à la réalité; peut-être était-il lui-même mal informé ; le père d’un ami, colonel, que j’ai interrogé plus tard, ne me l’a pas confirmé]. En effet, il n’était pas possible de faire grand-chose tant la supériorité russe est écrasante. En outre, aucun plan n’était préparé pour s’opposer à des armées qui étaient alliées depuis plus de vingt ans.

A 7h30, la télévision, encore libre, fait une émission spéciale. On peut voir un reportage montrant les troupes soviétiques sur la Place de la Vieille Ville et sur les ponts de Prague [la ville est traversée par la Vltava, aussi large que la Seine]. Pour les Tchèques, la Place de la Vieille Ville est un lieu historique et sentimental, un peu le cœur de la Patrie, témoin de tous les grands évènements. Au centre, se dresse la statue de Jan Hus, combattant, au 15ème siècle de la liberté du royaume de Bohème et contre l’intolérance papiste [précurseur de Luther, il fut brûlé vif à Constance ; un mouvement national qui dura 30 ans s’ensuivit] Les Allemands l’avaient recouvert de drapeaux nazis lorsqu’ils avaient envahi le pays en 1939. Aujourd’hui, les blindés soviétiques stationnés au même endroit donnent une analogie frappante.

Dans l’ensemble, l’occupation de la ville s’est faite sans incident sérieux, sauf pour la prise de la radio-TV. En effet, des barricades d’autobus ont été édifiées pour barrer l’accès à la Maison de la Radio, rue Vinohradska, près du centre. Les tanks soviétiques sont arrivés, sont passés sur les autobus et les voitures qui ont pris feu, ont tiré un peu partout pendant que les journalistes de la radio retransmettaient en direct ce qu’ils voyaient sous leurs fenêtres. Le bilan est de plusieurs morts, une vingtaine de véhicules détruits et 4 ou 5 immeubles touchés. J’ai visité deux jours plus tard l’appartement d’un camarade qui habitait là, juste à côté (rue Italska) au deuxième étage : toutes les vitres ont été brisées, des meubles endommagés et des gravats sont un peu partout. Les studios de Prague se sont tus mais les émissions n’ont pas cessé pour autant. Les émissions continuent depuis des studios secrets. La radio libre continue à être parfaitement audible et est pour nous une source précieuse de réconfort et d’information pour la résistance passive.

Cette résistance, elle est avant tout spontanée. Dès le matin du mercredi 21, des groupes se formaient dans les rues de Prague brandissant des drapeaux tchécoslovaques [il n’y avait qu’à se servir : les artères depuis l’aéroport et dans le centre étaient encore pavoisées à l’occasion de la visite officielle du président roumain la semaine précédente]. En même temps, tout le monde va au devant des soldats russes pour discuter avec eux, comme le demande la radio. On leur explique ce qu’est la Tchécoslovaquie en réalité, qu’on veut seulement être libre et qu’on est une menace pour personne. Ce sont presque toujours des dialogues de sourds. Les soldats arrivés à Prague ne savaient même pas où ils allaient et, in fine, leur conclusion est « nous sommes ici pour vous délivrer des contre-révolutionnaires ».

Dans la journée du 21 et plus encore le jeudi 22, la population se fait de plus en plus hardie. Des groupes se forment autour des tanks. Des voitures et des camions passent couverts de drapeaux en klaxonnant. Quand les Russes se montrent, ils sont conspués par la population. Quand les rassemblements sont trop importants, les Russes tirent, en général en l’air. Il parait que les Bulgares et les Allemands [de l’Est] tirent sur les gens [mais je ne l’ai pas vérifié]. Il y aurait eu 50 morts le premier jour, surtout sur la Place Venceslas et la Place Charles [Le bilan définitif sera de 72 tués pour l’ensemble de la Tchéquie et pour la durée totale des « évènements » ; ce chiffre de 50 est plausible, car c’est le premier jour que cela a été le plus sérieux].

Au cours de la journée du 22, l’occupation et la résistance s’organisent de manière plus durable. Ainsi, les Soviétiques occupent les uns après les autres tous les immeubles importants et toutes les rédactions des journaux [évacuées sans incident, les journalistes se repliant vers des lieux plus discrets], avec parfois quelques incidents cocasses. Ainsi des coups de feux tirés devant l’immeuble du Rudé Pravo [le « droit rouge », organe officiel du PCT] parce qu’un soldat russe s’étant mis à une fenêtre, ses collègues ont cru qu’il s’agissait d’un « contre-révolutionnaire » et lui ont tiré dessus, ce qui a entrainé une riposte contre les « fascistes » de la rue : l’immeuble a gardé des impacts et le grand magasin « Bila Labut », en face, a eu des vitrines brisées. Ces faits montrent la nervosité des troupes d’occupation qui semblent totalement désemparées et qui, visiblement, n’ont plus le moral [Dire cela, nous remontait évidemment notre propre moral]. On a d’ailleurs signalé le cas d’un soldat russe qui s’est suicidé de désespoir [info qui n’a pas été vérifiée]. Les militaires restent en effet en faction toute la journée aux mêmes endroits sous le regard hostile ou ironique des passants. On signale également des difficultés de ravitaillement et comme personne n’accepte de leur vendre quoi que ce soit, il s’ensuivrait des pillages [info non vérifiée ; j’ai en revanche constaté moi-même que les Russes qui campaient dans le jardin public du quartier de Libeň n’avaient quasiment rien et donnaient une impression de SDF ; nous étions frappés aussi par leurs cigarettes bizarres, de mauvaise qualité, aux filtres inhabituels].

Ce qui m’a le plus frappé est l’absence d’initiative et de mobilité des troupes d’occupation. Les tanks restent en effet aux mêmes points stratégiques et se déplacent fort peu. Les véhicules légers, notamment les jeeps, ou même les camions, sont très rares [avec le recul, c’est surprenant cette obsession du seul tank, bien mal adapté à un environnement urbain], ce qui fait que l’on peut faire absolument ce que l’on veut à Prague, pour peu que l’on soit un peu en retrait des tanks et même de plus en plus de gens ne se gênent pas pour écrire des slogans ou coller des affiches sous le regard des occupants.

[Suit dans mon journal, des développements sur le rôle des médias : cette partie, qui a fait l’objet d’articles dans la presse française, sera reprise dans le texte que je mettrai en ligne demain sur ce blog]

La Place Venceslas [les « Champs-Elysées de Prague], autour de la statue équestre de Saint Venceslas [fondateur du royaume de Bohème, au 10ème siècle], qui se dresse immense, devant le Musée National, est devenue le centre de la Résistance. Le monument [c’est là que Jan Palach s’immolera par le feu en 1969] est littéralement couvert de drapeaux, d’affiches et aussi de fleurs car à cet endroit les tanks russes ont fait plusieurs victimes. A quelques mètres, les tanks sont rangés tout le long de la place qui attendent, menaçants. Parfois, une salve est tirée en l’air pour disperser la foule. [Les deux premières nuits, profitant du couvre-feu, les Russes ont « nettoyé » le monument et les murs des affiches et drapeaux; ils y ont renoncé ensuite]. Un autre point chaud est la Place de Dejvice, à 2 km du centre. C’est la route de l’aéroport et c’est le quartier de l’ambassade soviétique.

Ce qui est frappant est le calme de la population. Le peuple tchèque est certainement l’un des plus pacifiques qui soient [La non-violence organisée est une tradition qu’on retrouvera dans la Révolution de Velours de 1989]. Il se retrouve dans l’image du « brave soldat Švejk », [personnage le plus célèbre de la littérature tchèque, équivalent au Don Quichotte espagnol], ce héro du roman de Jaroslav Hašek, confronté pendant la première guerre mondiale à la bêtise et à la cruauté de l’occupant autrichien, qu’il plaint, plus qu’il ne hait : c’est aujourd’hui le sentiment des Tchèques vis-à-vis des Russes.

Vendredi 23 : de 12h à 13h, grève générale [la grève, encore aujourd’hui, est contraire à la tradition tchèque ; pendant l’occupation russe, les gens étaient sur leur lieu de travail, sans vraiment y travailler mais surtout pour être ensemble]. Le mot d’ordre est l’arrêt complet de toute vie pendant une heure. A midi pile, toutes les sirènes de la ville se mettent à hurler, tous les tramways s’arrêtent sur place, de même que les automobilistes. Les piétons s’arrêtent aussi de marcher. Pendant une heure, cette ville figée est impressionnante et émouvante. Je m’arrête moi aussi comme tout le monde. Je suis alors dans le quartier de Karlov, non loin du centre. Deux fois, le silence est interrompu par le bruit des armes automatiques des occupants : on tire peut-être sur la Place Venceslas. A treize heures, la fin de la grève est marquée par les sirènes et un concert de klaxons.

Samedi 24. Les occupants semblent plus nerveux Dans la journée, les coups de feu sont plus fréquents et des voitures sont contrôlées sur les ponts. Les troupes commencent à être relevées par des renforts fraichement arrivés. Eux non plus ne savaient où on les envoyait. Contrairement aux jours précédents, la radio nous demande de ne plus discuter avec eux, car la propagande soviétique présente à la télévision les discussions, sans le son, comme un accueil de bienvenue. Lorsque nous voyons un camion ou un tank russe, nous tournons systématiquement la tête.

Samedi après-midi, me trouvant sur la Place Venceslas, j’ai vu Emil Zatopek [champion olympique de marathon] parler à la foule. Les soldats russes voulaient le faire taire mais il a continué malgré une mitraillette pointée sur lui. On craint un geste fatal mais il ne se produira pas.

Dans la même après-midi, on s’attendait à ce que le président Svoboda rentre de Moscou où, paradoxalement, il a été reçu en grande pompe. Beaucoup de personnes sont massées sur le chemin de l’aéroport Mais il ne viendra pas ce soir. C’est peut-être bon signe ; si les conversations soviéto-tchécoslovaques se poursuivent, c’est que les occupants doivent faire des concessions. Ils y sont d’ailleurs obligés s’ils veulent sortir de l’impasse dans laquelle ils sont. Ils savent qu’ils ne peuvent former aucun gouvernement de remplacement. Ils savent aussi que s’ils imposaient un changement trop brutal, Svoboda et Dubček ne seraient plus suivis. Sur la liberté récemment recouvrée, les Tchèques me semblent fermes.

La nuit, les coups de feu sont de plus en plus fréquents. Après 22h (couvre-feu), ils tirent sur tout ce qui bouge ou tout ce qu’ils croient voir. Dès 19 ou 20h, les rues sont déjà désertes, les restaurants ferment à 18h et les tramways [le métro ne sera inauguré qu’en 1974] ne circulent plus après 19h. Il est très dangereux de rentrer chez soi plus tard. Seules quelques rares avenues sont éclairées, ce qui rend la ville très lugubre.

Le 25 est le premier dimanche que nous vivons sous l’occupation, dimanche très triste en réalité. Très peu de gens partent en week-end parce que l’essence se fait rare, très peu de voitures aussi en ville pour la même raison. Il est très difficile de trouver un café ouvert, contrairement aux autres dimanches. La TV ne marche pas. La seule distraction est d’aller en ville pour lire tracts et journaux et pour commenter les dernières nouvelles. Tout le monde se parle, même quand on ne se connait pas.

Le soir, nous avons une heure de TV libre qui émet depuis des studios secrets. Le chanteur très populaire Karel Gott y apparait La chanson qu’il interprète fait partie de la catégorie « protest-song », c’est-à-dire contre la guerre. Cette interprétation, avec les images de tanks en arrière-plan, est émouvante.

Lundi 26 : nouvelle grève d’une demi-heure, grève d’avertissement à l’appel des syndicats contre d’éventuelles concessions à Moscou. Même scénario que vendredi avec sirènes et klaxons. Les occupants se font encore plus nerveux, semble-t-il. Ils ont presque tous été relevés et les nouveaux ont, parait-t-il, reçu des ordres de fermeté. Quoi qu’il en soit, la résistance passive continue. Tout continue : radio (avec des duplex avec les stations locales), journaux, tracts, affiches.

Mardi 27 : journée d’attente. Les entretiens de Moscou sont terminés et les dirigeants tchécoslovaques doivent rentrer à Prague. Mais aucun accueil solennel. Arrivés un peu en catimini, ils restent plusieurs heures sans déclaration. Nous sommes inquiets. On craint que les résultats ne soient mauvais pour la Tchécoslovaquie et que Svoboda et Dubček hésitent à annoncer les mauvaises nouvelles.

Enfin à 18 heures, Alexander Dubček s’exprime à la radio. C’est la voix d’un homme terriblement fatigué que nous entendons, une voix voilée et hésitante. Au bout de dix minutes, Dubček a de plus en plus de difficulté à articuler, Je peine à le comprendre, d’autant qu’il s’exprime en slovaque [proche du tchèque, mais différent quand même, compris néanmoins par les tchécophones ; politiciens et journalistes s’expriment en l’un ou l’autre sans jamais être traduits]. Il pleure et ses phrases sont hachées de sanglots. Instants poignants pour nous, nos gorges se serrent. En ce moment 15 millions de Tchèques et de Slovaques ont envie, eux aussi, de pleurer. Ils savent qu’il faudra encore subir bien des moments difficiles avant que la Liberté s’installe définitivement dans ce pays qui aspire à la paix et au bonheur.

Quelle responsabilité pour un homme que devoir appliquer une politique que l’on sait stupide. Mais que faire contre les tanks soviétiques ? Démissionner, pour les dirigeants tchécoslovaques, ce serait de la lâcheté, refuser le dictat soviétique, probablement le signal d’une répression encore plus sanglante. La résistance passive aura au moins servi à conserver le gouvernement [et à éviter trop de morts]. La libéralisation devra être freinée mais elle n’est pas annulée. Les troupes occupantes s’engagent à évacuer progressivement le pays.

Que penser d’un tel « accord » ? Les larmes de Dubček en disent long. Demain le parlement doit se réunir pour en discuter. Il n’a malheureusement pas le choix.

Demain, nous n’aurons pas de journaux. Les journalistes s’accordent une journée de réflexion. Quelle sera la réaction de la population ? Résignation ou opposition ? Ce dont on a peur, c’est que les réactions soient diverses et donc divergentes. Ce qui a fait la force de la Tchécoslovaquie pendant cette semaine d’occupation, a été son unité exemplaire. Il ne faudrait pas qu’elle disparaisse. La nuit de réflexion sera décisive./.

Fin de citation

Yves Barelli, 27 août 1968. Annotations et mise en ligne 21 août 2018                                                           

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 22:12

(suite)

4/ Que s’est-il passé en réalité ? L’ouverture des archives soviétiques et tchécoslovaques après 1992 nous permet de reconstituer le scénario :

Dès avril 1968, la direction soviétique avait mis en garde Prague sur le danger que constituait à ses yeux l’évolution de la situation en Tchécoslovaquie et lui avait laissé entendre qu’elle ne laisserait pas faire. En même temps, le maréchal Gretchko, responsable de l’armée rouge, avait élaboré un plan d’intervention armée. Une première date pour cette intervention, le 9 mai (anniversaire de la libération de la Tchécoslovaquie en 1945) avait été envisagée, puis différée.  

Du 20 au 30 juin, des manœuvres des troupes du Pacte de Varsovie (elles étaient programmées, mais on leur a donné plus d’ampleur que prévu), baptisées Šumava (du nom d’un massif montagneux à la frontière ouest-allemande), ont lieu : 30 000 soldats, en majorité soviétiques, y participent; les Soviétiques en profitent pour repérer les lieux et mieux préparer les modalités de leur future invasion. Pour accentuer la pression, les troupes mettront beaucoup de temps à refranchir la frontière (les dernières début août).  

Dès le mois d’avril, plusieurs membres « conservateurs » (Bilak, Indra et Kolder, menacés de perdre leur poste au prochain congrès) du politburo (l’organe dirigeant du PC, composé de 11 membres) sont en contact étroit avec l’ambassade soviétique à Prague. Leur plan est de mettre  Dubček en minorité et de demander l’aide de l’URSS pour « sauver » le socialisme. Leur plan cadre avec celui de Moscou.  

Leur plan ne peut être mis en œuvre. Les « libéraux » font trainer en longueur les réunions du politburo où on ne parle que de l’organisation du 14ème congrès.

Le 29 juillet a lieu une réunion bilatérale entre direction soviétique et tchécoslovaque sur la frontière entre les deux pays à Cierna nad Tisou. Les Tchécoslovaques sont divisés entre « conservateurs » et « progressistes » (Smrkovsky, Kriegel, Černik qui préconisent la fermeté face aux Russes). Brejnev accepte un compromis à condition que les médias tchèques soient davantage tenus et qu’on ne s’écarte pas de l’orthodoxie. Dubček réaffirme son attachement au pacte de Varsovie ; Brejnev confirme le départ des dernières troupes et autorise la tenue du 14ème congrès à partir du 9 septembre. On reste aujourd’hui confondu, maintenant qu’on en sait plus, par la posture de Dubček qui accepte de rendre des comptes et qui donne l’impression de considérer comme normale l’ingérence soviétique. Il donne aussi l’impression de prendre des engagements (contrôle des médias en particulier) qu’il ne pourra ou ne voudra tenir (la censure a été abolie), ce qui donnera des arguments à Moscou pour intervenir militairement, « à la demande » des éléments « sains » du parti.   

Le 3 août, la réunion des membres du Pacte de Varsovie (y compris la Roumanie qui refusera de participer à l’invasion) à Bratislava, renouvelle l’hostilité à l’idéologie « bourgeoise », ce qui donne l’occasion à Brejnev de déclarer qu’il interviendra « fraternellement » s’il y a un « danger bourgeois » dans un pays.

Le 17 août, le politburo soviétique (avec le plan d’invasion en tête), affirme sa volonté de venir en aide au parti et au peuple tchécoslovaque, menacés par la « réaction ». Le lendemain, les membres du Pacte de Varsovie (hors Roumanie et Tchécoslovaquie) entérinent le plan d’invasion et en fixent les modalités.

Les Soviétiques sont alors persuadés qu’il n’y aura aucune résistance militaire, que le président Svoboda acceptera de nommer une nouvelle direction tchécoslovaque (Bilak peut-être) et que tout rentrera immédiatement dans l’ordre.

5/ Mais cela ne se passe pas exactement comme l’avaient prévu les Soviétiques :

Six heures avant le début de l’invasion (mieux vaut tard que jamais ! Ou les services secrets tchécoslovaques étaient nuls ou ils étaient complices), effective à 23 heures le 20 août, la direction du PCT apprend, par l’ambassade tchécoslovaque à Budapest (preuve que les Hongrois, eux-mêmes engagés dans une libéralisation du régime, jouaient un double-jeu), que l’invasion est imminente. Dubček a le temps de réunir le politburo où deux « conservateurs » changent de camp, de sorte que la condamnation de l’invasion est votée par 7 voix contre 4 (cela est important car elle transforme une « aide fraternelle » en authentique « agression »).        

Cela enlève en outre toute crédibilité à la lettre, non signée, publiée le 21 août au matin par la Pravda selon laquelle des membres du PCT sollicitent l’ « assistance immédiate de l’URSS, incluant assistance des forces armées » On a longtemps cru qu’il s’agissait d’un faux mais cette lettre, signée de Bilak, Indra, Kolder, Kapek et Švetska existait bien : elle a été remise en 1990 par la nouvelle direction soviétique (Gorbatchev) à Vaclav Havel, désormais président de la république tchécoslovaque. Les Izvestia ont révélé en outre en 1992 que Kolder avait déjà remis une lettre à Brejnev à Cierna [rappelons qu’à l’époque il n’y avait ni internet ni messagerie cryptée, sauf dans les ambassades].

L’invasion a commencé le mardi 20 août à 23 heures. J’étais alors à Prague (je publierai sur ce blog dans mon prochain article mon journal de bord). Je confirme qu’il n’y a eu aucune velléité de résistance armée tchécoslovaque. Dubček était convaincu que la menace soviétique était du bluff et que, à partir du moment où le politburo lui avait renouvelé son soutien, l’invasion n’aurait pas lieu et que les Soviétiques reprendraient le dialogue avec lui.

C’est en tout cas, ce qu’il m’a dit lui-même en 1990. Il faut dire ici que l’homme du Printemps de Prague avait voué sa vie au communisme (dont il était un militant de toujours) et à l’amitié avec l’Union Soviétique, pays où il a vécu plusieurs années. Il était convaincu de partager le même idéal que Brejnev, simplement avec des méthodes différentes. Lorsque les tanks sont arrivés, c’est un monde, presque une raison de vivre, qui s’est écroulé. Se battre contre l’Union soviétique était pour lui impensable.

En fait, ce que j’ai personnellement constaté, c’était la totale impréparation tant des uns que des autres. Côté tchécoslovaque, absolument rien n’a été fait : même sans engager un combat perdu d’avance, on aurait au moins pu mettre des blocs de béton sur les pistes des aéroports et aux postes-frontières pour gêner les atterrissages et le passage des chars. Ce minimum n’a même pas été tenté (ni même, semble-t-il, envisagé). A Prague, les militaires tchèques sont restés dans les casernes et j’ai été témoin qu’ils demandaient simplement aux gens d’ « éviter toute provocation ». Les policiers sont restés invisibles.

Côté soviétique, l’invasion a été techniquement un succès. Un commando a tout de suite sécurisé l’aéroport de Prague-Ruzyně (il est proche de la ville) sans aucune résistance. Les gros Antonov ont pu alors commencer des rotations rapprochées, chaque avion amenant 120 soldats et plusieurs tanks. Ils survolaient Prague de nuit en un bruit inquiétant. Parallèlement, d’autres troupes franchissaient toutes les frontières communes avec des « pays-frères » : URSS, Pologne (la plus langue frontière), RDA (la plus proche : à peine 100km de Prague) et Hongrie. 200 000 soldats soviétiques, des centaines de chars, 28 000 polonais, et des contingents symboliques de RDA, de Hongrie (mais des troupes soviétiques étaient présentes dans ces pays) et de Bulgarie.

Les archives soviétiques font état d’une préparation minutieuse. C’est peut-être ce que croyaient Brejnev et sans doute Gretchko. La réalité était différente : j’ai moi-même vu dans Prague des chars qui n’avaient pas l’air de savoir où ils allaient et j’ai été le témoin de tankistes qui demandaient leur route aux passants  (qui les envoyaient évidemment dans la direction opposée): à peine croyable, ce qui confirme que les Soviétiques, au moins les gradés, s’attendaient à être accueillis en libérateurs. Les hommes de troupe, eux, suivaient sans savoir où ils étaient : j’ai été témoin que certains pensaient arriver en Allemagne de l’Ouest; ils ont vite compris en discutant avec les gens car des discussions se sont immédiatement engagées (à la demande de la « radio libre et légale » dont je parlerai dans mon prochain article), les Praguois (la plupart savaient parler russe) expliquant aux agresseurs qu’ils n’avaient rien à faire là et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux. J’ai constaté qu’il n’y a eu aucun mouvement de panique : les Tchèques sont calmes et disciplinés; nous suivions scrupuleusement les instructions de la « radio libre et légale ». 

Autre impréparation soviétique: la logistique. J’ai vu les militaires camper dans des parcs publics dans des conditions invraisemblables, sans eau ni nourriture. Sans bouger non plus, et sans intervenir contre les manifestants (pacifiques) qui les entouraient.

Cela est le signe, je crois, de deux choses. La première est qu’il s’agissait bien, dans l’esprit de Moscou, d’une simple démonstration de force doublée d’une opération de police dans l’attente (quelques heures, pensaient-il) d’un changement de gouvernement à Prague. La deuxième est que l’armée rouge avait certes des forces colossales mais qu’elle était meilleure pour le statique que pour le mouvement. L’enlisement des forces russes quelques années plus tard en Afghanistan et en Tchétchénie me renforcera dans ce qui a été ma conviction en les voyant à l’œuvre de manière aussi lamentable en 1968. Il semble que l’armée russe ait désormais fait d’énormes progrès : son efficacité en Syrie le prouve. Mais du temps de l’URSS, à l’image de la pagaille qui régnait souvent dans le pays, cette armée était en fait un tigre de papier.

Il n’y a pas eu volonté des occupants d’écraser une révolte comme cela est souvent écrit dans les médias occidentaux avides de sensationnel et hostiles. Aucun bombardement, aucun tir, semble-t-il, sur ordre. Les incidents ont été l’exception et non la règle : cette image qu’on trouve dans les livres d’histoire et les rétrospectives qui montrent un tank en feu dans le centre de Prague est vraie : cela se passait devant l’immeuble de la radiotélévision où des autobus avaient placés pour empêcher les chars de passer, acte totalement isolé et non représentatif de la résistance passive tchèque. La grande colonne de fumée noire au-dessus du char est bien l’une des rares qui se soient produites. La situation plus habituelle était celle des gens huant les soldats sur les chars avec des tankistes le plus souvent inactifs (certains tiraient en l’air mais je n’en ai pas vu ; il m’est en revanche arrivé souvent de prendre une bière avec des amis avec les chars en face : on s’y habitue vite. J’ai vu aussi (spectacle habituel) des journaux (écrits en russe et hostiles à l’invasion) distribués aux soldats et des affiches dénonçant l’invasion collées sous les yeux des soldats sans qu’ils réagissent.

Le bilan de l’invasion (première semaine, ensuite, après les accords de Moscou, les tanks ont quitté les centres des villes et on ne les a plu vus) a été de 72 tués en Tchéquie et 19 en Slovaquie. C’est trop mais c’est très peu comparé à n’importe quelle répression dans le monde opérée par l’armée (plusieurs centaines de victimes en 1956 en Hongrie) ou comparé aux actes de guerre menés ces dernières années par l’OTAN (528 civils tués lors des bombardements de Belgrade en 1999 plus d’énormes dégâts matériels alors qu’il n’y en a pas eu à Prague, si n’est quelques impacts de balles sur les murs et des bordures de trottoirs endommagés par les tanks). Ces morts ont eu lieu dans quelques affrontements isolés (tel celui de la radio évoqué plus haut) mais ont surtout été dus à des tirs en l’air ou n’importe où de la part de soldats désemparés et mal coordonnés. Ce n’était donc pas une guerre !

Il ne semble pas que les Soviétiques aient cherché la confrontation directe, une fois qu’ils ont compris qu’ils n’étaient pas les bienvenus et que la population leur était massivement hostile. Ainsi, ils n’ont pas vraiment cherché à empêcher le fonctionnement des radios depuis des émetteurs secrets et l’impression des journaux dans des imprimeries à peine cachées, pas plus qu’ils n’ont interrompu la tenue du 14ème congrès extraordinaire du PCT tenu dans une usine  de Prague. Pour la gloriole des « résistants », dont je faisais partie, il est agréable de dire que tout a pu se passer au nez et à la barbe d’occupants maladroits et démoralisés. C’est ce que je croyais aussi. Mais cela ne résiste pas à l’analyse : les Soviétiques ne pouvaient pas ne pas savoir où étaient les studios secrets dont ils avaient sans doute les plans puisqu’ils avaient été construits pour l’éventualité d’une invasion de l’OTAN. Quant au congrès du PC, en garder le secret relève de l’imagination.

Même si mon romantisme en prend un coup (quand on a conscience de participer à l’Histoire, on devient romantique), la réalité est plutôt allée dans le sens des Soviétiques, simplement avec un an de retard.

Dès le début de l’invasion, ils sont allés « cueillir » Dubček dans son bureau sans qu’il ait cherché à se cacher ailleurs. Ils ont ensuite négocié à Moscou avec le président Svoboda, le seul qui ait été un peu ferme (Svoboda, ancien général de l’armée, populaire en Tchéquie et relativement respecté à Moscou, a refusé de nommer un nouveau gouvernement et a fait savoir qu’il n’accepterait de discuter que lorsque Dubček et les quelques autres dirigeants emprisonnés seraient libérés, ce qu’il obtint. On put alors signer les « accords » de Moscou qui donnaient un minimum de légalité à l’invasion et qui sauvaient la face de  Dubček, mais aussi la fierté du peuple.

Le cours du « Printemps » put alors reprendre pratiquement comme avant, l’enthousiasme en moins car on savait désormais que les tanks pouvaient revenir à tout instant. Ce n’est qu’’en avril 1969 que les Soviétiques ont pu obtenir le changement de premier secrétaire du PCT. Je vous en parlerai l’an prochain.

6/ Un autre scénario aurait-il pu être possible ? On ne refait pas l’histoire mais il n’est pas hors de propos de constater que dans l’histoire du mouvement communiste européen, il y a eu plusieurs dissidences. La première celle de Tito, plus tard l’Albanie et la Roumanie Dans les trois cas, la détermination des dirigeants et des peuples de ces pays a été forte et a joué comme une dissuasion à une intervention armée soviétique. Le principe de la dissuasion est de convaincre un agresseur, même plus fort, qu’il devra payer un prix élevé en cas d’attaque.  Cela a fonctionné pour Belgrade, Bucarest et même la petite Tirana qui, certes ne représentaient pas un intérêt stratégique du même ordre que celui de Prague mais qui n’était tout de même pas négligeable.

Si Dubček avait été plus ferme, il n’est pas sûr qu’il aurait empêché l’invasion, mais elle aurait peut-être été moins inéluctable. En dépit de toute la sympathie que j’ai (et qu’une majorité de Tchèques et de Slovaques continuent à avoir pour lui – il est mort en 1992), je dois me résoudre à dire qu’il n’était pas l’homme de la situation. Dommage ! Avec le recul, je suis plus critique envers celui que nous avons tous adulé à Prague. Petr Uhl, qui a préfacé le livre que j’ai écrit en 1990 sur la Révolution de Velours était plus critique que moi. C’est lui qui avait raison.

7/ Un dernier mot sur les réactions internationales : bien faibles, pour les raisons indiquées au §1 : condamnation de l’invasion par la Yougoslavie, la Roumanie, l’Albanie, la Chine et, bien sûr, tous les pays occidentaux. Condamnation aussi du PC Italien ; le PC français s’est contenté de « déplorer ». Forte couverture médiatique et émotion dans les opinions publiques Mais, surtout, un nombre non négligeable de membres des PC ou proches d’eux, ont pris des distances définitives avec le communisme soviétique. Parmi eux, en France, des gens comme Jean Ferrat ou Yves Montand. Cela a sonné le glas du système communiste soviétique comme force d’attraction ou de proposition. La fin du communisme s’est concrétisée avec la chute du mur de Berlin en 1989; mais en réalité, son sort a été scellé à Prague dans la nuit du 20 au 21 août 1968 lorsqu’une vision mortifère du communisme a empêché de s’épanouir un communisme plus authentique, plus vivant, plus démocratique et plus humain. Je fais partie de ceux qui regrettent cette occasion manquée. Une véritable tragédie./.

La section II sera mise en ligne demain  

Yves Barelli, 20 août 2018                                                                 

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 22:03

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les chars soviétiques et des autres pays du Pacte de Varsovie entraient en Tchécoslovaquie pour mettre fin à l’expérience de « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček. Je me trouvais alors à Prague et j’ai vécu du début à la fin les « évènements ».

Ce ne fut pas tout de suite la fin du « Printemps de Prague » (voir mon article du 18 mars : « il y a cinquante ans, le Printemps de Prague »). Grâce à une formidable mobilisation de la population derrière ses dirigeants, au travail des journalistes qui, depuis des studios secrets de radio-TV et des imprimeries cachées de journaux, organisèrent une résistance pacifique, les occupants durent composer avec Dubček qu’ils avaient emmené prisonnier à Moscou.

Certes, les « accords de Moscou », signés le 27 août, restreignirent la marge de manœuvre de la Tchécoslovaquie, mais les dirigeants légaux du pays purent rentrer libres à Prague et le « Printemps » put reprendre en automne. Il faudra attendre l’année d’après (j’écrirai en 2019 un article sur ce blog pour en célébrer le cinquantenaire) pour que Dubček cède la place à Gustav Husak et commence ce qu’on a appelé la « normalisation », c’est-à-dire une reprise en main progressive, accompagnée d’une répression « douce » (ceux qui s’étaient le plus mis en avant en 1968 ont souvent perdu leurs postes de responsabilité mais n’ont pas été emprisonnés pour cette action). Il n’empêche, un formidable espoir fut anéanti et la société, à nouveau, se figea pour vingt ans.     

En dépit de la présence de 200 000 soldats occupant le pays (on a parlé de 500 000, chiffre exagéré) peu de violences se produisirent en août 1968 (près de 100 morts tout de même, souvent victimes de balles perdues). Contrairement à ce qui a pu être dit à l’Ouest par des médias pas toujours objectifs, le « Printemps » ne fut pas « écrasé » par la force mais plutôt par une pression qui mit du temps à faire son effet. Mon témoignage est de première main puisque j’étais moi-même présent à Prague dans la nuit du 20 au 21 août et dans les jours qui ont suivi.

Je vous propose ici trois textes. Le premier (cet article) est un rappel des faits et un essai d’analyse à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui (les archives, notamment soviétiques, ont été ouvertes), analyse sans doute un peu différente de celle qu’un témoin direct comme moi pouvait faire à l’époque.

Le second article, que je mettrai en ligne demain, est mon témoignage, tel que j’ai pu le faire au jour le jour en tenant un journal (j’avais 23 ans à l’époque; encore étudiant, en France, mais souvent en Tchécoslovaquie, j’étais pleinement inséré dans un réseau d’amis tchèques, dont j’avais appris la langue, et j’ai décrit ce que je voyais, pas comme un étranger mais comme un habitant ordinaire de Prague). Le troisième traitera spécifiquement du rôle, tout à fait exceptionnel et capital de la radio « libre et légale » et des journaux.    

1/ Le contexte de l’époque

Après la seconde guerre mondiale, la « guerre froide », basée sur un équilibre de la terreur nucléaire, qui assurait en fait la paix en Europe car nul n’était assez fou pour enclencher les hostilités, opposait en Europe deux « blocs », celui des pays de l’OTAN (Etats-Unis et leurs alliés), et pays du « Pacte de Varsovie » (l’URSS et ses alliés). Quelques rares pays « neutres », comme la Yougoslavie, l’Autriche, la Suisse, la Suède et la Finlande, se tenaient à l’écart des alliances militaires.

Les pays du bloc de l’Est avaient des régimes communistes caractérisés par la propriété collective des moyens de production (avec un secteur privé marginal) et par la suprématie institutionnalisées des Partis Communistes (réputés rassembler les citoyens les plus méritants). Le communisme se caractérisait par un grand égalitarisme (peu d’éventail des revenus), la gratuité ou quasi-gratuité de nombreux biens et services (y compris le logement, la santé, l’éducation, la culture et le sport),  une protection sociale étendue et l’absence de chômage (emploi et revenu garantis). En Tchéquie, le niveau de vie était comparable à celui de la France, mais mieux réparti. La liberté d’expression (presse) et de choix politique (élections) était en revanche limitée (le Printemps de Prague, mais aussi, en grande partie, la Yougoslavie de Tito, étaient des exceptions).  

Le partage de l’Europe entre Américains et Soviétiques, issu de Yalta, s’était plus ou moins bien imposé sur le terrain, tant à l’Ouest (répression anti-communiste en Grèce ou pouvoir fascisant en Espagne et au Portugal, grèves souvent réprimées ailleurs, y compris en France) qu’à l’Est (mouvements protestataires en Allemagne de l’Est et en Pologne, et surtout révolte hongroise en 1956).

La Tchécoslovaquie était le pays où le communisme était le plus ancré. Le mouvement ouvrier était déjà fort au 19ème siècle et le régime communiste y avait été instauré en 1948 de façon démocratique (même si la propagande occidentale avait parlé de « coup de Prague » : la vérité était que le PC, à lui seul avait recueilli 38% des voix aux dernières élections pluralistes – plus de 50% en Pays tchèque, les Slovaques étant plus réticents – et avait, avec des petits partis alliés, la majorité absolue). C’est pourquoi la « collectivisation », y compris de l’agriculture (aujourd’hui, trente ans après la fin du communisme, cela reste le cas de la plus grande partie de l’agriculture tchèque, les paysans étant massivement attachés à ce système ; on a conservé aussi un système étatique de santé, avec soins gratuits, qui fonctionne bien), s’était faite avec l’adhésion de la population. [Le passage au communisme avait été plus difficile dans la plupart des autres pays de l’Est, notamment en Pologne]. Un autre facteur qui prédisposait les Tchèques à l’idéologie communiste était la très faible implantation de l’Eglise catholique (il existait depuis le mouvement « hussiste » du 15ème siècle, un fort sentiment anticlérical ; aujourd’hui encore, avec 60% d’athées et le reste majoritairement sans religion, les Tchèques battent le record européen de sans-religions ; les Slovaques étaient en revanche de tradition plus catholique).

Si j’ai rappelé ces faits, c’est pour tordre le cou à une idée bien ancrée chez nous du fait d’une propagande constante de la part de médias peu ou pas objectifs (car ils appartiennent à des groupes capitalistes) selon laquelle le communisme aurait été imposé de force à des peuples qui n’en voulaient pas et ne se serait maintenu que par l’oppression. Interrogez aujourd’hui les ressortissants « ordinaires » (pas les capitalistes bien sûr) de ces pays, y compris ceux de l’ex Allemagne de l’Est sur le souvenir qu’ils ont du communisme et vous serez peut-être étonnés de la persistance d’une certaine « communo-nostalgie ». Cela n’exonère évidemment pas les crimes de Staline et de ses émules, mais juge-t-on le capitalisme à l’aune des crimes de Franco, de Pinochet, des colonels grecs ou de ceux de « nos » armées en Algérie ou au Vietnam ? Lorsque la « Révolution de velours » a « libéré » la Tchécoslovaquie en 1989, il y avait moins de 50 prisonniers « politiques », condamnés à de courtes peines ; nous en avons aujourd’hui en France davantage : des Basques et des Corses. Cela est-il suffisant pour condamner le « régime » français ? Sans doute pas. Alors, essayons d’adopter une lecture « objective » partout.

Ce qui précède ne signifie pas que tout allait bien à Prague du temps du communisme. Evidemment non. La preuve est que le Printemps de Prague a voulu améliorer le système en essayant de corriger ses principaux travers (passivité, conformisme, économie relativement inefficace). Non parce que c’était le goulag (à titre d’exemple, les soit disant voyages interdits à l’Ouest : j’ai reçu pas mal d’amis tchèques chez moi à Marseille dès 1964, donc 4 ans avant le Printemps de Prague et 25 ans avant la fin du communisme ; ils voyageaient en voiture ou en avion, relativement bon marché; mes amis n’étaient pas des fils d’ « aparatchiks » mais des jeunes ordinaires) mais parce que les gens aspiraient à quelque chose de mieux sans pour autant passer au capitalisme (pendant le Printemps de Prague, alors qu’il y avait une totale liberté d’expression, le PC de Dubček recueillait 90% d’opinions positives ; même pendant la « Révolution de velours », je n’ai pas constaté de demande massive de passage au capitalisme, qui a plutôt été imposé du dehors).                        

2/ Pour l’URSS, la Tchécoslovaquie était une pièce essentielle. Pays le plus central, le seul avec des frontières communes avec l’URSS et l’Allemagne de l’Ouest. Pays le plus industrialisé et, je l’ai dit plus haut, celui où le régime communiste semblait le plus solide.

C’est pourquoi le Printemps de Prague a suscité une grande inquiétude chez les dirigeants de Moscou. Vu du Kremlin, la direction du PC tchécoslovaque, trop laxiste, risquait de perdre le contrôle de la situation. Le risque était pourtant limité. En fait, ce que craignait Brejnev était la contagion aux pays voisins et même l’émergence d’un « Printemps de Moscou ».

3/ Trois éléments ont incité la direction soviétique à agir tout de suite.

Le premier était que toute réaction occidentale à une intervention armée en Tchécoslovaquie était à priori exclue. Les Américains étaient pris par la guerre du Vietnam et ils ne se gênaient pas pour faire et défaire à leur guise les gouvernements dans leur pré-carré, en Amérique latine. Il y avait donc un accord tacite entre Washington et Moscou : faites ce que vous voulez chez vous (ce qui n’empêche pas notre propagande de vous condamner) et laissez-moi faire ce que je veux chez moi. De fait, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui (avec les soit disant « révolutions orange» en Ukraine ou Géorgie, largement financées et attisées par la CIA), les Américains n’ont à aucun moment cherché à interférer dans le Printemps de Prague (à l’inverse, Moscou n’est pas intervenu dans le mai 1968 français ; il a même encouragé le PCF et la CGT à freiner le mouvement).. Mieux, une répression à Prague ne pouvait que servir les intérêts du bloc capitaliste parce qu’elle servait sa propagande et surtout parce que l’existence d’un communisme démocratique aurait contrecarré cette propagande.

Le second était que les Soviétiques pariaient sur la faiblesse de Dubček (ils n’avaient pas tort) et sur l’absence de réaction de la population à une éventuelle intervention (ils se sont trompés, mais seulement à moitié, la réaction a duré un an mais après elle s’est émoussée).

Le troisième élément est que le 14ème Congrès du Parti Communiste Tchécoslovaque ne devait se tenir qu’en septembre 1968. Il allait conforter Dubček au sein du parti et éliminer ce qui restait de la vieille garde d’ « avant janvier » (avant l’avènement de Dubček). La conviction de Brejnev était que les « éléments sains » du parti arriveraient à mettre Dubček en minorité avant le congrès en l’accusant de laisser faire la « contre-révolution » et qu’ils solliciteraient l’aide soviétique, y compris armée, pour rétablir la situation antérieure.

(à suivre)

Yves Barelli, 20 août 2018                                                                 

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 13:30

Il est souvent de bon ton aujourd’hui, en 2018, de dénigrer et même de condamner mai 68. Cohn-Bendit, le « héros » de la fac de sociologie de Nanterre, lui qui fut en fait à l’origine des évènements, se renie et s’autocritique. D’autres, tels Alain Finkielkraut (je l’entendais avant-hier sur France-Culture) ou Bernard Henri Lévy, tous deux ex maoïstes, vont dans le même sens. Serge July et d’autres de « Libé », quotidien issu de mai mais aujourd’hui complètement passé au service du « système » (il a été racheté par un capitaliste !), y vont aussi de leur auto-condamnation. Masochistes ou girouettes ?

Il est vrai que nombre de « soixante-huitards » ont retourné leur veste. Je n’en suis pas étonné. Certains semblent dans l’incapacité de se départir de leurs penchants extrémistes. Dans le meilleur des cas, ce n’est pas une preuve d’équilibre psychique ; dans le pire, ils ont été simplement récupérés : ils cherchaient le bonheur de la « plage sous les pavés », ils ont trouvé le confort d’un siège de député européen, de directeur de média, parfois de dirigeant de société, désormais habitués des salons feutrés de la capitale, récupérés, intégrés.

S’ils en sont satisfaits, tant mieux pour eux, mais moi, à leur place, je n’en serais pas fier et, au moins, je me ferais un peu plus discret. Quand on s’est trompé avec une telle constance, quand on est passé avec une telle facilité d’un extrémisme à l’autre, on devrait se montrer un peu plus modeste. Je ne leur reproche pas d’avoir changé d’avis, je leur reproche d’aboyer avec tant de hargne à la face de leurs compatriotes, des vérités successives contradictoires en méprisant chaque fois, au gré de leurs virages tortueux, ceux qui ne partagent pas leurs affirmations du moment. On peut certes changer d’avis. Ce pourrait être à l’honneur de celui qui avoue s’être trompé, mais eux, ne l’avouent jamais et, à leurs yeux,  ce sont toujours les autres qui ont tort.

Certains disent, avec Eric Zemmour, que mai 68 a été la cause de tous les malheurs actuels de la France et que ce sont les anciens soixante-huitards qui désormais nous gouvernent, et nous gouvernent mal, en appliquant leurs mauvaises idées de laxisme, de dénigrement de l’autorité et des valeurs,  d’internationalisme, de féminisme.

Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation. L’oligarchie qui nous gouverne, ce ne sont pas les soixante-huitards, ce sont les « fils à papa », ces ex « jeunes » qui ne l’ont jamais été parce que, à vingt ans, ils raisonnaient déjà comme des vieux, ceux qui attendaient le jour où ils pourraient profiter de la fortune de papa. Ceux-là, ils n’étaient pas avec nous dans nos manifs, mais ils ont en revanche remonté les Champs Elysée le 30 mai derrière papa, avant d’aller passer le week-end à Deauville avec la « DS » de papa et son essence retrouvée.

Il y a aujourd’hui des soixante-huitards au service du système : ils ne sont pas le système mais plutôt ses « idiots utiles ».

Personnellement, je n’ai jamais été « Mao », je n’ai jamais été « anar », je n’ai jamais été nihiliste, je n’ai jamais eu le goût de la violence, j’ai toujours eu des principes et des valeurs, même si ce n’étaient pas celles de l’oligarchie au pouvoir. Nous étions des millions comme cela en 1968 et nous sommes encore des millions aujourd’hui à rêver d’un monde plus juste et plus fraternel.

Si c’était à refaire aujourd’hui dans les conditions de 68, je referais mai 68, et je vais expliquer pourquoi. Je dis bien « dans les conditions de 68 », qui ne sont pas nécessairement celles de 2018 et même qui en sont quasiment à l’opposé. Dans la dialectique ordre/liberté, nation/internationalisme, défense des valeurs/absence de tabous, égalité/valorisation du mérite, le dogmatisme consiste à toujours choisir le même côté de l’alternative, quelles que soient les conditions du moment. Le propre du dogme, c’est d’être une vérité révélée et intangible. Je crois aux principes, tels que le respect de la vie humaine (et animale), le sens de l’égalité entre les gens, l’équité dans le jugement. Mais j’estime dangereux de s’accrocher à des dogmes qu’il faudrait s’interdire de critiquer et même de s’interroger. Sans critique (constructive) et sans remise en cause, il n’y a pas de progrès possible, il n’y a que des individus rigides et des sociétés figées, que des couvercles sur la marmite qui ne pourraient sauter qu’en explosant.

Mai 68 a été une explosion parce que la société avait placé de tels couvercles qu’elle ne pouvait plus évoluer seule. Le général de Gaulle avait sauvé la France pendant la seconde guerre mondiale, sa politique après 1958, notamment étrangère, a été un apport extrêmement positif, mais en 1968, il était devenu une tare pour notre pays et une tare dangereuse si, comme on aurait pu le craindre, il avait utilisé l’armée pour empêcher l’émergence d’un pouvoir populaire, si, d’aventure, le Parti Communiste s’était orienté dans cette direction, ce que, heureusement ou malheureusement (on peut en discuter), il n’a pas voulu.

Suis-je pour l’ordre ou pour la liberté, pour les valeurs ou la levée des tabous, etc ?

Ma réponse est simple dans son principe et complexe dans son détail : ça dépend, ça dépend du contexte, ça dépend du moment. Ma vérité n’est pas variable et je ne suis pas un caméléon, rouge un jour, blanc le lendemain, « coco » un jour, « facho » un autre, socialiste hier, « populiste » aujourd’hui. Ma vérité est seulement, et j’ai la faiblesse de dire « raisonnablement », adaptée aux circonstances. Il n’y a pas de solution valable partout et toujours, de vérité intangible, de panacée universelle. Quand il fait froid, je me couvre, quand il fait chaud, je me découvre. Seuls les dogmatiques décident de s’habiller toujours pareil. Ceux qui jugent un pays à l’autre bout de la terre avec leur vision parisienne intangible et ceux qui veulent porter une appréciation sur mai 68 avec leur vision de mai 2018 sont des dogmatiques. Ils prennent le risque de se tromper et ils sont dangereux.

En mai 68, nous étions face à une société oppressive, inégalitaire et profondément injuste. A l’ordre politique, social et moral, nous avons opposé la liberté et l’ « interdiction d’interdire ». A l’oligarchie qui opprimait le peuple par la détention du capital et de l’autorité, nous avons opposé le combat contre le capitalisme et ses injustices. A ceux qui nous interdisaient de recevoir une copine dans notre chambre de cité U, nous avons opposé le droit au bonheur et à la jouissance. A ceux qui nous disaient que le but ultime et unique de la société était la hausse du PIB et la société de consommation, nous avons répondu que, premièrement, cette société de consommation, elle était loin d’être pour tout le monde et que, deuxièmement, il y a d’autres valeurs dans la vie que de consommer toujours plus, de posséder toujours plus et que l’être vaut mieux que le paraitre et que l’avoir. A ceux qui nous parlaient autorité, nous avons répondu fraternité, aux rabat-joies, nous avons opposé la joie partagée.

Cette action de ceux qui ont participé au mouvement de mai 68, c’était tout cela, c’était nécessaire, c’était utile, c’était estimable et cela montrait que l’homme peut se surpasser, se transcender même, et que le bien peut vaincre le mal, que « l’amour et la vérité sont plus forts que la haine et le mensonge », pour reprendre la belle expression de Vaclav Havel.

Bien sûr qu’il y a eu des excès, des erreurs, des fautes même. Ceux qui contestaient tout sans rien proposer à la place étaient des idiots. Ceux qui avaient le culte de la violence et qui ont cru qu’en jetant des pavés sur les flics et en montant des barricades, c’était une fin en soi étaient des criminels en puissance. Encore que, et cela est regrettable, s’il n’y avait pas eu la violence excessive et gratuite des « casseurs », jamais la classe ouvrière aurait eu les « avancées » de Grenelle.

Oui, malgré ses excès et ses utopies, mai 68 a été utile à la France.

Notre pays y a gagné la libération sexuelle et des mœurs. Ce n’est pas rien. Les plus jeunes qui croient juste de critiquer mai 68 en singeant les anciens soixante-huitards aujourd’hui ralliés au système, si on les mettait dans les mêmes conditions d’ordre moral et de répression sexuelle que ce qui prévalait en 1968, seraient probablement les premiers à se révolter aujourd’hui parce que, tout simplement, ils trouveraient cela insupportable.

La France a aussi gagné une certaine libération de la classe ouvrière. Son sort était particulièrement mauvais avant (supportable et supporté seulement parce qu’il y avait une conscience et une solidarité de classe grâce au Parti Communiste et à ses relais syndicaux et culturels). Les salariés, en faisant massivement et longuement grève, ont montré qu’ils pouvaient influer sur le cours des évènements. Ils en ont tiré fierté et confiance en eux. Ils ont fichu une sacrée « trouille » aux possédants et aux patrons qui les narguaient et les méprisaient auparavant et cela est déjà en soi positif : pas toujours aux mêmes la peur du lendemain.

Certains diront qu’en fait ils n’ont rien gagné du tout car la situation est pire aujourd’hui et que jamais les inégalités n’ont été aussi grandes. C’est vrai. Mais l’amélioration sur le moment a été réelle (et elle sera encore amplifiée avec la victoire de la gauche en 1981). La détérioration est venue après. Après les « trente glorieuses », ce que j’ai appelé les « trente honteuses », ces années de régression sociale et sociétale que nous subissons depuis trente ans, ce capitalisme mondialisé inhumain qui détruit les individus et le tissu social engendré en son temps, non par mai 68 (cela n’avait rien à voir et cela ne se passait même pas en France), mais par la réaction ultra-capitaliste de Thatcher et Reagan.       

L’ « esprit de mai », cela a été aussi le goût de liberté et du bonheur. Cela a donné une nouvelle façon de voir les choses, plus libre, plus épanouie, moins contrainte. La levée des tabous, cela n’a pas été seulement pour le sexe. Cela a concerné, à titre d’exemple, dans un domaine qui me tient à cœur, le renouveau des identités régionales si longtemps niées et interdites dans notre pays (à titre d’exemple, mon père a eu le provençal, le « nissart » plus précisément, pour langue maternelle avant le français mais il ne m’a jamais dit un mot dans cette langue, que j’ai apprise, seul, plus tard). Cela a donné Stivel en Bretagne ou Marti en Occitanie.

Et il y aurait pas mal d’autres exemples dans beaucoup de domaines touchant à la vie de tous les jours.

Cet esprit de mai 68, qui fait cruellement défaut à la jeune génération, ce fut finalement un  fantastique souffle de liberté, d’imagination, de bonheur partagé et de fraternité conviviale et individuellement désintéressée. Vouloir changer la société, « changer la vie », c’est rien demander pour soi et tout pour les autres. Le contraire de cet individualisme égoïste que nous martèle la publicité à longueur de journée. Certains diront que nous nous sommes « défoulés » en mai 68. « Défouler », c’est sortir de la folie, c’est être réaliste en prenant son rêve pour la réalité, seule chance d’avoir peut-être la possibilité de faire du rêve la réalité. Je plains ceux qui ne rêvent pas, qui n’ont pas d’utopie. Leur vie doit être bien morne. Ne pas calculer sans arrêt en fonction du gain prévisible (le contraire du désintéressement), c’est choisir de vivre plutôt que de raser les murs toute sa vie comme j’en ai croisé tant dans ma carrière professionnelle. Ceux-là vont plus vite et plus haut mais, à la fin, que gagnent-ils ? Rien, et certains devraient plutôt gagner à moins de vains calculs. Cela leur éviterait d’empêcher les autres de vivre, de tout simplement vivre.

En 68, nous avons lutté contre l’excès d’ordre. Aujourd’hui, la société aspire à davantage d’ordre car l’excès de liberté tue la liberté lorsque c’est la liberté du renard dans le poulailler et du délinquant et de l’incivique dans la ville. Il n’y pas contradiction entre 1968 et 2018. Simplement des circonstances différentes : il fallait se découvrir parce qu’il faisait trop chaud, aujourd’hui, la météo est plus fraiche et il faut donc se couvrir. Seuls les dogmatiques y voient une contradiction.

En 68, il était de bon ton de dénigrer la Nation. Vive l’internationalisme prolétarien! Nous sortions des guerres coloniales et il fallait valoriser les cultures venues d’ailleurs. Aujourd’hui notre nation est menacée par l’islam conquérant et par des immigrés qui veulent reconstituer à Bobigny le « bled » de l’Atlas. En 68, il était légitime d’affirmer la laïcité et donc de se battre contre l’ordre moral chrétien. Aujourd’hui, la menace, ce ne sont plus les curés mais les imams. Je n’ai pas changé de conviction ni de croyance mais, moi l’athée, je revendique une France d’inspiration chrétienne parce que nos racines et notre identité sont menacées par des « valeurs » et des croyances qui ne sont pas les nôtres et qui sont contraires aux fondements de notre société et de nos libertés. En l’occurrence, c’est Mélenchon, prompt à dénoncer les atteintes à la laïcité quand il s’agit du catholicisme et à tout excuser dès qu’on parle islam pour la raison fallacieuse que l’islam serait la religion du prolétariat, qui se trompe, et Marine Le Pen qui a raison, même si je ne partage pas toutes les options du FN.

Ma conclusion est que le dogmatisme, hélas trop fréquent dans notre pays, est la pire des choses car il ferme les yeux à bien des gens qui, en d’autres circonstances, pourraient paraitre raisonnables. Le dogmatisme est le contraire de la raison, il est souvent la porte ouverte à une sorte de fascisme intellectuel hélas aujourd’hui très répandu dans les milieux qui se disent encore de « gauche », plus par rhétorique d’ailleurs que par leurs idées ou leur vécu. Parce que je ne suis pas dogmatique (en tout cas, j’essaie de ne pas l’être, l’affirmation de « vérités » non prouvée étant une tendance naturelle car elle évite l’effort d’expliquer et de tenter de convaincre), j’estime que mai 68 a été globalement positif, même si ce qui était juste à l’époque peut s’avérer faux dans le contexte d’aujourd’hui. Gardez-vous de juger la situation d’il y a cinquante ans avec ce qui vous parait évident aujourd’hui !

1968 restera en tout cas un beau morceau d’histoire, pas seulement de la France mais du monde. J’ai eu la chance d’y avoir participé et j’en garde un bon souvenir, même si la suite n’a pas toujours été à la hauteur de l’espoir.

Pour moi, cette participation a été double : mai en France, le Printemps et l’été à Prague (voir mon texte du 21 mars 2018 : « il y a cinquante ans, le « Printemps de Prague »). Le lien entre les deux était évident. Dans les deux cas, on voulait se débarrasser de régimes oppressifs et on voulait construire des sociétés plus justes, plus libres et plus fraternelles. Dans les deux cas, l’imagination, la convivialité et l’absence d’égoïsme individuel ont été au rendez-vous.

Ce texte était ma contribution à la commémoration du cinquantenaire des évènements à l’usage des plus jeunes qui ne les ont pas connus. Un témoignage, même lorsqu’il se veut objectif et qu’il est donné dans un souci d’honnêteté, a toujours une part de subjectivité. Trouvez-en d’autres, lisez, regardez les rétrospectives à la télévision, mais méfiez vous de ceux qui vous mentent par intérêt, parce qu’ils sont devenus la voix du « système », ou parce que, s’étant régulièrement trompé et ayant souvent dit tout et son contraire, ils n’ont aucune crédibilité. J’ai essayé de garder la mienne en l’argumentant. Vous n’êtes pas obligé d’avoir les mêmes opinions et les mêmes analyses que moi. La tolérance, c’st aussi l’esprit de mai 1968 : écoutez les arguments avant, le cas échéant, de les critiquer. Ne soyez pas dogmatiques. A chacun son pavé, à chacun sa plage./.

Yves Barelli, 4 mai 2018

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3 mai 2018 4 03 /05 /mai /2018 18:48

Deuxième phase : le mouvement social, plus grande grève de l’histoire de France

Les manifs du lundi 13 mai sont un immense succès. 500 000 personnes y participent à Paris, des centaines de milliers à Marseille, Lyon, Nantes, Strasbourg, etc. A Paris, c’est tout l’est de la capitale qui est arpenté par la foule. On a parlé d’un million de personnes là où le pouvoir, y compris sa télévision, en a vu moins de 200 000. Le demi-million est sans doute plus proche de la réalité.                               

Mais ce n’est pas le plus important. A la surprise de nombre d’observateurs, des ouvriers, notamment les plus jeunes, entendent aller au-delà des consignes de la CGT (toujours aussi hostile au mouvement étudiant en dehors d’une solidarité de façade et de circonstance). Cela commence à l’usine Sud-Aviation de Nantes-Bouguenais où le personnel « débraye » (grève spontanée sans préavis) le 12 mai. D’autres usines suivent. La Sorbonne « libérée » se transforme en lieu permanent de contestation et d’échanges d’idées et d’initiatives qui, désormais, n’est plus réservé aux seuls étudiants. C’est un mouvement anticapitaliste et anti-régime qui s’y forme avec, comme au début des manifs étudiantes, les groupes d’extrême-gauche en première ligne (c’est ce qui inquiète le plus le Parti Communiste et son relai syndical, la CGT). Les étudiants en médecine y montent un centre de secours et les  étudiants en beaux-arts créent des affiches (qui ne vont pas tarder à fleurir sur tous les murs et dans les usines de France), des journaux aux caricatures féroces, tel « l’enragé », prélude à ce qui deviendra Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, et des slogans qui restent aujourd’hui des pièces maitresses dans l’anthologie des mouvements sociaux. Un appel à la constitution de conseils ouvriers dans les usines est lancé.

En quelques jours, sans aucun mot d’ordre syndical ou politique, on passe de la grève symbolique du 13 mai à la grève générale spontanée illimitée. Ceux qui avaient repris le travail le 14, le cessent le jour même ou les jours suivants.

En quelques jours, la France s’arrête. Plus de dix millions de grévistes sont recensés. Un record dans l’histoire de France (ils n’étaient qu’un peu plus de 3 millions dans les grandes grèves de 1936 qui avaient débouché, entre autres, sur les premiers congés payés) et sans doute de l’Europe.

Les villes de France se couvrent de drapeaux rouges et partout on entend chanter l’ « Internationale ». Le logement de mes parents était situé à Marseille en bordure de la principale voie ferrée de la ville. Pendant un mois on aura la paix. Pas un train n’y passera. Les gares sont désertes. Le mouvement des cheminots a été si spontané que certains trains se sont arrêtés avant d’arriver à destination. Le port de Marseille cesse toute activité. En fait, c’est toute la France qui s’est arrêtée sur place car les stations-services étant elles aussi vides, l’essence a commencé à manquer. L’approvisionnement en produits alimentaires des villes a continué tant bien que mal grâce à l’armée mais aussi, en de nombreuses localités, grâce aux agriculteurs sympathisants et aux comités de grève organisant des points de vente « populaires ».

Dans les usines et les bureaux occupés, les personnels sont restés présents. Ils ont débattus de sujets les plus divers et se sont occupés en organisant des tournois de ping-pong, de basket et, dans le sud, de pétanque.

Le milieu artistique a participé, comme on s’en doute, au mouvement. Le théâtre de l’Odéon, à Paris, est devenu, le second centre du mouvement, avec la Sorbonne. Les théâtres, partout, deviennent des lieux de  discussion. Le festival d’Avignon en sera le phare.   

Dans tout le pays la parole se libère. Des voisins qui se disaient à peine bonjour refont le monde ensemble. Les gens s’abordent spontanément dans la rue. Une extraordinaire atmosphère de fraternité, de convivialité, de bonheur même, s’installe que ceux qui ne l’ont pas connu ont du mal à imaginer. On avait même l’impression que les gens les plus égoïstes et les plus antipathiques devenaient soudain gentils et solidaires. J’ai personnellement vu des camarades de fac qui, auparavant, avaient la réputation de ne « rouler » que pour eux, qui n’étaient en rien politisés, participer de manière inattendue au mouvement. Comme les autres, ils sont venus dormir en fac pour l’occuper et ont défilé dans les rues. A Marseille-Aix, il n’y a jamais eu de violence et d’affrontement avec la police. On se contentait des AG, des occupations, des défilés et, certains, comme moi, suivaient sur les plans de Paris, la progression de manifs et la constitution de barricades comme d’autres suivent les campagnes de Napoléon. A Paris même, là où c’était le plus chaud, nombre de ces apolitiques et égoïstes sont allés se battre contre les flics. Ils ne demandaient rien pour eux mais, comme l’ensemble du mouvement, voulaient changer la société.

A Cannes, le festival de cinéma, pour la première (et dernière) fois de son histoire, a été interrompu. Même les joueurs de foot s’y sont mis, se mettant eux aussi en grève.

Et surtout, l’ORTF s’est libérée. Les journalistes, eux aussi en grève, ont contesté leur direction et le gouvernement en ayant, eux aussi, leurs AG et leurs projets de réforme (quand le mouvement sera terminé, plusieurs centaines d’entre eux seront « virés », dont quelques animateurs populaires ; certains reviendront plus tard). La télévision cesse ses émissions.     

On avait tous conscience, en fac comme en usine, qu’on participait à quelque chose de grandiose, d’historique. On était en grève. On ne savait finalement pas vraiment pourquoi. Dans les usines, les revendications classiques de hausse de salaires ne sont venues qu’après coup, lorsque les syndicats ont commencé à reprendre le contrôle d’un mouvement si spontané qu’il ne savait pas où il allait.

La direction à suivre n’était en effet pas évidente. Les slogans romantiques les plus fous (vu avec le recul, mais pas sur le moment), tels le fameux « Il est interdit d’interdire » ou encore « soyez réalistes, demandez l’impossible » revenaient le plus souvent avec ce rêve d’une vie meilleure débarrassée de toutes les oppressions et de tous les tabous concrétisé par ce « sous les pavés, la plage! » qui accompagnaient le sempiternel « CRS-SS » (qui faisait mal à ce corps de la police, les « compagnies républicaines de sécurité », dont les plus âgés avaient parfois participé à la Résistance antinazi au cours de la seconde guerre mondiale – il se trouve que nombre d’entre eux sont originaires du sud de la France ; l’un d’eux, que je connaissais, était l’un des responsables de leur syndicat et, circonstance cocasse, moi l’étudiant qui aurait pu être parmi les lanceurs de pavés si j’avais habité Paris, j’ai été logé plusieurs fois dans leur immeuble syndical de la banlieue parisienne lorsque je « montais » dans la capitale pour participer aux réunions de l’UNEF ; un « révolutionnaire » hébergé par les CRS, amusant, non ? Le monde est souvent moins manichéen que ce qu’on croit).

Le premier ministre Pompidou est resté fidèle à sa stratégie de composition. Il a parfaitement compris que le PC et la CGT souhaitaient un arrêt d’un mouvement qu’ils étaient incapables de contrôler. On leur a donc donné du « grain à moudre ». Jacques Chirac, alors jeune conseiller social du Premier Ministre, est allé négocier secrètement avec le PC et la CGT. Et ce furent les « accords de Grenelle » du 27 mai : hausse de 35% du salaire minimum, 15% d’augmentation pour tous, paiement de 50% des journées de grève, reconnaissance de la section syndicale des entreprises et d’autres « avancées » dont les ouvriers n’auraient même pas oser rêver avant mai 68.

Les partis de l’ « ordre », gouvernement comme Parti Communiste, sont soulagés. Georges Séguy, Secrétaire Général de la CGT, se présente à l’usine Billancourt de Renault pensant recueillir l’adhésion des ouvriers à la « victoire » de Grenelle. Mais, les centaines d’ouvriers présents refusent l’accord. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! »  

Le pouvoir politique comme celui du PC n’avaient pas compris que la « base » voulait beaucoup plus. En fait, ils n’avaient pas compris, et cela depuis le début, ce qu’était le mouvement de mai 68 : une contestation d’ensemble de la société capitaliste dirigée par des « vieux » dont nous ne voulions plus. Pour les étudiants, il ne s’agissait pas de réformer l’université mais de changer la vie. Pour les ouvriers, 15% ou 35% d’augmentation du salaire, cela aurait dû être la perspective d’une vie meilleure, mais cela, soudain, leur apparaissait dérisoire. Ce dont ils ne voulaient plus c’était du mépris des capitalistes à leur endroit, du pouvoir du capital sur celui du travail, de la dictature du patron sur « ses » ouvriers. Ils avaient besoin, tout simplement, de dignité. Eux comme nous, nous voulions changer le système. A bas l’ancien monde et vive les lendemains qui chantent. En résumé, nous voulions le communisme, sans de Gaulle, et sans le Parti Communiste non plus.

Ce que nous demandions n’était pas quantifiable dans un cursus universitaire et pas non plus sur une feuille de paye. C’était peut-être beaucoup demander. Trop demander. De Gaulle et le PC allaient tout faire pour s’y opposer et les quelques arrivistes rescapés de la IVème République (c’est comme cela que nous apparaissait Mitterrand, quasi « tombeur » de de Gaulle en 1965 – il avait fait 45/55 au deuxième tour -, mais dont on se souvenait qu’il avait été un représentant de premier plan du « système » que nous honnissions en étant un ministre de l’intérieur coresponsable de la répression des patriotes algériens pendant leur guerre de libération).

Une phase incertaine allait s’ouvrir après Grenelle : le mouvement allait-il déboucher sur une révolution politique ou devrait-il se contenter de quelques « avancées » sociales et sociétales non négligeables mais pas décisives ?

Troisième phase : l’enjeu politique au plus haut niveau

Rappelons que dans la France de 1968, il n’y avait que deux forces politiques consistantes, le pouvoir gaulliste et le parti Communiste. Le « pouvoir » gaulliste, désemparé mais pas mort (en dépit des apparences) pouvait potentiellement compter sur les forces de l’ordre et, sans doute, l’armée et sur le soutien du patronat, discret pendant les évènements, et de tous les « possédants », « gros » (certains avaient déjà fait passer en Suisse des valises pleines de billets) ou plus modestes, mais aussi sur celui de la partie de la population qui se méfiait du désordre et était attachée aux valeurs traditionnelles. Le « contre-pouvoir » communiste, s’il n’avait quasiment aucune influence sur les étudiants, restait hégémonique dans la classe ouvrière et, souvent, au-delà. Le PC n’était pas sûr d’obtenir la reprise du travail, mais il était le rouage indispensable pour y parvenir. A contrario, s’il avait décidé d’envoyer les « masses populaires » à la conquête de l’Elysée, seule l’armée aurait pu les en empêcher.

La gauche non communiste était presque inexistante. Quelques personnalités avaient une influence mais bien peu de troupes. La droite classique n’aimait pas de Gaulle, mais elle ne pouvait que le suivre. Giscard attendait son heure. Pompidou, le fidèle second du général, personnage essentiel de mai 68, aussi.  

De Gaulle a mis longtemps avant de parler. Il donnait l’impression d’être absent. Les images d’archive montrent un personnage très affaibli, presque décomposé. La télévision était en grève. Quand il parlera, ce ne sera qu’à la radio. Ce sera peut-être mieux car la voix valait mieux que l’image.

En attendant, il part en voyage officiel en Roumanie du 14 au 19 mai. Il laisse, volontairement ou par incapacité (on ne le saura jamais) Pompidou à la manœuvre. Ce dernier ne s’en tire pas si mal jusqu’aux accords de Grenelle. Ensuite, ça se complique.                                                            

Le 27 mai, Pierre Mendès-France, l’homme qui en 1955, dans une fonction éphémère de chef du gouvernement sous la IVème République (les gouvernements ne tenaient jamais longtemps), avait lancé quelques réformes hardies et avait, surtout, réglé en douceur l’indépendance tunisienne et préparé celle du Maroc, en évitant à cette partie du Maghreb la même guerre qu’en Algérie, avait conservé une grande aura. Il avait été l’un des fondateurs du PSU, alternative à une social-démocratie en pleine décomposition. PMF prend la parole le soir du 17 mai au stade Charléty, à Paris, devant 30 000 personnes. On voit alors en lui une porte de sortie politique. Mais, il ne suscite pas l’enthousiasme des étudiants (qui, toutefois, ne le rejettent pas) et continue à être vu comme un danger tant par le PC que par la SFIO.

De son côté, François Mitterrand, l’homme qui avait mis en ballotage le général de Gaulle en 1965, se dit prêt à assurer la relève mais celui qui réalisera plus tard l’union de la gauche et qui deviendra président en 1981, n’a pas encore l’aura qui sera la sienne dans la décennie suivante. Son annonce tombe complètement à plat.

Il y a pourtant, pendant quelques jours, un vide du pouvoir. Le 24 mai, le général s’adresse enfin à la nation, à la radio. Un bide. Il propose un référendum pour le mois suivant. On retient seulement de sa brève intervention la menace de démissionner si les Français répondent « non ». Les étudiants et les ouvriers accueillent ces propos par la dérision et défilent aux cris de « adieu de Gaulle ». Cohn-Bendit, qui était parti en Allemagne (il était de nationalité allemande) d’où le pouvoir lui avait interdit de rentrer en France, ridiculise le gouvernement en réapparaissant soudain dans la Sorbonne où il improvise une conférence de presse, sans que la police ose intervenir.  

Le 29 mai, le vieux général quitte Paris en hélicoptère. On perd sa trace pendant deux jours. On saura plus tard qu’il est parti à Baden-Baden, centre du commandement militaire des troupes françaises d’Allemagne, voir le général Massu (qui s’était tristement illustré dans la répression coloniale d’Algérie). On ne sait si de Gaulle, qui aurait un temps songé à renoncer,  est encouragé par Massu (c’est la version officielle) ou si c’est lui qui est allé solliciter une intervention militaire pour mettre fin à la « chienlie » (c’était son expression pour qualifier les manifestants).

Dans l’après-midi du 30 mai, rentré à Paris, de Gaulle, « regonflé » parle à la radio : « Je ne me retirerai pas et je dissous l’Assemblée Nationale » et (sous-entendu), je reprends les choses en main. Le même jour, ses plus fidèles soutiens organisent avec l’aide des « CDR » (comités de défense de la République), organisation paramilitaire liée aux services secrets, une manifestation hostile au mouvement de mai, la première. Tout ce que Paris et la France (beaucoup sont venus de province avec de l’essence fournie par l’armée) compte de « bourgeois » effrayés à l’idée de perdre leur patrimoine dans la « révolution communiste », « clientèle » renforcée par quelques gaullistes plus populaires (il y en avait) défile sur les Champs Elysée. On y voit beaucoup de BCBG cravatés et de dames qui, si cela avait été l’hiver, seraient venues en manteau de vison, tout étonnées de marcher sans être aidées de leurs domestiques et chauffeur. La France de la peur, du capital, de la réaction, celle des « vieux » qui ne comprendront jamais les jeunes parce que, quand ils étaient jeunes, ils étaient en fait déjà vieux, est là. La propagande du pouvoir retiendra pour la postérité le chiffre d’un million de participants. Ils étaient en fait moins de la moitié mais, peu importe, le vent avait tourné. La « Révolution » n’aura pas lieu. 

Quatrième phase : la fin

 Le mouvement de mai se poursuit en juin. Mais le moral n’y est plus. Après le rêve, retour à la réalité. Les occupations de facs, de théâtres s’effilochent. Les jusqu’aux-boutistes se retrouvent entre groupuscules gauchistes, contre tout mais d’accord sur rien. On a encore  quelques manifs où on joue à refaire des barricades. Devenu minoritaire, le dernier carré de la contestation est réprimé sans ménagement par une police à nouveau maitresse du territoire. La répression la plus dure a lieu à Flins chez Renault et à Sochaux chez Peugeot. Loin des caméras, en plein champ, on peut « casser » du jeune ouvrier. Quatre morts sont à déplorer côté ouvrier et un côté policier (à Lyon, tué par un camion fou lancé par les émeutiers).

Tout le monde comprend qu’il vaut mieux en rester là. La police peut chasser à la mi-juin les lieux symboliques de la Révolution de ses derniers occupants: Sorbonne, Odéon. Il n’y a même plus de résistance. L’appel de la CGT à la reprise du travail est enfin entendu. Chez moi, les trains repassent. Comme par miracle, l’essence revient dans les stations-services, approvisionnées par les stocks stratégiques de l’armée. Les bourgeois peuvent partir en week-end dans leurs résidences secondaires. A Neuilly et à Auteuil, on respire : Deauville est à nouveau accessible ; sur les planches du bord de mer, on pourra enfin oublier le cauchemar des pavés de Paris.

Les élections législatives des 23 et 30 juin envoient une large majorité gaulliste à  l’Assemblée. La gauche est démobilisée et beaucoup s’abstiennent. La droite est au contraire gonflée à bloc, en proportion de la peur qu’avaient eue les possédants au cours des semaines précédentes. La « restauration » est à l’œuvre. La droite chasse les « gauchistes » avec la même ardeur que Thiers les « communards » (avec moins de cruauté toutefois). Des journalistes sont vidés par charrettes entières de la télévision et nombre de meneurs ouvriers perdent leur emploi. Les étudiants qui n’avaient pu passer leurs examens en juin auront une session de rattrapage en septembre.

Les Français, au moins ceux qui en ont les moyens, partent en vacances. Moi, je file en Tchécoslovaquie (via Paris pour jeter un coup d’œil à la Sorbonne, désormais un monument historique) participer à la fin du Printemps de Prague. J’assisterai à un évènement que je vous compterai en août prochain : l’invasion du pays par les tanks soviétiques. La bureaucratie au pouvoir à Moscou, qui se dit « communiste » mais qui salie ce bel idéal, n’a pas voulu du socialisme à visage humain. Ni à Paris, ni à Prague. Deux belles occasions manquées. C’est triste. Je le suis à la vue de la fin de « mai » en juin et de la fin du « Printemps » en cet « été des tanks ». Mais il restera le souvenir et le bonheur d’avoir été là au bon endroit au bon moment. Les plus jeunes que moi n’ont pas eu ma chance. 

Mais quand on sème les graines de la liberté et de l’humanité, elles finissent un jour par germer. François Mitterrand sera élu président de la République en mai 1981 et, en 1989, la « Révolution de Velours » triomphera à Prague. J’ai suivi l’élection du premier depuis New-York, ou j’étais en poste diplomatique, et j’aurai la chance et le privilège d’être en première ligne au Château de Prague pour y voir élire Alexander Dubček, l’homme du socialisme à visage humain, à la tête du parlement de la Tchécoslovaquie, vingt après avoir été chassé du pouvoir à Prague.   

En France, l’esprit de mai 68 laissera une trace dans l’histoire. Quelques uns de ses acquis sont toujours là. C’est ce que je vous exposerai dans le troisième et dernier volet de ce texte.

Yves Barelli, 3 mai 2018                            

                                           

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3 mai 2018 4 03 /05 /mai /2018 18:41

J’ai présenté dans mon premier texte en quoi la situation qui prévalait en France au début de 1968 apparaissait comme difficilement supportable par une grande partie de la société, pour les uns parce qu’ils étaient du mauvais côté de la fracture sociale et idéologique qui séparait la « bourgeoisie » de la « classe ouvrière », pour d’autres parce que, même issus de milieux relativement privilégiés (les très privilégiés ont rarement participé au mouvement de mai 68), nés après la seconde guerre mondiale (avec ses générations plus nombreuses du « baby boom »), ils avaient l’impression (et même la conviction) de subir le pouvoir des « vieux » et de leurs « valeurs » dans lesquelles ils ne se reconnaissaient plus.

Toute révolution nait d’une conjonction de situations objectives favorables au changement, de l’existence d’une « avant-garde », minoritaire au départ, et de circonstances exceptionnelles qui vont permettre la jonction entre cette avant-garde et les « masses » en un mouvement croissant de contestation de l’ordre établi créant ainsi une situation prérévolutionnaire pouvant déboucher sur une véritable révolution, c’est-à-dire le renversement de l’ordre ancien.

Nous nous interrogerons dans la troisième partie sur la pertinence du mot « révolution » pour caractériser mai 68 (j’y suis enclin mais d’autres le contestent). Intéressons-nous, pour le moment, à l’enchainement tout à fait exceptionnel des évènements.  

Un enchainement d’évènements

Rappelons (voir la première partie de ce texte) que « 1968 » a été un phénomène quasi-mondial, mais avec des circonstances et des formes spécifiques à chaque pays bien qu’il y ait eu des interférences ne serait-ce que parce qu’il a pu y avoir des phénomènes d’imitation et de « contagion ».

En France, cela a commencé à bouger dès le mois de mars dans une obscure fac de la banlieue parisienne, à Nanterre. Un petit noyau d’étudiants un peu plus politisés que les autres (des anarchistes, des trotskistes et des maoïstes surtout : les partis traditionnels, de gauche comme de droite, n’avaient pas la côte) a commencé à contester de façon assez  générale l’autorité des profs et la pertinence du « système », au départ du système d’éducation, puis, de manière quasi irraisonnée, du pouvoir des « vieux » et, de fil en aiguille, de ceux qui gouvernent le pays.

S’il n’y avait pas eu la situation de la société que j’ai décrite dans la première partie, cela n’aurait sans doute pas dépassé le petit noyau initial d’ « agitateurs professionnels » dont le langage ésotérique n’était pas toujours compris par leurs camarades de fac et était totalement incompréhensible ailleurs.

Parmi ces « agitateurs » dont on ne savait pas vraiment ce qu’ils voulaient (le savaient-ils eux-mêmes ?), un jeune étudiant en sociologie, Daniel Cohn-Bendit (après une longue éclipse, mais il ne fut jamais oublié, il reviendra sur le devant de la scène dans les années 1990 : comme d’autres « soixante-huitards », il aura alors évolué, « trahi » selon ses détracteurs, en devenant l’un des grands défenseurs du système capitaliste européiste qui nous gouverne aujourd’hui : sa double origine franco-allemande, qui le poussa vers l’internationalisme révolutionnaire en 68, le cantonne aujourd’hui à prôner une intégration européenne sous commandement du capitalisme mondialisé !), eut rapidement un grand ascendant dans le petit monde de la fac de Nanterre. Ses théories étaient pour le moins fumeuses, mais c’est vrai que c’était un orateur exceptionnel : je me souviens l’avoir entendu dans une réunion de l’UNEF à Paris un peu avant mai ; alors que les intervenants s’expriment en général dans ce genre de réunion dans le brouhaha, nous nous sommes tous tus pour l’écouter : c’est à ce signe qu’on reconnait un grand orateur ; la forme compte alors plus que le fond.

Le « mouvement du 22 mars » (date du début de son activité) rendit la vie impossible aux dirigeants de la fac de Nanterre. Sa méthode : les « assemblées générales » d’étudiants qui décident, souvent, d’ « occuper » une salle ou toute une fac et qui s’auto-organise en « collectif » décisionnel. Ce « mouvement » entraina derrière lui une bonne partie des étudiants de Nanterre. Chacun avait ses propres raisons d’y participer : pour certains, la solidarité avec le Vietnam (très populaire en France), pour d’autres, la « Révolution » (sous de multiples formes) ou la « contestation » (plus ou moins conceptualisée), pour la plupart des craintes quant à son propre avenir car les études de sociologie n’étaient pas la meilleure préparation à une insertion professionnelle. S’y ajoutait le sentiment d’être exilé dans une banlieue pourrie (ceux qui étudiaient à Nanterre n’étaient pas des fils de privilégiés comme bien des étudiants de la Sorbonne), coupée de Paris (il n’y avait encore ni RER ni quartier de la Défense et la gare de banlieue la plus proche portait le nom prémonitoire de « Nanterre-La Folie » !). De plus, le grand bidonville qui jouxtait la fac ne pouvait qu’encourager ses étudiants à se révolter contre un système capitaliste injuste et inhumain.

L’impossibilité de continuer à faire fonctionner normalement la fac incita son doyen à la fermer administrativement le 2 mai et à appeler la police pour en déloger les contestataires qui se replièrent sur le Quartier Latin. Ce ne fut sans doute pas la bonne réponse car, en fait, ce fut le début des « évènements ».

Dans ces « évènements », quatre phases peuvent être identifiées, l’ « étudiante », la « sociale », la « politique » et la phase « finale ».

Première phase : les manifs étudiantes et le cycle répression-solidarité

Le vendredi 3 mai, la cour de la Sorbonne est occupée par 400 étudiants. Le recteur fait appel à la police pour expulser les « perturbateurs ». Expulsion musclée. En réponse, dans la soirée, des centaines d’étudiants affrontent les forces de l’ordre (du désordre, en l’occurrence). Les premières petites barricades sont édifiées dans les rues du Quartier Latin. Ceux qui participent à l’action sont surtout des membres des groupuscules « gauchistes », prompts à mettre en place le « grand soir » (la Révolution) mais ils sont rapidement rejoints en solidarité par d’autres étudiants, moins ou pas politisés. Les brutalités policières sont avérées (d’autant plus que la police et même les CRS et la gendarmerie sont très mal équipées : il suffit de regarder les films d’archive pour le voir ; à peine protégés par un casque inadapté, sans autre matériel que des matraques, ils vont largement les utiliser, y compris pour frapper à plusieurs des étudiants à terre et isolés ; à défaut de les excuser, on peut les comprendre : recevoir des pavés sur la tête sans protection sérieuse incite aux représailles. Ils avaient heureusement reçu l’ordre de n’utiliser en aucun cas leurs armes à feu ; on le doit à l’intelligence du préfet Grimaud qui avait compris que la mort d’un étudiant aurait été le détonateur d’une révolte bien plus violente. Pour réaliser ce que fut mai 68 côté police, je vous encourage, si vous ne l’avez pas vue, à voir en « replay » l’émission diffusée le 30 avril sur France 3). Ce premier soir, il y a 481 blessés, également répartis entre étudiants et policiers ; 574 étudiants sont arrêtés, dont Daniel Cohn-Bendit mais aussi Jacques Sauvageot, un modéré que j’ai connu – il est décédé il y a peu -, président un peu dépassé de l’UNEF, organisation étudiante qui avait perdu beaucoup d’influence avant 68 – ses grandes heures avaient été la contestation de la guerre d’Algérie -).

On sait maintenant que la fermeture de la Sorbonne et la réaction « musclée » aux manifestations n’ont pas fait l’unanimité en haut lieu. De nombreux professeurs et même doyens de facultés ont critiqué l’appel à la police en contradiction avec la tradition, qui remonte au Moyen-âge, de considérer les enceintes universitaires comme des sanctuaires. Le gouvernement, lui-même, est divisé et pris de court : le premier ministre Georges Pompidou est en voyage officiel en Iran, les ministres sont partagés tandis que le général de Gaulle, visiblement dépassé par les évènements, est tenté par la répression que, fort heureusement, son entourage, mieux informé, et le préfet de police ne lui conseillent pas

Le 6 mai, Cohn-Bendit, Sauvageot et six autres étudiants sont convoqués à la Sorbonne en conseil de discipline ; ils y arrivent sous les applaudissements d’étudiants de plus en plus nombreux et de plus en plus déterminés face à la police. L’annonce de plusieurs condamnations en flagrant délit de manifestants arrêtés le 3 mai va amplifier la révolte.

Chaque jour, de nouvelles manifs de solidarité éclatent aux cris de « libérez nos camarades ». Elles gagnent la province, en commençant en Bretagne pour se propager ensuite ailleurs, y compris à Aix-en-Provence où j’étais étudiant : dans cette dernière ville, de quelques centaines de participants, elles passent rapidement à plusieurs milliers. Dans certaines villes, des affrontements avec les forces de l’ordre se produisent ; dans d’autres, on se contente, comme à Aix, de défiler sur des boulevards vides de policiers.

Les expressions de solidarité dépassent rapidement le seul cadre étudiant : le SNESUP, syndicat des profs de fac soutient les étudiants et entre dans le mouvement, qu’il ne quittera plus. La direction (communiste) de la CGT est d’abord réfractaire, son Secrétaire Général, Georges Séguy, traitant Cohn-Bendit de « bourgeois » mais, poussé par sa base, apporte aussi un soutien plutôt contraint.

La nuit du 10 au 11 mai va être décisive. C’est la « nuit des barricades ». Avec une grande détermination, des milliers d’étudiants, partis de la place Denfert-Rochereau (lisère du Quartier Latin), convergent sur la Sorbonne, défendue par la police. Les participants, rejoints par d’autres, de plus en plus nombreux et déterminés, vont se battre toute la nuit contre la police ou la gendarmerie (qui avaient reçu l’ordre de temporiser). Les rues sont dépavées, des arbres sciés et toutes sortes de matériaux utilisés pour construire plusieurs dizaines de barricades  hautes de plusieurs mètres. Deux cent voitures sont incendiées ou utilisées pour les barricades. Quand la police reçoit l’ordre de charger au petit matin, la violence est des deux côtés. Les témoins et journalistes présents sont étonnés tant de la détermination des étudiants que des actes de brutalité de la police.

Paris se réveille ahuri au matin du samedi 11 mai. De toute évidence, ce ne sont plus de manifs mais quasiment d’une insurrection (contenue néanmoins, de part et d’autre, même si la violence a été présente) qu’il s’agit. 469 manifestants sont interpelés et souvent malmenés après arrestation.

L’opinion publique semble majoritairement prendre le parti des étudiants (il n’y avait pas beaucoup de « sondages » à l’époque et il est donc difficile de savoir ce que pensait la « France profonde » mais les manifestations de sympathie se multiplient partout en France).

Les partis de gauche, les syndicats, y compris la puissante CGT, et de nombreux autres secteurs de la société appellent à une journée de protestation et solidarité pour le 13 mai.

Le premier ministre, rentré d’Iran et d’Afghanistan, prend la mesure du danger pour le régime. Il convainc, semble-t-il avec beaucoup de difficultés, le général de Gaulle de changer de stratégie. Pompidou annonce que la Sorbonne est désormais libre d’accès (cette décision ne s’avéra pas, après coup, la plus judicieuse : le lieu était certes l’enjeu du « conflit » mais, « libéré », il s’avérera le centre névralgique de la direction du « mouvement ») et que les poursuites judicaires envers les étudiants emprisonnés sont suspendues (cela était plus adroit). Le général de Gaulle, sans doute peu convaincu, reste à l’écart, se réservant la possibilité de revenir à la manière forte si nécessaire. Pour l’heure, la ligne « modérée » Pompidou-Grimaud l’emporte. Sauf à la télévision où la censure continue à régner (rappelons qu’il n’y avait pas de TV privée à l’époque ; en revanche, les radios « périphériques », où l’Etat était néanmoins présent et souvent majoritaire dans le capital, mais qui échappaient à la censure parce que les émetteurs étaient situés à l’étranger, en périphérie de la France, d’où leur nom, ont assuré une couverture honnête des manifs, au grand dam des gaullistes les plus virulents qui ont surnommé RTL, émettant du Luxembourg, « radio-émeutes »). Mais déjà certains journalistes de TV commençaient à s’indigner des consignes de silence sur les évènements qu’ils recevaient. (à suivre) 

Yves Barelli - 3 mai 2018          

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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 13:41

Il y a des évènements auxquels on ne regrette pas d’avoir participé, qu’elle qu’en soit la conclusion, parce qu’ils laissent un souvenir indélébile et ce sentiment indéfinissable de satisfaction, de plénitude, de bonheur même, parce qu’on a la conviction de s’y être transcendé et d’avoir, à sa modeste place, contribué à faire l’Histoire, avec un grand H. Ceux de ma génération qui ont participé (peu étaient restés à l’écart) aux « évènements » de mai et juin 1968 en France, dans leur triple composante étudiante, ouvrière et, plus largement, sociétale (une « Révolution » pour beaucoup, dont moi, une simple « agitation » pour d’autres) ont ce sentiment.

La commémoration en ce moment du cinquantenaire de « mai 68 », qui a commencé il y a déjà plusieurs semaines, est l’occasion, au-delà de l’évocation des souvenirs, de jugements contradictoires de la part de ceux qui y ont participé mais aussi de ceux, parce que plus jeunes, qui ont tendance à juger le passé avec des critères du présent. Certains exaltent l’atmosphère faite d’enthousiasme, de fraternité, de désintéressement personnel (on ne demandait rien pour soi mais tout pour les autres) et d’imagination de « mai ». D’autres n’y voient qu’enfantillages et rêves hors réalité d’étudiants privilégiés (en oubliant les dix millions de grévistes qui voulaient changer leurs conditions de travail et d’existence), allergiques à l’ordre et aux « valeurs ». Ces derniers accusent mai 68 d’avoir, par l’imposition d’idées folles, engendré cette société individualiste, anarchique, a-nationale et mondialiste dont souffre aujourd’hui la France.

Le contexte

Pour comprendre mai 68, il faut d’abord replacer les « évènements » dans le contexte international et dans celui, plus spécifique, de l’évolution de la société française d’après seconde guerre mondiale.

L’ « agitation » de mai 68 en France fut concomitante avec des évènements qui ont secoué de nombreux pays. Les Etats-Unis furent particulièrement affectés. La guerre du Vietnam, dans laquelle l’Amérique était embourbée (500 000 soldats présents dans ce pays d’Asie du sud-est, qui n’arrivaient pas, en dépit des moyens colossaux engagés, à venir à bout d’une armée communiste  formée de paysans), suscitait une forte opposition chez les étudiants et la jeunesse en général envoyée là-bas (conscription obligatoire) faire une guerre absurde dont ils ne saisissaient pas l’enjeu ou y étaient idéologiquement hostiles. Cette opposition qui rassembla des foules immenses dans les manifestations s’ajoutait à la lutte des Noirs pour leur émancipation. L’assassinat, dans des conditions jamais élucidées, de Robert Kennedy (frère du président lui-même assassiné quelques années plus tôt) et du pasteur Martin Luther King, icones de ceux qui aspiraient à une société plus juste, entraina des émeutes raciales qui firent des centaines de morts. Une partie de la jeunesse se radicalisa sous des formes multiples (mouvements révolutionnaires ou « hippy », « Black Panthers », etc).

Le pays voisin, le Mexique, connut des heures dramatiques avec la répression d’une manifestation étudiante sur la place des Trois Cultures (l’armée tira dans le tas et tua plusieurs centaines de personnes) à la veille des Jeux Olympiques (au cours desquels, plusieurs athlètes noirs-américains sur les podiums levèrent le poing enserré dans un gant noir en signe de défi pendant que retentissait l’hymne américain). Ailleurs en Amérique latine, où Cuba suscitait un immense espoir de libération, les révolutions guévaristes enflammaient la jeunesse et les masses populaires.    

En Europe, nombre de pays furent affectés. L’Allemagne surtout, avec de grandes manifestations étudiantes et combats de rues. La Tchécoslovaquie, pour d’autres raisons : le Printemps de Prague (lire mon article du 18 mars « il y a cinquante ans, le Printemps de Prague »), avec la libération de la société sous l’impulsion du communisme démocratique « à visage humain » de Dubček (qui sera suivi en août par une intervention militaire soviétique pour tenter d’y mettre fin – je publierai un article là-dessus en août).

Enfin, et cela eut une influence, la Chine était en pleine « révolution culturelle », remise en cause de la société à l’initiative du pouvoir (pour aller plus loin sur la voie du communisme), menée par les « gardes rouges », jeunes à peine contrôlés (qui commirent de nombreux excès).   

Je n’insiste pas sur les évènements ailleurs qu’en France. J’ai seulement voulu montrer, en les rappelant, que les évènements de mai 68 en France n’étaient pas isolés, même si tous les pays n’en ont pas connu d’aussi grande ampleur.

La France, comme le reste de l’Europe occidentale, était en pleine période de ce qui a été appelé les « trente glorieuses » : trois décennies de croissance économique continue avec une forte augmentation du niveau de vie (quoique de manière inégalitaire) et, pendant longtemps,  quasiment pas de chômage.

Par ailleurs, pour la première fois depuis longtemps, la France était en paix : la seconde guerre mondiale était déjà loin (la génération qui a « fait » mai 68 ne l’a pas connue) et les guerres coloniales étaient terminées : après celle d’Indochine (1945-54), la guerre d’Algérie (1954-62), qui avait causé un profond traumatisme sur la société française, venait de s’achever. En outre, l’Afrique francophone, ex empire colonial français, avait accédé à l’indépendance autour de 1960.       

 Des signes avant-coureurs

Le calme qui régnait sur la France au début de 1968 était trompeur en dépit d’un éditorial du journal « Le Monde », maitre à penser hégémonique, intitulé « La France s’ennuie ».

La situation économique commençait à montrer quelques faiblesses. Début 1968, le cap des 500 000 chômeurs (chiffre considéré comme considérable à l’époque – on en a plus de 3 millions aujourd’hui !) venait d’être franchi. Les fruits de la croissance étaient loin d’être justement répartis : la situation des ouvriers et des employés payés au SMIG (salaire minimum) était difficile, les conditions de logement étaient souvent mauvaises (beaucoup manquaient du minimum de confort et il y avait quelques bidonvilles dans les banlieues), les différences sociales étaient spectaculaires (revenus, patrimoines, habitat, voitures et même façons de parler : au « titi » populaire de Ménilmontant s’opposait l’accent snob d’Auteuil ; à Marseille, l’accent « marseillais » n’était pas le même à Saint-Giniez et à la Belle-de-Mai). 90% des étudiants étaient issus de la « bourgeoisie » (classe dirigeante héréditaire) ou des couches moyennes supérieures) : les enfants d’ouvriers, de paysans ou d’immigrés (il y en avait peu) étaient absents, à de rares exceptions près, de l’université. Deux classes sociales, en fait, cohabitaient (une bourgeoisie héréditaire et une classe ouvrière nombreuse et homogène culturellement et matériellement, les deux très marquées idéologiquement, avec peu de passerelles de l’une à l’autre et, entre les deux, des couches moyennes peu influentes) rendant pertinente l’analyse marxiste de la « lutte des classes ». 

Sur le plan politique, le pouvoir gaulliste, autoritaire et intolérant (la télévision, notamment, soumise à une censure tatillonne – à titre d’exemple, on n’a montré les premières images de manifestations que trois semaines après le début des « évènements » -, était tenue de main de fer et, dans les préfectures et les ambassades, il était hors de question de recevoir un député de gauche) commençait à susciter une opposition accrue : de Gaulle avait certes été réélu en 1965 mais il avait été mis en ballotage au premier tour, ce qui avait étonné. Agé de 78 ans, le chef de l’Etat continuait à avoir une aura certaine chez les plus âgés : il était l’ « homme du 18 juin 1940 », il avait mis fin en 1958 à l’instabilité chronique de la IVème République et avait conclu la paix en Algérie. Mais pour les plus jeunes, ceux qui vont descendre dans la rue en mai, cela ne voulait rien dire et ils n’allaient pas tarder à crier dans les manifs « dix ans, ça suffit ! ».  

En fait, au-delà, ou en-deça, d’un monolithisme de façade, la France était fracturée, politiquement, sociologiquement et même géographiquement. A l’Ouest et à l’Est catholiques et votant à droite, s’opposaient un Nord plutôt social-démocrate et un Midi laïque et « rouge » (y compris dans les campagnes). Les « beaux quartiers » bourgeois de Paris étaient entourés de la « ceinture rouge » des banlieues ouvrières tenues par le Parti Communiste (à l’époque, ces banlieues étaient « françaises » ; il n’y avait pas de peuplement « immigré » : ce n’est qu’avec Giscard, dans les années 1970, que des quartiers « ethniques » se formeront par le « regroupement familial » ; auparavant, les travailleurs maghrébins et africains étaient célibataires et ils ne faisaient que passer ; quant à l’immigration polonaise, italienne ou arménienne, à la deuxième génération, elle était assimilée).

Chaque milieu sociologique avait ses références et ses journaux. A Marseille, par exemple, il y avait trois quotidiens : « le Provençal », « journal des patriotes socialistes et républicains »,  du maire Gaston Defferre, « la Marseillaise », communiste, et « le Méridional », de la droite classique (les gaullistes étaient minoritaires dans le Sud). Dis-moi, ce que tu lis, je te dirai qui tu es ! Même le choix de la voiture était connoté : à gauche, on préférait Renault, entreprise nationale à l’avant-garde du progrès social ; pour ceux de droite c’était plutôt Peugeot et les adeptes de Citroën se partageaient entre les riches, avec leurs « DS19 » et le peuple, cantonné à la « 2 Chevaux » (il y avait peu de voitures étrangères : la « mondialisation » était encore inconnue, et l’Union européenne, qui n’était que le « marché commun », en était à ses balbutiements).      

A la France gaulliste, celle des valeurs d’ordre, de « grandeur » de la France et de traditions chrétiennes (mais tous les gaullistes n’étaient pas catholiques pratiquants et la religion n’était pas une référence – il y avait une droite plus cléricale, non gaulliste et minoritaire), s’opposait un autre parti de l’ordre, un autre ordre, le Parti Communiste, qui mobilisait l’essentiel de la classe ouvrière (et au-delà dans le Sud) et recueillait de l’ordre de 30% des voix aux élections. A droite, on chantait la « Marseillaise », à gauche, on ne reniait pas l’hymne national, mais on lui préférait plutôt l’« Internationale ».  

Ceux qui n’étaient ni gaullistes ni communistes étaient quelque peu marginalisés. Gaullistes et PC avaient été au cœur de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale et il y avait, au-delà des oppositions, quelques convergences sous la Vème République, telles l’hostilité commune à l’OTAN et à l’intégration européenne et le culte d’un Etat fort « stratège ». Les autres, social-démocratie et droite traditionnelle, avaient constitué la charpente du régime déconsidéré de la IVème République, chassée en 1958 et jugé comme responsable tant de l’instabilité ministérielle que de la guerre d’Algérie.

De Gaulle avait le pouvoir politique et la télévision, alors instrument de propagande du pouvoir. En face, la classe ouvrière était organisée en contre-société dirigée par le Parti Communiste et tous ses relais : le puissant syndicat CGT, mais aussi tout un ensemble d’organisations mobilisant par exemple la jeunesse (mais en milieu universitaire, l’Union de Etudiants Communistes était très minoritaire et elle ne jouera aucun rôle en mai 68) et surtout les milieux culturels (dont le chanteur Jean Ferrat était l’icone – écoutez sur internet sa chanson « Ma France » et vous comprendrez qu’à l’époque, être ouvrier pouvait être une fierté pour des million de gens - ; il était loin d’être le seul : être chanteur « de droite » aurait été incongru et, d’une façon générale, être intellectuel, c’était suivre Aragon ou Sartre, bien plus que Mauriac ou d’Ormesson).   

 Une nouvelle gauche avait commencé à émerger, très minoritaire dans l’opinion, mais qui se révéla hégémonique dans le mouvement de mai 68 : un petit parti, le PSU, critique tant vis-à-vis des « socio-traitres » de la SFIO (ancien nom du PS) que des bureaucrates communistes soviétiques, et une multitude de groupes et groupuscules aux obédiences diverses (trotskistes, maoïstes, anarchistes et autres libertaires, situationnistes, altusseriens – pour les plus jeunes qui n’ont pas connu cette époque, consultez un bon dictionnaire ou l’encyclopédie en ligne Wikipedia pour savoir ce que ces termes signifient et recoupent-), sans compter ceux, sans affiliation ou références précises, qui admiraient les mouvements « hippies », de libération sexuelle ou simplement les nouvelles musiques qui venaient des pays anglo-saxons, incarnées par le Beatles, les Rolling Stones ou Jimmy Hendrix ou le cinéma contestataire ou anticonformiste de Godard ou des grands Italiens (des films comme la « Dolce Vita » ou « les tricheurs » avaient marqué les esprits). Quant aux « modèles » étrangers, pour les uns, c’était la Chine de Mao, pour d’autres, Cuba de Castro et de Guevara, pour d’autres, le communisme autogestionnaire yougoslave ou le « socialisme à visage humain » du Printemps de Prague.      

En 1968, les classes d’âge relativement nombreuses (grâce à la reprise démographique, le « baby-boom ») nées à partir de 1945, arrivaient à l’âge des études universitaires (pour une minorité) ou de l’emploi salarié. La société dans laquelle elles vivaient, dirigée par des « vieux » qui s’étaient souvent illustrés dans la Résistance (que nous n’avions pas connue) ou par des « mandarins » (« grands » professeurs en fac, « grands » médecins en hôpital ou écrivains « reconnus »), qui incarnaient une « autorité » que le mouvement de mai allait contester, apparaissait à la jeunesse à la fois figée et oppressive. Les jeunes d’aujourd’hui ont peine à imaginer ce qu’était la vie de la jeunesse de 1968. Nous vivions en fait sous le joug (et je pèse mes mots) d’un ordre moral qui apparait vu de maintenant comme tout à fait anachronique.

A l’époque les relations sexuelles hors mariage étaient encore rares et mal vues. Ainsi, personnellement, j’ai eu mes premières expériences avec des Anglaises et des Tchèques parce que, avec les Françaises, c’était bien plus difficile. Les pays du Nord (la « Suédoise libérée » des films de Bergman était le rêve inaccessible des jeunes Français)  et du Centre de l’Europe apparaissaient sexuellement libérés. A titre d’exemple, à Prague, les filles recevaient la « pilule » en classe terminale du lycée tandis que chez nous, elle n’était autorisée que depuis décembre 1967 et encore rare ; dans les cités universitaires tchécoslovaques, les garçons et les filles pouvaient passer la nuit ensemble alors que chez nous, on n’avait même pas le droit de visite ; dans les lycées français, la mixité commençait à peine, à titre expérimental, alors que c’était la règle en Tchécoslovaquie, pays où, en outre, l’avortement était autorisé alors qu’il sera interdit et même pénalisé en France jusqu’en 1974 (ayant connu le communisme tchèque de l’intérieur, cela m’a toujours amusé – et scandalisé - de lire les âneries de nos journaux sur le soit disant manque de liberté à l’Est : ils n’avaient certes pas la liberté politique mais ils jouissaient d’une liberté individuelle que nous ignorions et, contrairement à ce qui se dit, ils pouvaient voyager : j’ai reçu pas mal d’amis pragois chez moi à Marseille dans les années 1960, y compris avant le « Printemps de Prague »). L’Angleterre, pays des Beatles avait aussi, après la Suède, eu sa révolution sexuelle. Chez nous, c’est mai 1968 qui l’a engendrée. Avant, seul l’ « ordre moral » régnait.

Dans cette société du début de 1968, on pourrait penser, vu d’aujourd’hui, que, nous, étudiants, étions des enfants gâtés, pénards dans les facs (tandis que les jeunes ouvriers trimaient en usine), fils de privilégiés, vivant dans un pays en paix, à peu près assurés après les études d’avoir un bon boulot, aspirant seulement à la « débauche » nordique.

Cela est en partie vrai, mais en partie seulement.

Sur le plan matériel, la situation étudiante (si je parle dans ce texte surtout des étudiants, c’est parce que je l’étais moi-même ; la condition des jeunes ouvriers était différente mais leurs aspirations se recoupaient en grande partie – moi-même issu d’un milieu relativement peu favorisé, j’avais quelques amis d’enfance qui étaient en 68 des « petits » salariés) n’était pas aussi bonne que ce qui peut paraitre. Nous faisions partie du « baby boom » de l’après-guerre. Chaque année, plus nombreux en fac (500 000 étudiants en 1968, la moitié moins cinq ans auparavant), cette croissance n’avait pas été anticipée par les autorités. De Gaulle était obsédé par la « grandeur » de la France et sa projection aux quatre coins du monde, mais, la vie quotidienne des Français, « intendance subalterne », il s’en fichait. C’est en tout cas ce que nous pensions. Les amphis étaient bondés et il était difficile de travailler correctement. A titre d’exemple, à Aix-en-Provence, où j’étudiais l’économie, le principal « amphi » portait le nom peu poétique d’ « amphi provisoire ». C’était une construction inconfortable en préfabriqué au milieu d’un terrain vague, où seuls les premiers arrivés avaient le privilège de s’asseoir, les autres étaient par terre. Pas facile aussi, pour cette raison « démographique », d’avoir une place en cité U. Pendant deux ans, j’ai fait le va et vient entre Aix et Marseille dans une vieille « 2 CV » partagée avec trois camarades.

Mais cela n’était pas le plus grave. Nous avions surtout l’impression de vivre dans un monde de « vieux » où nous n’avions pas vraiment notre place. On nous parlait encore de 1940, et même de 1936, la préhistoire pour nous, et qu’est-ce qu’on nous offrait comme perspective ? la « société de consommation », que nous allions combattre pendant les « évènements ». Nos parents avaient eu accès (et encore pas tous, mais chez les relativement privilégiés dont nous faisions partie, oui) à la voiture et aux appareils ménagers et ils avaient la Paix. Tant mieux pour eux.

Mais nous ? On aspirait à autre chose. A une société plus libre (pas seulement sur le plan sexuel, mais cela compte pour un jeune de 20 ans), plus juste, plus épanouie. Et nous n’étions pas seuls dans ce cas. Le monde était en ébullition depuis le début de l’année. A Berkeley, à Berlin, à Prague, à Pékin et ailleurs. Nous, étudiants, avions besoin d’un idéal qui n’était plus celui de nos parents. Et les jeunes ouvriers aspiraient à la considération et à la fierté que leur refusait ce système capitaliste que, eux comme nous, allions combattre, consciemment pour les plus politisés et, moins consciemment, au moins au début, pour les autres.   

Seul l’éditorialiste du Monde, un « vieux », pensait que la France était endormie, bercée par les « trente glorieuses ». Nous, nous avions un sentiment mal défini et mal exprimé que cela ne pouvait plus durer./.

[A suivre dans le prochain article : l’enchainement des évènements de mai 68 – que je mettrai en ligne le 3 mai -, qui  sera suivi d’un troisième consacré au bilan et ce qu’il en reste aujourd’hui].

Yves Barelli, 2 mai 2018

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