Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 22:03

Un président nouvellement élu d’une république bananière devenue province périphérique sans pouvoir et sans identité, qui s’envole, sitôt investi, pour aller rendre hommage et prendre ses ordres chez une chancelière étrangère, des politicards qui se bousculent et qui rampent pour se disputer les miettes de fromages électoraux, un monarque « républicain » qui réunit ses « sujets » à Versailles pour leur servir des banalités et un premier ministre si inexistant que la majorité des Français peinent à se souvenir de son nom…

Avouez que cette actualité est si insipide qu’elle ne donne pas envie de la commenter.

Alors, je préfère vous emmener dans un voyage vers le passé d’un village de la Montagne Noire, noire des ruines d’une civilisation qui brilla sous les « troubadours » et qui mourut assassinée par la force brutale, noire des idées qui sont les miennes en contemplant ce passé et en voyant notre présent.

Je vous emmène à Minerve, village occitan perché dans un site grandiose et sauvage témoin d’une tragédie intervenue dans un passé déjà ancien.

J’ai traversé le Minervois en avril 2017 en me rendant en Espagne depuis Paris. C’est un itinéraire certes un peu plus long en temps mais pas en distance. Pour celui qui est habitué à ce type de voyage nord-sud, cela change. En descendant l’A75 depuis Clermont-Ferrand, au lieu de filer direct sur Millau et Béziers, on peut alors prendre à droite sur Rodez, puis Albi, Castres, Mazamet. Après cette localité, on bifurque sur Albine puis on traverse la Montagne Noire sur des routes hélas très médiocres (il semble qu’en France tous les crédits routiers sont désormais consacrés à la soit disant « sécurité » qui consiste à compliquer la vie des usagers par des ronds-points et toutes sortes de ralentisseurs le plus souvent inutiles au lieu d’améliorer les routes, notamment dans les zones un peu reculées totalement laissées à l’abandon !) mais très peu fréquentées. On rejoint Minerve par Ferrals-les-Montagne. De Minerve, on descend sur Narbonne via Aigues-Vives. On rejoint alors la route classique de l’Espagne. Seul ou presque dans la montagne, on profite de la nature, des fleurs de la garigue (surtout au printemps). On se sent alors, libre, loin de tout et de tous, mais près de ceux qui vécurent il y a longtemps en ces lieux et qui, pour une partie d’entre eux, y moururent, persécutés pour leur foi, comme nous allons le voir concernant le village de Minerve.                      

Minerve, 131 habitants (il y en avait quatre fois plus au 19ème siècle ; la population était tombée à 104h en 1990 ; elle remonte désormais) mais 300 000 visiteurs chaque année. Cette localité, ancienne « capitale » du Minervois, mérite le détour pour deux raisons : son histoire, tragique au 13ème siècle, et son site, absolument remarquable.

Minerve est un village-forteresse protégé sur plus des quatre-cinquièmes de son contour par un immense ravin formé par les gorges encaissées de la Cesse (qui s’écoule vers Narbonne) et de son petit affluent le Rieussec (comme son nom l’indique, un torrent – rieu - le plus souvent à sec). La Cesse a creusé de profonds canyons en amont et en aval du village. Je n’ai malheureusement pas la possibilité sur ce blog de joindre des photos. Mais reportez-vous sur internet sur les sites de wikipédia et de bing.com (spécialisé dans les photos : vous tapez « images de Minerve »), vous en trouverez de superbes.     

Le site de Minerve a été occupé dès la préhistoire mais il semble qu’il fut abandonné à la fin de l’ère romaine. C’est au 9ème siècle qu’un château, siège d’une vicomté, y est construit. Elle dépend de Béziers et donc du Comté de Toulouse et commande un territoire stratégiquement important entre le Biterrois et l’Albigeois, tous deux fiefs de la famille des Trencavel.

En 1209, des milliers de chevaliers « croisés » foncent sur le Languedoc pour, officiellement, y combattre l’ « hérésie » cathare et, accessoirement et, pour certains, principalement, mettre la main sur l’Occitanie, région alors plus riche et culturellement plus en avance que la France. Le Comte de Toulouse et ses vassaux sont un modèle de tolérance envers les minorités cathare et juive.

Le sinistre Simon de Montfort s’attaque d’abord aux terres de Raimond-Roger Trencavel (vicomte de Béziers, Carcassonne et Albi), premier bastion sur la route de Toulouse. Béziers est mise à sac et ses habitants massacrés (« tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens », cri hystérique attribué à Simon de Montfort), puis Carcassonne tombe. Les Occitans étant sans doute meilleurs poètes que guerriers, et en outre divisés (chacun, le vicomte de Béziers, le comte de Toulouse, le roi d’Aragon-Catalogne, qui a des fiefs en Languedoc et Provence, essaie de négocier séparément avec le pape, qui a lancé la « croisade »), doivent reculer.

Avant de poursuivre sur Toulouse, les « croisés » nettoient un à un les châteaux vassaux de Trencavel. En juin 1210, ils mettent le siège devant Minerve et, en cette saison sèche, réussissent à rendre inutilisable l’unique puits. Les assiégés, sous la direction du vicomte Guilhem, tiennent cinq semaines et doivent se rendre, les vivres et l’eau épuisés. Les croisés promettent la vie sauve aux non cathares et aux cathares qui acceptent d’abjurer leur foi. 140 d’entre eux refusent et préfèrent mourir sur le bucher dans lequel, selon le chroniqueur croisé qui relate les opérations, « les nôtres n’eurent pas besoin de les y jeter, tous obstinés qu’ils étaient dans le mal, ils se précipitèrent dans le feu ».

Minerve fut prise. Mais la lutte continua. Guilhem lui-même participa à cette guerre qui concerna les Comtés de Toulouse et de Foix, mais aussi une bonne partie de l’Aquitaine et de la Provence. Les Occitans et les Catalans furent battus en 1213, à Muret, mais les envahisseurs croisés subirent ensuite de nombreux revers. Simon trouva la mort devant Toulouse. La résistance occitane dura encore 40 ans avant d’être vaincue et les derniers Cathares exterminés.    

Aujourd’hui, une stèle dépouillée et émouvante est placée devant la mairie, sur un terre-plein face au paysage sublime des montagnes avec cette simple inscription : « Als Catars. 1210 ». La rue principale du petit village, qui conduit à la mairie, s’appelle « rue des martyrs ». Une inscription en langue occitane est apposée sur la place.

Ceux qui, comme moi, connaissent l’histoire de l’Occitanie, ne peuvent qu’être émus en de tels lieux. Pour les autres, l’immense majorité, y compris des Occitans qui ne connaissent le plus souvent pas grand-chose d’une réalité qu’on leur a toujours cachée, car le génocide cathare et la conquête de notre pays ne figurent pas dans nos livres de l’histoire de France enseignée dans les écoles, qu’ils ne restent pas indifférents ! Il ne s’agit pas de ressasser un passé révolu. Je suis personnellement fier d’être Français. Mais je suis aussi Occitan et je demande qu’on respecte ma double culture et ma double histoire. Pour ceux qui veulent s’informer, il y a une bonne librairie-vente de souvenirs dans la rue des Martyrs de ce village. Elle regorge de bons livres sur l’Occitanie et son histoire. Lisez-les ! L’un d’eux a été écrit par un écrivain-poète, Léon Cordes, l’un des meilleurs conteurs Occitans du Vingtième siècle, mort en 1987. Il s’intitule simplement « lo libre de Minerba ». Ceux d’entre vous qui savent encore lire la « lenga nòstra » peuvent lire l’original ; les autres une traduction.

La tête remplie du souvenir du passé, vous pourrez alors mieux profiter de la nature exceptionnelle qui entoure ce site. Apprécier la géographie et l’environnement de son pays, connaitre son histoire, sa culture et sa langue, cela s’appelle avoir une identité. Un homme ou un peuple qui ont une identité savent qui ils sont et d’où ils viennent. Cela leur donne la force et la compétence pour choisir où ils veulent aller. Le passé prépare le futur. C’est tout le contraire du passéisme. Les autres, ceux qui s’en foutent, ne sont que des « consommateurs », pas des citoyens, ce sont des êtres manipulables, des moutons bêlant derrière un berger qui s’appelle le ou les « marché(s) ». Je les plains.                       

Sur ces pensées, en ce lieu sublime témoin de ce que fut notre passé,  j’ai repris ma route et  suis encore longtemps resté accroché dans ma tête à ce passé tragique en rêvant à ce qu’aurait pu devenir notre civilisation occitane si des sauvages venus du nord ne l’avaient pas détruite…

Si vous passez par là, allez voir ce lieu un peu magique. Poussez aussi, puisque vous y êtes, ailleurs en « Pays Cathare ». Imprégnez-vous du passé en contemplant les châteaux de Peyrepertuse, de Quéribus et, bien sûr, de Montségur.

Pleurez, si cela vous soulage, sur le sort des civilisations perdues (et j’ai eu le même sentiment en visitant, il n’y a pas si longtemps le site inca du Machu Pichu, au Pérou, et, plus récemment, celui de Persépolis, en Iran). Ecoutez aussi le chanteur Marti (on peut trouver ses chansons sur internet, y compris ses paroles et leur traduction en français, si vous ne comprenez pas l’occitan). Il a merveilleusement chanté Montségur.

On ne refait certes pas l’histoire, mais la connaitre doit nous permettre de mieux comprendre le présent et, sans doute, de mieux appréhender les menaces qui pèsent, plus que jamais, sur notre civilisation. Des barbares, il y en a encore ; les plus dangereux viennent, cette fois, du sud…

Yves Barelli, 4 juillet 2017                  

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans Histoire Occitanie
commenter cet article
12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 18:23

J’ai publié le 11 juillet mon commentaire sur le vingtième anniversaire du massacre de Srebrenica, épisode le plus tragique des conflits qui ont marqué l’ancienne Yougoslavie entre 1991 et 1995.

Ayant été diplomate français en poste en Bosnie, mais aussi en Serbie et au Monténégro, je vous ai livré quelques commentaires appuyés sur mon expérience et des témoignages de première main sur ces malheureux conflits auxquels j’ai eu accès. A la demande de quelques amis qui lisent mon blog, je vous propose aujourd’hui trois textes courts qui éclairent le contexte du massacre de Srebrenica de juillet 1995.

Un mot d’abord sur le vocabulaire à employer. Les mots doivent avoir un sens et l’emploi d’un mot plutôt qu’un autre à des fins d’exagération ou de stigmatisation n’aide pas à comprendre les faits historiques. La définition suivante du mot « génocide » est la plus couramment admise (notamment par l’ONU) : « Un génocide est l'extermination physique, intentionnelle, systématique et programmée d'une population ou d'une partie d'une population en raison de ses origines ethniques, religieuses ou sociales ».

Y a-t-il eu « génocide » à Srebrenica ? Le mot a été employé dans un jugement par le Tribunal Pénal International pour le Yougoslavie. Mais cela n’a jamais fait unanimité. Personnellement, je n’emploie pas ce terme pour le massacre de 1995. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il a concerné un peu plus de 7000 personnes alors qu’il y a plus de deux millions de Bosniaques. Ensuite, tous les Bosniaques tombés aux mains des milices serbes n’ont pas été massacrés : seuls les hommes et les adolescents ont été assassinés, pas les femmes ni les enfants. Rien à voir donc avec l’éradication de tous les Juifs mise en œuvre par les Nazis lors de la seconde guerre mondiale et qui se traduisit par l’assassinat de masse de plus de cinq millions de personnes (la « shoah »), soit, la quasi-totalité des Juifs d’Allemagne et un grand nombre d’autres pays d’Europe. Rien à voir non plus avec le massacre à grande échelle des Arméniens de Turquie en 1915 qui se solda par l’élimination de 1,5 millions de personnes et la disparition quasi-complète en conséquence du peuplement arménien en Turquie. Rien à voir non plus avec le massacre de 500 000 Hutus au Rwanda dans les années 1990. Même si de telles comparaisons macabres ont quelque chose d’indécent, il faut savoir raison garder. Il convient en conséquence mieux, s’agissant du massacre de Srebrenica parler de « crime de masse », que l’on peut qualifier en outre de « crimes de guerre » et même, sans doute, de « crimes contre l’humanité ».

Voici donc mes trois textes que j’ai écrits en 2005 :

1 - LA BOSNIE-HERZEGOVINE DANS L’HISTOIRE DE L’ESPACE YOUGOSLAVE

Des Illyriens aux Romains

Avant la conquête romaine, les régions s’étendant entre les Alpes karstiques, la plaine danubienne et la Macédoine étaient peuplées par les Illyriens, peuple indo-européen parlant une langue apparentée à l’albanais actuel (qui présente lui-même des affinités avec le grec). Ces régions couvrent l’ensemble des Balkans occidentaux (future Yougoslavie). Seule voie de communication terrestre entre l’Italie et la Grèce, mais aussi point d’entrée vers l’Europe centrale, son importance stratégique n’avait pas échappé aux Romains. Les Illyriens sont attestés dans la région depuis le 4ème millénaire avant JC et ils connaissent un début d’organisation à partir de l’an 1000 av.

La conquête romaine, qui se déroule à la fin du 1er siècle avant JC, rencontre peu de résistance Le littoral adriatique est fortement romanisé au cours du siècle qui suit, bien que l’influence grecque y demeure notable. Sept empereurs illyriens dirigent l’empire romain au 3ème siècle, dont le plus connu, Dioclétien, établit sa capitale en 295 dans l’actuelle Split, ville dont il était probablement originaire. Pour mieux administrer le vaste empire, il décide de le scinder en deux, la limite traversant les Balkans occidentaux. Cette division entre Occident latin, centré sur Rome, et Orient grec, puis orthodoxe, centré sur Constantinople, s’avérera durable (sans toutefois exclure interpénétrations et influences réciproques).

Les Slaves

Lorsque l’empire d’Occident s’effondre (5ème siècle), la région est traversée par divers peuples « barbares » (Avars, Ostrogoths, Lombards, etc) avant que les Slaves s’y fixent (7ème siècle). Ces derniers se convertissent au christianisme, d’inspiration latine à l’Ouest et byzantine à l’Est (Saint Cyrille et Méthode créent une langue liturgique, le vieux slavon, et la fixent au moyen de l’alphabet cyrillique, dérivé du grec). Lorsque le « Grand Schisme » de 1054 détache les futurs orthodoxes de l’autorité du pape, les peuples qui deviendront Bulgares, Macédoniens et Serbes les suivent, tandis que les futurs Croates et Slovènes restent fidèles à Rome et au latin. Les Bosniaques (cf infra) préfèrent ne pas choisir.

Dans l’environnement émietté de la féodalité médiévale, la future Bosnie et Herzégovine se constitue en une entité assez bien individualisée. Le Banat de Bosnie (on traduit souvent le mot « banat », qui est peut-être d’origine hongroise, par « royaume » ; « principauté » est mieux adapté) relève de suzerainetés successives bulgare, byzantine, hongroise (le royaume de Croatie se constitue en union personnelle avec le royaume de Hongrie) mais reste, le plus souvent, quasiment indépendant entre les 10ème et 15ème siècles. On a pu parler à cet égard d’ « âge d’or » (tout relatif) des « rois » de Bosnie parmi lesquels deux se détachent : Kulin Ban (« ban »= chef du banat) , à la fin du 12ème siècle (l’une des principales artères de Sarajevo porte son nom), et Tvrtko 1er , au 14ème siècle. Au cours de cette période, l’Herzégovine (de « herz »= duché), au Sud, partage le plus souvent le destin de la Bosnie tandis que la frontière occidentale (région de Bihac) est plus mouvante.

Des Bogomiles aux Turcs

S’écartant de Rome comme de Constantinople, les Bosniaques sont attirés au 12ème siècle par une « hérésie » (nouvelle religion, en fait), celle des Bogomiles (= « amoureux de Dieu »), venue de Perse via la Bulgarie. La foi bogomile s’inspire du culte manichéen (apparu en Perse au 3ème siècle) : opposition entre le Bien et le Mal, entre la Lumière et les ténèbres, dichotomie souvent présente en Asie, y compris dans le « ying » et le « yang » chinois. Les Cathares occitans trouvent, à la même époque, en partie leur inspiration chez les Bogomiles. Les Bogomiles, comme les Cathares, sont mis au ban de la Chrétienté et persécutés. L’arrivée des Turcs au 15ème siècle est une délivrance pour eux et la plupart se convertissent à l’Islam.

La présence turque dans les Balkans a duré près de cinq siècles. Avant même de prendre Constantinople, en 1453, les Ottomans sont déjà en Thrace, en Macédoine et en Bulgarie. En 1389, la bataille de Kosovo Polje (= le Champs des merles, qui donnera son nom au futur Kosovo) marque un tournant : les rois Lazar de Serbie et Tvrtko de Bosnie sont battus, ouvrant aux Turcs la route de l’Ouest. Leur expansion ne sera stoppée qu’en 1683 devant Vienne, prélude au long reflux qui s’achèvera en 1918 par le démantèlement de l’empire ottoman..

Les Ottomans s’installent en 1436 dans la région de Sarajevo, alors simple bourgade (la capitale de la Bosnie avait eu plusieurs sites au cours du moyen Age) ; ils atteignent Tuzla trente ans plus tard, puis l’Herzégovine à la fin du 15ème siècle et un siècle plus tard la Bosnie occidentale (Bihac).

Les Turcs, en revanche, ne s’installent pas sur la côte adriatique contiguë à la Bosnie. Une nouvelle puissance maritime fait son apparition au milieu du Moyen-Age, la république de Venise, qui achève en 1205 la conquête du littoral et des îles dalmates, suivie deux siècles plus tard (1420) du littoral monténégrin (Kotor). Seule Raguse (Dubrovnik) lui échappe et traite avec les Turcs, ce qui lui permet de rester une ville libre jusqu’en 1807.

L’expansion autrichienne

C’est pour contrer l’avance turque vers la Croatie que les empereurs austro-hongrois établissent à partir de 1630 une ligne de défense en la peuplant de Serbes réfugiés de l’empire ottoman auxquels on distribue des terres et on octroie des avantages fiscaux en échange de leur collaboration. C’est l’origine du peuplement serbe des confins de la Croatie (Krajina) et de la Bosnie. Ces territoires conservent un statut spécial jusqu’en 1881 (ils sont placés sous administration autrichienne même s’ils font théoriquement partie de la Croatie hongroise).

Le 19ème siècle modifie considérablement la carte balkanique. Partout, c’est le reflux turc tandis que la chute de la république de Venise laisse un vide en Dalmatie que les grandes puissances tentent de combler. L’empire austro-hongrois tire le mieux son épingle du jeu en s’installant en Dalmatie à partir de 1815 et en conquerrant la Bosnie en 1868. Ces deux territoires, ainsi que les confins, seront alors administrés directement depuis Vienne.

Dans le même temps, les peuples installés plus à l’Est recouvrent progressivement leur indépendance. En 1878, le congrès de Berlin reconnait l’indépendance de la Serbie et du Monténégro. Une évolution parallèle se dessine en Grèce, en Bulgarie et en Roumanie

La Yougoslavie

Lorsque les empires « centraux » sont démantelés en 1918, le « royaume des Serbes, Croates et Slovènes » fédère les Slaves du Sud. Après l’éphémère Etat croate créé par l ‘Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale, une Yougoslavie fédérale est créée en 1945 par Josef Broz Tito. Elle se compose de six républiques : Slovénie, Croatie (y compris la Dalmatie), Bosnie-Herzégovine, Serbie (y compris la Voïvodine et le Kosovo), Monténégro et Macédoine.

Tito meurt en 1980. Onze ans plus tard, en 1991, la Yougoslavie vole en éclats. Une succession de conflits, les plus meurtriers en Europe depuis la seconde guerre mondiale, s’engage alors./.

es Barelli, juillet 2005

2 – LA BOSNIE-HERZEGOVINE DANS LES CONFLITS YOUGOSLAVES

1/ Contexte et raisons de fond du déclenchement des conflits yougoslaves

Le conflit qui a ravagé la Bosnie entre 1992 et 1995 est étroitement lié aux conditions dramatiques qui ont marqué la désintégration de la Yougoslavie et en particulier au conflit qui a immédiatement opposé Croates et Serbes.

On a parfois tenté d’expliquer les violences par de vieilles haines ancestrales entre Serbes et Croates ou encore par les séquelles de la seconde guerre mondiale au cours de laquelle un Etat croate fasciste allié de l’Allemagne avait été créé ; le nationalisme croate aurait seulement été mis sous le boisseau par la main de fer de Tito et serait naturellement reparu après sa mort.

Ces explications sont peu pertinentes. Le développement économique de la Yougoslavie et la laïcisation de la société avaient fait oublier les soit-disant querelles inter-ethniques ou inter-religieuses du passé (il y en eut en fait très peu au cours de l’histoire). Quant à l’écrasement du nationalisme croate sous Tito, la réalité le dément : Tito était lui-même croate, les Croates avaient été majoritaires chez les partisans qui avait libéré le pays en 1945. Par la suite, le système fédéral yougoslave avait donné toutes les possibilités à chacune des républiques, y compris la croate, de s’épanouir, tant sur le plan linguistique et culturel qu’économique (système de l’autogestion). La seule nationalité qui a pu se sentir brimée était l’albanaise. Cela a d’ailleurs joué un rôle de détonateur.

La véritable raison des conflits doit être recherchée dans les ambitions concurrentes des personnels politiques qui ont émergé tant à Zagreb qu’à Belgrade après la disparition de Tito. Les nouveaux dirigeants ont pu alors utiliser les appareils bureaucratiques et les médias pour flatter le patriotisme local existant dans chacune des républiques. Celui-ci a alors pu donner libre cours à l’expression des minorités nationalistes. A l’effondrement des régimes communistes dans les pays multinationaux, ce processus a été classique : Elsine a utilisé l’appareil russe pour chasser Gorbachev en jouant le séparatisme ; les deux partis qui avaient gagné les élections à Prague et à Bratislava ont chacun trouvé leur compte à la séparation des républiques tchèque et slovaque (sans d’ailleurs consulter les populations). La différence avec la Yougoslavie est que le divorce tchéco-slovaque a été de « velours » et que la plus importante des républiques soviétiques a laissé partir les autres sans les retenir (et même en les poussant) pour les raisons exposées plus haut alors que l’éclatement de la Yougoslavie a entraîné une réaction en chaîne rapidement incontrôlable.

Le contexte international a favorisé l’éclatement. Dans l’effondrement des régimes communistes à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les Etats-Unis, suivis par une partie de l’Europe, ont systématiquement joué l’affaiblissement, voire l’éclatement, des anciens pays communistes. L’idéologie du « moins d’Etat » s’est appliquée là aussi. Dans le cas yougoslave, la vieille et ambiguë amitié entre l’Allemagne et la Croatie a été un facteur aggravant ; les deux pays qui auraient pu aller à l’encontre de la désintégration ne l’ont pas fait, la France pour ne pas contrarier ses ambitions européennes, l’URSS parce que déjà en état de mort clinique. Un autre facteur aggravant a été que, à la fin de 1990, l’ensemble du monde avait les yeux tournés sur le Golfe où les hostilités contre l’Irak allaient être incessamment déclenchées.

2/ Une fédération yougoslave qui ne fonctionnait plus

La situation avait commencé à se dégrader dans les années 1970. La répression du « printemps croate » en 1971 comme l’arrêt porté aux tentatives serbes de libéralisation l’année suivante avaient figé le paysage politique. La nouvelle constitution qui en 1974 avait donné beaucoup plus de pouvoirs aux républiques n’avait sans doute pas été la bonne réponse aux demandes de changement apparues dans la société. Après la mort du maréchal Tito en 1980, le pouvoir de veto dont disposaient désormais les républiques dans de nombreux domaines commença à paralyser la fédération.

Slobodan Milošević fut le premier à capitaliser sur les réactions nationalistes et populistes de la population serbe que la montée identitaire albanaise au Kosovo inquiétait (le Kosovo, considéré comme berceau historique de la nation serbe mais très majoritairement peuplé d’Albanais, n’était pas une composante de la Fédération mais seulement une république autonome de la Serbie).

En 1986, l’Académie des Sciences de Serbie publie un mémorandum alarmiste qui dénonce une menace de « génocide » anti-serbe au Kosovo. La crise qui se développe entre 1987 et 1989 est aiguë. Des troubles se produisent au Kosovo, qui aboutissent à la suppression du statut d’autonomie de la province mais aussi de la Voïvodine, autre république « autonome » de Serbie. Parallèlement des tensions se produisent entre la Serbie et les autres républiques qui s’inquiètent de ce qu’ils estiment être une volonté des Serbes de centraliser la fédération à leur profit. Il s’ensuit une paralysie des institutions.

Les élections de décembre 1990 donnent des majorités communiste en Serbie, mais non communistes en Croatie et en Slovénie. Aux provocations nationalistes de Milosević répondent celles de Tudjman ; le langage de ce dernier rappelle trop celui des oustachis fascistes. Par ricochet, les minorités dans les républiques s’inquiètent de la résurgence des nationalismes des majorités. En Croatie, la forte minorité serbe (près de 500 000 personnes) s’estime menacée. En Bosnie-Herzégovine, république pourtant la plus attachée à la Yougoslavie multiculturelle, un repli identitaire inédit s’exprime lors des élections de novembre 1990 où les trois partis à fondement communautaire obtiennent globalement 71% des voix, alors que, selon un sondage, 74% de Bosniens rejetaient ces partis quelques semaines auparavant.

3/ Le conflit croato-serbe

Fin 1990-début 1991, la Slovénie et la Croatie s’éloignent inéluctablement de la Fédération. Leurs indépendances seront proclamées le 25 juin 1991, puis retardées après acceptation d’un moratoire à la demande des Européens. La situation devient vite incontrôlable : la Krajina (région de peuplement majoritairement serbe en Croatie le long de la frontière bosnienne) est en état d’insurrection ; le gouvernement de Bosnie-Herzégovine est paralysé par les antagonismes communautaires.

Les unités de l’armée fédérale (JNA) stationnées en Croatie et en Slovénie restent fidèles à Belgrade, elles traversent la Slovénie pour « protéger » la frontière extérieure de la Yougoslavie. Les heurts avec les unités de défense territoriale slovène sont limités ; la JNA n’insiste pas : un cessez-le-feu est signé trois jours après et la JNA se retire de Slovénie après les accords de Brioni, favorisés par la médiation de la troïka de l’UE (7 juillet 1991).

C’est plus compliqué avec la Croatie. Dès le mois de juillet 1991, les combats sont violents entre, d’une part, les forces croates qui s’organisent (dans l’ex Yougoslavie, la défense territoriale était un élément fondamental de la défense du pays : chaque république avait son stock d’armes), et, d’autre part, la JNA (dont les cadres étaient souvent serbes), renforcée de miliciens serbes. L’artillerie et l’aviation sont utilisées. En juillet-août, diverses tentatives européennes de cessez-le-feu sont sans effet. Le 26 août ; le gouvernement croate de Franjo Tudjman annonce une « guerre de libération » contre les Serbes et l’armée fédérale. Les hostilités ont déjà fait 400 morts depuis juin. [Parallèlement, la Macédoine devient indépendante sans problème le 17 septembre 1991 après référendum. Ce pays est, comme la Slovénie, désormais à l’écart du conflit]. En septembre, les ministres croates quittent officiellement le gouvernement fédéral (déjà moribond) et le dernier président fédéral, le Croate Stipe Mesic, démissionne en octobre. Il n’y a plus de Fédération.

D’août à novembre 1991, Vukovar, ville croate à l’Est du pays, est assiégée et bombardée. Elle tombera à la mi-novembre. Plusieurs milliers de victimes croates sont à déplorer, dont 200 assassinées dans un hôpital par des miliciens serbes ; la ville est presque anéantie : on a atteint un point de non retour. Pendant ce temps, l’avance serbo-fédérale se poursuit : leurs forces occupent désormais 30% du territoire croate, la route magistrale de l’Adriatique est sous leur feu et plusieurs villes du littoral dalmate sont bombardées dont l’emblématique Dubrovnik (300 morts pour cette seule ville).

L’Union européenne accepte le principe de l’indépendance des républiques. L’Allemagne passe la première à l’acte le 23 décembre 1991; le 28, Zagreb est bombardée par l’armée fédérale. L’envoyé spécial du Secrétaire Général de l’ONU, Cyrus Vance, obtient enfin un cessez-le-feu le 1er janvier 1992. Des casques bleus vont être déployés. Le 15 janvier, l’UE reconnaît l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. En réponse, les Serbes de la Krajina proclament l’indépendance de la région, puis acceptent le déploiement des casques bleus. Le front va se stabiliser jusqu’en 1995.

4/ Le conflit en Bosnie-Herzégovine

La tension monte en Bosnie à l’automne 1991. En octobre, le parlement de Sarajevo déclare la souveraineté ; le SDS (principal parti serbe) boycotte ce vote. A Banja Luka, les milices serbes sont armées par la JNA. ; les Serbes de Bosnie menacent de créer leur propre république si la Bosnie devient indépendante. La commission d’arbitrage de l’UE présidée par le Français Robert Badinter estime dans un premier temps que les conditions de l’indépendance ne sont pas réunies puis suggère l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Celui-ci a lieu fin février 1992. 60% de participation (boycott serbe) ; 63% de oui (les Croates votent en majorité non). L’indépendance est proclamée le 3 mars 1992, immédiatement reconnue par les Etats-Unis et l’Union Européenne.

La réponse des Serbes de Bosnie est immédiate. Ils forment une « republika srpska ». Leur armée attaque Bosniaques et Croates dans le Nord de la Bosnie afin de se créer un couloir entre la région de Banja Luka et l’Est de la Bosnie, tous deux à majorité serbe. Des rafles massives de Bosniaques ont lieu à Banja Luka (où ils formaient une minorité importante), à Bjeljina et dans d’autres localités ; beaucoup sont internés dans des camps, des femmes sont violées ; des massacres ont lieu (200 personnes tuées et jetées du haut d’une falaise). Sarajevo, où le peuplement est mixte (mais minoritairement serbe) est encerclée. Le siège, qui débute le 6 avril, va durer trois ans, les batteries serbes situées sur les hauteurs voisines bombardant par intermittence la ville et l’aéroport tandis que des « snipers » tirent, lors des premiers mois du siège, sur les civils depuis de hauts immeubles afin de terroriser la population dont les 2/3 quittent la ville. Les casques bleus de l’ONU vont s’interposer, empêchant le contact direct mais pas les bombardements ; ils permettent toutefois de ravitailler la ville ainsi que des entrées et sorties de populations (à la suite d’accords ponctuels).

D’autres régions de Bosnie s’embrasent, en particulier dans le centre du pays. Les armées sont désormais bien organisées de part et d’autre. Une solidarité internationale active se déploie en faveur des Bosniaques, tant dans les pays occidentaux (fort « lobby » en France avec des intellectuels de renom) que dans les pays musulmans qui envoient des « moudjahidines » islamistes. Chaque camp puise dans les réserves d’armes de l’ex Yougoslavie. A la mi août 1992, il y a déjà 30 000 morts en Bosnie et les Serbes contrôlent 70% du territoire bosnien, tandis que les Croates sont maîtres de l’Herzégovine.

Début 1993, des pourparlers de paix à Genève ne débouchent pas. Au printemps 1993, les combats entre Croates et Bosniaques sont violents en Bosnie centrale (peuplement mixte) et pour le contrôle de Mostar (en novembre, les Croates détruiront le vieux pont). L’armée croate de Croatie intervient de façon à peine déguisée. Un accord implicite pour le partage de la Bosnie entre Serbie et Croatie paraît un moment se dessiner, mais sans frontière très nette. Il y a plusieurs enclaves encerclées par les uns ou par les autres. Dans celle de Bihac’, de peuplement bosniaque, à l’extrémité occidentale de la Bosnie, une dissidence bosniaque se bât aussi contre les Bosniaques loyalistes.

En 1994, la situation va évoluer dans un sens défavorable aux Serbes. Les Américains obtiennent en mars non seulement un cessez-le-feu entre Croates et Bosniaques, mais aussi la mise sur pied d’une Fédération croato-bosniaque. On peut penser que cela a été obtenu en échange d’un feu vert donné aux Croates pour qu’ils récupèrent la Krajina. L’armée bosniaque reprend le contrôle de Bihač tandis qu’une offensive serbe sur Tuzla échoue en mai.

Débarrassés du front Sud, mieux armés, mieux organisés et, désormais, disposant d’un appui direct (milices islamiques) ou indirect de l’étranger, les Bosniaques non seulement tiennent bon à Sarajevo, mais ils progressent significativement en avril 1995 en Bosnie centrale (région de Zenica-Travnik-Jajce). Dans le même temps, l’armée croate progresse en Slavonie occidentale et pénètre en Bosnie, en cherchant à encercler la Krajina. En mai, les milices serbes prennent en otage à Sarajevo plusieurs centaines de casques bleus, ce qui contribue à l’évolution de l’attitude internationale vers moins de passivité.

Pris entre deux feux, les Serbes cherchent de leur côté à prendre les enclaves bosniaques qui fixent leurs troupes à l’Est. En dépit de la protection de l’ONU qui a déclaré ces enclaves zones de « sécurité », ils réussissent à s’emparer le 11 juillet 1995 de Srebrenica où des civils serbes avaient été antérieurement massacrés par des miliciens bosniaques. Cela peut partiellement expliquer, mais en aucun cas justifier, ce qui a suivi : les exécutions sommaires de sang froid de près de 8000 hommes, combattants ou seulement civils, et l’expulsion vers la fédération des femmes, des enfants et des vieillards.

Dès lors, tout va très vite. L’OTAN menace d’attaquer les Serbes si les enclaves restantes sont touchées. Le 4 août 1995, l’armée croate attaque massivement la Krajina, conquise en quelques jours ; les 200 000 Serbes qui l’habitaient sont expulsés. L’armée croate poursuit son chemin en Bosnie et expulse également des dizaines de milliers de Serbes de la partie de l’Herzégovine qui était antérieurement majoritairement peuplée de Serbes. Ce « nettoyage ethnique » permet à la Fédération de relier l’enclave de Bihac au reste de son territoire.

Après le bombardement du marché central de Sarajevo qui fait plusieurs dizaines de morts (mais des doutes subsisteront sur l’origine des tirs) le 28 août 1995, l’OTAN bombarde (30 août) les positions serbes de Bosnie, sans toutefois procéder à des attaques massives. Les troupes croates et bosniaques gagnent du terrain. Les Serbes, qui détenaient 70% du territoire bosnien, n’en ont plus que la moitié en octobre.

Dès lors représentants de la Republika Srpska et de la Fédération acceptent de passer à la table de négociation. Le 21 novembre 1995 les accords de Dayton (Etats-Unis) sont paraphés ; ils seront signés le 14 décembre à Paris. Ils établissent les bases de l’organisation actuelle de la Bosnie-Herzégovine : un Etat, deux Entités, trois peuples contraints de cohabiter, bon gré mal gré sous la tutelle d’un Haut Représentant de la communauté internationale et sous le contrôle direct d’une nombreuse force internationale. Le conflit bosnien a fait près de 200 000 morts ; la moitié de la population a été déplacée ; beaucoup sont restés à l’étranger (le pays a perdu 10% de ses habitants).

5/ Le conflit du Kosovo

La fin de 1995 voit la récupération par la Croatie de la totalité de son territoire et la fin du conflit bosnien. Reste deux questions à régler : le jugement des criminels de guerre et le Kosovo. Sur le premier point, un Tribunal Pénal International pour l’ex Yougoslavie (TPIY) est mis sur pied, sur décision de l’ONU, à La Haye. Son travail n’est pas encore terminé. Il a déjà jugé quelques centaines de personnes, en majorité serbes, mais aussi Croates ou Bosniaques. L’inculpé le plus célèbre est Slobodan Milošević, livré par les nouvelles autorités serbes après le changement de régime à Belgrade intervenu au printemps 2000. En revanche Karadžić et Mladić, les deux principaux dirigeants bosno-serbes, au premier rang des inculpés pour crimes de guerre, n’ont, à ce jour, pas encore été pris.

S’agissant du Kosovo, les affrontements entre serbes et Albanais s’intensifient en 1998. L’armée serbe occupe le terrain à partir de février et utilise des armes lourdes contre le début de guérilla de l’UCK. Le CSNU vote un embargo sur les armes. Au printemps 1999, la Serbie est l’objet de bombardements massifs de l’OTAN. La légalité internationale de ces frappes est discutable (pas de résolution explicite du CS). Une force internationale de maintien de la paix (KFOR) est envoyée au Kosovo. Ce territoire passe sous contrôle international et est détaché de fait de la Serbie.

Fin 1999 et début 2000, la situation est confuse à Belgrade : manifestations anti-Milošević, élection contestée. Le 27 mai 2000, le palais présidentiel est assiégé et Milošević arrêté (il sera livré au TPI de La Haye le 26 juin. La cour constitutionnelle annule l’élection présidentielle. Koštunica est investi par le parlement.

6/ Evolution ultérieure

L’ex Yougoslavie n’est pas encore normalisée, sauf en Slovénie et en Croatie. De 2000 à 2003 la situation restera confuse en Serbie avec notamment l’assassinat du premier ministre. La fédération Serbie-Monténégro est inconsistante. Un référendum d’autodétermination est prévu au Monténégro ; il pourrait déboucher sur l’indépendance [Elle a été effective en 2006). En Macédoine, les affrontements entre Macédoniens et Albanais (1/3 de la population) ont été importants. Une force internationale de maintien de la paix est dans le pays, ce qui reste le cas, aussi, en Bosnie.

= commentaires=

1/ La responsabilité de Milošević dans l’éclatement de la Yougoslavie est lourde. Mais Tudjman et Izbegerović ont aussi leur part.

2/ Le massacre délibéré de Srebrenica, crime de guerre le plus massif depuis la seconde guerre mondiale, a joué un rôle capital dans la « diabolisation » des Serbes. Cela n’exonère en rien les nombreux crimes croates et bosniaques, aussi coupables de nettoyage ethnique que les Serbes.

3/ Cette diabolisation et les bombardements contestables de Belgrade par l’OTAN ne sont pas la meilleure manière de panser les plaies et de favoriser la réconciliation. Cela est d’autant plus regrettable qu’en Bosnie la cohabitation intercommunautaire était une réalité avant 1991 et qu’aujourd’hui la « Yougo-nostalgie » est générale. Ce conflit absurde entre populations de même langue et de mêmes valeurs autrefois partagées a surtout été l’œuvre de minorités activistes et le fruit d’enchaînements incontrôlables que le contexte international a aggravé.

27 juillet 2005 Yves Barelli

3 - SREBRENICA

La petite ville de SREBRENICA est située dans une région montagneuse à 140 km à l’Est de Sarajevo à proximité de la Drina, rivière qui fait frontière avec la Serbie. Elle a eu une certaine importance au Moyen Age grâce à ses mines d’argent (« srebro »= argent) et sa petite station thermale. La localité avait 6000 habitants au recensement de 1991, le dernier.

Jusqu’au conflit, la majorité de la population était musulmane, comme dans toute la vallée autour. Aujourd’hui, la population est bien inférieure. Il reste des Bosniaques musulmans, mais beaucoup sont partis et ils n’ont pas vraiment été remplacés par des Serbes bien que cette zone fasse désormais partie de la Republika srpska.

L’enclave de Srebrenica et le massacre du 11 juillet 1995

Pendant le conflit de 1992-95, tout l’Est de la Bosnie a été ardemment disputé entre Serbes et Bosniaques. Pour les Serbes, c’était un point de passage obligé entre les parties NE et SE de leur territoire, ainsi qu’entre la Serbie et Sarajevo. Pour les Bosniaques, la fixation d’un front à l’Est, au-delà des lignes serbes, soulageait l’étau de l’encerclement de la capitale par les Serbes, en même temps qu’il empêchait la continuité territoriale de leur zone. Sur place, les Bosniaques pouvaient s’appuyer sur le peuplement musulman de l’Est de la Bosnie. Deux « enclaves » ont principalement résisté. Elles ont connu une grande notoriété internationale pendant le conflit car elles faisaient tous les jours la une des télévisions : Goražde et Srebrenica.

La ville de Srebrenica a été le théâtre de combats dès le déclenchement du conflit, en avril 1992. Encerclée par les milices serbes, Srebrenica devient un immense camp retranché tenu par l’armée bosniaque sous le commandement d’un ancien garde du corps de Slobodan Milošević, le colonel Naser Orić’, qui est en cours de jugement au TPIY (tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie créé par l’ONU et qui siège à La Haye) pour des crimes de guerre perpétrés par l’armée bosniaque à l’encontre de civils bosno-serbes de l’enclave de Srebrenica (on parle de 3000 tués).

Comme le conflit s’éternise et que la sécurité des civils n’est plus assurée dans les zones conquises, Srebrenica devient un lieu de regroupement de réfugiés bosniaques venus de toute la région. Dès l’hiver 1992-93, 30 000 personnes s’y entassent dans de très mauvaises conditions et ce nombre atteindra 70 000 à la fin du conflit.

C’est pour résoudre ce problème humanitaire que la résolution 819 du Conseil de Sécurité de l’ONU crée des « zones de sécurité » sous la « protection » des casques bleus. Srebrenica est la première créée. 750 casques bleus, néerlandais et canadiens, y sont déployés. Le général français Morillon, qui commande la force des Nations Unies (« FORPRONU »), se rend à Srebrenica au printemps 1993. Pris à partie par la foule, il promet que la sécurité de l’enclave sera assurée.

Pourtant, les troupes de l’ONU se montreront incapables de tenir cet engagement. A partir du 26 juin 1995, les milices du général Mladic’ (aujourd’hui en fuite et recherché) investissent la zone de sécurité. Les postes de contrôle du bataillon néerlandais tombent sans résistance ni riposte aérienne de l’OTAN, pourtant prévue en cas d’attaque contre la FORPRONU, désormais commandée par le général français Janvier. Les Bosno-serbes entrent dans Srebrenica le 11 juillet 1995 sans tirer un coup de feu. Les populations civiles fuient vers le site de Potočari, à 5 km de Srebrenica, où est installé le QG du bataillon de la FORPRONU.

20 000 hommes valides, certains armés, tentent en vain une percée des lignes serbes dans la direction de Tuzla. L’ensemble de la zone « de sécurité » est désormais une prison. Ce qui s’est ensuite passé contient encore des zones d’ombre car les témoins ont été liquidés sans que, sur le moment, les troupes de l’ONU aient eu conscience de ce qui se passait. Les Serbes ont mis des milliers de Bosniaques dans des autobus ; les Hollandais ont été abusés (c’est du moins ce qu’ils disent pour tenter de se justifier), car ils ont cru (ou fait semblant de croire) que les hommes seraient traités en prisonniers de guerre et les femmes et enfants hébergés dans des camps de réfugiés. Pour ces derniers, ce fut à peu près le cas, puisqu’ils ont été expulsés vers la « Fédération », le territoire tenu par les Bosniaques. En revanche les hommes ont, pour la plupart, été froidement exécutés : officiellement 7414 hommes et adolescents ont été tués le 11 juillet 1995 et les jours suivants et enterrés dans des charniers.

Le mémorial de Potočari

C’est le 10ème anniversaire de cet acte de barbarie le plus massif commis en Europe depuis la seconde guerre mondiale qui a été célébré le 11 juillet 2005, en présence des plus hautes autorités de la Bosnie-Herzégovine, mais aussi, c’est une première, du président de la Republika Srpska, sur le territoire de laquelle se trouve Srebrenica, du président de la République de Serbie (Belgrade) et d’une quinzaine de ministres des affaires étrangères, dont Philippe Douste-Blazy.

Le mémorial et le cimetière qui ont été édifiés sur le site de Potočari commémorent ce douloureux évènement et renferme les corps de ceux qui ont été retrouvés, actuellement un peu plus de 2 000, y compris les 550 qui y ont été inhumés lors de la cérémonie du 11 juillet.

L’ensemble est situé au bord de la route, à mi chemin entre Srebrenica à Bratunac, à 10 km sur la Drina. Cette ville est aujourd’hui plus importante que Srebrenica (son nom vient de « bratr », qui signifie « frère » ou « fraternité ». Sa contrepartie serbe, de l’autre côté de la rivière, s’appelle Ljubovija, de « ljubov » =amour. Ces noms sont anciens. Ce serait cocasse si la gravité du lieu n’incitait à se dispenser de faire de l’humour noir).

Le complexe est assez petit : quelques centaines de mètres de long sur quelques dizaines de large. A l’entrée, l’inscription « mémorial et cimetière national », en croate et en anglais. Sur la droite, la partie cimetière. En face, une simple plaque de marbre blanc (couleur du deuil chez les musulmans) avec l’inscription « Srebrenica, Juillet 1995 ». Sur la gauche, très visible, une autre grande plaque (2 mètres sur 1) où est inscrit en gros caractères arabes un assez long verset du coran. La traduction, en croate, est derrière, donc moins visible. Devant cette pierre, un vaste espace ouvert et surmonté d’un toit avec, en son centre, une chaire (probablement tournée vers La Mecque) et un escalier qui y accède : il s’agit du « minbar » que l’on trouve dans toutes les mosquées. Un peu en retrait, des fontaines pour permettre aux croyants de faire leurs ablutions./.

(Yves Barelli, 4 août 2005)

Yves Barelli, 12 juillet 2015

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans Histoire
commenter cet article
12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 02:05

Il y a vingt ans, le 11 juillet 1995, 7414 hommes et adolescents bosniaques civils étaient froidement assassinés dans la petite ville de Srebrenica (140 km à l’Est de Sarajevo) par la milice serbe. Ce fut le plus grand massacre des guerres yougoslaves qui ravagèrent l’ancienne fédération entre 1992 et 1995 (200 000 morts entre les trois conflits, croato-serbe, serbo-bosniaque et bosno-croate, qui seront suivis du conflit albano-serbe au Kosovo avec des prolongements albano-macédoniens qui perdurent encore), mais aussi le plus grand crime de masse en Europe depuis la seconde guerre mondiale.

1/ Je connais bien le site de Srebrenica, la Bosnie, mais aussi les autres républiques ex-yougoslaves pour y avoir voyagé et séjourné à l’occasion de postes diplomatiques à Belgrade d’abord, puis à Sarajevo, enfin à Podgorica, postes où j’ai eu l’honneur d’y représenter la France. J’ai notamment participé à Sarajevo et à Srebrenica aux cérémonies du dixième anniversaire du crime de masse.

Vu depuis Paris, on a tellement simplifié la présentation des conflits yougoslaves qu’on en a fait une présentation manichéenne : d’un côté les méchants, les Serbes, de l’autre les gentils, les Bosniaques. La réalité est bien plus complexe car les criminels ont été dans tous les camps. Il y a eu en fait un enchainement d’actes qui ont totalement transformé le comportement des gens en l’espace de quelques mois seulement.

Avant le conflit bosnien, les trois composantes de la population de cette république du centre de la Yougoslavie vivaient en bonne intelligence. Sarajevo était un modèle de convivialité. La majorité de la population y était laïque et il y avait même une part importante des gens qui refusaient de se reconnaitre dans une « communauté » particulière, ils se disaient simplement « yougoslaves ». Les autres étaient bosno-serbes (c’est-à-dire Serbes de Bosnie), de tradition chrétienne orthodoxe, bosno-croates (Croates de Bosnie), de tradition catholique, ou Bosniaques, de tradition musulmane (héritiers des « Bogomiles », littéralement « amoureux de Dieu », hérétiques proches de nos Cathares occitans, qui se convertirent massivement à l’islam à l’arrivée des Turcs dans la région). Les « Bosniens » (habitants de la Bosnie), sont donc en partie seulement bosniaques (environ 35%). Les autres (30% de Bosno-serbes et 20% de Bosno-croates, plus les « Yougoslaves ») ne sont pas des immigrés mais des autochtones depuis des siècles.

Pour la bonne compréhension des faits, il ne faut pas tout mélanger : les guerres de Yougoslavie n’ont pas été des guerres de religion ; les Bosniaques n’étaient pas tous, loin s’en faut, musulmans (d’ailleurs la pratique était faible, de même que chez les Serbes orthodoxes, tandis que les Croates catholiques, eux, étaient davantage pratiquants). Ajoutons que Bosniaques, Serbes, Croates, mais aussi Monténégrins, parlent la même langue, le serbo-croate (qu’on appelle maintenant « croate », « serbe », « bosniaque » ou « monténégrin » pour des raisons strictement politiques, mais c’est la même langue : quand vous entendez un habitant de Sarajevo parler, il est impossible de savoir à quelle « communauté » il appartient) et ont le même mode de vie. C’est l’enchaînement des massacres et contre-massacres orchestrés par des activistes politiques, plus ou moins inspirés de l’étranger (il s’agissait, entre autres, pour les Américains, de déstabiliser le gouvernement yougoslave communiste à majorité serbe) qui créa un engrenage fatal.

2/ J’ai beaucoup écrit sur la Yougoslavie, tant des correspondances diplomatiques professionnelles (c’est le travail d’un diplomate d’écrire pour informer son ministre, mais comme ceci est confidentiel je ne me citerai pas dans ce blog) que personnelles. Je me limiterai évidemment à ces dernières.

Pour résumer outrancièrement les conflits yougoslaves (c’est si compliqué qu’il faudrait de longs développements ; si un lecteur est spécialement intéressé, je peux lui envoyer un texte complet), décrivons l’enchainement. Au départ, le souhait de la Slovénie, république la plus riche, de quitter la fédération de Yougoslavie, fédération qui fonctionnait de plus en plus mal depuis la disparition de Josip Broz Tito. Elle le fit et fut suivie par le départ des Croates. Cela se passa plus mal car une partie des nationalistes croates avaient des relents de fascisme (une Croatie soit disant indépendante avait été créée par l’Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale, alors que la résistance yougoslave, sous la conduite de Tito, était communiste) ; ces nationalistes furent encouragés par les Etats-Unis, mais aussi l’Allemagne. D’où la guerre entre les armées yougoslave (à majorité serbe) et l’armée croate (la Yougoslavie était très décentralisée et chaque république avait ses propres forces).

Du fait du peuplement partiellement serbe et croate de la Bosnie, mais aussi compte tenu de la position stratégique de cette république, an centre de la Yougoslavie, le conflit croato-serbe s’étendit à la Bosnie et il fut rapidement complété par un conflit entre Bosniaques et Croates (au départ le plus virulent) et un autre entre Bosniaques et Serbes. Sur la fin, les Bosniaques et les Croates s’unirent contre les Serbes, mais cela ne changea pas grand-chose à leur antagonisme qui perdure aujourd’hui.

Le conflit prit fin en 1995 par les accords de Dayton-Paris (négociés à Dayton, USA, et signés à Paris). Ce qui en sortit est le monstre juridique de la Bosnie actuelle où tout est en triple : la présidence de la république est ainsi collégiale avec un bosniaque, un serbe et un croate. La collégialité au niveau de l’Etat est complétée par des « cantons » autonomes avec chacun son gouvernement. Pour tout dire rien ne fonctionne. Ainsi, la Bosnie a failli ne pas être retenue pour le dernier mondial de football car il n’y avait pas une fédération de ce sport, mais trois. Pour la direction des grandes affaires du pays, la réalité est celle d’un protectorat américano-européen.

Autant dire que pour cette pauvre Bosnie, rien n’est réglé. Si ce pays a un semblant d’Etat, on ne le doit qu’à l’obstination de la « communauté internationale » (c’est-à-dire les Etats-Unis et leurs alliés) à conserver cette fiction. Malheureusement, l’attitude occidentale n’a pas arrangé les choses. Le tribunal international de La Haye est loin d’être sans reproche : il a surtout poursuivi des Serbes, à commencer par le président Milošević, alors que les présidents bosniaque et croate ont été d’aussi grands criminels que lui. Ce parti-pris antiserbe est en fait un frein à la réconciliation (on vient de le voir aujourd’hui avec le président serbe peu récompensé de son geste de venir à Srebrenica, accueilli à coup de pierres par des excités bosniaques). On doit en outre souligner une contradiction dans l’attitude occidentale : on a obligé la Serbie à se séparer du Kosovo par des bombements illégaux de l’OTAN (sans l’assentiment de l’ONU) en 1999 avec un résultat lamentable (le Kosovo est aujourd’hui aux mains des mafias albanaises) et on refuse à l’entité serbe de Bosnie de créer son propre Etat.

3/ Le massacre de Srebrenica a été tragique. Il n’a pas été le seul de la guerre, mais le plus terrible. Près de 8000 Bosniaques ont été froidement massacrés (là où 2000 Serbes l’avaient été un peu auparavant, mais cela n’excuse rien).

Je me suis rendu sur les lieux en 2005. Dans ces cas-là, on a de la peine à retenir ses larmes. J’ai été tout aussi touché lorsque dans le centre de Sarajevo j’ai vu passer le convoi de camions chargés de centaines de cercueils emmenés à Srebrenica pour y être enterrés.

Voici ce que j’ai écrit sur le journal personnel que j’ai tenu pendant mon séjour en Bosnie :

(samedi 9 juillet 2005)

Début de citation : « En sortant du marché, vers midi, je vois qu’il y a une certaine animation dans l’avenue Tito. La police en interdit l’accès aux voitures. Compte tenu du deuil en rapport avec la commémoration de Srebrenica lundi, je pense qu’il ne doit pas s’agir d’un évènement sportif, artistique ou festif.

Je n’ai pas longtemps à attendre. Au coin de l’avenue Tito et de la rue piétonne, juste devant la flamme du souvenir, c’est là que la foule est la plus nombreuse, sans être considérable : quelques rangs de part et d’autre de l’avenue. Un petit groupe de nationalistes, dont certains portent des tee-shirts à l’effigie de Nacer Orić, l’ex chef et « héro » de l’enclave de Srebrenica pendant le conflit de 1992-95, actuellement poursuivi par le TPIY pour crimes de guerres à l’encontre de Serbes de l’enclave (ces crimes expliquent partiellement sans toutefois évidemment les excuser les massacres commis par les Serbes à l’encontre des Bosniaques). Celui qui parait leur leader prononce quelques paroles davantage destinées à la télévision qui filme qu’aux personnes présentes. D’ailleurs, personne n’applaudit. Ce groupuscule étale une gigantesque banderole avec l’inscription République de Bosnie Herzégovine et un drapeau.

Derrière une voiture de police et celle de la télévision, un grand camion semi-remorque attend. Les manifestants accrochent un tee-shirt sur le pare-brise. Lorsque le camion démarre et passe devant nous, la plupart des gens présents font le geste de la prière musulmane (qui correspond à un signe de croix chez les Chrétiens) : ils présentent à la hauteur de leur poitrine les deux mains ouvertes qu’ils portent ensuite sur leurs yeux qu’ils ferment. Des femmes portant l’habit traditionnel bosniaque de deuil (longue tunique blanche et tête recouverte d’un capuchon) pleurent. Tout le monde reste silencieux. Le camion bâché et plombé sur les côtés desquels on a déposé des fleurs roses et blanches remonte lentement la rue (à contre-sens). Il est suivi de trois autres camions aussi gros. Je comprends qu’ils transportent les corps (650) qui seront inhumés lundi à Srebrenica dans le cimetière-mémorial consacré aux 8000 martyrs de Srebrenica que j’ai visité vendredi dernier.

Tout cela n’a pas duré plus de dix minutes. Sitôt le convoi mortuaire passé, la vie reprend ses droits. Le petit groupe porteur de la banderole la replie et s’en va. Les femmes en deuil au long costume traditionnel laissent la place aux jeunes filles habillées en mini. La physionomie habituelle de la Sarajevo estivale est de retour. Elle avait laissé la place, l’espace d’un instant fugitif, au souvenir de la tragédie. Les morts, eux, ne reviendront jamais…

Je lis un peu après à l’ambassade la dépêche de l’AFP qui rend compte de l’évènement. Cette dépêche, qui reprend probablement des informations de seconde main, titre « des milliers d’habitants de Sarajevo rendent hommage aux morts de Srebrenica ». Je ne doute pas que la télévision bosniaque diffusera des images prises là où je me trouvais et qui donneront l’impression d’une grande foule. Il faut toujours se méfier des informations données dans les médias : elles sont souvent soit manipulées, soit plus ou moins involontairement amplifiées. En l’occurrence, la vérité est que les quelques personnes qui se trouvaient au passage du cortège n’ont pas été indifférentes, mais de là à parler d’un hommage de masse, il y a un grand pas. » Fin de citation.

4/ Le diplomate est un observateur aussi impartial et froid que possible. Mais j’avoue ne pas être insensible au drame yougoslave. J’ai connu ce pays dès 1978 à l’occasion du stage d’élève de l’ENA que j’ai alors effectué à l’ambassade de France à Belgrade. A l’époque, ce pays était encore considéré comme un modèle de cohabitation de peuples et de cultures, mais aussi un modèle politique avec un socialisme à visage humain (comme on a dit pour la Tchécoslovaquie de Dubček). Entre 1992 et 1995, j’étais éloigné de la Yougoslavie mais, compte tenu des souvenirs que j’avais de Belgrade, le conflit m’a affecté, mais j’étais loin de penser que j’aurai à revenir un jour dans ce pays. En 1999, j’ai eu personnellement honte à l’idée que des avions français participent au bombardement de Belgrade, cette ville qui a toujours été francophile avec, dans le parc de Kalemegdan, en face de la majestueuse ambassade de France, un monument à l’amitié franco-yougoslave (la France joua un rôle important dans la création de la Yougoslavie en 1918).

Et puis, je suis revenu en 2005. J’ai pu parler avec les gens. La connaissance des faits historiques qu’on en tire n’est pas toujours la même que l’impression qu’on a en regardant les informations à la télévision : c’est plus profond, plus humain.

Voici un autre passage de ce que j’ai écrit sur la Bosnie. Je crois qu’il résume parfaitement le drame yougoslave :

Début de citation : « Parmi tous ceux qui m’ont raconté leur expérience de la guerre, le plus représentatif est probablement l’un des chauffeurs de l’ambassade [de France à Sarajevo], Zoran, qui parle bien français (il a été joueur professionnel de foot à Neuchâtel). Il est intarissable sur ce conflit. Agé de trente ans, son grand-père a été partisan avec Tito, son père est serbe et sa mère bosniaque. Lui, il ne veut toujours être que Yougoslave. Il est loin d’être le seul dans ce cas car il y a beaucoup plus de gens intelligents et raisonnables dans ce pays que son histoire tragique et absurde le laisse supposer. Il se montre sévère pour les Serbes, objectivement les plus grands responsables de massacres, mais il n’épargne pas non plus les Bosniaques et les Croates, dont beaucoup ont également les mains pleines de sang innocent. Zoran termina un jour un récit qu’il me fit par ces mots : « ces criminels ont tué mon pays et ils m’ont volé trois ans de ma vie ». Fin de citation.

5/ Les conflits yougoslaves sont maintenant entrés dans l’histoire. Mais il faut toujours tirer les leçons de l’histoire.

Je passe sur l’appréciation des responsabilités. Elles sont largement partagées, tant chez les acteurs yougoslaves que chez les étrangers.

Je veux plutôt me concentrer sur le présent, et notamment sur celui de notre pays, la France.

La France est confrontée au danger d’exacerbation des communautarismes et en premier lieu le communautarisme « musulman ». Trop de nos compatriotes se considèrent comme « musulmans » avant d’être Français. Ils n’ont une vision du monde que par le prisme de leur religion. Cela est grave dans l’absolu car cela leur donne une appréciation biaisée de la réalité. Cela est encore plus grave du fait qu’ils vivent dans une République laïque où on ne fait pas de différence entre les citoyens du fait de leurs religions. Nous, nous ne la faisons pas. Eux oui. Cela signifie, entre autres que, pour eux, il y a deux catégories d’individus, les musulmans et les autres. Comme je ne suis pas musulman, je ne suis pas de leur monde. Ils se plaignent de la soit disant « islamophobie ». Mais la phobie, ce sont eux qui l’ont : phobie de tout ce qui n’est pas musulman, phobie en fait de nous, les Français de « souche » (je le dis et le revendique car ce sont eux qui se mettent en dehors de la France), phobie de la France qui, que cela leur plaise ou non, n’est pas musulmane.

Ce comportement communautariste, ils l’extrapolent à un pays qu’ils ne connaissent pas, l’ex Yougoslavie, et à une histoire qu’ils ignorent. Ils ne voient dans le massacre de Srebrenica que le massacre de musulmans. Cela seul les intéresse. Depuis ce matin, nombre d’entre eux fantasment sur les réseaux sociaux. Les massacres, dans les mêmes lieux, de Serbes et de Croates, ils s’en foutent. Ce sont pourtant des gens aussi innocents que les autres. Il est vrai qu’ils n’étaient que Chrétiens ou rien du tout. Sans doute donc bons à être égorgés.

Nos hommes politiques et nos journalistes manquent souvent de courage. J’espère quand même que des voix s’élèveront contre la tentative grossière de récupération politico-religieuse qui est faite depuis ce matin de la tragédie de Srebrenica.

Avant les guerres de 1992-1995, la Yougoslavie était un pays européen au niveau de vie assez élevé et qui paraissait jouir d’une grande convivialité. Aucun fanatisme religieux ou ethnique n’y était observé. C’est le communautarisme qui a engendré les conflits yougoslaves.

Attention ! Il ne faudrait pas que la France devienne une nouvelle Yougoslavie.

Pour cela, il faut arrêter les apprentis-sorciers tant qu’il en est encore temps.

Yves Barelli, 11 juillet 2015

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans Histoire
commenter cet article
2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 23:47

La France, et beaucoup d’autres pays, pas seulement européens, commémorent cette année le début de la première guerre mondiale. Ce conflit fut une hécatombe pour des millions de jeunes gens, envoyés se battre pour une cause dont ils ne saisissaient pas vraiment les tenants et les aboutissants. Hélas une hécatombe parfaitement inutile. Qu’ont gagné les « vainqueurs » ? Un répit de vingt ans avant le conflit suivant, la seconde guerre mondiale, bien plus terrible que la première, mais qui, elle, au moins avait un sens, la lutte de la démocratie, de la « civilisation », n’ayons pas peur des mots, contre la barbarie nazie et fasciste.

Je ne sais ce que, vous, lecteurs, pensez de ce premier conflit mondial. Au risque d’en choquer certains, je dois dire que je ne me sens pas réellement concerné par les commémorations de ce premier centenaire.

Non que je n’ai pas de compassion pour ceux qui sont morts dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs. Bien sûr que je salue la mémoire de ces héros malgré eux. Malgré eux, parce qu’ils ne sont pas allé volontairement sur les champs de bataille. Ils n’avaient pas le choix. On les y a envoyés. Et ceux qui sont partis n’avaient pas tous des chances égales d’en revenir.

Cette inégalité face à la mort n’est sans doute pas suffisamment relevée par les commentateurs. La France de 1914 était encore majoritairement rurale à l’époque : plus de la moitié des habitants vivaient en effet dans les campagnes. Depuis Jules Ferry et l’école obligatoire pour tous, il n’y avait certes plus beaucoup d’illettrés, mais, dans les villages, ou dans les cités ouvrières des régions industrielles, ceux qui avaient le certificat d’études, qui sanctionnait la fin de l’école primaire, étaient des « diplômés » respectés parce que rares. Les autres, qui retournaient bien vite dans les champs et les usines, oubliaient souvent l’essentiel de ce que les  «hussards » de la république (les instituteurs) leur avaient enseigné. Dans les régions avec des langues ethniques, interdites d’école, telles le breton ou l’occitan, la majorité absolue de la population avait une autre langue maternelle que le français.

Ce sont ces paysans bretons, cévenols ou béarnais qui, mêlés aux « tirailleurs » coloniaux (au traitement encore plus scandaleux), ont fourni la « chair à canon » qui alimenta nos armées. Ces paysans à moitié illettrés ont été placés sciemment en première ligne. Le résultat se lit aujourd’hui sur les monuments aux morts de nos villages. Allez, par exemple, dans ces villages du Haut Var, que je connais bien. Vous y verrez les noms gravés. Parfois jusqu’à la moitié des jeunes en âge d’aller à la guerre n’en sont pas revenus. Cette hécatombe, on peut la voir sur ce que les démographes appellent des « pyramides des âges», car la base est large et que, au fur et à mesure qu’on monte vers le sommet de la pyramide qui marque les classes d’âge les plus vieilles, la pyramide se réduit du fait des décès. Lorsqu’on considérait il y a une cinquantaine d’années la pyramide française (dans l’actuelle, on ne voit rien car les classes d’âge nées avant le premier conflit ont disparues) présentait au niveau de classes nées à la fin du 19ème siècle (celles qui ont donné les soldats de 14-18), un gigantesque trou du côté des hommes (dans une pyramide, on met d’un côté les hommes et de l’autres les femmes). C’est la génération sacrifiée. On le voit au niveau de la France, mais si on affine par région, par exemple la Bretagne, particulièrement touchée, le déficit démographique est encore plus grand. Ce « trou » est complété par un deuxième, celui-là inter-sexes et un peu plus étalé, qui correspond au déficit des naissances du fait de la disparition de ceux qui auraient pu être pères s’ils n’étaient morts au « champ d’honneur », comme on dit. Au champ d’honneur des morts, mais sans doute pas à celui de ceux qui les y ont envoyé. C’est Jaurès qui avait raison. Cette guerre était absurde. Comme la plupart des guerres. Mais sans doute bien plus que d’autres, en particulier beaucoup plus que le second conflit mondial, qui, lui, eut un sens.

Une conséquence secondaire, un « dommage collatéral », comme on dirait aujourd’hui, fut la déstructuration de nos sociétés rurales. Elle serait sans doute venue de toute façon avec l’exode rural des années d’après-guerre, mais elle fut brutale. Dans les villages meurtris, des traditions, des fêtes locales, des modes de vie se perdirent à partir de la guerre de 14-18. En Provence, où, grâce à Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature pour son œuvre en provençal, existait une conscience, et une pratique, linguistique forte, l’hémorragie démographique due à la première guerre mondiale marqua le début du déclin irrémédiable de notre langue dite « régionale », en fait multirégionale puisque l’occitan, cette langue héritière de la glorieuse époque médiévale des Troubadours, était parlé de l’Atlantique aux Alpes et du nord du massif central aux Pyrénées.

Ne serait-ce que pour ces raisons, je n’ai pas envie de commémorer cette guerre. Mais il y en a une autre : quelle était la motivation du conflit ? Côté français, la récupération de l’Alsace et de la Lorraine du Nord ? Après tout, dans ces régions, on a toujours parlé allemand et il n’était peut-être pas complètement absurde qu’elles fussent prussiennes.

Y avait-il un soubassement idéologique à cette guerre ? Non, aucun : des régimes assez comparables partout. Des intérêts économiques ? Même pas.

Non, un simple enchaînement de circonstances non maîtrisé avec un nationalisme primaire et obtus de part et d’autre des Vosges. Un archiduc autrichien assassiné à Sarajevo par un nationaliste serbe, des ultimatums en cascade et pour finir, compte tenu des alliances, des déclarations de guerre. D’un côté, la France, l’Angleterre, dans une moindre mesure l’Italie et quelques autres (avec l’entrée, en seconde partie de guerre, des Etats-Unis). De l’autre, les empires « centraux », Allemagne, Autriche-Hongrie, empire ottoman et quelques alliés de moindre importance. Quant à la Russie, elle quitta la guerre en 1917. Entre temps, elle avait changé de régime. L’empire russe était devenu l’Union soviétique.

Le résultat ? On a certes récupéré l’Alsace et la Lorraine. Mais à quel prix !

Et surtout, on n’a pas su gérer la paix. « L’Allemagne paiera », disait-on bêtement. On l’a tellement humiliée, que cela donna Hitler une génération plus tard.

Quant à la chute de l’empire ottoman et celui des Habsbourg, cela créa de nouveaux Etats-nations, on ressuscita la Pologne. C’est bien, encore qu’on aurait pu faire mieux en matière de frontières. Et puis, s’agissant de l’Autriche-Hongrie, je me félicite de la création de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, tout en étant un peu nostalgique, comme les peuples de ces pays, de la grande Autriche-Hongrie, « prison des peuples », comme on le dit souvent, surtout ceux qui connaissent pas cette région, mais aussi, exemple rare dans l’histoire, de cohabitation de nationalités. J’en veux pour preuve que, dans ces pays que je connais très bien, on cultive aujourd’hui la nostalgie de l’empire austro-hongrois (qui aurait pu devenir une république fédérale), comme d’ailleurs celle du communisme post 1945. On ne refait pas l’histoire, mais promenez-vous dans le vieux Prague. On y respire encore un parfum d’Autriche et le monument de la littérature tchèque, « les aventures du brave soldat Švejk », de Jaroslav Hašek, est l’histoire d’un paysan tchèque un peu borné mais très malin, enrôlé dans l’armée impériale pour des buts qu’il ne comprend pas. Un restaurant de Prague, « U kalicha » (au calice) en raconte l’histoire par des gravures mais aussi par les noms donnés aux spécialités culinaires proposées. La même nostalgie existe ailleurs, de Ljubljana à Cracovie et à Lviv et même à Sarajevo, où le conflit européen prit naissance.

Qui se sent concerné en France par ce conflit ? Je suis bien plus âgé que la plupart de mes lecteurs. Dans ma prime jeunesse, mon grand-père et mon oncle, qui avaient été dans les tranchées, en avaient certainement parlé devant moi, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir.

Non, pour moi, la guerre, la « vraie » guerre, c’est celle de 1939-45. Mon père, décédé aujourd’hui, et qui faillit mourir en 1940 sur la Somme lorsqu’il reçut un éclat d’obus, m’en parla beaucoup. J’avais aussi un cousin, décédé aussi, qui participa aux maquis de la résistance dans l’arrière-pays niçois.

Ce sont ceux-là que je veux commémorer et honorer. En particulier ceux qui luttèrent dans la Résistance. Ceux-là avaient choisi volontairement de se battre au nom  des idéaux de la Liberté et de la Démocratie, qu’elle fut « bourgeoise » ou « populaire », contre les régimes fondés sur l’oppression, la négation de l’Homme et le racisme. Mes héros, ce sont Jean Moulin et tous les anonymes des maquis. Pas les généraux de la première guerre mondiale qui firent fusiller des innocents accusés, à raison parfois mais le plus souvent à tort, d’avoir fui devant l’ennemi.

Permettez-moi, en conséquence, de souhaiter qu’on continue de célébrer, en particulier pour les plus jeunes qui ont la chance de ne pas avoir connu cette époque, les héros du Vercors, les suppliciés d’Oradour-sur-Glane et de Tulle, les assassinés des chambres à gaz,  les combattants de Stalingrad, du Monte Cassino, de Normandie et des plages de Provence (j’espère qu’on commémorera avec autant d’emphase le débarquement de Provence de 1944, plus authentiquement français que celui de Normandie). Il faut parler, parler encore et toujours de ces faits et de ces hommes. Ils méritent le respect. Ils sont aussi une leçon permanente plus pertinente que jamais.

Je déplore évidemment les morts de 14-18 et j’ai de la compassion pour les victimes de cette boucherie. Comme j’ai la même compassion pour les victimes de toutes les guerres, les françaises, il y en eut beaucoup, mais aussi toutes les autres, y compris les actuelles, y compris bien sûr les victimes de Gaza.

Mais il n’y a pas de message de ce premier conflit mondial autre que l’absurdité de la guerre. Le message de la seconde guerre mondiale reste d’actualité.

Un mot pour terminer sur la tournure franco-allemande que, une fois de plus, on veut donner à la commémoration de la première guerre mondiale.

Je suis désolé. Je n’ai rien contre les Allemands. J’ai d’ailleurs beaucoup d’amis allemands. Mais, sauf à dénaturer complètement l’histoire et à donner aux jeunes générations un message brouillé, il convient, parfois, pour les peuples et pour les individus, de se recueillir en silence et seul. Je dis bien seul. Il n’y a pas de responsabilité collective et il ne saurait y avoir de punitions collectives. Je ne rends donc pas les Allemands collectivement responsables de la seconde guerre mondiale, pas plus que les Français ne sont collectivement responsables des crimes des armées napoléoniennes (en Espagne par exemple) ou des méfaits de leurs nombreuses guerres coloniales (notamment celle d’Algérie).

Mais je préfère commémorer 1939-45 (et ne pas commémorer 14-18) entre alliés et seulement entre alliés. Je ne suis pas d’accord avec la présence de Madame Merkel sur les plages de Normandie ou du président allemand à Oradour. Je ne veux pas voir non plus défiler des soldats allemands sur les Champs Elysée. Je ne préconise pas, évidemment, des discours marqués par un anti-germanisme primaire. Je demande seulement de la discrétion et de la décence.

Je sais que ce que je viens d’écrire ne fait pas l’unanimité. Tant pis pour les « européistes » qui sont si fixés sur leur rêve de « patrie » européenne (qui n’a aucune chance de jamais voir le jour), qu’ils se croient obligés de faire du franco-allemand sans arrêt (d’ailleurs, cette idée fixe est curieusement bien plus présente à Paris qu’à Berlin).

J’ai n’ai pas honte, en l’occurrence, de rester français. Chacun a son histoire. Elle fait partie de notre patrimoine. Dans un passé encore récent, nous avons eu des amis et des ennemis. Cela ne sert à rien de faire comme si ces anciens ennemis n’avaient jamais été des ennemis. Cela ne change pas l’histoire, à moins de la falsifier. Cela risque, en revanche, d’induire en erreur. Là serait la faute.               

 

Yves Barelli, 2 août 2014            

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans Histoire
commenter cet article
18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 08:34

algeriens Télécharger  et/ou imprimer cet article en pdf.

Ce 17 octobre est célébré le cinquantième anniversaire de l’un des épisodes les plus scandaleux (il y en a eu beaucoup) de la guerre de libération algérienne et des tentatives de l’Etat colonial pour s’y opposer. Ce jour-là une manifestation pacifique à Paris, qui avait été interdite par le préfet de police, le sinistre Papon, contre le couvre-feu imposé aux Algériens fut durement réprimée avec un nombre indéterminé d’assassinats délibérés commis par la police à l’encontre des participants à la manifestation. Officiellement trois morts, mais en réalité sans doute au moins deux cent personnes tuées, la plupart jetées à la Seine depuis les ponts de Paris et de sa banlieue.

 

Cette répression venait dans un contexte de tension entre le gouvernement du général de Gaulle et celui du GPRA, émanation du FLN, qui dirigeait la lutte armée pour l’indépendance de ce qui était encore officiellement considéré comme une partie de la France. Le général de Gaulle s’était fait à l’idée de l’indépendance inéluctable de l’Algérie mais les discussions en cours achoppaient sur divers sujets, dont le devenir du Sahara algérien où la France menait ses expérimentations nucléaires. Des attentats avaient repris contre les représentants du pouvoir colonial et plusieurs policiers avaient été assassinés. En rétorsion, des assassinats, souvent au hasard, de patriotes algériens avaient déjà été commis bien avant le 17 octobre et un couvre-feu avait été imposé aux « Français musulmans », terme bien étrange par lequel on désignait alors officiellement dans notre république laïque ce qui était encore une partie de nos concitoyens. Ce couvre-feu à l’encontre d’une partie des Français était en fait l’aveu de l’hypocrisie raciste qui caractérisait alors le gouvernement et une partie de la société de la France.

 

Cinquante ans après, ce crime d’Etat n’est toujours pas reconnu. Lionel Jospin premier ministre a fait un premier pas vers cette reconnaissance, mais la démarche a été incomplète et elle est restée sans suite. Il va de l’honneur de la France que ce crime soit officiellement et pleinement reconnu.

 

Beaucoup a pourtant déjà été fait du côté français dans la réévaluation de notre histoire officielle. Les tortures ont notamment été reconnues, le massacre de Sétif du 8 mai 1945 tardivement reconnu. Il reste à terminer ce travail de mémoire, notamment concernant le 17 octobre 1961.

 

Je me sens concerné par la guerre d’Algérie. En tant que démocrate épris de justice, mais aussi par mon expérience personnelle. J’étais enfant pendant le conflit et j’habitais Marseille. Notre ville a été affectée à la fois par la lutte de libération (j’ai encore le souvenir de l’incendie du dépôt pétrolier de Mourepiane sur le port de Marseille que nous avons vu bruler depuis chez moi pendant plusieurs jours) et, au printemps 1962, par l’exode des Pieds Noirs juste avant l’indépendance.

 

Je me sens concerné aussi parce que j’ai habité Alger entre 1999 et 2001. J’étais alors premier conseiller de l’ambassade de France. J’ai conservé de nombreux amis algériens. L’un d’eux est le fils d’un des martyrs de la guerre de libération, le commandant Mira, chef de la résistance en Kabylie, tué par l’armée française en 1959. Tarik Mira est aujourd’hui député de Béjaia (Bgayet en kabyle et Bougie en français).

 

Je me suis rendu avec Tarik en décembre 2009 sur le lieu de la disparition de son père, dans la montagne kabyle. Voici le récit que j’en ai fait. J’offre ce témoignage en hommage au sacrifice de son père, à la mémoire de tous les morts de ce conflit absurde, à l’amitié aussi entre les peuples français et algérien.

 

Début de citation :

 

« Tarik laisse sa voiture en ville [à Tazmalt] et nous partons dans un 4x4 conduit par un ami. Nous prenons deux autres passagers, dont un ancien « moudjahid » (ancien combattant) qui a été secrétaire du père de Tarik.

Le père de Tarik, Abderhamane Mira, a été l’un des chefs des maquis de l’ALN en Kabylie. Au début de 1959, il est devenu commandant en chef de la 3ème wilaya, administration militaire de la résistance. Elle correspondait à peu près aux limites de la Kabylie. En 1959, le commandant Mira est tombé dans une embuscade tendue par les Français et a été tué. Il avait 37 ans. Ce fut une tragédie pour la famille, mais aussi pour la Kabylie et l’Algérie. Le souvenir du combattant ne s’est pas estompé et le commandant Mira est resté l’un des héros de la guerre de libération. Une grande avenue d’Alger, l’université de Béjaia et d’autres lieux publics en Algérie portent son nom.

Tarik est en train d’écrire un livre sur la vie et la mort de son père. Il n’était encore jamais allé sur le lieu précis de sa mort. Nous y allons ensemble pour la première fois.

Le lieu du drame est à une cinquantaine de kilomètres de Tazmalt.

Nous empruntons d’abord la route de Bougie, qui suit la vallée de la Soummam. Nous traversons la ville d’Akbou (le « promontoire » en kabyle), un peu plus importante que Tazmalt.

A Ighzer-Amokrane, nous quittons la route nationale et nous nous engageons dans la montagne. Le temps est couvert et entrons dans les nuages. Seules des éclaircies intermittentes nous permettront d’apercevoir les sommets et les villages perchés. Nous ne tardons pas à dépasser la côte de 1000 mètres.

Nous faisons une halte dans un restaurant pour manger un méchoui accompagné d’un vin local. Ici l’islamisme a fait moins de dégâts qu’à Alger et on continue à consommer du vin. Les Kabyles mangent même du cochon sauvage.

Nous reprenons la route et arrivons dans le village d’Ifri. Là se trouve le musée du congrès de la Soummam. C’est dans une petite maison sur la hauteur que se réunirent en 1956 les principaux dirigeants du FLN au nez et à la barbe des Français. Ce congrès est historiquement important car là furent précisées les grandes lignes idéologiques de la future Algérie souveraine. Parmi les principes fondateurs de la « république algérienne démocratique et populaire », figurent le socialisme, le tiers-mondisme, la religion musulmane et l’arabisme. Ce dernier point fut débattu car il ne faisait pas vraiment unanimité, les Kabyles en particulier ne se sentant (et n’étant pas) arabes. Mais l’arabisme prévalut.

On visite le musée qui porte des reconstitutions et des photos d’époque, et la maison dans laquelle les dirigeants algériens se réunirent. Le cadre montagneux, avec ce village bâti sur un promontoire qui domine un environnement dégagé donne un aspect grandiose au paysage. Même si l’histoire du pays après l’indépendance n’a pas été à la hauteur de l’attente, ce n’est pas sans émotion et fierté que l’on visite ce lieu, y compris moi bien que Français, car le combat du peuple algérien a été aussi le combat des défenseurs de la Liberté en France. Ici, je me sens algérien. Certes pas l’Algérie de l’arabisme, pas l’Algérie de l’islam. L’Algérie de la Liberté et l’Algérie de la Fraternité.

L’Algérie de la Paix aussi. Le véritable héros est celui qui se bat, bien qu’il hait la guerre car toute guerre est un gâchis. Toutes les guerres sont des absurdités et celle-ci sans doute plus que toute autre. On peut rêver à ce qu’aurait pu être une Algérie liée à la France si la France avait eu l’intelligence de donner aux Algériens quand il en était encore temps les droits qu’ils demandaient, c'est-à-dire les mêmes droits que les Français. Mais on ne refait pas l’histoire. Il faut l’assumer.

Nous poursuivons notre ascension. La route continue de monter et serpente à flanc de colline. Le goudron est neuf. La route vient d’être refaite. Plusieurs petits villages sont traversés. Ils vivent d’un peu d’agriculture de subsistance, d’élevage de chèvres et de montons, de quelques vaches et surtout des ressources de l’émigration. Les villages ne sont pas trop frappés par l’exode rural. Peu de maisons sont vides. De nombreux enfants sont visibles. Ils rentrent de l’école en transports scolaires.

Nous arrivons enfin sur le lieu de la mort du commandant Mira. Un monument est édifié à l’entrée du village de Chellata.

Nous marchons un peu vers un groupe de maisons à l’écart du village. Une maison en ruine est visible. C’est là que Mira a passé la dernière nuit avec son secrétaire, qui nous accompagne aujourd’hui, et un autre moudjahid (combattant), tué lui aussi.

Accompagné de son compagnon d’infortune, Mira était parti au petit matin. Les Français étaient très présents dans la région. Le PC du général Challe, installé sur une sorte de plateau, n’était pas loin. L’opération « Jumelles » avait déjà donné des résultats. Les Français avaient en pratique gagné la guerre sur le plan militaire. C’est sur les plans politique et diplomatique qu’ils la perdirent : l’opinion était hostile à la guerre, la France isolée dans le monde et le général de Gaulle, qui avait une vision stratégique à long terme, s’était déjà résolu à l’inéluctabilité de l’indépendance.

C’est sur renseignement d’un transfuge que les Français avaient préparé l’opération contre Mira. Ils avaient investi les alentours du village avec quatre véhicules blindés. Ils étaient commandés par le commandant Tréguier, un breton qui vit aujourd’hui en Bretagne et qui est vieux. Tarik Mira a essayé de le contacter mais sans succès. Il ne veut plus entendre parler de la guerre d’Algérie.

Mais celui qui a tué Mira, ce n’est pas Tréguier lui-même mais un de ses hommes. Il s’agit probablement (on n’en est pas sûr) d’un harki algérien. Lui aussi âgé, vit aujourd’hui à Marseille. Tarik n’a pas encore non plus réussi à entrer en contact avec lui.

La troupe se lança à l’assaut des deux Algériens qui se replièrent vers une zone en contrebas. Ils finirent par être encerclés. Mira et son compagnon furent tués. Le corps de Mira fut remonté au village sur un âne pour être pleinement identifié et exposé aux photographes militaires. Comme il était trop difficile de remonter l’autre corps (moins important car n’appartement pas à un gradé), on coupa la tête du second cadavre et on laissa le reste du corps sur place. C’est le fils de la victime, qui vit toujours au village, qui nous a raconté sur les lieux les détails sordides de l’opération.

Nous avons ainsi revécu ce morceau d’histoire. Histoire tragique de cette Algérie qui a tant souffert. Il est clair que la France a raté une occasion historique sur cette terre, je l’ai dit plus haut. Le plus émouvant est l’absence de haine et même de rancœur vis-à-vis des français. Je l’avais déjà noté la première fois que je m’étais rendu en Algérie, en 1983. Je le constate encore aujourd’hui. Je suis le seul Français ici au milieu de ces anciens combattants, au côté de ce paysan dont le père a été tué par les français et dont le cadavre a été dépecé. Je suis ici en compagnie de Tarik, devenu mon ami, dont le père est un héros du combat pour la liberté. Nul ne songe aujourd’hui à incriminer la France. Ils ont raison. Mon propre père a été très grièvement blessé en 1940 sur la Somme. Il est resté plusieurs semaines entre la vie et la mort. Cela ne m’empêche pas d’avoir des amis allemands. Le combat pour la Liberté n’a pas de nationalité, l’oppression non plus. Lorsqu’un combattant de la Liberté vainc, c’est toute l’Humanité qui gagne ; lorsqu’un « moudjahid » tombe, c’est l’Humanité qui pleure. Lorsqu’on est attaché à la Liberté, on est solidaire de ceux qui se sont levés pour la défendre. Le combat pour la Liberté des Algériens a été leur combat. C’est aussi le nôtre.

Après l’identification formelle du corps de Mira, on ne sait pas où il a été transféré. On ne sait pas où il est enterré, s’il l’est. Tarik a cherché. Il n’a pas encore trouvé. Il est en train de solliciter l’ouverture des archives militaires françaises »

Fin de citation.

Yves Barelli, le 17 octobre 2011

 

Télécharger  et/ou imprimer cet article en pdf.

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans Histoire
commenter cet article

Recherche