Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 16:32

En annonçant la sortie de la France de l’euro si elle était élue, Marine Le Pen a commis une erreur, utilisée avec mauvaise foi par ses adversaires. Cela lui a probablement coûté plusieurs millions de voix au premier tour. Elle a pourtant raison sur le fond, mais a eu tort de présenter les choses de cette manière. L’euro est une monnaie artificielle condamnée en tant que monnaie unique. Il ne s’agit pas d’en sortir. Il faut seulement constater avec nos partenaires que l’euro n’est pas viable sur le long terme et qu’il vaudrait mieux y mettre fin de concert, à froid, plutôt que d’attendre qu’une nouvelle crise, plus grave encore que les précédentes, précipite sa fin. La France, pays majeur de cette monnaie n’a pas à « sortir » de l’euro. Tout simplement parce que, si elle n’en veut plus, il n’y a plus d’euro, un peu comme une indivision patrimoniale ou une entreprise industrielle ou commerciale formée par des associés lorsque l’un de ses membres veut y mettre fin.

1/ La monnaie unique européenne, qui n’a pas encore vingt ans d’existence, a subi des crises récurrentes depuis sa fondation tout simplement parce qu’elle est la monnaie artificielle de pays à structures économiques profondément différentes et même antagonistes. En Europe, il y a un profil économique du « Nord » et un autre du « Sud ». Ce qui vaut pour l’Allemagne ne vaut pas, l’expérience le prouve, pour l’Italie, et réciproquement. C’est un fait que les promoteurs de l’euro, à Maastricht, savaient parfaitement mais ils se sont engagés dans l’aventure de l’euro avec la conviction que cela pousserait l’Union européenne au fédéralisme qu’ils souhaitaient.

Or, l’UE n’est pas un Etat fédéral, pour la simple raison que ni les peuples ni les gouvernements (même quand ils font semblant d’affirmer le contraire) n’en veulent. Comme le disait justement Hubert Védrine, la France et l’Allemagne ne sont pas le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. Ce sont des pays avec des histoires, des cultures, des identités et des comportements économiques différents qui, chacun, défend ses intérêts propres. L’euro ne pourrait marcher que si nous nous fondions dans un même Etat fédéral avec un budget commun qui jouerait des péréquations entre pays, devenus régions, pauvres et riches, un peu comme les Hauts de Seine contribuent à la Lozère par le budget de l’Etat.

Or, le budget européen est minime au regard de la somme des budgets nationaux. Il n’y a pas d’Europe fédérale et il n’y en aura pas dans un avenir prévisible. Faire comme si elle existait est un leurre dangereux qui, tôt ou tard, fera éclater cette construction fragile, ne serait-ce que parce certains pays, comme la Grèce, ne peuvent suivre le train commun, ou parce que certains peuples, sans doute une majorité, diront tôt ou tard qu’ils n’en veulent plus. Pas seulement la France de Madame Le Pen. Sans doute aussi les Allemands, qui ont le sentiment qu’ils payent pour les autres, qui commencent à en avoir assez et qui ont la nostalgie de leur solide Deutsche Mark.

2/ Depuis une dizaine d’années, la périodicité des crises de l’euro s’est accélérée. Elles ont chaque fois été provisoirement réglées au cours de « sommets » dramatiques à coup de déboursements considérables. Voyez ce qu’ont coûté les crises grecques, jamais vraiment réglées, se contentant finalement d’accorder chaque fois un nouveau sursis à la Grèce et à l’euro. Et il y a eu aussi les crises portugaises, espagnoles, irlandaises, chypriotes, italiennes, et j’en passe. Tout le monde s’attend à ce que le système bancaire italien craque bientôt et soit la cause d’une crise systémique bien plus forte encore que les précédentes.

3/ Lorsque j’ai ouvert ce blog, c’était au cours de l’une de ces crises récurrentes de l’euro, en 2011. J’ai mis en ligne (28 et 29 septembre 2011) quatre articles successifs détaillés (j’en ai écrit d’autres depuis) collectivement intitulés : « L’euro est sauvé, jusqu’à quand ? Comment sortir d’une utopie dangereuse ». Le premier avait pour sous-titre « une crise systémique », le second « la faillite de la construction européenne », le troisième « des spécificités nationales niées » et le quatrième « construire un nouveau système monétaire européen ». J’y renvoie le lecteur intéressé. Ces articles n’ont pas pris une ride. Je pourrais les réécrire tels quels aujourd’hui.

Je ne suis pas le seul à être allé dans ce sens. La plupart des économistes sensés (il y en a !) et libres de leurs écrits (il n’y en a pas beaucoup car la plupart travaillent, et sont souvent grassement payés, pour des banques ou des organismes publics nationaux ou dépendant de l’UE) l’ont fait, notamment des prix Nobel.

L’idée centrale de ma réflexion (je constate à la fois avec satisfaction d’avoir été l’un des précurseurs, car peu s’exprimaient comme moi il y a six ans, et en même temps avec regret de ne pas être davantage lu et écouté et surtout que la plupart des gens préfèrent, lorsqu’on leur annonce de mauvaises nouvelles, ne pas écouter et faire comme l’autruche, mettre la tête dans le sable et ne pas voir. Jusqu’au moment, hélas, où la réalité les rattrape. Nombre de malades font ainsi : ils attendent d’être très atteints pour commencer à se soigner, parfois trop tard) est maintenant partagée par beaucoup. Marine Le Pen l’a compris et elle a eu le courage de le dire, malheureusement de façon maladroite.

Cette idée centrale est qu’il est illusoire de vouloir conserver indéfiniment une parité monétaire qui ne concorde pas avec les possibilités de l’économie. De tous temps et dans tous les pays, on a procédé à des ajustements monétaires lorsque c’était nécessaire. La monnaie est le reflet de l’économie, pas un don du ciel révélé pour l’éternité. Dans la période récente, les Etats-Unis, le Japon, la Chine, la Grande Bretagne, la Suisse, pour s’en tenir à de grands pays (la Suisse l’est par son économie et sa monnaie) développés, ont ajusté leurs parités. La banque centrale européenne l’a fait aussi, mais de façon limitée, pour deux raisons. La première est que sa mission majeure est de conserver la valeur de l’euro et de lutter contre l’inflation, pas d’œuvrer pour permettre à l’économie de mieux fonctionner. La deuxième est que, quand bien même voudrait-elle améliorer l’économie (ce qu’elle souhaite aussi, évidement), sa marge de manœuvre serait fort limitée car certains pays-membres auraient intérêt à ce qu’on dévalue l’euro et d’autres, au contraire, à ce qu’on le réévalue.

Dans l’un de mes articles, écrits en plein Tour de France cycliste, j’avais pris la comparaison d’un peloton cycliste montant le col du Galibier auquel on imposerait, pour tous les coureurs, d’avoir un seul développement (les « vitesses ») de ses roues. Pour les plus forts, avec un développement moyen, ils doivent pédaler dans le vide. Un pignon plus petit leur permettrait d’aller plus vite avec moins d’efforts car chaque coup de pédale permettrait de faire plus de mètres. Mais pour cela, encore faut-il avoir les mollets qui permettent de donner ces coups de pédale. Tous ceux qui ont fait du vélo me comprennent. En revanche, il en est dans le peloton de plus faibles qui aimeraient passer sur un pignon plus gros parce que, avec le rapport imposé, ils n’y arrivent plus. Certains ne vont pas tarder à abandonner, épuisés.

Le fort, c’est l’allemand, le largué le grec, le quasi-largué l’italien. Quant au français, il arrive encore à peu près à suivre mais il en paye le prix (pour le cycliste qui fournit plus d’efforts que raison, le prix à payer est qu’il risque de ne pouvoir monter le prochain col ; pour l’économie, le prix à payer c’est trop d’austérité et des délocalisations).

Toute économie qui est devenue trop peu compétitive a besoin d’une dévaluation de la monnaie et, au contraire, celle qui l’est trop, doit réévaluer (une monnaie trop faible peut être un inconvénient comme la monnaie trop forte, mais pas le même, car, avec une monnaie plus forte, on peut gagner plus : si on augmente le prix des BMW sur le marché chinois, les riches qui les achètent continueront à les acheter ; la Suisse qui a récemment réévalué, a continué à exporter parce que ses produits sont appréciés et les acheteurs acceptent de payer plus cher pour conserver la qualité. Par contre, si je vends du bas de gamme, je suis pénalisé par une monnaie forte). 

La dévaluation se traduit par une perte de valeur de la monnaie, pas interne mais par rapport aux autres. Cela se traduit, pour les produits importés, par un renchérissement et pour les produits exportés par une baisse de prix sur les marchés étrangers. On peut donc viser plus d’exportations et moins d’importations. Mais une dévaluation ne marche pas à tous les coups. Il y faut plusieurs conditions : une maitrise des prix (si le commerçant ou l’industriel profite du changement de parité pour augmenter sa marge à court terme plutôt que d’en tirer le bénéfice à plus long terme, ça ne sert à rien. Si le pays n’est pas capable d’augmenter sa production pour exporter davantage en profitant des marchés qui s’ouvrent à lui grâce à sa meilleure compétitivité, cela ne sert à rien non plus. Et si le pays n’est pas capable d’exporter plus tout en étant dépendant d’importations (désormais plus chères) qu’il ne peut réduire (le pétrole, par exemple), le résultat peut même être catastrophique. La dévaluation n’est donc pas la panacée universelle. Si c’était le cas, on dévaluerait sans arrêt.

Quand on dévalue, il faut réunir les conditions évoquées plus haut. Il vaut mieux aussi le faire à froid car, dans une situation de crise, la spéculation à la baisse de la monnaie s’en mêle et dans ce cas, on est contraint de dévaluer plus que nécessaire et on risque d’être entrainé dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

C’est la raison pour laquelle, je ne conseillerais pas à Madame Le Pen de « sortir » de l’euro sitôt élue. Les « marchés », qui ne l’aiment pas, comme on le sait, car ils n’aiment pas ceux qu’ils considèrent comme des anti ou même des hors-systèmes (Mélenchon aurait le même problème), perdant confiance dans la France, son économie et sa monnaie, se lanceraient dans une spéculation contre notre monnaie que les tenants de l’ « oligarchie » alimenteraient volontairement, aidés aussi, il faut bien le dire, par tout un chacun, y compris vous et moi (si j’ai des dollars ou des francs suisses chez moi, je ne vais pas les changer contre des francs si je pense que la monnaie française va perdre de la valeur ; je vais même anticiper l’achat de dollars si je prévois un voyage à l’étranger ou si, tout simplement, je suis prudent. Les plus âgés d’entre vous se souviennent des crises passées du franc).

Je constate que Madame Le Pen a changé de langage entre les deux tours, notamment à la demande de Nicolas Dupont-Aignan, mais aussi de pas mal de cadres du FN qui avaient de mauvaises « remontées », comme on dit, de terrain. C’est un peu tard, mais elle a raison de le faire.

4/ Il n’en demeure pas moins que, pour mener une véritable politique économique et sociale, un gouvernement doit avoir la maitrise de la monnaie. Si on reste dans le système des règles européennes et si on s’en remet à la Banque centrale de Francfort pour fixer les règles monétaires, on est condamné à n’agir que dans le cadre de ces règles.

C’est ce qu’ont fait notamment l’Italie, l’Espagne et le Portugal, pays qui ne s’en sortiront jamais s’ils conservent l’euro comme monnaie nationale.

Pourquoi ? Tout simplement parce que leurs économies ne sont plus compétitives. Ils sont comme le coureur fatigué qui aurait besoin de changer de braquet mais qui ne le peut pas parce que son vélo n’en a qu’un, celui du « braquet unique » du peloton.

Alors, au lieu de la dévaluation monétaire, on applique la dévaluation sociale. En Espagne, par exemple, on a réduit les salaires des fonctionnaires et les retraites de tout le monde de 20% (dans le même temps où on n’a pas touché à la rémunération des banquiers pourtant responsables de la crise de 2008 : non seulement les remèdes de l’UE sont inefficaces mais ils sont profondément injustes. Ceux qui les appliquent s’estiment contraints de le faire : les Espagnols ne s’opposent pas à l’UE parce qu’ils ont été traumatisés par cinquante ans d’isolement sous Franco, que l’entrée dans l’Europe a été la reconnaissance de la démocratie et que, pour cela, ils veulent être les élèves disciplinés, même s’ils en souffrent. Portugais et Grecs idem. Nous ne sommes heureusement pas dans cette situation).

Ceux qui reprochent à Madame Le Pen sur tous les plateaux de télévision une sortie de l’euro qui se traduirait par une dévaluation du franc retrouvé de 20%, disent-t-ils (Marine Le Pen parle de 6% ; à la vérité nul ne peut dire de combien elle serait compte tenu des incertitudes quant à la spéculation), en faisant peur aux petits épargnants et aux retraités en leur disant qu’ils perdraient 20% de leur épargne (ce qui est totalement faux, sauf pour ceux qui ne dépensent leurs avoirs qu’à l’étranger) devraient avoir l’honnêteté de dire qu’ils préconisent, si on conserve l’euro, de diminuer les salaires des fonctionnaires et les retraites de tout le monde de 20%, le tout assorti d’une hausse de la TVA et de la CSG, de l’allongement du temps de travail et de l’âge de la retraite et de coupes dans les prestations sociales, bref, de la politique généralisée d’austérité imposée par Bruxelles, la même qui a déjà frappé la Grèce, l’Italie, le Portugal et l’Irlande, politique qui non seulement a pénalisé, et parfois assassiné, les plus faibles et même les classes moyennes, mais, souvent, complètement ruiné l’économie de ces pays (si les gens ont moins de revenus, ils consomment moins, payent moins de TVA et moins de cotisations sociales, ce qui creuse encore les déficits publics. Croire que tous les pays peuvent comprimer leur marché intérieur et compter sur les seules exportations, devenues plus compétitives, est une absurdité).

Evidemment, ceux qui alertent sur le « danger » du programme de Madame Le Pen, se gardent bien de dire ce qu’ils proposent à la place (François Fillon l’a un peu fait. Cela ne lui a pas réussi). Monsieur Macron, qui ne dit rien sur aucun sujet, encore moins que les autres.

5/ Je conseille donc à Madame Le Pen d’être prudente. Cela ne signifie pas que, si elle est élue, elle ne doive rien faire.

a/ Je lui conseille d’appliquer, si par bonheur elle est élue, la partie de son programme qui peut encore se faire, au moins pour un temps, avec l’euro.

Le contrôle des frontières, la taxe sur les importations de produits en provenance des pays ne respectant pas les conditions minimales sociales et environnementales, la fin des travailleurs détachés, la préférence nationale seraient des mesures qui iraient dans le bon sens.

Et qu’on ne vienne pas me dire que ce serait interdit par Bruxelles. Bruxelles a-t-il des porte-avions et de l’infanterie à nous envoyer pour nous obliger à lui obéir ? Non. La France est encore une grande puissance. Nous ne sommes ni l’Estonie, ni la Grèce, ni même l’Espagne.

Lorsque le général de Gaulle ou Madame Thatcher ont voulu s’abstraire des « règles » européennes, ils ont pu le faire en toute « impunité ». Lorsque les Anglais ont eu le « culot » de choisir le Brexit, certains irresponsables (Hollande le premier) ont préconisé des mesures de rétortion immédiates. Ils sont rentrés dans le rang et les 27 vont négocier calmement avec Londres parce que personne n’a intérêt à un clash. 

Si la France applique sa politique, les autres s’y plieront, quelles que soient les règles actuelles, et ils accepteront de changer les règles pour trouver un compromis avec nous. Ne serait-ce que pour une raison simple : mettre la France en faillite, c’est mettre l’Europe en faillite. Ils peuvent se le permettre avec la Grèce, pas avec nous. Ils ne le font même pas avec la Hongrie, un peu plus solide que la Grèce, parce que, aller contre la Hongrie, c’est aller contre les banques et les entreprises allemandes et autrichiennes qui y sont implantées et, cela, Madame Merkel n’en veut pas.

b/ Dans le même temps, parallèlement aux mesures en faveur de l’emploi préconisées plus haut, elle pourrait (elle devrait même) prendre l’attache de nos partenaires en disant : « Constatons ensemble que l’euro, ça ne marche plus ; n’attendons pas la prochaine crise qui risque d’être fatale et trouvons ensemble une solution. De toute façon, comprenez que, si la France membre-fondateur de l’euro et deuxième contributeur à la banque centrale et aux budgets européens n’en veut plus, tout simplement, il n’y a plus d’euro ».

Un tel langage serait entendu par tous les pays qui ne sont pas satisfaits du fonctionnement de l’euro : les pays du Sud parce qu’ils n’en peuvent plus de l’austérité, ceux du Nord parce qu’ils en ont assez de jeter leur argent dans le tonneau des Danaïdes européen avec la conviction que la cigale sera toujours la cigale et la fourmi toujours la fourmi et qu’il vient un moment où la fourmi en a assez de travailler pour la cigale qui, à ses yeux, ne fait que chanter (je m’insurge évidemment contre cette stigmatisation scandaleuse de la sympathique cigale qui est, comme chacun doit le savoir, l’animal national de la Provence !).

c/ J’ai exposé dans mon article de 2011 quelle pourrait être une solution durable pour la France et pour l‘Europe. On commence à y venir. Madame Le Pen aussi.

Elle consiste à conserver l’euro comme monnaie commune utilisable pour les transactions internationales, pour les paiements dans les commerces pour les touristes étrangers qui le souhaitent (en Suisse, on peut payer partout ou à peu près en euros et autrefois en francs français. De toute façon, avec une carte visa, on paye dans le monde entier, quelle que soit la monnaie. Ceux qui mettent en avant la réintroduction des monnaies nationales comme une entrave aux échanges et aux voyages sont des malhonnêtes ou des ignorants. On voit qu’ils n’ont jamais vécu dans une région frontalière. On pourrait encore mieux s’en remettre au dollar, monnaie universelle, mais gardons l’euro puisqu’il a le mérite d’exister et qu’il est quand même plus facile d’organiser un système continental plutôt que mondial). 

Les pays qui souhaiteraient conserver l’euro comme monnaie unique pourraient le faire. Les autres se doteraient de monnaies nationales gagées sur l’euro. Bien évidemment, le changement de monnaie ne changerait rien à la valeur de l’épargne de chacun. Si je gagne 1000€ et que je paye ma baguette de pain 1€, j’aurai par exemple 6000F et ma baguette me coûtera 6F. Le résultat est exactement le même. On ne reviendrait d’ailleurs pas à la valeur du franc d’antan. On aurait au départ des euro-francs, des euro-lires ou des euro-marks valant tous 1€. Ensuite, les valeurs de chaque monnaie seront réajustées selon les besoins. Un peu comme, quand, la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux, au départ la couronne tchèque et la slovaque avaient la même valeur. Elles ont légèrement divergé ensuite. Dans ce cas, le changement de monnaie n’aurait pas davantage de conséquence interne que le passage à l’euro : les riches sont restés riches et les pauvres sont restés pauvres. Tenter de faire croire aux bons petits vieux que leur compte à la Caisse d’Epargne serait touché, et même supprimé, est malhonnête. (Mais comme les gens d’en face sont de mauvaise foi, il aurait mieux valu que Marine Le Pen ne parle même pas d’euro et de retour au franc : il ne faut jamais annoncer à l’avance une dévaluation ; même les plus mauvais ministres des finances le savent).

Avec un tel système, il est probable que l’euro-franc se déprécierait un peu, l’euro-lire et l’euro-peseta davantage tandis que l’euro-mark, l’euro-florin et l’euro-schilling s’apprécieraient plus ou moins.

A intervalles réguliers, les ministres des finances se réuniraient pour décider collectivement des parités, exactement comme ils le faisaient du temps de l’ « écu », ancêtre de l’euro, qui servait de référence aux monnaies nationales.

Certains objectent que dans un tel système, la discipline ne pourrait être maintenue, que chacun ferait ce qu’il veut et qu’il y aurait une guerre des monnaies.

Sans doute pas, parce qu’il y aurait un intérêt commun à trouver les bonnes parités, qui, d’ailleurs, pourraient être suggérées par un panel d’économistes indépendants (en cherchant bien, on en trouve).

Si on considère que, pour être compétitive, la monnaie italienne a besoin d’une dévaluation de 20%, c’est l’intérêt de ses partenaires de l’accepter car une Italie en crise coûte cher quand, d’une façon ou d’une autre, on doit la renflouer. Il ne faudrait certes pas l’autoriser à aller trop loin dans la dévaluation, ce qui pénaliserait les pays concurrents. Mais la refuser, c’est condamner tout le monde. Il faut donc trouver la bonne parité. Un peu comme un restaurateur fixe le prix de ses menus. Trop bas, il ne gagne rien. Trop haut, il perd des clients. Son prix va dépendre de sa compétitivité. S’il est étoilé, il peut être cher. Si sa cuisine est plus ordinaire et est concurrencée par d’autres, il doit jouer sur le prix. Un pays, c’est pareil.

Les dévaluations et réévaluations décidées d’un commun accord couperaient l’herbe sous le pied de la spéculation car les monnaies nationales, étant gagées sur la monnaie commune, seraient plus difficilement attaquables et parce que le changement de parité serait le gage d’une économie plus solide, marqueur en dernier ressort de la valeur d’une monnaie.

Ce système est possible. Pas seulement parce qu’il est bon. Cela les représentants des « marchés » s’en fichent autant que du sort des peuples. Mais parce que c’est l’intérêt bien compris de tous, à commencer par les Allemands.

Vous pensez peut-être que ce système est séduisant, mais vous le trouvez risqué. Vous avez raison. Il y a toujours un risque dans le changement. Mais, en l’occurrence, il est bien plus risqué de conserver le système actuel sans le changer. Les billets multicolores en euros avec leurs ponts qui ne mènent nulle part sont bien jolis, mais quand l’euro se cassera la figure parce que nous marchons, nous courrons même, vers le mur, alors, nos euros ne vaudront plus rien, vous pourrez en tapisser votre cave et il vaudra mieux avoir quelques francs suisses et dollars de côté pour voir venir.

6/ Une France forte et qui sait ce qu’elle veut arrivera toujours à trouver un accord avec les Allemands. Pas en allant prêter allégeance à Berlin chez la chancelière au soir d’une élection présidentielle ou en acceptant à l’avance toutes les injonctions de la Commission de Bruxelles. Mais en défendant sans timidité nos positions.

La France est l’un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, elle a l’arme nucléaire, elle était dans les rangs des vainqueurs de la seconde guerre mondiale, elle a quarante partenaires africains et francophones, a la sympathie des pays du Sud et a encore une voix qui porte dans le monde. Nous n’allons évidemment pas discuter à Bruxelles et à Berlin avec la bombe atomique. Mais certains Français ont oublié leur force collective parce qu’ils n’ont plus confiance dans leur pays. Ceux qui, comme moi, connaissent le monde et l’Allemagne, savent que les Allemands connaissent notre force et que, à un complexe français répond un complexe allemand. Le plus faible n’est pas celui qu’on croit.

Les Britanniques savent ce qu’ils veulent et ils connaissent leur poids dans le monde. Face à une Europe faible et divisée, ils savent que le Commonwealth, la City ou les liens particuliers avec l’Amérique, ce n’est pas rien. C’est pourquoi ils vont gagner la négociation du Brexit. Nous avons les mêmes atouts objectifs que le Royaume Uni. Eux comme nous, sommes les seules Nations européennes à avoir des responsabilités mondiales, au Conseil de sécurité comme sur les théâtres d’opérations militaires extérieurs. C’est notre force. Les Allemands, eux, n’ont pas cette force. Le poids d’un pays n’est évidemment pas seulement le nombre de ses divisions militaires. Mais ce n’est pas non plus seulement le montant de son excédent commercial ou budgétaire.

Dans la grande discussion qui s’annonce pour mettre sur pied une Europe des coopérations entre nations souveraines à la place de cette Europe sans identité et sans âme qui est devenue une prison des peuples, notre voix peut être entendue. A condition que nous ayons quelque chose de cohérent à dire et à condition de vouloir le dire.

Un peuple ou une personne qui part battue dans une discussion est toujours perdante et en ressort soumise.

Soyons forts. Et pas seulement pour l’euro.

C’est la seule voie vers le redressement de la France, mais aussi de notre continent.

Il appartient aux Français de faire entendre cette voix dimanche prochain.

Oseront-t-ils le faire ou continueront-t-ils à baisser la tête avec Emmanuel Hollande ?

Yves Barelli, 1er mai 2017

Repost 0
20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 23:56

Ralentissement chinois, stagnation européenne et japonaise, recul brésilien, surchauffe américaine, effondrement du prix du brut, menaces géopolitiques au Moyen Orient et ailleurs. L’année 2015 ne s’est pas bien terminée et les médiocres perspectives pour 2016 et 2017 pourraient se transformer en une nouvelle crise économique et financière peut-être pire que celle de 2008. Rien n’est jamais sûr, mais le risque est réel.

1/ L’économie mondiale est devenue largement « globale », ce qui signifie que la plupart des pays du monde sont si imbriqués dans l’économie mondiale qu’ils en sont dépendants. Certes, à des degrés divers. Les plus grands pays (Etats-Unis et Chine en particulier) ont des croissances avec des facteurs endogènes déterminants et, à maints égard, c’est le monde qui dépend d’eux plus qu’eux du reste du monde. D’autres, en revanche, comme ceux qui vivent surtout de leurs exportations de pétrole, de matières premières, de produits agricoles ou industriels, sont totalement dépendants de la conjoncture internationale. Mêmes des pays relativement protégés comme la Russie ou le Brésil sont dépendants car ils sont tributaires, eux aussi, même si c’est à la marge, de cours de matières premières exportées ou de flux financiers qu’ils maitrisent mal.

A dire vrai, seuls les Etats-Unis sont assez largement indépendants de la conjoncture mondiale du fait de leur suprématie dans tous les domaines qui résulte de l’hégémonie du dollar, de la maitrise des hautes technologies et de la domination politique, militaire mais aussi culturelle (au sens large : types de consommation) qu’ils exercent sur la plus grande partie de la planète. Cela ne se traduit cependant pas par une synergie totale entre économie et politique car, si le gouvernement américain est peu sensible au reste du monde, il l’est en revanche à la domination des « marchés », c’est-à-dire de l’ensemble des activités économiques et financières en grande partie soumises à des cycles « naturels ».

Le temps est révolu où un gouvernement pouvait procéder à des politiques nationales de « relance » de la consommation ou de l’investissement ou, au contraire, endiguer la surchauffe à l’abri de ses frontières (celui de Washington y échappe encore en grande partie pour les raisons indiquées plus haut). La mondialisation est passée par là. Pour le pire et le meilleur. Pour le pire, surtout. Désormais, il n’y a plus de sas d’étanchéité. Quand un pays prend l’eau, c’est toute la terre qui est mouillée. Et quand ce pays s’appelle la Chine ou les Etats-Unis, c’est le monde entier qui risque de se noyer.

2/ La victoire des politiques « libérales » de moins d’Etat, moins de régulation, moins de règlements, initiée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 1980 s’est traduite par l’ouverture des frontières, la suprématie de la finance internationale et, partout, l’envol des revenus du capital au détriment de ceux du travail, de sorte que, dans chaque pays, les salaires réels ont eu tendance à baisser (cela est statistiquement établi pour les Etats-Unis et l’Europe occidentale), obligeant les économies à trouver de nouveaux débouchés : pays « émergeants », « révolution » technologique (qui permet des prix plus bas donc plus abordables), mais aussi artifices potentiellement dangereux sous la forme de ventes à crédit (pour compenser la baisse du pouvoir d’achat) et produits financiers de plus en plus déconnectés de l’économie réelle.

Pendant plus de vingt ans, ces politiques ont donné l’illusion d’être efficaces. On nous expliquait qu’il était rationnel de produire où cela était le moins cher et donc que le commerce international était le principal facteur de croissance et que, en laissant les entreprises et les institutions financières agir à leur guise sans entrave, on avait la garantie que les formidables progrès technologiques pouvaient donner naissance à des produits de plus en plus sophistiqués pour notre plus grand bien. On « oubliait » évidemment de nous dire que cette évolution avait des effets « secondaires » néfastes : délocalisations et chômage de masse dans les pays où le « coût du travail » (salaires) était « excessif » (comparé, évidemment, au Bangladesh), fragilité des mécanismes monétaires (on l’a vu avec la crise financière de 2008 dont nous continuons à subir les conséquences), dégradation des conditions de vie et de travail, désastre social et environnemental (en Chine par exemple) chez les « émergeants ».

Le bilan de cette évolution à contre-courant des « trente glorieuses » (les années 1950 à 1970 au cours desquelles les pays occidentaux, grâce à l’ « Etat-providence » et à l’Etat-régulateur, avaient connu une croissance avec peu d’à-coups : on pensait s’être débarrassé du fléau des crises décennales récurrentes du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème) et une élévation du niveau de vie de la grande masse de la population, est contrasté : quelques améliorations incontestables dont profite le consommateur (meilleur choix de produits, baisse considérable de certains prix, comme l’électronique ou les voyages aériens), mais une grave détérioration, en retour, des conditions de vie de la majorité de la population, avec un recul qui atteint désormais les classes moyennes. Ceci pour les pays «développés ». Dans le tiers-monde, des améliorations incontestables en termes de niveau de vie (Chine en particulier, mais pas seulement) et d’alimentation. Mais, en retour, souvent la déstructuration des sociétés et un massacre à grande échelle de la planète (en Chine, où l’atmosphère des villes est devenue irrespirable, mais aussi ailleurs, Afrique ou Amérique latine par exemple).

Désormais, le monde doute de la justesse et surtout de l’avenir de ce système. Dans les esprits, c’est de plus en plus « la fin de la mondialisation » (pour reprendre le titre de l’ouvrage dans lequel François Lenglet explique que, désormais, les méfaits du système l’emportent sur ses bienfaits), en attendant que, peut-être, cela devienne une réalité quand les peuples se doteront de gouvernements répondant enfin à leurs attentes en les protégeant plutôt que de les soumettre à des politiques d’austérité sans fin.

En attendant, où en est-on ?

3/ Dans le régime « libéral » (notez la dérive sémantique : on appelle « liberté », le droit pour les capitalistes d’agir sans contrainte, ce qui se traduit en fait par une oppression pour les autres), c’est-à-dire en économie non administrée (pour le système dominant, l’ « administration » est le mal absolu, vive la « libre » entreprise !), le « jeu » des mécanismes économiques se traduit par des « crises » périodiques selon un schéma relativement simple (reportez-vous à un bon manuel d’économie) :

En phase de croissance, les revenus augmentent et les investisseurs anticipent la croissance du marché, « boosté » par les revenus mais aussi le progrès technique, la spéculation (si je pense que les prix de l’immobilier vont continuer à monter, j’achète un appartement) et le crédit (j’ai intérêt à m’endetter pour acheter tout de suite puisque j’anticipe une hausse de mes revenus).

Dans un deuxième temps, on constate qu’on a sans doute trop anticipé, ce qui s’est traduit par des capacités de production excessives par rapport à la demande, que la spéculation est allée trop loin (le cours des actions, comme les prix des appartements atteignent désormais des niveaux que les plus lucides jugent excessifs).

Arrive alors la troisième étape marquée par un retournement de la spéculation (si je crains que mon appartement ou mes actions baissent, je m’empresse de les vendre « tant qu’il est temps », ce qui va faire baisser les prix et créer une spirale déflationniste, les investisseurs imprudents se retrouvent avec des usines ou des équipements inutiles et ils perdent de l’argent, certains tombent en faillite. On entre dans le temps de la débandade et tout s’effondre (la crise historique la plus spectaculaire a été celle de 1929, mais il y en a eu beaucoup d’autres).

Puis vient le temps de la reprise (les prix ont tellement baissé qu’on estime qu’ils n’iront pas plus bas, on peut alors recommencer à acheter et à spéculer à la hausse). Entre temps sont apparus de nouveaux produits grâce au progrès technique : les chemins de fer, l’automobile, l’électricité, etc ? Dans la période contemporaine, la « révolution » du numérique : à chacun son ordinateur et son smartphone et internet pour tous. C’’est reparti pour une nouvelle période de croissance…jusqu’à la crise suivante.

Historiquement, on a constaté que la durée d’un cycle (expansion, crise, reprise) est de l’ordre de 7 à 10 ans. Ce schéma s’est vérifié tant que les marchés n’étaient pas contrés par des politiques publiques volontaristes, c’est-à-dire jusqu’à la seconde guerre mondiale. On a ensuite appliqué des politiques « keynésiennes » anticycliques (on lutte contre la surchauffe si nécessaire puis, lorsque la crise risque de se déclencher, on « injecte » des liquidités dans l’économie : l’Etat dépense à la place du secteur privé déficient, ce qui permet la relance de l’activité ; il récupère d’ailleurs la mise puisque le surcroit d’activité permet des rentrées fiscales supplémentaires ; l’astuce est d’avoir des budgets anticycliques : on dépense plus en période de récession et moins dans les phases d’expansion : tout le contraire de ce qui est fait actuellement en Europe).

Depuis le rétablissement du système « libéral », on a à nouveau des crises puisque l’Etat ne régule plus. Du moins, moins qu’avant.

Alors, pourquoi avoir abandonné le système keynésien qui a bien fonctionné pendant trente ans ? Pour deux raisons. La première est que l’Etat a moins de moyens qu’auparavant, du fait des dérégulations, des privatisations et des baisses d’impôts pour les plus riches (le capitalisme agit désormais à visage découvert : le but du système « capitaliste » est de récompenser le « capital », donc moins pour les salariés - pour qu’ils ne coûtent pas « trop cher » - et moins pour l’Etat - par définition un parasite à tendance « communiste »). La seconde est que, en économie ouverte, il n’y a plus de maitrise de l’économie nationale. En Europe, cela est encore aggravé par les abandons de souveraineté et le dogmatisme de Bruxelles.

Le système est néanmoins plus « intelligent » qu’au 19ème siècle. L’Etat intervient moins qu’il y a vingt ans mais il a tout de même encore quelques moyens. Ainsi, la grave crise de 2008 aurait dû avoir des conséquences aussi catastrophiques que celle de 1929. Dans la plupart des pays, il y a eu paupérisation (en France un peu moins qu’ailleurs car il y a un meilleur « filet » social ; mais aux Etats-Unis, cela a été spectaculaire avec des millions de gens ruinés du fait que les fonds de pensions qui payent leurs retraites ont fait faillite). Moins toutefois qu’en 1929. Les Etats ont su prendre les dispositions pour renflouer les banques (aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, certaines ont été temporairement nationalisées). L’effondrement général a été évité. Mais nous le payons à tempérament en quelque sorte par les politiques d’austérité dont nous ne sommes pas prêts de sortir et par un recul social généralisé bien que progressif (on « détricote » par touches successives la législation sociale en revenant sur les « acquis »).

Les experts reconnaissent néanmoins que nous avons frôlé la catastrophe en 2008 du fait de l’inconscience des banques (en fait peut-être pas si inconscientes que cela car elles se disent que, de toutes façons, elles seront renflouées si nécessaire : on privatise les profits, mais on mutualise les pertes, ce qui est le pire système, sauf pour les revenus des banquiers).

4/ Si elles sont moins spectaculaires, les crises cycliques sont pourtant de retour.

On peut citer les principales depuis les années 1980.

1982 : crise de la dette mexicaine et d’autres pays du tiers-monde touchés par la hausse du prix du baril et des investissements spéculatifs.

1987 : krach américain des marchés obligataires et d’actions suivi de l’éclatement deux ans plus tard de la « bulle spéculative » japonaise.

1994 : plusieurs crises financières concomitantes ou successives en Europe, au Mexique et en Russie.

2000 : crise boursière américaine à la suite du premier éclatement de la « bulle » internet.

2008 enfin, la plus grave et la plus globale.

Les analystes s’attendent à une nouvelle crise dont ils sont incapables de prédire l’ampleur et la date de déclenchement.

Pourquoi une nouvelle crise ?

5/ Les facteurs qui pourraient déclencher cette crise sont multiples :

a/ Aux Etats-Unis, deux facteurs sont inquiétants. Le premier est la cotation des entreprises liées au « net » (celles de la « Silicon Valley ») qui a atteint des niveaux que beaucoup jugent déraisonnables (c’est-à-dire qu’elles sont de plus en plus éloignées de leur activité réelle); un éclatement serait dans l’ordre des choses. Deuxième facteur : les banques n’ont pas tiré la leçon de la crise de 2008 : elles sont reparties dans des activités spéculatives hautement hasardeuses avec des produits financiers sans rapport avec le réel. Les économistes qui tiennent des statistiques économiques comme les météorologues enregistrent les températures, remarquent que les cycles de croissance américaine n’ont jamais dépassé neuf ans (conforme à la durée moyenne des cycles au 19ème siècle) depuis quarante ans et que le cycle actuel en est à sa huitième année.

Si on ajoute les incertitudes liées à l’élection présidentielle de novembre prochain et celles à la situation au Moyen Orient, les ingrédients d’une crise sont réunis. La dernière décision de la Réserve Fédérale américaine de remonter ses taux directeurs (afin d’être en mesure de pouvoir les baisser ultérieurement si nécessaire) accrédite la thèse d’une crise possible d’ici un à deux ans.

b/ Plus grave encore probablement, la croissance économique de la Chine est en forte décélération. Elle est tombée à 6% en 2015 (peut-être même moins car la réalité pourrait être plus basse) et on ne s’attend pas à mieux en 2016. La crise chinoise est à la fois structurelle et conjoncturelle. Le modèle d’expansion à tout va doit être urgemment repensé. Jusqu’à présent, la Chine bénéficiait d’une planification enviée dans les pays d’économie « libérale » aux gouvernements ayant beaucoup moins de moyens. Il semble désormais que le pays ne soit plus « sous contrôle » : les crises boursières se multiplient et la spéculation sur l’immobilier est telle qu’on s’attend à l’éclatement de la « bulle » sans que nul ne puisse en prévoir l’ampleur et la durée. La hausse des salaires, peu contrôlée désormais non plus (alors que le pouvoir chinois avait réussir à contenir le « coût » du travail à un bas niveau), rend moins compétitive l’industrie et donc les exportations. Les surinvestissements (en rapport avec une croissance passée à deux chiffres) vont entrainer des faillites. On vise désormais le marché intérieur mais le virage à 180° n’est pas facile à prendre. Ajoutons la pollution record, les accidents nombreux du travail, notamment dans les mines, et le fait que la population ne les supporte plus.

La crise chinoise est sans doute durable, de même que ses effets sur le reste du monde puisque la Chine a considérablement baissé ses achats de pétrole, de minerais, de produits agricoles et de biens d’équipements.

c/ L’évolution des deux économies dominantes se répercute sur l’ensemble du monde avec des réactions en chaine.

Quelques chiffres permettent de le comprendre. Dans ce monde globalisé et « libéralisé » où, pour les raisons invoquées au §2, on mise sur les exportations comme facteur privilégié de croissance (et quand on mise sur ces exports, on mise sur la « compétitivité » de l’économie, donc on cherche à réduire le coût du travail, ce qui, en conséquence, réduit la consommation intérieure), les réductions d’achats des grandes économies ont des conséquences négatives immédiates sur les autres. Or, sur un total de 18 000 milliards de dollars d’importations totales, la Chine et les Etats-Unis en assurent chacun environ 2 500Mds, l’ensemble de l’Europe occidentale presque autant et le Japon 800. Ces quatre ensembles absorbent plus de la moitié des exportations mondiales. Le Japon et l’Union européenne (zone euro en particulier) sont en stagnation depuis plus de dix ans.

En conséquence, la baisse des achats chinois entraine une crise mondiale. Si, à brève échéance, les Etats-Unis entrent en récession, la catastrophe serait en vue.

La baisse du marché chinois est déjà la principale responsable de l’effondrement des cours de presque toutes les matières premières (pour le pétrole, il y a surtout des facteurs géostratégiques : voir par exemple mon article d’hier sur ce bloc consacré à l’affrontement entre l’Iran et l’Arabie saoudite).

Les pays pétroliers sont les premiers touchés. Le Venezuela est proche de la cessation de paiements, l’Algérie et le Nigeria pas loin. La Russie, en outre touchée par l’embargo occidental, a vu son PIB baisser de 3,8% en 2015 (on prévoit un redressement mi 2017 car ce pays est autosuffisant pour de nombreuses productions, le pétrole lui assurant, en quelque sorte, son « argent de poche »).

L’Argentine et plus encore le Brésil, qui vendent beaucoup de produits agricoles à la Chine sont très affectés. Des causes politiques aggravent encore ce facteur. Le PIB brésilien a baissé de 3% en 2015 et c’est l’inconnue pour 2016 (où on pourrait avoir une crise politique de grande ampleur). Pour montrer l’ampleur des réactions en chaine, prenons l’exemple du Brésil. Depuis plus de 10 ans, le géant austral était considéré comme un eldorado et tous les grands groupes industriels ou de services s’y sont précipités (d’autant que le pays étant protégé par des droits de douane élevés, il est nécessaire d’y produire pour y vendre). Aujourd’hui, avec le retournement, des investissements surdimensionnés ont souvent été faits, aggravés par la corruption, et nombre de groupes cherchent à se désengager. Et comme le real brésilien se dévalue, les taux d’intérêt réels sont faibles ; la remontée des taux directeurs aux Etats-Unis entraîne des transferts de São Paulo à New York, aggravant encore la crise brésilienne.

XXX

Les nuages s’accumulent sur l’économie mondiale. Et cela dans un contexte géopolitique plus que difficile. Le Moyen Orient est un cancer qui pousse ses métastases partout. Après la crise grecque, l’euro n’est que provisoirement sauvé au prix d’encore plus d’austérité et de stagnation, la Grande Bretagne menace de sortir de l’UE, elle-même menacée d’éclatement à plus ou moins long terme avec la montée de l’ « euroscepticisme », la quasi-fin de Schengen et la crise des migrants. L’Amérique latine est en ébullition (plusieurs gouvernements sont menacés), l’Afrique de plus en plus déstabilisée par le terrorisme mais aussi l’explosion démographique et l’avancée de la désertification. L’Asie n’est pas à l’abri ; toutefois, l’Inde devrait continuer sa croissance économique (plus de 7% en 2015, autant attendu en 2016 et 2017), mais elle part de si bas qu’elle n’est pas encore en mesure de jouer un rôle majeur dans l’économie mondiale et elle est menacée, à terme, de buter sur les problèmes démographiques et écologiques (pollution à très grande échelle qui tend à faire du subcontinent une gigantesque poubelle).

Bonne année quand même !

Yves Barelli, 20 janvier 2016

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 22:00

Le « modèle » chinois a des ratées. Ce pays dont les commentateurs enthousiastes prédisaient une croissance sans fin, connait cet été de sérieuses difficultés.

Cela a commencé par l’effondrement de la bourse de Shanghai qui vient de perdre le tiers de sa valeur en trois mois. Résultat d’une spéculation non contrôlée. Dans le même temps, on a annoncé que les exportations chinoises étaient en baisse et que la croissance du PIB ne serait que de 7% cette année (ce qui est encore pas mal, mais qui est en net recul par rapport aux hausses à deux chiffres auxquelles on s’était habitué). Cette contreperformance des exportations, traditionnellement le principal moteur de la croissance chinoise, explique les trois « réajustements » de la parité du yuan qui ont été opérés cette semaine, dévaluation en fait d’environ 5%, ce qui n’est pas excessif mais qui a affolé les « marchés » internationaux.

Comble de « malchance » : vous avez peut-être vu à la télévision les images de cette terrible explosion sur le port de Tianjin (ou Tien-sin), port et agglomération de plus de cinq millions d’habitants à 100 km de Pékin, qui a fait au moins cinquante morts, dix fois plus de blessés et des dégâts considérables. L’obsession de la croissance et du commerce fait entreposer sans précaution des explosifs et des produits chimiques sur un port au milieu d’une ville. L’accident n’est pas de la malchance, mais de l’imprévision criminelle.

Cet « accident » n’est que la face visible de l’iceberg. Chaque année, les explosions, effondrements, dégagements de gaz toxiques sont légion en Chine et ce sont plusieurs centaines de mineurs qui sont victimes chaque année dans les mines de charbon. Ajoutez à cela la pollution permanente qui recouvre d’un brouillard opaque les villes de Chine et qui occasionne une recrudescence des maladies et de la mortalité.

Cela est le lot quotidien de la Chine dont les statistiques ne rendent pas compte. Le PIB chinois est le second du monde et il aura rattrapé, si la croissance continue, ce qui n’est plus trop sûr aujourd’hui, le niveau des Etats-Unis dans moins de dix ans. Mais si, comme le suggèrent certains économistes un peu plus conscients que les autres, on calculait un « bonheur national brut » en soustrayant au PIB toutes les conséquences négatives de la croissance économique, le PIB réel chinois serait bien inférieur. Il ne serait pas le seul, d’ailleurs. En France même, si on soustrayait au PIB les pollutions, le stress des gens au travail et le temps perdu en transports, il faudrait considérablement amputer nos statistiques. Dans certains cas, on constaterait même que les effets négatifs annulent les positifs. Bref, on travaillerait pour rien!

Le problème est mondial, même s’il est particulièrement grave en Chine : la croissance, pourquoi faire et, surtout, pour qui, si ceux qui en sont les acteurs en sont aussi les victimes ? Le progrès technique exponentiel qui est le nôtre, ce qui est un bienfait, devrait nous permettre de ne travailler que vingt heures par semaine et de jouir de loisirs, de convivialité sociale et d’activités nous libérant l’esprit tout en l’enrichissant. Au lieu de cela, les gens se « crèvent » au boulot, s’usent dans les transports et les embouteillages, doivent travailler toujours plus intensément pour permettre à leur entreprise de rester « compétitive » et sont en permanence stressés car on leur en demande toujours plus et ils ont peur du chômage.

Ce chômage, pour le réduire, il faudrait en Europe au moins 2% de croissance par an afin de « créer » les emplois (2%, ça n’a pas l’air beaucoup mais, poursuivi sur vingt ans, ça double. Pourra-on doubler encore longtemps ?). Ces emplois sont devenus une fin en soi : nous payons par exemple des impôts locaux qui servent à la fois à payer le RSA à ceux qui n’ont pas de travail (et, pour cela, ceux qui en ont un doivent travailler toujours plus) et à subventionner les entreprises de BTP auxquelles on demande de construire toujours plus de ronds-points et autres équipements sur les routes qui ne servent pas à grand-chose, ceci afin de maintenir l’emploi dans ce secteur. On travaille pour payer des impôts qui servent à « créer » du travail inutile ! Autant bronzer sur la plage, c’est plus agréable.

Le but n’est plus de permettre aux gens d’être plus heureux, mais seulement de faire tourner la machine économique. Pour quelques consommations supplémentaires souvent illusoires et, surtout, pour les profits d’une minorité. Au prix de l’usure physique et psychique du plus grand nombre. Au prix aussi d’une consommation sans fin des matières premières et des sources d’énergie et d’une destruction de la planète. Le « réchauffement » climatique provoqué par l’activité économique va « créer » beaucoup d’emplois puisqu’il faudra travailler entre autre pour réparer les dégâts commis sur notre environnement. Mais quel intérêt pour le plus grand nombre ? Que signifie un PIB par tête en hausse quand le BNB (« bonheur national brut ») est en forte baisse ? On va travailler pourquoi ? Pour réparer nos dégâts !

Ce système est absurde.

Il est absurde parce que ses fondements sont absurdes.

Revenons à la Chine. Vous allez voir que parler de la Chine, c’est parler de nous aussi car nous sommes embarqués dans le même système.

La Chine s’est lancé il y a une trentaine d’années dans l’ « économie de marché » et une croissance économique à grande échelle. Elle est devenue l’usine du monde. Cette entreprise, parfaitement planifiée, a certes été un succès en termes statistiques. En vingt ans, entre 1995 et 2015, le PIB chinois a été, exprimé en dollars courants, multiplié par vingt. Même déduit de l’inflation et de la dépréciation du dollar, c’est considérable : le PIB chinois, qui ne représentait que 6% du PIB américain en début de période, en vaut maintenant 60%. Cela a permis de créer des dizaines de millions d’emplois et d’augmenter considérablement le niveau de vie des Chinois. Cela est positif.

Mais à quel prix ? En privilégiant le quantitatif au qualitatif, la croissance chinoise a transformé la Chine en une gigantesque poubelle. Cette croissance a une telle soif d’énergie et de matières premières qu’elle consomme une part déjà considérable des ressources de la planète. Si la croissance chinoise se poursuivait au rythme actuel sans modification du système (c’est-à-dire avec un rapport consommation de nature et de matières premières/ production aussi mauvais que maintenant), en extrapolant, on arriverait, lorsque les Chinois auront un PIB par habitant aussi élevé qu’en Europe, à une telle fringale de matières premières que la production mondiale ne suffirait pas.

A moins d’importer massivement celles-ci de la lune ou de mars, on ne peut que s’interroger sur la viabilité du système. Quant à la production de gaz à effet de serre, les prévisions sont encore plus effrayantes.

Et ce qui doit nous effrayer encore plus, c’est que l’Inde et d’autres pays très peuplés du tiers-monde sont sur la voie chinoise (et américaine : avec une croissance basée sur les hydrocarbures de schiste, la destruction de l’environnement est massive).

Les prévisions cataclysmiques ne sont certes pas toujours les plus probables. Il y a déjà en Chine une prise de conscience et une forte demande pour prendre davantage en considération l’environnement et pour passer à une croissance plus intelligente. Sans doute. Mais il y a l’effet d’inertie qui empêche de changer rapidement et puis, surtout, il y a le système capitaliste mondialisé qui pousse à la poursuite de ce système absurde. Absurde pour la planète et pour 90% de ses habitants. Mais pas absurde pour les 10% qui en tirent profit et qui tiennent le système. Là est le problème. En Chine, comme ailleurs.

Ce système mondialisé, comment fonctionne-t-il ?

Depuis les années 1980, on a ouvert toutes les frontières, on a dérégulé, déréglementé. La mode était à moins d’Etat, montré comme un frein à la croissance. « Libérez les énergies, disaient-ils, laissez le libre jeu du marché, la saine concurrence entre entreprises, entre travailleurs et entre pays ». C’était le secret de la réussite de chacun et donc du bonheur pour tous.

Pendant ce qu’on a appelé les « trente glorieuses », c’est-à-dire les années 1950, 1960 et 1970, dans tous les pays occidentaux, les Etats ont appliqué des politiques de redistribution des revenus à la fois dans un but social (diminuer les inégalités et la pauvreté) et économique (comme disait Ford : « je paye bien mes ouvriers pour qu’ils achètent mes voitures »).

Avec les années Reagan et Thatcher, le capitalisme a fait un retour en arrière présenté comme un pas en avant. On est revenu au bon vieux système du 19ème siècle : on a laissé le « marché » réguler l’économie, on a diminué les prélèvements fiscaux des plus riches avec cette idée tordue que l’enrichissement des uns se répercute toujours sur les autres (même quand ils n’en ont que les miettes). Bien sûr, on n’a pas contredit Ford : il faut du pouvoir d’achat pour faire tourner la machine économique.

Mais ce pouvoir d’achat, on a cru le trouver de trois manières. La première a été le crédit : si les salaires réels baissent (ce qui est le cas depuis vingt ans), on vend à crédit et, pour cela, on a inventé toutes sortes de montages financiers et on a remplacé l’économie réelle par l’économie financière qui est en grande partie virtuelle (au jeu du Monopoly, où on achète et on vend, avec enrichissement des uns et appauvrissement des autres, on ne produit rien). Le résultat a été la gigantesque crise financière et économique de 2008 qu’on a maitrisée (sans la régler) en renflouant les banques, ce qui a transféré l’endettement des établissements financiers sur les Etats, avant de le passer aux citoyens-travailleurs par les politiques d’austérité, ce qui ne fait que perpétuer la crise.

La seconde manière de compenser la baisse du pouvoir d’achat a été l’utilisation du progrès technique. La « révolution du numérique » a été, c’est vrai, un formidable facteur de croissance. Quand on peut produire mieux et moins cher grâce à la hausse de la productivité, cela, évidemment, compense la baisse du pouvoir d‘achat. Les prix de vente des ordinateurs, smartphones et beaucoup d’autres biens et services ont considérablement baissé (pendant que d’autres augmentaient), ce qui a fait fonctionner la machine économique. Mais cette course à l’innovation pourra-elle se poursuivre indéfiniment ? Pas sûr.

La troisième astuce pour compenser la baisse du pouvoir d’achat des salaires (ce qui ne va pas aux salariés va aux actionnaires et propriétaires) et ce que Marx appelait la baisse tendancielle des taux de profits (le bénéfice unitaire baisse ; il faut donc produire – et vendre – toujours plus), c’est la mondialisation.

Cette mondialisation, elle joue sur plusieurs tableaux. Le premier est constitué par les différences du coût du travail (salaires, mais aussi cotisations sociales et fiscalité) : on délocalise les productions là où c’est le moins cher. A titre d’exemple, moins de la moitié des voitures Peugeot et Renault vendues en France sont fabriquées en France. Quant au textile, aux appareils électro-ménagers, aux jouets, etc, la production a été massivement délocalisée en Chine et, depuis que les salaires chinois augmentent, ailleurs en Asie.

Deuxième tableau, au bénéfice apparent des consommateurs, cette délocalisation s’accompagne de la baisse des prix des produits importés. Si on fabriquait en France les tee-shirts, les voitures et les i-phones, ils coûteraient plus chers. C’est tout bénéf pour nous. Mais en apparence seulement car, si les délocalisations détruisent des emplois et si ceux qui sont maintenus le sont au prix d’une baisse des salaires et d’une détérioration des conditions de travail, ce qu’on gagne d’un côté on le perd de l’autre. Les tee-shirts à 2€, c’est bien, mais si on paye davantage de cotisations sociales pour payer les chômeurs, ces tee-shirts nous coûtent finalement très cher.

Troisième tableau : ce qu’on ne vend pas chez nous, on le vend ailleurs. Ainsi, 25% des voitures Peugeot sont vendues en Chine et le chiffre d’affaire des grandes entreprises occidentales est souvent majoritairement réalisé à l’étranger.

La vérité est que la mondialisation est un marché de dupes pour tous. Enfin, pour le plus grand nombre. La minorité constituée par les actionnaires des grands groupes et par les spéculateurs-parasites, elle, y trouve son compte. Mais pas les autres.

La mondialisation se traduit par une concurrence exacerbée entre pays, donc entre travailleurs. Chacun essaie d’exporter ses problèmes de l’autre côté des frontières. Pas assez de voitures vendues en France ? Vive la Chine ! Et les Chinois nous le rendent bien : la croissance se réduit dans l’empire du Milieu ? On dévalue le yuan pour vendre plus en Occident !

Nous assistons actuellement à plusieurs phénomènes inquiétants.

Le premier est la guerre des monnaies. Dans une économie ouverte sans droits de douane ni restriction au commerce international, on peut réduire les coûts de production de deux manières : en baissant les salaires ou en dévaluant. La seconde manière est plus indolore. Il y a quelques années, les Etats-Unis ont donné le signal en laissant baisser fortement la valeur du dollar. Cela a frappé de plein fouet la zone euro, à la monnaie moins manipulable et désormais à la valeur trop élevée. Depuis un an, l’euro a baissé, grâce à une politique un peu plus intelligente de la banque centrale européenne. Mais les autres principales monnaies aussi ont baissé : la livre sterling, le yen japonais, le real brésilien, la roupie indienne et maintenant le yuan.

Seule une politique concertée des gouvernements au niveau du FMI pourrait mettre un terme à la guerre des monnaies. On n’en prend pas le chemin, même si l’un des objectifs de la dévaluation chinoise est de peser au niveau du FMI afin de réduire la suprématie américaine.

Ce n’est pas tout.

La Chine a tellement misé sur ses exportations, qu’elle en est prisonnière. Ses dirigeants sont conscients que c’est la consommation intérieure qui sera dans l’avenir le véritable moteur de la croissance. Les besoins de la population et en infrastructures sont énormes. Là est donc la solution durable, d’autant que les exportations sont basées sur des salaires faibles et que la pression de la population pour les augmenter est forte (en cinq ans les salaires ont effectivement doublé). Mais l’endettement des entreprises et des ménages chinois (ces derniers pour se loger) est tel qu’il est difficile de faire changer la trajectoire du bateau. Alors, on a décidé de relancer les exportations. Et ceci, sans rien toucher au système, toujours plus destructeur socialement et écologiquement.

Et si la Chine vend moins, ce n’est pas seulement parce que les salaires y augmentent. C’est aussi et surtout parce que le pouvoir d’achat des pays occidentaux, ceux de la zone euro en premier lieu, est en berne. La crise européenne se répercute sur la Chine et y crée la crise. Et cette crise est contagieuse. Depuis cinq ans, l’économie brésilienne est en stagnation parce que la Chine en crise achète moins de matières premières et de produits alimentaires, principales exportations du Brésil.

La baisse de la croissance chinoise, en limitant ses achats à l’extérieur, est responsable de la tendance mondiale actuelle à la baisse des prix des matières premières et alimentaires. De son côté, le prix du pétrole a aussi beaucoup baissé, pour des raisons autant politiques qu’économiques (voir l’article que j’avais écrit sur ce sujet).

Vous l’avez compris : tout est lié. On a mondialisé pour compenser la baisse des salaires entrainée par la hausse des profits. La Chine et d’autres ont joué à fond la carte de la mondialisation en fabriquant chez eux grâce à des salaires bas et en vendant chez nous.

Mais, finalement, si les salaires sont trop bas, à la fois en Occident et en Asie, qui va acheter les produits fabriqués ? Le marché des produits de luxe, des villas de « rêve » et des jets privés a ses limites vite atteintes car ceux qui peuvent se les payer sont peu nombreux. Et les autres n’ont pas assez pour consommer tous les produits fabriqués. D’autant que, pour qu’ils consomment, il faudrait mieux les payer. On ne peut pas, sinon, ils ne sont plus « compétitifs ». Le serpent se mord la queue. Tant que les uns s’enrichissent, les autres ne seront pas en capacité de tout consommer et la crise est inévitable.

A moins de vendre aux martiens. Mais on ne les a pas encore trouvés !

La mondialisation a été une grande illusion. On a cru y trouver une panacée. C’est en fait la mondialisation de la crise économique que nous récoltons.

Et ceci est intrinsèquement lié aux fondements mêmes du système capitaliste et à son évolution depuis trente ans, à contrecourant de ce qu’avaient permis les « trente glorieuses», c’est-à-dire une correction de la tendance naturelle du capitalisme à concentrer de plus en plus les richesses.

L’économiste Thomas Piketty l’a parfaitement montré dans son livre au succès mondial « le capital au vingtième et unième siècle » : il y a une tendance naturelle à la concentration du capital. Si vous jouez au Monopoly, vous le savez : les joueurs qui se sont enrichis, vont encore plus s‘enrichir et ceux qui se sont appauvris vont continuer à s’appauvrir. La concurrence tant vantée par la Commission européenne comme garantie de la croissance économique n’est qu’un état transitoire : dans un premier temps, on peut avoir une baisse des prix ; cela amène soit à ce qu’un vendeur domine le marché et élimine les autres (voyez nos banlieues : souvent un hypermarché Carrefour et, autour, le désert commercial), soit à ce que les acteurs restants se mettent d’accord et se partagent le marché (exemple : toutes les stations-services aux mêmes prix ou les fournisseurs de services téléphoniques à des prix comparables) : dans tous les cas, en général après la baisse passagère des prix, vient la hausse.

Lorsque la concentration économique se situe au niveau mondial et lorsque des fortunes ont été accumulées par quelques-uns parallèlement à la paupérisation du plus grand nombre, on obtient la situation vers laquelle le monde se dirige actuellement avec quelques grands groupes industrialo-financiers beaucoup plus puissants que les Etats.

Cela est évidemment antinomique de la démocratie : lorsque quelques groupes ont les moyens d’imposer leur stratégie et leurs intérêts, différents de l’intérêt général, lorsque ces groupes sont propriétaires de nos chaines de télévision et des journaux, lorsqu’ils ont les moyens d’influer sur les hommes politiques (dans les cas extrêmes par la corruption, dans d’autres en finançant les campagnes électorales ou les orientant par les médias qu’ils possèdent, et dans tous les cas en faisant un chantage permanent à l’emploi et aux délocalisations et en jouant sur les règles internationales, qui s’imposent aux Etats parce que les Etats ont eu la faiblesse (ou la complicité) d’accepter, lorsque des entreprises comme Google ou Microsoft peuvent s’immiscer dans notre vie privée via nos ordinateurs et nos smartphones, où est la démocratie ?

Et lorsque les fortunes sont plus que jamais héréditaires parce que les successions ne sont quasiment plus taxées et parce que les plus fortunés peuvent jouer à saute-mouton sur les frontières, alors, on a une situation qui s’apparente à celle de l’ancien régime en France avant la Révolution ou à celle qui prévaut dans de nombreux pays du tiers-monde où des oligarchies contrôlent tout et s’en servent pour s’enrichir encore plus.

Je suis convaincu, et ne suis pas le seul, que la perpétuation du système capitaliste mondialisé conduit droit dans le mur. L’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers et lorsque certains intérêts particuliers ont un pouvoir tel qu’ils imposent leur volonté, il y a problème. Surtout quand cela se passe au niveau mondial.

Lorsqu’on est prisonnier des habitudes, des dogmes, des à priori idéologiques et lorsque les intérêts d’une minorité faussent ou même empêchent le débat, il y a problème.

Ce débat sur ce que nous voulons pour nous et nos enfants devrait pourtant être mené en permanence. Où va-t-on ? Peut-on poursuivre à l’infini le type actuel de croissance ? Les inégalités sont-elles souhaitables, sont-elles supportables ? Va-t-on continuer au partage actuel du travail entre ceux qui travaillent 40 heures et plus par semaine et ceux qui ne travaillent pas autant qu’ils le voudraient sans oublier ceux qui vivent sciemment aux crochets de ceux qui travaillent, alors que le progrès technique permet de créer en une heure les richesses qui en nécessitaient autrefois cinquante ? Va-t-on continuer à massacrer sans fin non seulement la nature mais aussi nos organismes par le type de production qui est le nôtre ?

A ces questions, je réponds simplement (même si, évidemment, la mise en œuvre est moins simple) qu’on ne peut pas continuer longtemps encore avec le système actuel.

L’absence d’Etat, ou le moins d’Etat, la soit disant liberté des prix (en fait la fixation des prix par les plus forts), la concurrence comme une fin en soi, le toujours plus de production de produits et de services à l’utilité douteuse, voire inutiles et mêmes nuisibles, l’absence de concertation collective et de réflexion sur ce que nous voulons et ne voulons pas, c’est foncièrement mauvais.

Il faut revenir à des prix « administrés », c’est-à-dire fixés par la collectivité. Contraire à la liberté ? Mais si c’est la liberté du renard dans le poulailler, je n’en veux pas ! Contrairement à la propagande intéressée, l’Etat n’opprime pas, il protège. Du moins en démocratie.

Il faut revenir aussi sur l’ouverture des frontières. La règle devrait être de fabriquer, si possible, dans un terroir ce qui s’y vend. Importer des tee-shirts chinois pour les vendre à Troyes, c’est absurde. Salir les océans et encombrer les autoroutes pour vendre à Sochaux des voitures coréennes, c’est absurde. Importer des cochons allemands pour les vendre en Bretagne, c’est tout aussi absurde.

Cela ne peut fonctionner qu’au détriment du plus grand nombre. A celui des ouvriers français confrontés à la concurrence d’autres ouvriers moins bien payés ailleurs et au détriment de ces ouvriers chinois moins payés et qu’on veut continuer à moins payer seulement pour pouvoir concurrencer les ouvriers d’autres pays mieux rémunérés. C’est évidemment absurde et, en plus, injuste.

Et comme l’injustice n’est supportée que pendant un temps, c’est source de révolte, de violence et, à l’échelle des nations, de guerres : guerres monétaires et, parfois, guerres tout court.

On a besoin de planification pour savoir où on va. Exemple d’actualité : dans le système actuel, les producteurs de viande sont confrontés aux acheteurs dans un contexte de concurrence internationale (avec des rémunérations et des conditions de travail qui ne sont pas les mêmes partout) ; le système actuel se traduit par l’élimination des « moins compétitifs ». C’est la loi de la jungle. Je pense qu’il serait plus rationnel de fixer la production et le nombre de producteurs en fonction des besoins de la population en produits agricoles (ou toute autre consommation), de mieux les contrôler (par exemple en matière de bien-être animal), plutôt que d’arriver au même résultat par le libre jeu du marché avec la « casse » sociale, les traumatismes, voire les violences qui vont avec.

Ceci remet en cause le fonctionnement de l’Union européenne, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce et, en définitive, pose la question : quel système voulons-nous ? Je veux dire quel système choisissons-nous, plutôt que celui qui nous est imposé ?

Le capitalisme n’est pas le seul système économique possible. Certes, l’expérience du communisme n’a pas été concluante (même si elle a été meilleure que ce que nous présentent les médias à la solde du capital), mais cela ne devrait pas nous empêcher de réfléchir et d’innover.

Parce que si nous refusons de réfléchir et d’innover, les réalités nous imposeront sans doute un jour de le faire. Et il vaudrait mieux le faire à froid qu’à chaud.

La crise économique et des valeurs qui frappe aujourd’hui, à des degrés divers, la Chine, la France, mais aussi quasiment tous les pays de la planète n’est pas fortuite. Elle n’est pas conjoncturelle mais structurelle.

Il serait temps de nous y mettre avant que la situation ne devienne totalement ingérable.

J’ai commencé ce texte en parlant de la Chine. Je m’en suis un peu éloigné. Ai-je eu tort ? Je ne crois pas. Le problème n’est pas seulement chinois. Il est mondial, car, partout, les mêmes causes produisent les mêmes effets, même s’il y a des variantes locales.

Yves Barelli, 13 août 2015

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 18:26

Depuis la scandaleuse privatisation des concessions autoroutières de France en 2005 effectuée à des conditions extrêmement avantageuses pour les grands groupes de travaux publics (Vinci, Eiffage, etc), les automobilistes français sont rackettés par ces groupes qui font des bénéfices disproportionnés tant au regard de leurs investissements que du risque, à peu près nul. Depuis le début 2015, le gouvernement, en particulier Madame Ségolène Royal, avait multiplié les déclarations enflammées du genre « ça suffit, on va voir ce qu’on va voir ». Désormais, on voit : le gouvernement capitule en rase campagne. Le racket va continuer : plus fort et pour plus longtemps !

1/ Madame Royal avait annoncé bien imprudemment qu’elle s’opposerait aux augmentations des péages prévues en 2015 (2,5% en moyenne, soit plus que l’inflation ; en fait davantage du fait qu’on augmente plus les tronçons très fréquentés que les autres).

Il était évident que si le « bras de fer » avait été autre qu’un simple effet de « com », c’est-à-dire si le gouvernement avait mis ses actes en accord avec ses paroles, les sociétés d’autoroutes auraient gagné en Conseil d’Etat contre le gouvernement pour la simple raison que les contrats passés en 2005 sont en « béton » en faveur des sociétés, assurées de pouvoir impunément augmenter leurs tarifs sous divers prétextes : inflation, nouveaux investissements dus, par exemple, par les exigences d’améliorer la sécurité, etc.

Les seules manières de s’opposer aux augmentations, c’est-à-dire de lutter contre les superprofits injustifiables aurait été soit de racheter les concessions pour y mettre fin soit imposer de manière autoritaire, c’est-à-dire en mettant en avant l’intérêt général, un gel, et même une baisse, des péages. Cette dernière possibilité était exclue d’avance dans le cadre de la servilité gouvernementale tant vis-à-vis des groupes capitalistes que des règles de Bruxelles, elles-mêmes surtout créées pour servir le capital plutôt que les peuples.

Quant au rachat des concessions, ce serait la solution la plus intelligente car la plus « rentable » pour les pouvoirs publics et surtout la seule permettant une planification des constructions d’autoroutes en rapport avec les véritables besoins, c’est-à-dire une bonne répartition entre autoroutes à péage (sur une durée limitée correspondant à l’amortissement), voies rapides et routes nationales et locales de moindre trafic.

Or, actuellement, que constate-t-on ? Des autoroutes surchargées véritables poules aux œufs d’or pour les sociétés concessionnaires (voyez par exemple l’autoroute A6 Paris-Lyon qui, en dépit du trafic, n’est qu’à deux fois deux voies sur la moitié de son parcours), d’autres, au contraire, avec peu de trafic car trop chères, ce qui incite les usagers, notamment les camions, à passer par les routes nationales, pourtant négligées et pleines de ronds-points, afin d’essayer de décourager les usagers de lesemprunter (exemple : autoroute de Sens à Orléans, ou encore celle de Langon à Pau : des autoroutes presque vides qui longent des nationales saturées de camions).

Dans le cadre de la politique d’austérité et d’économies tous azimuts (économies à court terme qui se traduisent par des dépenses accrues sur le long terme) que le gouvernement s’impose, et nous impose, le rachat des concessions était inenvisageable, ce qui, dans la négociation avec les sociétés d’autoroutes était un point fort à leur avantage.

D’où la capitulation en rase campagne que vient d’accepter le gouvernement et que celui-ci va tenter de présenter, avec bien peu de chances de convaincre, comme un accord « donnant-donnant ».

2/ Le gouvernement vient en effet d’ « obtenir » le gel des péages pour 2015. Mais au prix fort : les concessions seront prolongées de 3 ans, ce qui laissera beaucoup de temps additionnel aux concessionnaires pour engraisser encore davantage leurs actionnaires.

De plus, les concessionnaires ont obtenu de construire encore plus d’autoroutes, ce que le gouvernement présente, avec beaucoup de mauvaise foi, comme une victoire. Il y aura en effet 3,2 milliards d’investissements supplémentaires qui profiteront aux grosses entreprises de travaux publics, en général les mêmes que celles qui ont les concessions.

Il est à craindre qu’on bétonne encore plus nos campagnes en construisant de nouvelles autoroutes à côté de routes existantes alors qu’il serait plus judicieux de transformer ces routes en voies rapides deux fois deux voies. Exemple : on a construit il y a quelques années une autoroute entre Arles et Salon dans la plaine de la Crau en parallèle à une route nationale rectiligne qu’il aurait été facile de doubler d’une chaussée supplémentaire.

Pis, on va multiplier les transformations de voies rapides gratuites en autoroutes à péage en faisant des « mises aux normes » peu couteuses, mais très juteuses pour le concessionnaire. C’est ce qu’on a fait pour l’ex nationale 10 entre Bordeaux et Bayonne, qui était à deux fois deux voies et qu’on baptise désormais « autoroute » en y installant, quasi seule transformation, des barrières de péage. On s’apprête à faire la même chose pour la voie rapide Toulouse-Castres. Il y a certainement beaucoup d’autres projets de vol d’argent public : les usagers payent en effet deux fois, comme contribuable d’abord pour construire la voie rapide, comme usager ensuite lorsqu’elle est transformée en autoroute à péage.

En conclusion, les remarques suivantes peuvent être faites :

a/ Les automobilistes français payent pour engraisser les actionnaires des sociétés autoroutières et ceux, souvent les mêmes, des bétonneurs de nos campagnes.

b/ L’existence des péages a deux inconvénients majeurs : il y a moins d’entrées-sorties sur les autoroutes à péage (afin de ne pas multiplier les installations de péages), ce qui est mauvais pour les dessertes locales, et, surtout, une bonne partie des usagers (à commencer par les camions), qui ne veulent ou ne peuvent payer les péages, se détourne vers les routes nationales, plus dangereuses, plus polluantes et plus pénalisantes pour les localités traversées.

c/ Tant qu’à faire à vouloir faire marcher le BTP, sous prétexte de « créer des emplois », ne vaudrait-il pas mieux améliorer les routes existantes et, dans un tout autre domaine, construire les logements qui manquent si cruellement à la France et améliorer les transports en commun ? Ma réponse est évidemment oui.

Yves Barelli, 10 avril 2015

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 21:57

Le parlement français vient d’adopter, avec une marge d’une dizaine de voix seulement (quarante députés socialistes se sont abstenus), le projet de budget pour 2015. Un suspense « insoutenable » (j’ironise, bien sûr) agite le Landernau médiatico-politique (les Français ordinaires s’en fichent) : la Commission de Bruxelles va-t-elle avaliser le budget français ou le « censurer » ?

Nos deux ministres en charge des questions économiques (le ministre de l’économie et celui des finances) ont aussitôt pris l’avion pour Berlin pour négocier avec leurs homologues allemands (ils se sont aussi rendus à Bruxelles pour passer l’ « examen de passage »). Le Premier Ministre avait fait le déplacement un peu avant pour rendre visite à Madame Merkel.

A Bruxelles, les commissaires s’affairent. Ils estiment le budget français « mauvais » parce que les dépenses publiques ne sont pas « maîtrisées » et que la France ne satisfait pas les critères de l’union européenne quant au déficit budgétaire (qui ne devrait pas dépasser 3%) et quant à l’endettement (qui ne devrait pas être supérieur à 60% du PIB).

Bref, les « réformes » ne sont pas suffisantes : les dépenses publiques resteraient « excessives », le coût du travail serait « trop élevé » en France et, malgré les 30 milliards que ce gouvernement, dont le chef « aime » les entreprises, vient de faire cadeau à ces entreprises sans contrepartie autre que le « souhait » qu’elles créent des emplois, les obstacles à l’épanouissement des forces productives du marché ne seraient toujours pas levés.

Les lecteurs assidus de ce blog savent exactement ce que je pense de tout cela. J’ai eu l’occasion depuis deux ans que j’écris pour eux d’analyser en détails tant l’idéologie économique de l’Union européenne et ses piètres résultats que la soumission pathétique des gouvernements français successifs à la paranoïa de Bruxelles.

Depuis plusieurs années la politique de l’Union européenne va droit dans le mur. En deux phrases : on veut comprimer partout les dépenses publiques, les salaires et les prestations sociales, ce qui crée du chômage, comprime le pouvoir d’achat des salariés et des petits entrepreneurs, diminue les recettes fiscales (moins de TVA et moins d’impôts sur le revenu  pour ceux qui gagnent moins) et les rentrées des caisses de sécurité sociale (moins de cotisations, assises sur les revenus). Du coup, l’Etat et les collectivités ont moins d’argent et doivent comprimer leurs dépenses, ce qui accroit la récession. Cercle vicieux.

Le résultat de cette politique absurde aboutit soit à l’impossibilité de satisfaire les critères de Bruxelles, soit à un nouvel équilibre (instable) vers le bas : en baissant les salaires, les retraites, les prestations sociales, les dépenses d’éducation, de santé, de logement et d’infrastructures, l’Etat fait certes des économies, mais on sacrifie le futur et on crée une société à deux vitesse : celle pour ceux qui peuvent se payer les services privés (éducation, santé, etc) qui se substituent aux services publics gratuits ou subventionnés et celle des autres, privés du minimum, et dont une partie tombe dans la précarité et même la misère (cas de la Grèce, le plus spectaculaire, du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, mais aussi de l’Allemagne avec ses « jobs » à 3€ l’heure).

Bien évidemment, dans des économies ouvertes soumises à la concurrence mondiale (alors que, dans le même temps, presque tous les autres pays se protègent), le cercle vicieux est engagé : on ne fait jamais assez de « réformes » (euphémisme pour désigner le recul social et sociétal), le coût du travail est toujours trop élevé (tant qu’on ne s’alignera pas sur le Bangladesh, il le restera) et le capital, qui menace à chaque instant d’aller s’investir ailleurs, n’est jamais suffisamment bien traité.

J’ai écrit ceci déjà plusieurs fois. Je renvoie mes lecteurs à mes écrits antérieurs. Si j’y reviens aujourd’hui, c’est parce qu’il est bon de rappeler quelques vérités élémentaires et en premier lieu celle-ci : le système de l’Union européenne est absurde. Je ne suis certes pas le seul à l’écrire ou à le dire. La plupart des économistes le disent (du moins ceux qui ne sont pas inféodés à des intérêts privés, financiers notamment). Des hommes politiques le disent aussi, à gauche comme à droite. En fait, la politique économique de l’Union européenne fait presque l’unanimité contre elle. En France, mais pas seulement. Même en Allemagne, ce pays du soit disant « miracle » économique (qui a désormais du plomb dans l’aile), les critique montent.

Mais si beaucoup critiquent l’UE, tous ne sont pas d’accord sur les conclusions à en tirer.

Pour les uns, il y a une dérive à Bruxelles et Madame Merkel a tort de s’entêter. Ils estiment en conséquence qu’il faut essayer de convaincre les « décideurs », à leurs yeux la Commission de l’UE et le gouvernement allemand. Ils les critiquent mais sont complètement soumis à leur bon vouloir.

Pour d’autres, dont je fais partie, c’est le modèle même de l’Union européenne qui est mauvais. L’Union européenne n’est pas un Etat fédéral et ne le sera jamais pour la raison simple qu’il n’y a pas d’identité européenne, pas de patriotisme européen et donc pas de gouvernement fédéral qui pourrait faire prévaloir un intérêt commun au-dessus des intérêts nationaux. Dans ce domaine, chacun le sait, c’est le règne de l’hypocrisie : on dit souhaiter un gouvernement fédéral européen mais, en réalité, personne n’en veut, à commencer par l’Allemagne qui a peur d’y perdre son indépendance et son leadership et qui n’a aucune envie de « payer pour les paresseux du Sud ».

Alors, on fait semblant de « construire » l’Europe en donnant toujours plus de pouvoirs « techniques » aux technocrates de Bruxelles sans toutefois leur confier les clefs politiques de la maison. Le résultat est catastrophique : les Etats n’ont plus les moyens de mener une politique économique, sans pour autant que Bruxelles puisse s’y substituer. En l’absence de gouvernement fédéral, il ne peut y avoir de politique européenne.

Lorsqu’on critique la « politique économique » de Bruxelles, on parle en fait d’un fantôme parce qu’il n’y a pas de politique économique bruxelloise. Il n’y a que quelques grands principes, quelques dogmes et quelques postures qui ne font pas une politique mais qui empêchent les Etats-membres d’en avoir une.

Les dogmes sont les suivants : religion de la concurrence, évidemment « pure et parfaite », comme disent les livres, ce qui est antinomique d’une politique industrielle réfléchie et de services publics, ouverture des frontières, censée favoriser la concurrence mais qui est faussée par les politiques de nombre de pays étrangers qui, eux, ont une stratégie (Etats-Unis ou Chine en particulier) et qui utilisent les armes de la monnaie (en dévaluant si nécessaire), de la fiscalité, des subventions publiques (cas, par exemple, de l’agriculture américaine) ou du coût du travail (Chine et tiers-monde), stabilité monétaire enfin avec les sacro-saints critères de Maastricht qui protègent les rentiers et les investisseurs étrangers mais pas les peuples.

Ces « politiques » sont entièrement axées sur la protection de la valeur de la monnaie, faisant de celle-ci une fin en soi et non un instrument au service de l’économie. Cette erreur avait déjà été faite dans l’entre-deux guerres ; elle conduisit à la crise des années trente et à la seconde guerre mondiale. Veut-on la même chose ?

A cet égard, quelques éléments que nos commentateurs à la télévision devraient rappeler plutôt que de réciter leur leçon européiste (« l’Europe veut » ou « impose », « la France doit ») :

a/ le déficit budgétaire fait partie de la pratique normale de quasiment tous les pays depuis toujours. Le problème n’est pas le déficit qui n’est pas autre chose qu’une avance de trésorerie sur recettes à venir. Si les dépenses de l’Etat servent à financer la croissance et l’avenir, le déficit est utile et même souhaitable, s’il reste dans des limites raisonnables (on peut même aller jusqu’à 10% si les dépenses sont utiles ; nombre de commerçants fonctionnent ainsi grâce à des avances de leur banque). Le problème n’est donc pas le déficit mais ce qu’on fait avec.

b/ L’endettement : on nous présente l’endettement français (d’autres pays sont plus endettés encore, comme le Japon ou les Etats-Unis) de près de 100% du PIB comme un fardeau insupportable. C’est absurde. Prenez un particulier qui s’endette pour acheter un appartement, mettons de 100 000€ (c’est bon marché) qu’il paiera sur vingt ans. Si son revenu annuel est de 100 000€ (ce qui est confortable), son endettement représente 100% de son revenu, de son « PIB » pour parler comme les pays. La plupart des ménages en accession à la propriété sont beaucoup plus endettés et ne sont pas en faillite pour autant.

La France a un endettement (sur plusieurs années) équivalent à son PIB (annuel). Où est le problème ? Ce n’est pas excessif. Pour un particulier, une banque estime que les remboursements de son emprunt ne doivent pas dépasser un tiers de ses revenus. Je parle bien de remboursement et non d’emprunt lui-même. Dans le cas de la France, c’est la charge de la dette qui devrait être prise en considération, pas la dette elle-même. Dans le cas d’espèce, l’endettement français est tout à fait supportable. Le nier, c’est estimer que le crédit est nuisible en soi. Faudrait-il supprimer les crédits bancaires aux particuliers pour rendre leur gestion « saine ». Devra-t-on réserver l’achat de logements à ceux qui peuvent payer « cash » ? Faut-il ne plus financer des universités sous prétexte que les étudiants ne seront rentables que plusieurs années plus tard ? Et que dire des hôpitaux, des routes, des lignes de TGV ? Faut-il s’interdire de tabler sur une rentabilité future ? Seuls les idiots ou les dogmatiques (mais cela revient au même !) le diraient.   

Pour les particuliers comme pour les Etats : le problème n’est pas l’endettement mais la capacité à rembourser (et aussi, bien sûr, l’utilité de ce qu’on finance, mais cala n’a rien à voir avec les questions financières). Un particulier avec des revenus réguliers suffisants pourra rembourser. Idem pour les Etats. Une question annexe est vis-à-vis de qui on est endetté. Les règles absurdes de l’UE interdisent à la banque centrale de prêter aux états : la BCI prête aux banques privées à 0,1% qui elles-mêmes prêtent aux Etats à 3 ou 4%. Ça vous parait logique ? A moi non.

Plutôt que de nous seriner toute la journée avec les jérémiades du genre « notre pays vit au-dessus de ses moyens », on ferait mieux de réfléchir à la meilleure manière de remplacer des règles absurdes et à la possibilité, si on ne peut ou ne veut les changer, de refuser de les suivre.

Les « marchés », comme on dit, ne « punissent » pas les pays qui ne respectent pas des règles irréalistes mais « punissent » les pays en stagnation et en crise pour la raison simple que les capitalistes ne sont pas des moralisateurs et donc ne « punissent » pas des pays qui ne seraient pas « vertueux », mais sanctionnent ces pays quand ils ne peuvent plus y faire des affaires parce que les Etats ne dépensent plus et parce que les particuliers n’y ont plus d’argent. Voilà la vérité !                  

Certes, si les critères absurdes de l’UE existent, les Etats doivent s’en prendre à eux-mêmes, à commencer par la France (c’est Mitterrand qui a poussé à l’adoption de ces critères, en pensant ainsi sécuriser le « couple » franco-allemand). Mais pour les changer, il faudrait l’unanimité des 28. Autant dire que ce n’est pas encore demain la veille !

Trois remarques en conclusion :

1/ L’institution même d’Union européenne, parce qu’irréformable, est la cause principale de la stagnation économique et du recul social qui frappe tous les pays de la zone euro, Allemagne comprise, depuis plus de dix ans.

2/ Une autre politique est possible. Elle passe par la fin de l’Union européenne (si la France en sortait, après la Grande Bretagne, ce serait la fin effective de l’UE, l’Allemagne n’attendant que cette occasion  pour s’en libérer). Libre alors aux petits et moyens pays d’élaborer des zones plus intelligentes et plus réduites de coopérations (Europe centrale, Scandinavie, Benelux, etc).

Condition nécessaire mais, évidemment, pas suffisante du redressement. Il faudra alors adopter des politiques protectionnistes (selon un principe simple : ce qui est vendu dans un pays, doit être fabriqué, si possible, dans ce pays ; à ceux qui mettent en avant le fait que le quart des emplois est tourné vers l’exportation, on peut répondre que les importations font perdre le tiers des emplois nationaux, on peut ajouter qu’un pays ne nous achète pas des produits pour nous faire plaisir mais parce qu’il en a besoin. Le Brésil et la Chine sont protectionnistes tout en étant exportateurs !).

Libéré du cancan de l’UE, chaque Etat pourra se réapproprier la conduite de son économie avec un Etat stratège agissant sur le long terme et privilégiant l’intérêt général.

Dans le même temps, et c’est un argument fort face à ceux qui prétendent que la fin de l’UE engendrerait le chaos, une nouvelle coopération pourra être mise en place par des accords entre Etats et non via l’usine à gaz de Bruxelles. Ainsi, si chaque pays était doté d’une monnaie nationale, on pourrait conserver l’euro comme monnaie de réserve (ou, comme les autres, s’en remettre au dollar) et pour les échanges internationaux avec des parités de chaque monnaie évolutive en fonction des nécessités économiques et fixées d’un commun accord  (j’ai expliqué ce mécanisme dans mes articles des 28-29 septembre 2011 : « crise de l’euro »).

Pour se convaincre que l’absence de l’UE ne serait ni le vide ni le chaos, il suffit de voir les autres continents où rien d’équivalent à l’UE existe. Cela n’empêche pas, par exemple, les Etats-Unis et le Canada de coopérer. Idem pour le Brésil et l’Argentine, le Japon et la Corée, etc. L’Europe sans l’UE ne serait pas toute nue. On n’en a pas besoin pour avoir des relations internationales et les organisations internationales sont utiles pour harmoniser les procédures nationales : il n’y a pas de gouvernement mondial, il y a pourtant des règles mondiales par exemple pour l’aviation civile, la marine ou les transports routiers ; on peut même payer dans le monde entier avec sa carte visa : on n’a pas besoin de l’euro et de l’UE pour cela !    

Il vaudrait d’ailleurs mieux réorganiser l’Europe à froid qu’à chaud. Si on ne met pas fin à l’Union européenne d’un commun accord, celle-ci éclatera de toute façon lors d’une prochaine crise monétaire (ceux qui croient que l’euro est définitivement sauvé se trompent. Nombre d’experts annoncent une prochaine crise : comme l’orage, on ne sait exactement où et quand il frappe, mais la météo européenne est mauvaise !)

3/ En tant que français, je suis affligé de constater que les dirigeants de l’un des membres permanents du Conseil de Sécurité, disposant de l’arme nucléaire et ayant le cinquième PIB mondial (ceux  qui disent la France « petite » face aux pays-continents que sont le Brésil, l’Inde ou la Russie, devraient savoir que le PIB français, c’est-à-dire la masse des richesses créées chaque année sur notre sol, est supérieur à chacun de ces pays), s’humilient en allant demander des « autorisations » à des technocrates, élus par personne, et au chef d’un gouvernement qui se refuse à prendre ses responsabilités dans le monde (que fait l’Allemagne pour combattre l’ « Etat islamique » ou Ebola ? Avant de donner des leçons aux autres, il faudrait avoir l’ambition de considérer l’Allemagne comme autre chose qu’une simple caisse de retraite pour vieux rentiers : le pays de Goethe a pourtant autre chose à donner au monde : une culture et un humanisme !).

XXX

Par leur politique, l’Europe et tous ses Etats-membres sont sur la voie du déclin (même en Allemagne, il n’y a plus d’argent public pour entretenir les infrastructures).

A quand le redressement ?

En d‘autres termes, quand les peuples européennes décideront ils de reprendre leur destin en main et de se redresser ?

 Yves Barelli, 23 octobre 2014

 

           

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 19:14

Depuis que je tiens ce blog (deux ans et demi), j’ai déjà beaucoup écrit sur l’Europe, sur l’euro, sur la mondialisation et sur l’impasse vers laquelle nous conduisent les politiques menées par nos dirigeants, Sarkozy d’abord, Hollande ensuite.

Je n’ai cessé de dénoncer la nocivité des politiques d’ « austérité » préconisées par l’Union européenne, l’absurdité de ces coûteux sauvetages à répétition de l’euro, monnaie artificielle à laquelle on ne s’accroche que par dogmatisme « européiste », et l’erreur historique constituée par le choix de l’ouverture tous azimuts de l’Union européenne dans le même temps où tous les autres pays de la planète multiplient les protections de leurs économies.

J’ai critiqué avec constance l’alignement des gouvernements français successifs sur les politiques présentées comme imposées par l’Union européenne, mais qui sont, en fait, appliquées en France du fait d’une servilité consentie vis-à-vis de Bruxelles et de Berlin et d’un abandon volontaire de souveraineté. 

Je renvoie le lecteur à mes articles antérieurs, qui restent malheureusement d’actualité.

Je ne suis certes pas le seul à penser et à écrire que nous allons dans le mur. Il est vrai que notre économie est tellement en stagnation que nous allons vers ce mur à une vitesse infinitésimale. Le choc n’est dons peut-être pas pour tout de suite et il ne sera peut-être pas violent, du moins aussi longtemps que les passagers du char « France » accepteront de rester sur leur siège sans bouger. Il viendra peut-être un moment où ils se révolteront et où ils s’en prendront tant au conducteur qu’au véhicule.

Est-ce déjà le moment ? Probablement pas, à moins qu’une allumette, du genre du mouvement breton actuel mette le feu aux poudres. Mon pronostic est plutôt que nous continuerons encore quelques temps, peut-être longtemps, sur la voie du déclin. Cela dépendra de nous. Même si elle est souvent biaisée, même si la volonté populaire est parfois carrément niée, comme ce fut le cas par exemple en 2005 avec le référendum sur l’Europe, la démocratie n’est pas complètement bâillonnée dans ce pays. Je ne suis pas le seul à dénoncer le système, mais il y a toujours une majorité pour supporter, de fait, les politiques d’austérité menées par les gouvernements successifs.

Il ne s’agit certes sans doute pas d’une adhésion, mais plutôt d’une résignation. C’est en tout cas, ce que j’entends souvent autour de moi : l’Union européenne mène une mauvaise politique, mais on ne peut pas en sortir, ce serait le chaos, voire la guerre ; l’euro a été une catastrophe, mais ce serait pire de l’abandonner ; la mondialisation fait des dégâts, mais nous n’avons pas le choix ; il faut se méfier des politiques de fermeture, porte ouverte sur le « populisme » (mot utilisé à tout bout de champ, y compris par ceux qui n’en comprennent pas le sens) ; etc ; etc. Et puis, il y a les rêveurs éveillés, ceux qui veulent y croire malgré tout. Je connais ainsi des socialistes (il y en a encore quelques-uns !) qui croient qu’il faut serrer les rangs autour de Hollande et qui veulent croire (ils se le répètent pour essayer de s’en convaincre !) que sa politique d’austérité, qu’ils font semblant d’appeler de « redressement », finira par porter ses fruits, pour peu qu’on ait la chance que l’économie reparte en Amérique, en Chine ou en Allemagne.

Hélas, je crois que les résignés et les suivistes de Hollande (ou de Sarkozy, leurs politiques étant peu différentes) se trompent.         

Voici ce que vient d’écrire l’OFCE (observatoire français de la conjoncture économique, organisme universitaire indépendant tant du gouvernement que des banques, ce qui est rare) dans un long rapport circonstancié: « Il faudra des années pour effacer la cure d’austérité menée depuis 2010, trop ample et trop précoce ». Pour l’OFCE, l’Europe est très loin de la sortie de crise. Elle y est en effet complètement enfoncée et on ne voit pas comment elle pourra, toutes choses égales par ailleurs, s’en sortir.

Seul un dogmatisme borné peut expliquer qu’on persiste à appliquer une politique aussi absurde. D’un côté, on veut réduire les déficits, ce qui semble être pour les idéologues qui inspirent les autorités européennes (en l’occurrence, il ne s’agit pas d’un OVNI extérieur, mais de la résultante des choix des gouvernements, y compris du gouvernement français, y compris de François Hollande qui, en dépit de son engagement de campagne, a accepté le « traité budgétaire » qu’il critiquait pourtant avant d’aller chercher à Berlin l’inspiration de sa politique économique), mais de l’autre côté, on ne veut pas trop couper dans les dépenses sociales et dans les services publics tout en menant une politique qui baisse le pouvoir d’achat du plus grand nombre. Résultat : plus de chômage, baisse des salaires, moins de consommation et donc moins de rentrées fiscales (TVA). Au lieu de réduire les déficits, on les approfondit. C’est ce que vient de constater la Commission européenne en portant (hier 5 novembre) une appréciation critique sur la France : nous n’en faisons pas assez ! Nous sommes un mauvais élève. Pauvre Hollande : non seulement les Français sont à juste titre critiques vis-à-vis de sa politique au point que notre président bat un record historique d’impopularité, mais ses « professeurs » ne reconnaissent même pas ses efforts pour bien faire. Un comble !

Il est vrai qu’aux yeux des inspirateurs des politiques européennes, la politique économique et sociale française est bien timide. Rendez-vous compte : nous n’avons pas encore baissé les salaires  des fonctionnaires, comme en Espagne ou au Portugal, nous ne vendons pas des ports, des aéroports et des îles aux Chinois, comme en Grèce, nous ne fermons pas les télévisions publiques comme dans ce même pays, nous ne fermons pas massivement des hôpitaux, comme à Madrid, nous n’obligeons pas les chômeurs à accepter des petits boulots à 3€ l’heure, comme en Allemagne ou en Angleterre, nous ne mettons pas des villes en faillite, comme aux Etats-Unis, nous ne mettons pas les grévistes en prison, comme en Chine. Bref, nous sommes lamentables !

De leur point de vue, ces idéologues antisociaux ont raison. Leur modèle est les Etats-Unis (ou la Chine, ou les deux). Aux Etats-Unis, il n’y a pas de Sécurité Sociale (le service médical minimaliste que tente d’imposer Obama y est considéré par certains comme « marxiste ») et la santé et l’école sont à deux vitesses : de qualité pour ceux qui peuvent payer, nulle pour les autres. On a en fait deux sociétés qui cohabitent, celle de ceux qui ont assez d’argent pour ses payer le minimum, un peu plus ou beaucoup plus, et celle des laissés pour compte qui peuvent compter, au maximum, sur la charité des œuvres caritatives. Dans ces conditions, les pauvres sont obligés d’accepter n’importe quel emploi mal payé, pénible ou dangereux et l’Etat, débarrassé des dépenses sociales peut se concentrer sur les dépenses militaires, voire sur celles engendrées par les écoutes téléphoniques. Dans ce système, les entreprises peuvent être performantes, les meilleures universités, aux droits de scolarité pharaoniques, peuvent rivaliser d’excellence, la Silicon Valley peut briller (d’autant qu’elle attire les meilleurs chercheurs, souvent formés gratuitement dans les universités françaises). Pendant ce temps, des millions de gens sont contraints de vivre dans des caravanes, des voitures ou des tentes (faites un tour des Etats-Unis en voiture, vous les verrez dans les coins les plus invraisemblables du Far West) ; ce sont souvent des retraités qui ont tout perdu, leurs caisses de retraire par capitalisation ayant fait faillite à cause de la crise bancaire). Quant à la Chine, autre modèle idéalisé, on sait ce qu’il en est en matière de droits de l’homme, de salaires et de conditions de vie et de travail.

Veut-on tout cela en France ? Veut-on licencier des milliers de fonctionnaires, en les remplaçant par des services privés réservés à ceux qui peuvent payer ? Veut-on sacrifier l’enseignement public au profit d’écoles privées payantes (à la différence des actuelles sous contrat, aussi gratuites que les publiques) ? Veut-on supprimer la Sécurité Sociale et la retraite par répartition avec, à la place, un système du chacun pour soi, tant mieux pour les gagnants, tant pis pour les perdants ?

Certains en rêvent, mais, jusqu’à présent, aucun gouvernement, de droite comme de gauche, n’a osé. Je ne les blâme pas. Mais, si on veut garder l’essentiel de notre système social (déjà pas mal écorné), si on veut avoir encore quelques services publics accessibles à tous, alors les économies suggérées par les technocrates de Bruxelles ne sont pas réalistes.

Si on ne diminue pas suffisamment les dépenses, restent les recettes, c’est-à-dire l’impôt.

Hollande avait fait croire qu’il allait faire payer les riches, et eux seuls. Naïveté ou mensonge cynique ? Comment faire payer plus les plus riches dans un système ouvert ? Il suffit de passer la frontière pour s’installer à côté et ainsi échapper à l’impôt. Voyez les joueurs français de tennis. Ils sont tous résidents suisses. Quant aux entreprises, si on les taxe davantage en France, elles aussi peuvent s’établir à l’étranger. Dans l’Union européenne, il y a libre circulation des hommes et des capitaux. Quand on taxe un peu plus dans un pays, on va dans le pays d’à côté. Moralité : faire payer les riches en conservant le même système, c’est un leurre.

C’’est pourquoi, on taxe les classes moyennes. Ce sont les seules à ne pas pouvoir se délocaliser facilement. Dans l’impopularité actuelle du gouvernement, il y a ce que la presse nomme le « ras-le-bol » fiscal. Ceux qui partent en guerre contre le « matraquage fiscal » ne sont certes pas tous innocents. En défendant les classes moyennes, ils ont souvent en tête la défense des plus aisés qui, eux, depuis les politiques menées depuis 1980 dans tous les pays capitalistes, payent très peu d’impôts.

Il est vrai que le gouvernement de Hollande est particulièrement maladroit. Pas seulement parce qu’il avait annoncé que seuls les plus hauts revenus paieraient. Les autres n’apprécient pas d’avoir, eux aussi, à mettre la main à la poche. Mais aussi, et surtout, parce que l’accumulation d’impôts et de taxes de toutes sortes crée un effet de saturation. A cet égard, il est curieux qu’en France, en dépit d’annonces toujours repoussées, on n’ait pas encore introduit le système de la retenue à la source. Pour un salarié, toucher un salaire net d’impôt est bien plus indolore que de toucher cette somme et devoir s’en acquitter après coup. Les impôts locaux (taxe d’habitation, taxe foncière, taxe d’enlèvement des ordures, etc) et toutes les taxes spécifiques donnent la mauvaise impression de devoir payer sans arrêt, même lorsque le total des impôts versés n’est pas nécessairement considérable comparé au revenu. Contrairement aux idées reçues, on ne paye pas plus d’impôts en France qu’ailleurs, mais l’accumulation de petits impôts y apparait insupportable. L’effet est d’autant plus négatif qu’il y a une sorte de timidité des gouvernements à affirmer que l’impôt est nécessaire et utile car il finance un service en retour.

A cet égard, il faut se méfier des comparaisons internationales entre « prélèvements obligatoires », réputés excessifs en France. Il suffirait pourtant d’expliquer certaines choses simples. Par exemple, faire une comparaison entre France et Etats-Unis : chez nous, il y a une retenue obligatoire sur notre feuille de paye pour la santé et la retraite. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, ce qui n’empêche pas les Américains de dépenser des fortunes en assurances privées de toutes sortes et en épargne pour la retraite (considérée comme un versement volontaire et donc pas comme un prélèvement « obligatoire »). Là-bas, le budget public pour l’école est dérisoire. Mais les Français savent-ils que la scolarisation de leur enfant en collège revient à 500€ par mois à l’Etat ? Supprimez la gratuité de l’enseignement, mettez les 500€ comme frais de scolarité « volontaires » dans les établissements privés et vous obtiendrez le pourcentage relativement faible de prélèvements « obligatoires » américains. Cela ne signifie pas qu’outre Atlantique, on paye moins qu’en France, au contraire car les écoles privées et les cliniques privées font des bénéfices que les consommateurs doivent en fait subventionner.

Mais la France et l’Europe ne sont pas les Etats-Unis. Le problème des politiques européennes d’austérité vient notamment du fait qu’on cherche à imposer à ce continent des recettes qui n’ont aucune chance d’y fonctionner parce que les Européens sont habitués à d’autres règles du jeu, et notamment à des services publics et à des lois sociales qui n’existent pas sur d’autres continents.

Ce qui se passe actuellement en France est symptomatique d’un dysfonctionnement. Les gens supportent de moins en moins les politiques qu’on veut leur imposer. Il est trop tôt pour savoir si l’agitation en Bretagne et le mouvement de désobéissance civile qui s’y développe va faire tâche d’huile. Cela n’est pas impossible. C’est la contradiction à laquelle est soumise François Hollande qui, pourtant est réputé bien connaitre ses compatriotes. Pour que l’ « austérité » fonctionne, il faudrait que les gens acceptent sans broncher de voir leur niveau de vie baisser fortement. L’histoire de France montre qu’ils n’iront pas au-delà d’un certain seuil de tolérance. Est-il déjà atteint ? Ce n’est pas sûr, mais nous n’en sommes peut-être pas loin.

La France n’est pas une exception, même si, parfois, l’expression du mécontentement y est plus spectaculaire qu’ailleurs (tradition révolutionnaire oblige). Les pays de l’Europe du Sud sont proches du chaos social, et parfois, politique. Même l’Allemagne, souvent citée en exemple, n’est pas à l’abri des problèmes. Si le chômage des jeunes y est moins visible, c’est seulement parce que la natalité y est si faible que bien peu de jeunes arrivent sur le marché du travail. Quant à la compétitivité des entreprises, la sous-traitance et les immigrés sous-payés, l’expliquent en grande partie. La société allemande est certes solide, sa cohésion est reconnue et il serait injuste de considérer que l’Allemagne ne réussit que par l’exploitation de ses Roumains. Elle aussi des mérites propres, que la société française a moins.

Mais croire que les Français n’ont qu’à devenir de bons Américains, Allemands ou Chinois disciplinés est absurde. Nous n’avons pas leurs qualités, mais ils n’ont pas les nôtres. Chaque peuple doit pouvoir prétendre au système qui lui convient le mieux.    

Moralité : il faut changer de politique. Continuer l’actuelle peut mener soit à l’explosion sociale et peut-être politique, soit au déclin prolongé.

Changer de politique, c’est rompre définitivement avec la politique actuelle, absurde, inefficace et injuste. C’est ouvrir les yeux sur la mondialisation, c’est regarder sans dogmatisme ce qu’est l’union européenne et son incapacité fondamentale à faire autre chose que ce qu’elle fait. C’est, enfin, se dire qu’il n’y a pas de fatalité à avoir une mauvaise politique et c’est se dire aussi que ce que des pays bien plus petits que le nôtre font (lisez mon article sur la Corée), la France peut le faire aussi, seule si nécessaire dans un premier temps (je suis convaincu qu’une France hors Union européenne serait rejointe par de nombreux pays européens et que, de toute façon, l’UE sans la France, ce n’est plus l’UE).

Nous y reviendrons.                                            

                                                  Yves Barelli, 6 novembre 2013

 

 

 

   

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 18:17

La Commission de l’Union européenne vient d’annoncer une hausse immédiate des droits de douane sur les importations de panneaux solaires chinois d’un peu plus de 10%, suivie, d’ici quelques mois, si la Chine n’est pas plus « raisonnable », d’une hausse supplémentaire de 30%.

Quelques commentaires optimistes saluent cette décision. Enfin, disent-ils, l’Europe se décide à se protéger du dumping chinois.

Hélas, la réalité risque de décevoir ceux qui formulent de tels commentaires, naïfs, intéressés, ou dictés par leur dogmatisme « européiste ».

1/ Quand bien même cette double hausse (pour la seconde, on a de sérieux doutes), serait appliquée, elle ne serait valable, selon les règles européennes, que pour un laps de temps court (six mois, semble-t-il). Au-delà, pour prolonger la mesure, il faut l’unanimité des 27 gouvernements de l’UE. Or l’Allemagne, par la voix de Madame Merkel, a déjà indiqué qu’elle n’était pas favorable à cette taxation.

2/ Cette hausse des droits de douane vient, de toute façon, trop tard. La plupart des entreprises européennes qui fabriquaient des panneaux solaires ont déjà mis la clef sous la porte ou se sont reconverties. Ainsi, en France, il n’y a plus une seule usine fabriquant des panneaux solaires.

3/ La Chine vient de faire savoir qu’elle s’apprêtait, par mesure de rétorsion, à taxer davantage les importations de vin. Cela vise particulièrement la France, exportatrice de vin (10% des vins du Bordeaux) vers la Chine et pays qui s’est mis en avant pour réclamer plus de protection.

4/ La manœuvre chinoise a eu un effet immédiat. Le président de la viticulture de Bordeaux a critiqué ce jour la Commission pour ne pas avoir prévu cette réaction chinoise. Le chantage chinois réussit : il trouve des alliés chez nous.

5/ Quelle est la crédibilité des menaces des uns et des autres ?

Bien faible. D’abord, la Commission se donne, pour une fois, le beau rôle de protecteur des Européens. C’est inhabituel. La montée des sentiments eurosceptiques un peu partout en Europe n’est peut-être pas étrangère à cette posture.

De toute manière, Bruxelles a beau jeu de proposer une telle taxation. Elle ne peut que faire long feu devant l’hostilité à tout protectionnisme de plusieurs membres de l’UE, Allemagne, mais aussi Royaume-Uni en tête.

6/ Côté chinois, on sait que, in fine, l’UE reculera. De toute façon, cette menace de taxation supplémentaire du vin bordelais aura peu d’effet. Ce vin haut de gamme s’adresse à une clientèle aisée qui a les moyens de payer un peu plus cher son Bordeaux. Les Chinois le savent. De toute façon, ils n’ont pas l’intention de trop pénaliser ce vin : une cinquantaine de « châteaux » bordelais ont été achetés par des investisseurs chinois. Le vin de Bordeaux est certes encore majoritairement français, mais il appartient déjà, partiellement, aux Chinois.

7/ Et les consommateurs européens ?

Franchement, si les exportations de Bordeaux ou de Champagne pouvaient baisser, on ne s’en plaindrait pas. A la différence de la production industrielle, la production de crus classés n’est pas extensible. Quand, il y a plus de demande, les prix flambent. Qu’on exporte moins en Chine, et on pourra s’approvisionner à meilleur compte chez nos cavistes.

8/ Une fois de plus, on a affaire à des décisions circonstancielles davantage destinées à la communication qu’à s’interroger sur la substance. Quelle politique commerciale à nos frontières ? Quelle politique industrielle chez nous ?

9/ Une telle réflexion est pourtant indispensable. Le chômage en Europe est devenu insupportable. Les salariés et les petits entrepreneurs sont lésés. L’économie en subit les conséquences. En économie ouverte, les producteurs devraient s’inquiéter de la baisse du pouvoir d’achat de la population. Ce n’est pas le cas pour les grands groupes, gagnants sur tous les tableaux : ils produisent là où c’est le moins cher, ils vendent là où il y a du pouvoir d’achat. Leurs actionnaires s’y retrouvent. Pas les Etats car ils échappent en grande partie à l’impôt.  

10/ Tant que l’Union européenne sera celle des grands groupes capitalistes et non des peuples, il sera illusoire d’espérer un changement. Et comme les intérêts des Etats ne sont pas les mêmes, on ne pourra non plus espérer un changement de politique au niveau européen.

11/ S’il n’y a aucun espoir d’amélioration au niveau européen, c’est au niveau national qu’il faudrait le chercher. C’est la raison pour laquelle, j’estime que le préalable, pour la France, est la sortie de l’Union européenne et l’édification de protections aux frontières. Comme le font les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, le Brésil, la Corée et quantités d’autres pays.

 Dans le monde, l’Union européenne est une anomalie. Au vu de ses piètres résultats, il faut en tirer les conséquences.

Et ce n’est pas les pseudo-annonces de la Commission pour amuser la galerie qui y changeront quelque chose.                     

                                   Yves Barelli, 5 juin 2013        

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 23:38

Je ne connais pas particulièrement la Corée où je ne suis allé qu’une fois. Je me souviens seulement du modernisme de Séoul, avec ses centres commerciaux partout, modernisme, toutefois, qui fait bon ménage avec les traditions et la culture. Les temples aux toits d’or font partie aussi, du paysage coréen et les gens sont fiers de leur histoire et de leur art.

Il y a un « miracle » coréen, même si le mot a souvent été galvaudé s’agissant de « modèles » économiques. On a ainsi parlé de « miracle » italien dans les années 1960, de « miracle » japonais, plus récemment de « miracle » allemand. Je me méfie un peu de ce genre de « miracles » qui, parfois, sous un endroit reluisant, cache un envers qui l’est moins. Je serai donc prudent sur ce « miracle » coréen. Mais, c’est vrai que les apparences sont plutôt séduisantes.

Qu’on en juge : voilà un pays pas spécialement doté par la nature. 50 millions de Sud-Coréens entassés sur à peine 100 000 km2 (moins du cinquième de la France). Même avec la Corée du Nord (la péninsule sera certainement réunifiée un jour. Quand ?), le territoire restera petit (220 000 km2) pour une population de 75 millions. Quasiment pas de matières premières ou de sources d’énergie et un pays coincé entre deux géants, la Chine et le Japon qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont jamais fait de cadeau à cette pauvre petite Corée, frappée en une seule génération par deux guerres meurtrières et destructrices, la seconde guerre mondiale et la « guerre de Corée », dont il reste la division.

Longtemps, ce pays fut l’un des plus pauvres d’Asie. La situation, aujourd’hui, a bien changé. La Corée du Sud fait désormais partie des 15 premières puissances économiques mondiales, avec, encore, un PIB par habitant sensiblement plus faible qu’en Europe, mais avec des positions dans certains secteurs qui en font l’un des pays les plus prometteurs.

La Corée est un deuxième Japon. Comme lui, la montée en puissance économique s’est faite par une symbiose étroite entre l’Etat et les grands groupes industriels locaux, au départ d’origine familiale, les « chaebols ». Dans un premier temps, les industries de main d’œuvre, comme les chantiers navals, et celles relativement bas de gamme, tel l’électroménager. Les premières voitures et les premiers téléphones portables fabriqués en Corée étaient bon marché et leur qualité n’avait rien à voir avec les standards mondiaux.

Dans un deuxième temps, c'est-à-dire aujourd’hui, la qualité est au rendez-vous. Une organisation modèle et des dépenses colossales de recherche-développement mettent désormais les produits coréens au sommet. Mais si la qualité est au rendez-vous, les prix aussi grâce à des coûts de production comprimés, rendus possibles par les dévaluations compétitives de la monnaie nationale.  Résultat : En quatre ans, Samsung, qui, à lui seul, représente 20% du PIB coréen, a détrôné Apple pour les smart phones et le groupe Hyundai-Kia, en passe de produire plus de voitures que Renault-Nissan, se hisse parmi les plus grands constructeurs automobiles.

Et comme le prestige culturel accompagne le plus souvent la puissance économique, la culture coréenne s’impose de plus en plus à l’extérieur. Le succès planétaire de la « K-pop », ces chansons mêlées aux clips, ne doit rien au hasard. Gangnam Style, de Psy, a été le premier clip au monde à être visionné par plus d’un milliard d’internautes. Des fan-clubs se sont formés dans tous les pays et des voyages à Séoul sont organisés pour leurs membres. La production de ces clips et la sélection des nouveaux artistes est planifiée, avec organisation professionnelle et subventions publiques. Idem pour le cinéma et les séries télévisées. Le coréen, langue hermétique et peu répandue à l’échelle mondiale, est désormais enseigné dans de nombreux pays, poussé à la fois par les productions culturelles ou de divertissement et par les exportations industrielles.

Comment une telle puissance de ce pays encore sous-développé il y a une génération a-t-elle été possible ?

Dans le numéro de « Challenges » du 28 mars, qui contient un dossier intéressant consacré à « la Corée, le pays 4G », Jean-Louis Beffa, président d’honneur de Saint-Gobain, donne son explication. Je la résume.

Il y a d’abord la qualité et la motivation de la main d’œuvre et des entreprises du pays, ce qui les rend souvent plus compétitifs et plus réactifs que leurs homologues chinois et japonais.

Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi la « juste stratégie de l’Etat coréen ». Jean-Louis Beffa identifie quatre axes de cette stratégie : 1/ Une « politique de change qui ne nuise pas à la compétitivité de son industrie ». Autrement dit, faire ce que font les Etats-Unis, la Chine, le Japon, le Brésil et quasiment tout le monde en dehors des pays de la zone euro : quand c’est nécessaire, on dévalue ; la valeur de la monnaie n’est pas une fin en soi comme pour l’euro ; cette monnaie est au service de l’économie, c’est donc un moyen et non une fin. 2/ « L’Etat coréen pratique également une politique de la concurrence qui fait de son marché domestique une chasse gardée des entreprises nationales ». Derrière cette précaution de langage, il faut lire « protectionnisme », un mot tabou dans notre pensée unique, mais une réalité partout sauf dans l’Union européenne, ouverte aux quatre vents de la concurrence mondiale, alors qu’il n’y a pas de réciprocité. Ainsi, Hyundai occupe les trois-quarts du marché national, tandis que Renault-Nissan, malgré le rachat d’une entreprise locale, peine à détenir 5% des parts de marché. De son côté, Galaxy a un tel monopole qu’Apple n’a même pas cru bon d’ouvrir en Corée un « apple store », tant ses i-phones y sont quasiment exclus du marché. 3/ L’Etat coréen « entretient aussi la priorité nationale qu’est l’innovation ». Ainsi le pays est doté du plus performant réseau de fibres optiques au monde, la norme 4G de téléphone est généralisée (on commence à peine en France) et la 5G s’installe. La science et les nouvelles technologies sont au cœur du système éducatif, ce qui permet aux élèves coréens d’occuper les meilleures places des classements scientifiques scolaires mondiaux. 4/ « L’Etat coréen soutient enfin la puissance de ses champions nationaux, les Chaebols ».

Jean-Louis Beffa conclue ainsi son article : « L’exemple coréen montre comment, dans un contexte difficile, un Etat de taille moyenne peut créer les conditions de réussite pour ses entreprises ».

Ces remarques de bon sens vont totalement dans le sens de tout ce que j’ai écrit sur mon blog à propos de la gestion calamiteuse de l’économie par les pays de l’Union européenne du fait de leur dogmatisme aveugle. J’y renvoie mes lecteurs.

La Corée du Sud est un petit pays dont la population est inférieure à celle de la France et dont le PIB en représente moins de la moitié. Cela enlève, je crois, toute pertinence à ceux qui, à longueur de journée, nous parlent de taille minimale à avoir pour lutter à armes égales avec les pays-continents que sont les Etats-Unis, la Chine, l’Inde ou le Brésil. Il faudrait, aux dires de ces euro-dogmatiques, une grande Europe unie avec un gouvernement unique comme une monnaie unique pour tenir face à ces ensembles forts. L’exemple coréen, mais aussi le suisse, mais aussi nombre d’autres pays de même taille, montrent que cet argument est totalement faux. 27 politiques d’austérité prisonnières de règles rigides, encadrées par une monnaie sur laquelle aucun gouvernement (sauf peut-être l’allemand) n’a de prise, affaiblies par l’absence de toute protection aux frontières, ne feront jamais, même fondues en un centre unique de décisions, une Europe forte.

Ces recettes coréennes que décrit Jean-Louis Beffa avec admiration, nous les avons connues en Europe. Souvenez-vous de la croissance économique de la France ou de l’Italie par exemple pendant les « trente glorieuses » : L’Etat était puissant et il donnait les grandes impulsions, appuyées par une politique de grandes infrastructures et d’éducation au service du développement. Le plan était alors « l’ardente obligation », pour reprendre la formule du général de Gaulle. L’Etat avait le monopole de la politique monétaire ; il fixait les taux d’intérêts, avait la maîtrise du crédit et décidait du taux de change de la monnaie. Les déficits budgétaires, aujourd’hui honnis, finançaient la croissance, l’emploi et le progrès social. De plus, des droits de douane protégeaient l’industrie nationale. Cela a permis pendant trente ans des taux de croissance de 5% l’an, un chômage minimum et l’accroissement du niveau de vie. Ah, la monnaie était moins solide ? La belle affaire ! Comme les « marchés » ne faisaient pas la loi, ce n’était pas gênant.   

Aujourd’hui, nous avons à la fois le « libéralisme » économique, que je préfère appeler l’ « ultra-capitalisme » parce que derrière la « liberté » de certains, il y a surtout l’asservissement du plus grand nombre et des intérêts particuliers à court terme qui priment l’intérêt général et les perspectives à long terme, et le carcan de l’Union européenne avec son dogmatisme stupide qui privilégie la monnaie forte à l’emploi, la concurrence (d’ailleurs bien faussée par les « lobbies ») à la construction planifiée et concertée d’une économie au service des citoyens et des entreprises nationales, qui s’est fixée pour objectif de détruire les services publics au lieu de les renforcer et qui refuse la moindre protection des activités et des travailleurs contre la concurrence déloyale de pays ne respectant ni le social ni l’environnement.

Le résultat est sous nos yeux : une Europe en panne qui se désindustrialise et qui sacrifie son avenir pendant que les autres avancent.

Si nos dirigeants, mais aussi les citoyens voulaient bien ouvrir les yeux, peut-être que dans un premier temps ils accepteraient au moins le débat sur ce que fait l’Europe, sur les moyens qu’elle met en œuvre, sur leur finalité et sur leurs résultats. Dans un deuxième temps, je n’exclue pas qu’ils parviennent à la même conclusion que moi et que quelques autres (par exemple Emmanuel Todd, qui s’est encore prononcé cette semaine sur BFM-TV-RMC, pour la sortie de l’euro). Cette conclusion est que l’Union européenne a fait son temps, qu’elle est devenue le problème et non la solution et qu’il vaudrait mieux revenir aux Etats souverains et maîtres chez eux, ce qui n’empêcherait pas la coopération internationale.

La Corée du Sud est un Etat souverain qui se donne les moyens politiques, économiques et institutionnels d’organiser son développement. Ce pays n’est membre d’aucune organisation supranationale du type de l’Union européenne et il s’en sort très bien, non pas malgré cette absence d’appartenance mais grâce à elle. Il n’est pas le seul. Il n’existe ailleurs dans le monde rien de comparable à l’Union européenne. Je voyage beaucoup et je rencontre aussi bien des responsables que des citoyens ordinaires. Partout maintenant, l’Union européenne est vue comme un contre-modèle économico-politique. On cite désormais dans les cours d’économie l’UE comme le type de construction à éviter. On s’inquiète de sa stagnation. On se souvient que la crise des années trente et les mauvaises politiques d’austérité et de soutien névrotique à la « valeur » des monnaies avaient débouché sur l’avènement de régimes non démocratiques et sur la seconde guerre mondiale.

Aujourd’hui, la Corée est un pays souverain alors que la France, en pratique, ne l’est plus. Nous n’avons désormais pas plus de prise sur les décisions économiques qu’un Land allemand, même moins dans la mesure où les habitants des Länder sont représentés au parlement de Berlin tandis que notre gouvernement se contente d’aller y chercher ses instructions.

Mais rien n’est irréversible. Nous ne sommes pas plus bêtes que les Coréens et nous avons un territoire bien mieux pourvu que le leur. Nous pourrions faire aussi bien qu’eux. Encore faudrait-il le vouloir !                                     

                                                                       Yves Barelli, 21 avril 2013 

Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article
4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 21:43

Le dossier de l’aciérie de Florange est sur la table depuis au moins un an, mais la crise est ancienne car elle est liée à la fois aux déboires de l’acier français et à la mainmise sur lui par un groupe non-européen à la réputation sulfureuse.

Cette unité de production est située en Lorraine (Est de la France) et elle appartient au groupe sidérurgiste Arcelor-Mittal passé sous contrôle indien depuis l’acquisition en 2006 d’Arcelor, groupe ex franco-belgo-espagnol formé des restes d’une sidérurgie européenne en naufrage, par Mittal Steel Company. Cette acquisition a été faite au moyen d’une offre publique d’achat  « hostile » (c’est-à-dire sans accord avec le vendeur). Comme l’ouverture tous azimuts est un dogme de la sacro-sainte Union européenne « libérale », le pouvoir politique ne s’y est pas opposé.  

Arcelor-Mittal est basé au Luxembourg (où il paye moins d’impôts qu’en France) et il emploie 260 000 salariés dans 60 pays (toutes les infos sur Mittal que je donne ici sont puisées dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia dont je recommande chaudement la lecture sur ce sujet et sur tous les autres). Bien qu’apparemment puissant, ce groupe, qui s’est constitué, comme dans un jeu de monopoly, par des acquisitions suivies parfois de cessions après plus-values ou pertes excessives suite à des erreurs stratégiques, a une dette de 22 milliards de dollars, de sorte que les agences de notations le placent dans la catégorie « spéculative ».

Personne n’a jamais su exactement quelles étaient les motivations de l’implantation en France de ce groupe d’origine familiale qui, à l’image du nouveau capitalisme triomphant des beaux quartiers de Bombay (entourés par un océan de misère), ne s’est jamais embarrassé de considérations sociales (Arcelor-Mittal a été condamné à dix reprises depuis 2008 pour discrimination de syndicalistes), écologiques (mauvaise volonté évidente pour appliquer les normes environnementales européennes, ce qui a entrainé un litige devant la Cour Européenne de Justice) et éthiques (condamnations par le conseil français de la concurrence pour entente sur les prix). A chaque époque et à chaque pays ses principes : ceux des nouveaux capitaines d’industries du pays de Gandhi sont beaucoup plus violents et cyniques que le mahatma. Il faut lire Germinal pour voir que l’idéologie de Mittal est celle de ceux qui, en Europe au dix-neuvième siècle et encore en Asie au vingt-et-unième, faisaient, ou font,  travailler dans les mines et les usines les enfants de 10 ans.

Autant dire que l’avenir de la Lorraine et de la France et le sort des salariés employés dans ses usines sont le cadet des soucis de Lakshmi Mittal, qui dirige l’entreprise familiale (Lakshmi est le nom d’une déesse sympathique de la mythologie indienne mais celui qui le porte l’est beaucoup moins). Est-il en Lorraine pour gagner du fric, pour spéculer ou simplement pour éliminer la concurrence (c’est une pratique répandue chez beaucoup de multinationales : on achète, même à perte, pour neutraliser un concurrent ; une fois qu’on est seul sur le marché, on peut alors monter ses prix) ? Une chose est sûre, en tout cas, c’est que Mittal n’a jamais tenu aucune de ses promesses et, protégé qu’il est par les règles de l’Union européenne et de l’Organisation Internationale du Commerce, il a un sentiment de totale impunité. Il fera uniquement ce qui est son intérêt et ses promesses n’engageront que ceux qui les auront écoutées.

Les syndicalistes représentant les 629 salariés de l’aciérie de Florange, la municipalité de la localité, les élus départementaux et régionaux (y compris Madame Filipetti, ministre de la culture), mais aussi M. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif ( !) du gouvernement de M. Hollande, l’ont parfaitement compris. Tous ont dit qu’ils n’avaient aucune confiance dans M. Mittal. C’est pourquoi, ils estimaient inutile d’essayer de trouver une solution négociée avec lui et se prononçaient pour une nationalisation « transitoire » (on nationalise et on reprivatise lorsqu’on a trouvé un nouvel industriel disposé à produire). Monsieur Montebourg est allé jusqu’à dire qu’il ne souhaitait plus voir Mittal en France. C’était aussi le sentiment des Lorrains. Les sondages d’opinions montraient que les deux-tiers de Français étaient favorables à la nationalisation qui avait en outre le soutien d’une partie de l’opposition de droite.

Mais le gouvernement socialiste n’a pas choisi cette voie. Il a préféré passer un nouvel « accord » avec Mittal, accord qui a toutes les apparences d’un marché de dupes. Le gouvernement a simplement fait savoir que si, cette fois, Mittal ne respectaient pas ses nouveaux engagements, alors la possibilité de la nationalisation serait à nouveau examinée.

Le nouvel « accord », sous la simple forme d’un engagement de Mittal, prévoit le non licenciement des salariés du site. Cela ne signifie pas que leurs emplois seront maintenus. Simplement, les départs seront volontaires et ceux qui resteront continueront à travailler pour le groupe mais pas nécessairement dans leur activité actuelle et pas nécessairement non plus sur le site de Florange. L’ « engagement » de Mittal prévoit en outre un investissement de 180 millions d’euros sur deux ans.

Le « plan » envisagé, mais pas formalisé par Mittal, est davantage un souhait du gouvernement qu’un véritable plan. Il consisterait à axer l’activité sur la partie « froide » de la production d’acier, c’est-à-dire la fabrication de tôles destinées à l’industrie, la seule qui serait « rentable », et en une reconversion de la partie « chaude », celle qui sort de l’acier brut. Pour celui-ci, on miserait sur un vague projet de l’Union européenne, le programme ULCOS, par lequel on fabriquerait de l’acier « expérimental » écologiquement plus correct. Le seul problème, et il est de taille, est que le financement du projet n’est pas assuré, pas plus d’ailleurs que sa localisation puisqu’il y aurait trois sites en compétition, les deux autres en dehors de l’hexagone. On n’est même pas sûr, d’ailleurs, que Mittal soit candidat pour ce projet, à moins qu’il n’ait rien à débourser. Quant aux 180M€ à investir, ce ne serait, selon les spécialistes (c’est notamment ce que disait samedi à la télévision un journaliste de l’ « usine nouvelle », revue proche du patronat), que la dépense normale pour une production de ce type et non un investissement supplémentaire.

En attendant, rien n’est changé. L’aciérie est toujours à l’arrêt. On n’est même pas sûr que son maintien en état de marche sera assuré (une aciérie qui s’arrêterait totalement serait à reconstruire car désormais inutilisable).

Cet épilogue, sans doute provisoire, de l’affaire m’amène à exprimer plusieurs questions et remarques :

1/ Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi cette « solution » qui n’en est pas une ? Probablement pour plusieurs raisons. Il a sa propre logique économique selon laquelle la priorité des priorités est le redressement des finances publiques (cf mon article sur la conférence de presse de François Hollande mis en ligne le 15 novembre). Dans ce contexte, il exclue de nationaliser, ce qui coûterait plus d’un demi milliard d’euros (ce qui n’est pas une somme considérable). La seconde raison est peut-être pour éviter la contagion. D’autres entreprises en France connaissent des problèmes similaires et une nationalisation de Florange pourrait entrainer d’autres demandes. Une troisième raison tient à l’appréciation du MEDEF, l’organisation du patronat français, qui, par la voix de sa présidente Madame Parisot, s’est montré « hostile » à la nationalisation. Ce serait, dit-elle, un mauvais signe envoyé aux investisseurs étrangers qui, pourraient se détourner de la France. Il semble surtout que le gouvernement ait considéré que cela aurait été un mauvais signal à ces « marchés » financiers dont il essaie de s’attirer les bonnes grâces de peur de voir monter les taux d’intérêt de la dette. Mais on peut penser, au contraire, que le manque de volonté gouvernementale est en lui-même un signe de faiblesse. Il n’est pas sûr que les « marchés » en soient satisfaits.

2/ La manière avec laquelle le dossier a été traité est déplorable. Arnaud Montebourg a la confiance des  syndicats et il s’est engagé personnellement sur la promesse de nationaliser. Sans doute, l’a-t-il fait trop vite, d’autant qu’il a fait part publiquement de l’existence d’un « repreneur » (dont il n’a pas cité le nom) disposé à investir 400 millions €. Existe-t-il ? Nul ne le sait.

Le Premier Ministre, Jean-Marc Ayrault, a annoncé le 1er décembre l’ « accord » avec Mittal et le fait que la solution de la nationalisation n’était pas retenue. Il l’a fait à la télévision sans que les syndicalistes de Florange aient été informés à l’avance. Ils sont tombés de haut devant les caméras de télévisons qui les ont montrés en direct. Edouard Martin, le syndicaliste très médiatisé de la CFDT, a parlé de « trahison ». S’adressant à un gouvernement socialiste, c’est dur.  

Pendant la campagne électorale pour la présidentielle, le candidat Hollande s’était entretenu avec les syndicalistes de Florange devant les caméras de télévision. Ils venaient de terminer une marche héroïque entre Florange et Paris (400 km à pied). La semaine dernière, les mêmes sont revenus à Paris et ont campé pendant trois nuits (par une température à peine positive) devant le ministère des finances. Monsieur Montebourg a eu le tact de leur apporter des croissants au petit matin. Ayrault, lui, ne les a même pas reçus, les renvoyant sur un modeste collaborateur. Hollande n’a rien dit. Autres temps, autres comportements…              

Montebourg, se sentant désavoué, a été reçu par François Hollande auquel il aurait remis sa démission, que le président aurait refusée. Il a ravalé son chapeau et est resté à son poste « de travail et de combat ».  

Les syndicalistes sont très remontés contre le Premier Ministre (qui doit en principe les recevoir le 5 décembre. Il n’est pas sûr que l’entretien aura lieu). Ils ont en revanche renouvelé leur confiance envers Montebourg. Ce dernier sortira-t-il renforcé de l’affaire ou, au contraire, affaibli ? On verra.

3/ Il est clair que le traitement ponctuel des entreprises en difficulté ne saurait tenir lieu de politique industrielle. Mais y a-t-il une politique industrielle en France ? Pour le moment Arnaud Montebourg joue aux pompiers, passant de Peugeot à Petroplus et de Continental à Florange, avec des succès, il faut bien le dire, mitigés. Croire qu’une société qui veut licencier va y renoncer parce qu’un ministre « monte au créneau » relève, soit de la naïveté, soit du coup médiatique. Une entreprise a une logique économique et elle fait selon cette logique économique. Point final. De son point de vue, elle a raison. Elle est là pour gagner de l’argent, pas pour jouer les assistantes sociales. Si elle ne se comportait pas ainsi, elle serait balayée par la concurrence. 

4/ Si on veut changer le comportement des entreprises, il faut changer le cadre législatif et règlementaire dans lequel elles évoluent. La France a perdu en trente ans 2 millions d’emplois industriels, et 750 000 au cours des dix dernières années. Il faudrait se demander pourquoi. Il faut d’abord se dire que tous les grands pays sont aussi de grands pays industriels. La « société de services » qui serait l’aboutissement d’une économie hyper développée est une fiction. Sans industrie, on perd une bonne partie des services, y compris les services bancaires. Chaque emploi industriel génère plusieurs emplois de services, mais aussi beaucoup de sous-traitance. Certaines régions, comme la Lorraine ou le Nord sont sinistrées parce qu’elles ont perdu les emplois industriels et les emplois de services qui vont avec. Là où il n’y a pas beaucoup d’industries, mais, par exemple du tourisme, on s’aperçoit qu’il s’agit souvent d’emplois saisonniers, sous-qualifiés et que, en moyenne, le chômage est nettement supérieur dans les régions touristiques que dans les régions industrielles. L’exemple de l’Espagne, de son tourisme et de sa bulle immobilière montre, s’il en était besoin, ce qu’il ne faut pas faire. Le tourisme est utile, mais pas seul. La seule économie qui vaille est celle d’activités diversifiées avec des synergies entre l’industrie, le tertiaire et aussi l’agriculture, l’université et la recherche. Voyez par exemple la « Silicon Valley » californienne, la Bavière ou l’Autriche, récemment montrée en exemple pour son faible chômage. Ce n’est jamais dans les déserts industriels qu’on crée la prospérité.

Si industrie il doit y avoir, quelle industrie ? Les bonnes âmes pensent tout de suite au « haut de gamme ». Ils ont raison, mais on ne peut se spécialiser uniquement sur ce créneau (de même que dans l’hôtellerie, il n’y a pas que des palaces). Et comme de plus en plus de pays savent faire du haut de gamme, la concurrence dans ce créneau est rude.

Reste l’industrie « ordinaire ». Là, les coûts de production jouent à plein. C’est le débat actuel sur le coût du travail et la compétitivité. Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de Gauche, disait récemment à la télévision qu’il faut aussi prendre en considération le coût du capital, c’est-à-dire la part qui revient aux actionnaires. Plus les dividendes versés sont élevés, plus le coût est fort et moins il reste d’argent pour l’investissement. Il a raison, mais cela ne suffit pas. Le coût du travail est un réel problème. Si Monsieur Mittal préfère produire en Inde avec des salaires horaires de 1€, de son point de vue à lui, il a raison. Ceux qui ont tort, ce sont ceux qui laissent vendre en France de l’acier indien et des voitures fabriquées en Roumanie. Le jeu est inégal : on produit où on veut, c’est-à-dire là où le travail est le moins cher et le moins règlementé, et on vend là où il y a (encore) du pouvoir d’achat.

Dans ce cas de figure (je renvoie le lecteur à mon article « l’Europe est-elle condamnée à une mort lente ? » mis en ligne le 20 novembre), les moyens pour retrouver la compétitivité sont la dévaluation (elle est impossible avec l’euro), la baisse des salaires pour les mettre au niveau de la concurrence (l’Inde est-elle l’idéal ? Le coût du travail y est encore plus faible qu’en Chine !) ou la protection aux frontières. Je préconise, vous le savez, cette dernière solution. Le protectionnisme est souhaitable. Presque tous les pays au monde y ont recours, à l’exception de ceux de l’Union européenne. Le principe devrait être que tout ce qui vendu en France devrait être fabriqué en France (sauf impossibilité technologique ou climatique). Si on veut conserver en France à la fois les emplois, des salaires décents et la protection sociale, c’est la seule solution.

5/ Le protectionnisme souhaitable doit être associé à une politique industrielle, c’est-à-dire une recherche de l’adéquation de l’offre à la demande. La production d’acier, par exemple, doit s’inscrire dans une filière amont (sources d’énergie et minerais) et aval (industries consommatrices d’acier). Elle doit être en outre considérée du point de vue de l’indépendance nationale et de la sécurité des approvisionnements. L’acier est un produit stratégique.   

C’est bien évidemment dans ce cadre global qu’il faudrait traiter le problème de Florange.

6/ Une dernière remarque. L’économie, ce n’est pas seulement une question d’argent et donc d’intérêt bien compris. Je crois aussi que les Nations, comme les individus, doivent conserver un minimum d’amour propre. Il me parait indécent qu’un pays comme la France vende son patrimoine, se vende, j’allait dire se prostitue, au plus offrant, quelle que soit la moralité, la réputation et même la fiabilité de celui qui achète. Je n’ai rien contre l’Inde. C’est un pays et une civilisation que je respecte. J’y ai même vécu et y ai conservé des amis. Mais de là à vendre l’acier français à un Mittal ! Je ne suis pas davantage hostile au Qatar. Mais fallait-il vendre le club de football de notre capitale, le PSG, à l’émir du Qatar ? L’OM passerait encore, Marseille est un peu arabe, mais le PSG ! Et que dire de l’acquisition de quelques grands crus du Bordeaux ou de Bourgogne par des nouveaux riches chinois ou russes dont les fonds ont probablement une origine suspecte ?

Non, on ne devrait pas laisser faire n’importe quoi. D’autant, que la réciproque n’est pas vraie et que les pays que j’ai cités sont tous plus fermés les uns que les autres.

A méditer donc. Florange n’est que la face émergée du problème. Et malheureusement, il y a non seulement les 629 emplois de Florange en jeu, mais des centaines de milliers d’autres avec lesquels le capitalisme joue honteusement et cyniquement.             

                                                                                              Yves Barelli, 4 décembre 2012    
Repost 0
Published by Yves Barelli - dans économie
commenter cet article

Recherche