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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 11:49

La mort de Fidel Castro tourne une page importante de l’histoire non seulement de Cuba mais du monde. Le « lider maximo », qui dirigea la grande île caraïbe pendant plus de cinquante ans avant de passer le pouvoir à son frère Raul en 2006 incarna, et continue largement à incarner, la Révolution, la libération des peuples et la résistance à l’impérialisme. Il suscita un espoir immense dans tout le subcontinent latino-américain et continue de forcer le respect même chez nombre de ceux qui l’ont combattu. Son œuvre contient quelques zones d’ombre, notamment en matière de droits de l’homme et de gestion de l’économie, mais le bilan          est globalement positif, faisant de Cuba un modèle en matière de santé et d’éducation, et bien sûr de fierté du peuple, ce qu’atteste le culte dont il continue de faire l’objet à Cuba, en Amérique latine et ailleurs. Aujourd’hui, les Cubains sont orphelins. Un géant de la politique mondiale vient de nous quitter. Il a écrit une page glorieuse de l’histoire de l’humanité.

1/ Fidel Castro, qui s’est éteint hier soir 25 novembre à l’âge de 90 ans, s’est illustré en 1959 en prenant le maquis, puis en chassant le dictateur Batista qui régnait sur une ile transformée en tripot de drogue, de jeux, de prostitution et de corruption entre les mains des mafias nord-américaines.

Castro n’était pas communiste au départ. Issu d’un milieu catholique, ayant été scolarisé chez des religieux, il n’y était pas spontanément porté. C’est la réaction à courte vue des Etats-Unis, concrétisée par un embargo économique implacable, puis par une tentative d’invasion (épisode de la « baie des cochons ») qui l’a poussé vers l’Union soviétique, seul pays à aider Cuba dans sa résistance économique et militaire, et vers l’idéologie communiste.

L’échec américain à renverser le nouveau pouvoir a fait de Castro un héros mythique pour Cuba et l’Amérique latine, soumise au même impérialisme yankee et aux mêmes dictatures réactionnaires. Castro et les révolutionnaires latinos ont alors voulu non seulement promouvoir la révolution à Cuba mais aussi dans toute l’Amérique latine. Des émules de Castro fleurirent dans tous les maquis du continent et parmi eux, le plus prestigieux, le grand Che Guevara, médecin argentin venus se placer auprès de Fidel et parti ensuite diriger la révolution contre le dictateur local en Bolivie, terre où il y laissa la vie.

Ce combat de l’Amérique latine contre les oligarchies et leur protecteur américain constitue un aspect romantique et généreux de la révolution cubaine mue par l’idéal de l’internationalisme prolétarien.

Mais ce fut un échec. Les révolutions furent écrasées à peu près partout. Là, comme au Nicaragua, où les révolutionnaires réussirent à libérer le pays (les sandinistes à Managua), la réaction américaine fut telle (aide en argent et en armes aux « contras », interventions directes même) qu’elle rendit la vie impossible à tous les pouvoirs qui contestaient l’hégémonie yankee, à commencer par Cuba elle-même, totalement encerclée et asphyxiée par un embargo économique implacable et menacée sur son sol même par la présence de la base de Guantanamo, occupée en vertu d’accords léonins arrachés à l’ancien régime.

Cuba ne fut pas envahie par les Etats-Unis grâce à la protection des fusées soviétiques (ce qui déboucha vers une tension américano-soviétique qui faillit se transformer en conflit armé en 1960). Mais son économie en fut durablement affectée, et même paralysée.           

2/ L’incapacité à exporter la révolution cubaine en Amérique latine fut le premier échec de Castro. Son obstination à refuser tout compromis avec les Etats-Unis fut une erreur qui se transforma en échec économique, d’autant que quelques erreurs de gestion l’amplifièrent.

Il est vrai que la structure économique de Cuba n’était pas favorable. Pas de pétrole. Des minerais néanmoins et surtout le sucre, quasi mono-activité de l’île avec pour débouché les marchés captifs de l’Europe orientale. Mais dans un pays où le manque de véhicules, de tracteurs et d’essence pour les faire rouler était criant, augmenter sensiblement la production de canne à sucre était un défi mal relevé. Malgré les campagnes de mobilisation de la population, la production se maintint cahin-caha à un niveau inférieur à ceux espérés.

Dès le départ, cela empêcha le niveau de vie de la population d’augmenter sensiblement. Après la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS et de l’aide à Cuba qui allait avec, l’île traversa une période très difficile avec de lourds sacrifices consentis par la population.

Les médias occidentaux, toujours prompts à faire preuve d’un anticommunisme primaire, anticipèrent l’écroulement du régime castriste. Il ne se produisit pas parce que la population, en dépit des sacrifices, continua à soutenir massivement le régime. Celui-ci fit en outre preuve de pragmatisme en ouvrant le pays aux capitaux étrangers qui s’investirent dans  le tourisme, ce qui compensa la fin de l’aide soviétique, d’autant que de nouveaux partenaires commerciaux affluèrent : pays latino-américains étant passés à la démocratie (Brésil, Venezuela, Argentine, etc), davantage d’Occidentaux, notamment l’Espagne, mère-patrie de tous les Latinos, et, bien sûr, Chine communiste et plus tard la nouvelle Russie.

Il faudra néanmoins attendre le rapprochement avec les Etats-Unis en 2014, opéré par le frère de Fidel, pour voir enfin l’espoir de la fin de l’embargo devenir une réalité (pas encore totalement complète aujourd’hui).

Mais cela m’amène à une réflexion générale. Pour un petit pays, il est irréaliste et contre-productif de prétendre s’opposer à un puissant voisin. Dans l’affrontement, c’est toujours le plus gros qui gagne. Certes, les Etats-Unis n’ont pas pu renverser Castro, mais ils ont réussi à faire durablement souffrir Cuba et les Cubains. Castro aurait dû chercher des accommodements avec Washington plutôt que de cultiver un combat certes glorieux, romantique, admirable, sans doute populaire mais, en définitive, stupide, contre l’impérialisme yankee.

D’autres ailleurs dans le monde devraient en méditer la leçon. A titre d’exemple, l’attitude antirusse de l’Ukraine actuelle constitue un suicide national. Croire que parce qu’on est allié à l’autre hyperpuissance est une garantie d’invulnérabilité est une vue de l’esprit. Une hyperpuissance sait exactement jusqu’où elle peut aller et jusqu’où elle doit ne pas aller quand elle « titille » l’autre hyperpuissance. En 1960, les Soviétiques ont reculé dans la « crise des fusées » et, plus récemment, les Américains n’ont rien fait après l’annexion de la Crimée par la Russie. Moralité : les crises entre grandes puissances se terminent souvent par le sacrifice de leurs petits alliés. Munich a sacrifié la Tchécoslovaquie en 1938 sur l’autel de  la paix. Il y eut d’autres Munich ensuite et il y en aura encore beaucoup d’autres. La sagesse pour un petit pays consiste à être réaliste et à savoir limiter ses ambitions au niveau de ses possibilités. Pour ne pas l’avoir fait, Cuba paye encore aujourd’hui la facture.

3/ La tension permanente dans l’ile du fait de l’embargo et de la menace militaire américaine a eu des effets négatifs sur la démocratie. Castro a eu un pouvoir de plus en plus personnel. Non seulement l’opposition n’a pas été tolérée, ce qu’on peut comprendre dans un pays à ce point menacé (de ce point de vue, les anticastristes ont plutôt été bien traités puisqu’on a autorisé des centaines de milliers de gens à émigrer aux Etats-Unis), mais, et cela est plus qu’une faute, un crime, Castro a fait emprisonner et même fusiller (peu, mais un crime est un crime et Castro a donc été un criminel) des militaires injustement accusés de trahison alors que ceux-ci l’avaient toujours servi.

4/ Tous ces faits sont connus et généralement largement mentionnés par les médias occidentaux. Ils constituent le passif du castrisme.

Mais il est aussi un actif qu’il me plait à souligner parce que le plus souvent passés sous silence.

Il est de deux ordres.

Le premier est celui de l’adhésion de la majorité des Cubains au régime de Castro. J’ai visité Cuba, dont j’ai fait le tour en voiture en logeant chez l’habitant. Ayant la chance de bien maitriser la langue espagnole, j’ai beaucoup parlé avec les Cubains. Certes, ceux qui sont autorisés à ouvrir des chambres chez l’habitant sont triés. Mais il y a tous les autres rencontrés un peu partout. Cuba est un pays latin où on parle facilement et librement.

J’ai pu constater que la vie est difficile dans l’île. Avoir une voiture coûte si cher que ce n’est pas à la portée des gens ordinaires. Ou alors, on achète ces vieilles grosses limousines américaines qu’on rafistole comme on peut. Elles sont devenues des pièces de collection photographiées et filmées par les touristes car même aux Etats-Unis il n’y en a plus.

Même les motos sont peu nombreuses, ne serait-ce que parce que l’essence coûte cher. Le quotidien des Cubains est donc plutôt le vélo, les transports en commun dans des bus (ou sur des camions) surchargés et hors d’âge, ou le cheval, très populaire à la campagne.

Et tout le reste à l’avenant. Le moindre bien de consommation courant chez nous est un luxe là-bas.

Malgré ces privations, les Cubains acceptent leur sort (ceux qui refusaient les sacrifices ont émigré depuis longtemps). Ils savent qu’ils vivent difficilement mais il y a une immense fierté collective à l’accepter. Pour eux, c’est le prix à payer pour ne pas être les esclaves de l’impérialisme, et cela fait à peu près consensus. Pour les Cubains, si la vie est difficile, ce n’est pas la faute à Castro, mais à l’impérialisme américain. Dire que les Cubains préfèrent vivre mal mais libres, ce n’est pas de la propagande, c’est une réalité que j’ai pu constater et que tous les observateurs honnêtes constatent.

Le deuxième point à mettre à l’actif du régime castriste est la réussite en matière d’éducation et de santé.

Ces deux secteurs constituent la plus grande réussite de Cuba. L’éducation est généralisée et de bonne qualité.

La santé est la plus grande victoire et la plus grande fierté des Cubains. Les médecins sont nombreux, bien formés et motivés parce qu’ils sont vus comme des héros. Le niveau technique est bon (les médicaments importés qui peuvent faire défaut sont remplacés par la médecine traditionnelle), ce qui explique que Cuba compte parmi les meilleurs résultats, peut-être même le meilleur, sur le continent américain. A titre d’exemple, la mortalité infantile est à un niveau inférieur à celui des Etats-Unis. Les dispensaires sont présents dans tout le pays et la prévention poussée.

Cuba est d’ailleurs devenu exportateur de médecins. Au Venezuela, par exemple, 50 000 médecins cubains exercent en vertu d’un accord intergouvernemental. Ils ont permis de relever considérablement le service de santé du pays. Ils exercent en particulier dans les quartiers pauvres, là où les médecins vénézuéliens n’allaient pas par manque de rentabilité et à cause de l’insécurité. On a aussi beaucoup de médecins cubains en Afrique.

XXX

Une page de l’histoire du monde se clôt avec la disparition du dernier révolutionnaire romantique qui était encore en vie. Pour juger l’œuvre de Castro, il faut éviter de regarder avec des lunettes européennes de 2016. Son pouvoir était à une autre époque et sur un autre continent. Il faut avoir connu la misère et l’humiliation des peuples latinos autrefois pour comprendre que ce que Castro leur a apporté, c’est avant tout la dignité et la fierté d’être cubain. On peut toujours dire qu’il aurait mieux valu qu’il s’y prenne autrement, qu’il compose avec l’Amérique et que cela aurait épargné bien des souffrances au peuple. Mais prenons l’héritage comme un tout. Globalement, il est positif. Parfois l’histoire de l’Humanité ne se résume pas à des histoires de PIB, de croissance économique et d’équilibres budgétaires. L’Homme a besoin d’autre chose. Il ne vit pas seulement de pain (certes indispensable), de bagnole ou de smartphones. Il est aussi d’autres valeurs, d’autres aspirations. Identité, dignité, solidarité, convivialité, sacrifice pour un idéal commun sont au moins aussi importants que de consommer toujours plus.

Cela est vrai pour Cuba. Cela l’est aussi pour nos sociétés occidentales désorientées et livrées au seul culte du fric.

En cette période électorale propice aux débats de société cette réflexion me parait d’actualité.

Yves Barelli, 26 novembre 2016       

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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 17:12

L’accord de paix qui vient d’être signé à La Havane entre le gouvernement colombien et la guérilla marxiste des FARC est important. Les modalités détaillées consignées dans le texte conjoint et les garanties internationales qui l’accompagnent laissent espérer une paix durable après 52 ans d’affrontements et 300 000 morts. Toutefois, la victoire du oui au référendum soumis au peuple colombien le 2 octobre n’est pas assurée. En outre, d’autres groupes révolutionnaires, certes moins importants que les FARC, ou simplement de narcotrafiquants (qui gangrènent tous les camps), continueront d’occuper des maquis. La violence est si ancrée dans l’histoire et la sociologie de la Colombie que, si l’on peut être désormais un peu plus optimiste pour ce pays qui dispose d’atouts remarquables (la réalité de la Colombie est beaucoup plus positive que l’image qu’elle en a à l’étranger), on peut craindre que rien ne soit définitivement réglé. Non seulement les séquelles de la guérilla seront longues à surmonter, mais la paix, si paix il y a, ne fera pas disparaitre par enchantement les problèmes structurels de ce pays-clef d’Amérique latine.

1/ A moins que vous ne soyez déjà un spécialiste de l’Amérique latine (dans ce cas-là, vous en savez autant que moi et cet article ne vous sert pas à grand-chose), une petite présentation de la Colombie et de son histoire mouvementée me parait utile avant d’analyser plus avant l’accord de paix.

Avec près de 50 millions d’habitants, la Colombie est le troisième pays le plus peuplé d’Amérique latine après le Brésil et le Mexique et l’un des plus vastes (deux fois la France). L’économie colombienne est diversifiée : riche sous-sol (pétrole, charbon, or, émeraudes – premier producteur mondial -), agriculture à forte valeur ajoutée grâce au climat tempéré de montagne (café, fleurs – exportées dans le monde entier -), industries manufacturières (Renault y a une importante usine), commerce et services. Avec un PIB de près de 300 milliards de dollars en 2015 (370 en 2013, mais, depuis, le dollar s’est apprécié, ce qui, mécaniquement a réduit les PIB de nombreux pays) la Colombie est une puissance émergente, encore moyenne certes, mais qui commence à compter (notamment, si on la compare à son éternel rival et voisin, le Venezuela, en pleine déconfiture économique),

Au-delà de ses performances économiques, la Colombie jouit d’un grand prestige en Amérique latine. Bogota fut la capitale de la vice-royauté espagnole de Nouvelle Grenade (qui s’étendait aussi sur le Venezuela, l’Equateur et le Panama actuels). Simon Bolivar, dont Hugo Chavez ambitionnait d’être le successeur, tenta de conserver l’unité du territoire mais sans succès (on imagine la puissance de cette Grande Colombie – 100M d’habitants, PIB de près de 1 000Mds$, souveraineté sur le canal de Panama – si l’unité en avait été conservée!). Il reste de cette gloire passée, le prestige intellectuel de Bogota (on dit que, en dehors de l’Espagne, c’est le meilleur espagnol parlé au monde, du moins dans les beaux quartiers de la capitale, ville par ailleurs magnifique), avec ses prix Nobel (voir mon article du 18 avril 2014 : « Gabriel Garcia Marquez, voix de l’Amérique latine ») et ses universités (et son lycée français, dont les résultats sont parmi les meilleurs au monde).

Ceci pour l’actif de ce pays.

Au passif, hélas, le pays a la tradition la plus violente du continent américain et l’un des records mondiaux en matière d’homicides (de l’ordre de 20 à 30 000 par an ; en baisse mais qui reste à un niveau élevé) : narcotrafic, « industrie » de l’enlèvement, guérillas, exactions policières, militaires et paramilitaires, banditisme et délinquance plus classiques.

Depuis l’indépendance, au début du 19ème siècle, la violence n’a quasiment pas cessé (elle était déjà présente avant). Elle fut particulièrement terrible à la fin des années 1940 et dans les années 1950 (300 000 morts sur une population à l’époque de 15M au cours de la guerre civile nommée tout simplement « la Violencia »), pour reprendre de plus belle à partir des années 1980 avec les guérillas des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia) et de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional).

J’ai eu à connaitre la situation de ce pays lorsque, il y a une dizaine d’années, j’ai été responsable de l’Amérique du Sud au ministère français des affaires étrangères. Je me suis rendu en Colombie. Des récits terribles m’ont été faits par des témoins ou des victimes de crimes abominables.

Les révolutionnaires en ont souvent été les auteurs et, parmi les guérillas, on ne savait plus s’il s’agissait encore de mouvements politiques ou de simples bandes de narcotrafiquants (l’argent de la drogue est le nerf de la guerre, mais il finit souvent par en être la seule motivation).

Mais le gouvernement et les grands propriétaires qui lui étaient liés ont eu, sans doute davantage encore que les guérillas, une lourde responsabilité dans le drame colombien. Des groupes de « paramilitaires », plus ou moins liés au pouvoir, aux grands propriétaires (qui achetaient pour des bouchées de pain les terres des petits exploitants terrorisés) et qui, par la corruption, s’assuraient le soutien de secteurs entiers du parlement et de l’administration, ont joué un rôle particulièrement néfaste en sabotant toutes les tentatives de négociations pour mettre fin aux conflits.

Les interférences étrangères ont encore compliqué la donne : guérillas avec des liens avec Cuba, aide massive aux autorités en retour des Etats-Unis qui n’ont pas hésité à couvrir les pires crimes du pouvoir et de ses acolytes. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi péri depuis trente ans dans ces conflits où on ne savait plus qui était qui (révolutionnaires, « narcos » – les fameux cartels de Medellin et de Cali, entres autres -, militaires, « paras », etc. Il y a dix ans, tout déplacement par la route à l’extérieur de Bogota était très risqué et ceux qui le pouvaient circulaient dans des voitures blindées. Ce fut mon cas.

Lorsque le prédécesseur du président actuel Santos, Alvaro Uribe, fut élu en 2002, il se lança dans une guerre sans merci contre les guérillas (il en fit une affaire personnelle : son père avait été tué par les maquisards). Il enregistra quelques succès, mais au prix de violations massives des droits de l’homme (au cours du premier mandat d’Uribe, la Commission colombienne des droits de l’homme – une autorité plutôt fiable et à peu près impartiale – estima à 11 300 le nombre des civils exécutés pour motifs politiques, dont 15% directement par les forces armées et 60% par des groupes de « paramilitaires » « tolérés » par l’Etat ou même agissant avec sa complicité active). La situation sécuritaire du pays s’en trouva améliorée, mais les guérillas ne furent pas éradiquées. De plus, les incursions des forces colombiennes au-delà des frontières engendrèrent une situation de quasi-conflit avec le Venezuela et l’Equateur.

L’un des personnages clé de la lutte antiguérillas fut le ministre de la défense Juan-Manuel Santos, l’actuel président.

Ce personnage est certes ambigu (s’il ne l’était pas, il n’aurait pas été élu). Issu d’une riche et influente famille (comme la quasi-totalité du personnel politique colombien), propriétaire notamment du principal quotidien du pays, El Tiempo, Santos a eu un parcours politique sinueux. C’est en fait un centriste sans idéologie initiale particulière, naviguant de gauche à droite et de droite à gauche au grès des vents dominants. Diplômé de Harvard et mettant son talent au service d’une ambition sans limite, il sut plaire à Uribe au point d’en devenir le dauphin, ce qui lui permit de gagner l’élection présidentielle de 2010.

Mais sitôt élu, il tourna le dos à Uribe, devenu depuis son pire ennemi (ces retournements sont fréquents en Amérique latine ; ainsi, la présidente brésilienne est déchue par l’action de ses anciens alliés). Il sut flairer le désir de paix et de réconciliation des Colombiens. Dès sa prise de pouvoir, alors que le pays était au bord du conflit armé avec le Venezuela, il rencontra Hugo Chavez grâce à la médiation du président brésilien Lula. L’inimitié se transforma en amitié, sous le regard circonspect des Américains, pour lesquels la Colombie est le principal partenaire en Amérique du Sud (et même alors le seul, tous les autres gouvernements étant jusqu’à il y a peu, de gauche), notamment face au « turbulent » et hostile Chavez.

Ce fut le premier acte vers la reprise du dialogue avec la guérilla des FARC. On pouvait être sceptique sur le désir réel de paix des uns et des autres (d’un côté des politiciens au passé sulfureux, de l’autre des chefs de guerre souvent paranoïaques engagés dans le trafic de « narco »). L’accord qui vient d’être signé montre qu’il était. C’est en tout cas, ce qu’il y parait.

2/ Cet accord de paix avec les FARC signé le 24 août à La Havane après quatre ans de discussions menées sous l’égide de Cuba et de la Norvège (l’ONU, le Venezuela du temps de feu Hugo Chavez, le Brésil, le Mexique, l’Espagne, l’Eglise catholique de Colombie et diverses ONG ont également joué un rôle ; les Etats-Unis, qui financeront à hauteur de 450M$ une partie du processus pratique de mise en œuvre, ont donné leur feu vert).

Un texte de 300 pages fixe les modalités pratiques de la fin de la guérilla. Les armes devront être déposées dans les six mois, les FARC se transformeront en parti politique et participeront à la gestion des zones qu’elles avaient « libérées » (un territoire équivalent à plusieurs départements français), les responsables des crimes de guerre les plus graves, tant du côté de la guérilla que de l’armée gouvernementale, devront, en principe, être jugés et les autres amnistiés.

Ce texte a été signé par les représentants personnels du chef des FARC et du Président de la République de Colombie. Ce dernier, dans un discours à la Nation, a nommé les FARC (ce qui équivaut à une reconnaissance, fait rare s’agissant d’une rébellion armée interne à un pays) et a appelé ses compatriotes à voter oui au référendum du 2 octobre.

Les Etats étrangers, les organisations internationales et les autorités morales garantes de l’accord ajoutent au sérieux de l’opération (on est habitué sur ce continent aux belles envolées lyriques sans lendemains).

3/ Il serait prématuré de dire que, désormais, la page est tournée et que la Colombie a enfin retrouvé (ou plutôt trouvé car elle ne l’a jamais eue) le chemin de la paix.

Quand on a passé toute sa vie dans les maquis, la reconversion à la vie civile est toujours problématique. Les chefs des FARC, à la tête d’un trésor de guerre considérable, feront de la politique (pour en faire, en Colombie, il faut beaucoup d’argent, investissement avant d’en gagner davantage) ou se lanceront dans les affaires privées (où ils feront comme les autres : dans ce pays, il vaut mieux ne pas être regardant sur les origines des fortunes). Les « petits », eux, risquent de tomber dans le banditisme ordinaire (employés par les cartels).

Idem, pour tous les groupes paramilitaires ou les milices formées pour lutter contre les guérillas.

Cette difficulté et ces risques de dérapage ne sont pas propres à la seule Colombie. Partout où il y a eu de longues guerres civiles, la reconversion a toujours été difficile, parfois impossible (exemples actuels : le Sud Soudan ou l’Erythrée).

Ajoutez à cela, les vendettas familiales ou personnelles avec des règlements de compte maquillés en affrontements politiques, et vous avez un tableau qui est loin d’être idyllique.

Le référendum du 2 octobre ne sera pas une simple formalité. Selon des sondages (peu fiables), le oui et le non seraient au coude à coude.

Juan-Manuel Santos a dérangé tant d’intérêts qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis. Il a été réélu en 2014 (voir mon article sur ce blog du 16 juin 2014 : « élections présidentielles en Colombie ») pour quatre ans, mais de justesse (51% des voix). Contre lui, et en faveur de son adversaire Oscar Zuluaga : les secteurs les plus conservateurs de la société colombienne, les grands propriétaires, l’Eglise Evangélique (près de 10M de fidèles ; elle a mené une campagne active contre Santos), les Républicains des Etats-Unis mais aussi beaucoup d’électeurs qui, se souvenant du rôle passé de Santos dans la répression, soit ne lui faisaient toujours pas confiance, soit ne lui pardonnaient pas sa « trahison ». Pour lui : ceux qui aspirent à la paix. Ils sont heureusement nombreux.

Le rapport de forces n’a pas fondamentalement changé, bien qu’il ait évolué à la marge. Nombre de Colombiens, certes échaudés par les désillusions passées, veulent cette fois y croire ; l’Eglise catholique, qui avait laissé liberté de vote en 2014, va faire, cette fois, campagne pour le oui et les Evangélistes seront moins impliqués qu’il y a deux ans. Cela peut faire pencher la balance, d’autant que les Américains poussent aussi pour solder définitivement le passé.

4/ Ma conclusion se trouve largement dans mon introduction. Je crois que le référendum va être gagné (mais je reste modeste : à la différence du temps où les fonctions que j’exerçais me permettaient d’être bien informé, je le suis moins aujourd’hui n’ayant plus accès aux mêmes sources et n’ayant plus séjourné en Colombie depuis plusieurs années).

Je pense que la Colombie est enfin engagée sur le chemin du redressement national. J’espère ne pas me tromper.

Certes, les maux dont souffre le pays, communs à l’ensemble de l’Amérique latine, restent là. A commencer par le classique trio violence-corruption-inégalités.

a/ Violence-insécurité : comme à Caracas ou à Rio, il faut toujours prendre des précautions avant d’aller où que ce soit, et, si on est accompagné par des gens du pays, c’est mieux : les risques sont, un peu comme la météo, prévisibles même si les prévisions ne sont pas toujours bonnes ; au Brésil, par exemple, il y a des cartes routières où on indique les routes à priori plutôt sûres et celles qui ne le sont pas et il est, de toute façon, déconseillé de circuler la nuit ; j’ai vécu à Caracas, ville très dangereuse en certains endroits, où on peut néanmoins parfaitement avoir des activités normales en sécurité suffisante, si on prend des précautions élémentaires.

b/ Corruption. Pas facile, à moins que vous ne soyez diplomate étranger avec un passeport diplomatique qui vous protège, de vivre sans un portefeuille bien garni quand vous savez que l’honnêteté n’est pas la qualité première des policiers et autres fonctionnaires, sans même parler des commerçants véreux, des juges, indépendants du pouvoir mais pas de l’argent, et des politiciens. On est souvent à la merci des abus de pouvoir et du racket.

c/ Inégalités sociales et de patrimoines qui atteignent le record mondial et qui sont héréditaires : les écoles privées, les seules de qualité acceptable, sont chères ; idem pour les cliniques privées si on veut être bien soigné ; sans argent et sans relations, même diplômé, beaucoup de portes vous sont fermées ; il y a certes une classe moyenne forgée au seul mérite, mais c’est elle qui paye des impôts, pas les riches.

Ces défauts typiquement « latino » ne vont pas disparaitre du jour au lendemain (si un jour ils disparaissent). Mais on s’habitue à tout. De même que nous prenons notre voiture sans l’obsession d’un possible accident, à Bogota ou à São Paulo on sort sans peur particulière, mais toujours vitres fermées en voiture et on habite, lorsqu’on en a les moyens, dans des immeubles parfaitement sécurisés grâce à de nombreux gardiens privés.

Ces villes ont des centres commerciaux, de bons restaurants, des spectacles de bon niveau et une vie culturelle intense. A Bogota, il y a même un système remarquable de bus qui se suivent à la queue-leu-le et des taxis fiables (pour les voitures individuelles, il faut en avoir deux car la circulation est alternée, compte tenu des embouteillages, entre numéros pairs et impairs). Là, comme à Rio, à Mexico ou même à Caracas, si on évite les mauvais quartiers et les mauvaises heures, ça va. On peut même marcher sans escorte dans la plupart des quartiers centraux le jour sans problème. Je l’ai fait à Bogota et je ne suis pas un « casse-cou ».

Tout cela se paye, mais, pour un étranger ou un membre des classes supérieures, c’est bon marché car la main d’œuvre l’est). En dehors des « ranchos » (équivalents des favelas), on peut aller à peu près partout et on a vraiment l’impression de vivre normalement (si on n’oublie pas d’être prudent) : j’y ai vécu et souvent voyagé. S’agissant de Bogota, proche de l’équateur, mais nichée à près de 3000m, le climat est celui d’un printemps permanent. Ce n’est donc pas l’enfer. Il y a beaucoup de morts, mais on ne les voit pas et les risques encourus, si soi-même on ne touche pas à la drogue, et si on est prudent, sont raisonnablement limités.

Ceci pour Bogota et les autres capitales des pays voisins. Sorti des grandes villes, c’est variable, mais on considère que, désormais, les principaux axes de la Colombie sont sécurisés (au moins le jour). C’est un soulagement pour les Colombiens.

La chance supplémentaire de la Colombie est son identité forte grâce à son passé et à sa culture et son économie diversifiée (tout le contraire des mono-activités des républiques « bananières » et du tout-pétrole vénézuélien).

Alors que la Brésil est en pleine crise économique et incertitude politique, que le Mexique a encore plus de « narcos » que la Colombie, que l’Argentine ne sait pas, non plus, où elle va, et que le Venezuela est dans le chaos, la Colombie réussira peut-être à tirer son épingle du jeu. Elle a en outre de bonnes relations avec les Etats-Unis. Ça aide !

Bref, optimisme modéré. Très modéré néanmoins.

Yves Barelli, 30 août 2016

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 00:00

Tous les indicateurs économiques semblent annoncer une crise économique mondiale de grande ampleur (voir mon article du 20 janvier : « vers une crise économique et financière… »). La Chine ralentit, l’éclatement d’une « bulle » boursière menace les marchés, notamment aux Etats-Unis, le pétrole et les matières premières sont au plus bas. L’Amérique latine, structurellement fragile, a commencé à subir les conséquences de la récession mondiale. Les gouvernements de « gauche » du sous-continent, peut-être un peu vite érigés en « modèle », s’effondrent. L’Amérique latine est en proie au doute.

1/ L’histoire de l’Amérique latine a été compliquée et le plus souvent violente depuis les indépendances obtenues dans la première moitié du 19ème siècle dans des conditions très différentes de l’émancipation du reste du tiers-monde au 20ème siècle. La colonisation avait annihilé ou marginalisé les populations amérindiennes, plus que jamais laissées pour compte après les indépendances : là où ils ont subsisté (Mexique, Andes), ces descendants des anciens Incas, Aztèques ou Mayas ont formé un prolétariat misérable sous la coupe des oligarchies d’origine espagnole ou portugaise. Dans les terres plus basses des Antilles et du Brésil, ce sont les anciens esclaves d’origine africaine qui ont fourni ce nouveau prolétariat.

Partout, violence, injustice et accaparement des richesses au profit de minorités rentières ont constitué le tableau de pays enfoncés dans le sous-développement dans le même temps où l’Amérique du Nord anglo-saxonne « décollait ». Aux maux de la domination des oligarchies s’ajoutèrent très vite les méfaits de l’impérialisme « yankee » qui considérait le sud du continent comme une chasse gardée dans laquelle il pouvait exploiter à son profit produits agricoles et matières premières. Ce fut le temps des « républiques bananières » où un « United Fruit » faisait et défaisait les gouvernements avec la complicité de ses affidés locaux.

Certes, le tableau ne fut pas aussi sombre partout. La forte immigration européenne de la fin du 19ème siècle donnant un élan nouveau au sud du Brésil et dans le « cône sud » (Argentine, Chili, Uruguay) qui profitèrent des nouvelles opportunités d’exportation du café, du blé ou de la viande grâce aux progrès de la navigation à vapeur et de la conservation des aliments. Mais, même là, l’instabilité politique et les interférences étrangères ne permirent pas un développement économique allant au-delà de la spéculation à court terme.

Dans l’entre-deux guerres mondiales et après 1945, une gauche démocratique et contestataire des ordres établis permit les premiers changements, notamment dans les trois plus grands pays de la région. Le Mexique du « Parti Révolutionnaire Institutionnel », l’Argentine de Perón ou le Brésil de Vargas marquèrent un début d’émancipation. En 1959 la Révolution cubaine de Fidel Castro, la constitution de maquis révolutionnaires sous l’impulsion de Che Guevara et, en 1973, l’arrivée au pouvoir d’une majorité socialo-communiste au Chili sous la présidence de Salvador Allende suscitèrent d’immenses espoirs.

La réponse des Etats-Unis et des oligarchies fut d’une brutalité sans précédent. Des coups d’état défirent les régimes civils et des dictatures militaires s’installèrent presque partout, massacrant et torturant les opposants et imposant des régimes à proprement parler réactionnaires avec la complicité des oligarchies et d’une partie de l’Eglise catholique (tournant alors le dos au rôle plutôt modérateur en d’autres temps de l’Eglise, seule institution stable avec l’armée). Cuba, que les Américains ne réussirent pas à envahir car protégée par l’Union soviétique fut isolée et soumise à un embargo implacable.

La fin de la guerre froide du fait de l’effondrement du communisme soviétique et, surtout, l’émergence de nouveaux dangers (destruction des « tours » de New York en 2001, puis guerres d’Afghanistan et d’Irak) détourna l’attention de Washington du sous-continent, désormais moins « tenu ».

Les pays d’Amérique latine en profitèrent pour se libérer de l’encombrante tutelle du voisin septentrional. Les régimes militaires laissèrent la place à des régimes civils issus d’élections libres.

Mais ces régimes, dans un premier temps, appliquèrent les recettes « libérales » du FMI et de la Banque Mondiale, sous domination américaine. Ce fut le temps des privatisations déséquilibrées et des politiques d’ouverture et de dérégulation. Les pays se développèrent, mais mal. Dégâts économiques, sociaux et environnementaux amenèrent une aggravation des clivages sociaux et, pour finir, souvent, des crises économiques.

2/ Le rejet de « recettes » économiques importées et mal adaptées aux réalités locales amena presque partout des gouvernements de gauche avec des formes diverses : « modérée » au Chili, péroniste dans l’Argentine de Nestor et Cristina Kirchner, pragmatique dans le Brésil de Lula (élu en 2002) et révolutionnaire avec Hugo Chavez au Venezuela (élu en 1999) et ses émules de Bolivie, d’Equateur, du Nicaragua et d’Uruguay.

La vague rose ou rouge se propagea presque partout en Amérique latine. Seules exceptions : le Mexique (où la gauche a raté de peu l’élection) et la Colombie, pays en proie à la guerre civile presque sans discontinuer depuis le 19ème siècle.

3/ Pendant plus de dix ans, les pays gouvernés par la gauche ont engrangé des succès économiques et sociaux remarquables. J’ai eu l’occasion de décrire la situation de ces pays que j’ai bien connue de l’intérieur (je me suis rendu dans tous les pays d’Amérique latine et m’y suis entretenu avec les dirigeants et la société civile dans le cadre de mes fonctions diplomatiques ou, plus récemment, des conférences que j’y ai données) dans plusieurs articles de blog (voir notamment « Brésil, modèle pour la France », du 6 avril 2012, « Hugo Chavez, une vie au service de la justice et de la dignité » du 6 mars 2013).

Au crédit de ces pouvoirs, on peut citer en premier lieu le recul de la pauvreté et des inégalités : 30 millions de pauvres ont accédé au statut de classes moyennes au Brésil, des millions de Vénézuéliens, de Boliviens, d’Equatoriens et d’Argentins ont vu leur sort s’améliorer spectaculairement et, c’est important, eux qui étaient méprisés par une oligarchie hautaine, ont connu une dignité qu’ils n’avaient jamais connue auparavant. Cela a été particulièrement vrai pour les Amérindiens.

Cette amélioration sociale s’est accompagnée d’une croissance économique forte, sans qu’on puisse réellement déterminer si elle a été due à la qualité des politiques mises en œuvre ou plutôt grâce à une conjoncture économique mondiale exceptionnellement favorable.

Sans doute des deux, encore que, avec le recul, on peut considérer que les politiques de ces gouvernements aient mal évalué les risques de retournement de la conjoncture internationale.

Les bons résultats se sont traduits par une amélioration des niveaux de vie, de la protection sociale. Ils ont permis des réélections avec des majorités confortables. Chavez a remporté 13 scrutins successifs, Lula a été réélu et a fait élire sa « dauphine » Dilma Rouseff. Idem ailleurs.

On a pu alors parler de « modèle » latino-américain dont on estimait que la gauche européenne, en pleine déconfiture, aurait été avisée de s’inspirer. Ce « modèle » se caractérisait par un protectionnisme destiné à protéger les marchés intérieurs où, pour vendre les produits qu’ils ne pouvaient y exporter, les grandes entreprises internationales ont investi sur place (ce fut la principale cause du « miracle » brésilien, où Lula a pu financer les programmes sociaux par l’afflux de capitaux étrangers) et, dans le même temps, le développement des exportations de matières premières et de produits agricoles « dopés » par un marché chinois aux possibilités d’expansion qui apparaissaient infinies. Les nationalisations des sources d’énergie et de minerais opérées au Venezuela, en Argentine et en Bolivie notamment permirent de décupler les rentrées de devises (non seulement le prix du pétrole, par exemple, avait été multiplié par quatre, mais, désormais, les « majors » étrangers n’en accaparaient plus l’essentiel). Les balances commerciales chilienne (cuivre), vénézuélienne (pétrole), bolivienne (pétrole et terres rares), argentines (soja) ou brésiliennes (un peu de tout) connurent des excédents sans précédent.

4/ Mais aujourd’hui, tout cela est fini. Le Brésil est en déroute économique, mais aussi politique et morale, l’Argentine est rattrapée par ses créanciers et le Venezuela est pratiquement en banqueroute.

Que s’est-t-il passé ?

Deux explications à la déroute tant de l’Amérique latine que des gauches qui la représentaient :

a/ La conjoncture économique : le pétrole est passé de 100 à 30$ le baril, les cours du soja, du cuivre et la plupart des autres matières premières sont en chute libre. La Chine, qui est le principal client, a fortement réduit ses achats.

b/ Mais cela ne suffit pas : les gauches au pouvoir en Amérique latine s’en sont trop tenu au marché pour assurer la croissance et financer le progrès social.

Quasiment aucune réforme de structure n’a été menée : pas ou peu de réforme fiscale, pas ou peu de réforme agraire, pas vraiment de plan pour créer les conditions d’une croissance équilibrée durable. Les investissements publics ont été négligés : infrastructures de communication, mais aussi santé et éducation. Ainsi, au Brésil aujourd’hui le pays est lourdement handicapé par l’insuffisance des ports, des aéroports et des routes ; les grandes villes, qui ont peu de lignes de métro, sont en perpétuels embouteillages. La capitale économique, São Paulo, vit dans une sorte de chaos.

Au Brésil, on s’est contenté d’ouvrir grands les bras aux capitaux étrangers en leur assurant des conditions fiscales et sociales favorables. Les grands groupes étrangers ont effectivement afflué, mais le pays s’est surtout transformé en gigantesque usine d’assemblage de matériels (voitures et autres biens de consommation surtout) destinés à satisfaire les besoins de consommation d’une population au pouvoir d’achat en hausse grâce aux investissements étrangers mais aussi aux programmes sociaux. Mais, la recherche a été négligée et on a omis de créer une industrie nationale (elle existe, par exemple pour les avions Embrayer, mais c’est plutôt l’exception qui confirme la règle) : le Brésil est devenu l’un des plus gros producteurs de voitures, mais il n’y a aucune marque brésilienne. Le Mexique, avec un gouvernement de droite, a adopté la même politique. Au Venezuela, non seulement on a rien créé d’autre que l’industrie pétrolière (90% des exportations et plus de la moitié du budget), mais celle-ci a été si ponctionnée pour financer les programmes sociaux des « misiones » que les investissements minima pour l’entretien du matériel n’ont pas été réalisés, de sorte que le pays est incapable d’augmenter sa production pour compenser la baisse des cours. En Argentine, on s’est lancé dans une culture spéculative du soja qui ruine les sols, pollue l’atmosphère et empoisonne les populations ; aucune industrie nationale autre que de montage n’a, là aussi, été créée.

Et quand les capitaux étrangers affluent si vite, ils peuvent repartir tout aussi rapidement. Les incertitudes politiques et économiques du Brésil, son inflation rapide, la dépréciation de sa monnaie font désormais fuir les capitaux vers des cieux plus cléments.

Le retournement de la conjoncture entraine des faillites et la fragilisation du système bancaire. On escomptait des taux de croissance de plus de 5% l’an (ce qui a été le cas jusqu’en 2010), on a eu moins 5% en 2015. Le PIB du Venezuela s’est, pour sa part, contracté de 20%, et ce n’est qu’un début.

c/ La pauvreté a certes reculé, mais la pérennité des plans sociaux est loin d’être assurée. Ces plans, en dépit d’une fiscalité assez lourde frappant les classes moyennes, ne sont pas financés car on s’est gardé de prendre l’argent là où il est, c’est-à-dire chez les plus riches. La réforme fiscale et la réforme agraire qui auraient dû rendre la société brésilienne si inégalitaire plus juste n’est jamais réellement venue. On est allé plus loin au Venezuela, mais cela a été tellement mal fait que le remède a été pire que le mal.

d/ Mais le pire a été finalement l’incapacité des gouvernements de gauche (là-dessus, la droite ne fait pas mieux) de remédier, ou au moins de les atténuer, aux maux traditionnels de l’Amérique latine :

- l’extrême violence due à une forte délinquance et aux narcotrafiquants : Caracas était et est restée la ville la plus dangereuse du monde. Bogota, Mexico, Rio, Recife, Fortaleza ne font pas beaucoup mieux. Plus de 40 000 morts violentes chaque année au Brésil. Chez nous, les télés font les gros titres pour les règlements de compte de Marseille (une vingtaine par an) ; à Recife, cinquième ville du Brésil, il y en a une cinquantaine = chaque fin de semaine =. Sur ce terrain, gauche et droite se valent : le Mexique de droite tend à battre le Brésil en matière de violence. Il est vrai que les forces de l’ordre ne sont pas en reste par rapport aux gangs : on attaque ceux-ci avec des hélicoptères de combat lancés au milieu des favelas avec les dégâts collatéraux que l’on imagine.

- une corruption endémique : si l’Afrique bat les records, l’Amérique latine est à peine plus loin dans le classement établi par « Transparancy International ». Cette corruption frappe à tous les niveaux. Au Brésil, de nombreuses affaires ont été relevées ces derniers mois. Le scandale de Petrobras, l’entreprise publique de pétrole, a éclaboussé l’entourage immédiat de la présidente Rousseff mais aussi de celle de Lula. Trois mois après sa prise de fonction, la nouvelle présidence a renvoyé la moitié de son gouvernement avec des ministres notoirement corrompu, comme le sont de nombreux parlementaires. Le Mondial de foot a coûté trois fois plus que prévu : là, la corruption brésilienne s’est additionnée à celle de la FIFA, ce qui donne une idée de l’argent détourné. Chavez et Morales étaient honnêtes, mais pas leur entourage.

- des inégalités qui battent des records. Il suffit de traverser n’importe quelle agglomération pour le voir : d’un côté des quartiers « normaux » qui ne dépareraient pas en Europe (sauf que les mesures de sécurité y sont bien plus grandes car il faut constamment se protéger), de l’autre, les « favelas » ou « ranchos » ; Caracas, traversée par un mur invisible bien plus réel que celui de Berlin, est particulièrement spectaculaire. Sur l’échelle de Gini qui va de 0 (égalité théorique parfaite) à 100 (un seul possèderait tout), si les pays européens du Nord et de l’Est sont autour de 20, en Amérique latine, on dépasse souvent 80. Ce continent est celui où se côtoient le luxe le plus ostentatoire et la misère la plus criante et les publicités incessantes à la télévision pour toutes sortes de consommation ne sont pas de nature à calmer les frustrations de ceux qui n’ont pas grand-chose. Les gouvernements de gauche ont augmenté les petits revenus mais n’ont quasiment pas touché aux patrimoines.

- des institutions qui ne sont pas sans défauts : la plupart des pays d’Amérique latine ont des régimes présidentiels calqués sur celui des Etats-Unis ; les plus grands sont des Etats fédéraux. Dans un régime présidentiel, comme on le voit aux Etats-Unis, tous les pouvoirs ne sont pas entre les mains du président qui doit compter avec le parlement. Les députés appartiennent à de nombreux petits partis qui monnayent cher leur soutien aux majorités ; les lobbies sont tout puissants et ce système est la porte ouverte à la corruption endémique. Les présidents doivent convaincre les parlementaires, mais aussi les Etats fédérés aux compétences étendues. Un autre problème est celui de la justice, « indépendante », c’est-à-dire indépendante des pouvoirs publics mais pas des puissants et de la corruption.

Il ne faut certes pas exagérer la noirceur du tableau. Objectivement, les niveaux de vie ont fortement augmenté. Les pauvres sont un peu moins pauvres qu’avant et les classes moyennes, désormais les plus nombreuses, bien que souvent frustrées (car les sacrifices sont constants : acquérir un logement et envoyer ses enfants dans les écoles privées, les seules de qualité correcte, coûte cher), ont désormais un niveau de vie proche de l’Europe du Sud : les centres de São Paulo, de Rio, mais aussi de Buenos Aires, de Caracas, de Montevideo, de Bogota ou de Lima font bonne impression ; on y sort beaucoup et la vie culturelle est animée (l’insécurité, à laquelle on s’habitue, frappe davantage les quartiers populaires que les résidentiels ; il faut néanmoins toujours prendre des précautions, je m’en suis aperçu en vivant pas exemple à Caracas).

Mais un problème vient d’émerger. Alors que les gens étaient optimistes, même les plus pauvres (c’est pourquoi, ils ne se révoltaient pas), parce qu’ils étaient convaincus que demain serait meilleur qu’hier et qu’ils avaient la conviction qu’ils allaient rattraper l’Europe, ils vivent mal la « panne » actuelle. Jamais l’adage qu’on prête au général de Gaulle « le Brésil est un pays du futur…et il le restera » n’a été aussi vrai.

5/ La plupart des Latinos sont désormais fortement remontés contre leurs gouvernements (quels qu’ils soient d’ailleurs) qu’on rend responsable de tout, y compris des défaites des équipes de foot.

Ils ont commencé à les sanctionner dans les urnes. Dilma Rousseff est au plus bas dans les sondages, elle perdra certainement la prochaine élection ; Maduro, successeur de Chavez, a perdu les élections législatives, Morales n’a pu avoir la réforme constitutionnelle qu’il entrevoyait ; la droite a gagné en novembre dernier la présidentielle argentine.

Bientôt, l’Amérique latine « de gauche » ne sera qu’un souvenir. L’alternance est en cours.

Les Latinos avaient beaucoup espéré de la gauche. Ils la renvoient aux oubliettes, souvent avec véhémence et sans regret…à moins que, bien vite, la droite ne soit encore pire.

On peut en effet être inquiet. Le nouveau président argentin, un milliardaire dont le principal titre de gloire était de diriger le club de foot de la Boca, a commencé très fort : 21 000 fonctionnaires licenciés, ce qui n’est sans doute pas le meilleur moyen de résorber le chômage. Il va avoir sa première grève générale. Il y en aura certainement d’autres.

Je lis régulièrement l’hebdo brésilien « Veja », organe d’une droite sans imagination qui croit que le remède est une économie à la Reagan ou à la Thatcher. A ses lecteurs fans d’I phone 6, il fait miroiter des baisses de barrières douanières afin de se payer ces petits joujoux moins chers. Au risque, évidement, de miner la production nationale et de perdre des emplois. On a vu ce que l’ouverture des frontières a fait chez nous. Les Brésiliens risquent de s’en apercevoir vite.

On peut donc être inquiet. On ne va sans doute pas regretter l’élimination de gauches sans imagination, timorées et souvent corrompues.

Mais je crains que les successeurs ne soient pas meilleurs.

En fait, l’Amérique latine est victime de ses erreurs et de ses travers structurels. Mais elle est aussi victime du capitalisme mondialisé qui frappe partout.

Yves Barelli, 24 février 2016

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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 20:13

Sur fond de violence et de contestations, les élections de mi-mandat n’ont pas apporté de modification fondamentale au paysage politique mexicain. Compte tenu du système fédéral présidentiel, le rendez-vous politique majeur, la présidentielle, n’interviendra qu’en 2018. Elles me donnent néanmoins l’occasion de faire le point sur la situation du Mexique

1/ Le Mexique, avec 2 millions de kilomètres carrés, 125 millions d’habitants (pays le plus peuplé de langue espagnole), un PIB de 1200 milliards de dollars (13ème mondial), une histoire plurimillénaire (berceau des civilisations Aztèque et Maya) et une position stratégique majeure entre Etats-Unis et Amérique centrale, est un acteur essentiel de la géopolitique mondiale.

Le pays est traditionnellement tiraillé entre son attachement à son indépendance nationale, marquée souvent par un nationalisme exacerbé, et le pragmatisme qui le conduit à étroitement coopérer avec les Etats-Unis en dépit d’un « gap » civilisationnel et du contentieux historique avec le grand voisin du nord.

Depuis la Révolution de 1910, le Mexique a construit un système politique original marqué par un nationalisme complété de préoccupations sociales. Jusqu’au début des années 2000, la vie politique était dominée par un seul parti, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), au sein duquel s’affrontaient des courants et, surtout, des personnalités souvent antagonistes qui se succédaient au pouvoir d’autant plus facilement que le mandat présidentiel, de six ans, n’est pas renouvelable. Scandales et corruption éloignèrent un temps le PRI du pouvoir lorsque Felipe Calderon, du Parti d’Action Nationale (PAN) battit de justesse le populaire maire de gauche de Mexico Andrés Manuel Lopez Obrador, mais le PRI est revenu au pouvoir avec l’élection en 2012 de l’actuel président Enrique Peña Neto. Si le PRI est redevenu le parti dominant, sa suprématie est toutefois moins évidente qu’autrefois. Il doit composer avec d’autres forces pour former des majorités parlementaires et dans les Etats fédérés, ce sont souvent d’autres partis qui sont à la tête des exécutifs.

Le système mexicain est présidentiel et fédéral. Il ressemble en cela à celui des Etats-Unis. Le président a l’intégralité du pouvoir exécutif mais le Congrès vote les lois. Ce dernier est composé de deux chambres, celle des députés, élus pour trois ans, et le Sénat où siègent 4 sénateurs par Etat (il y en a 31 ; de tailles et populations très différentes, plus le district fédéral).

Il s’agissait le 7 juin de renouveler la seule assemblée des députés, ainsi que 9 gouverneurs d’Etats et 870 maires.

Les députés sont élus à un scrutin à un seul tour avec 300 d’entre eux par scrutin uninominal par circonscription, tandis que les 200 autres le sont à la proportionnelle.

Le PRI, avec 29,1% des voix a 196 sièges, suivi du PAN (20,9% et 106), du PRD (« révolutionnaire démocrate », gauche, 15% et 52), du parti « Morena » (du maire de Mexico, gauche plus radicale, 10,8% et 33), du « Movimiento Ciudadano » (gauche, 6% et 24) et de deux autres partis plus petits (il faut au moins 3% des voix pour être représenté à l’assemblée).

Le président Peña Neto pourra continuer à gouverner en s’appuyant sur des majorités variables composées du PRI et d’autres députés.

2/ Vu comme cela, la démocratie mexicaine semble fonctionner normalement. Le jeu est en apparence ouvert et les élections sont, en apparence, honnêtes.

Mais la réalité est très différente.

Le Mexique a toujours été terre de violence. Il l’est plus que jamais. Selon les informations disponibles (ce qui se passe en province n’est pas toujours connu), au moins 4 candidats ont été assassinés, plusieurs dizaines de morts sont à déplorer dans des violences, des sièges de partis ont été incendiés et, en de nombreuses localités, les élections ont été boycottées avec des bulletins brulés en place publique.

Si le vote pour les députés, soutenus par des appareils nationaux, a pu être organisé tant bien que mal, pour les municipalités, en revanche, les manœuvres de toutes sortes et les irrégularités sont monnaie courante sur fond d’ingérence des cartels de narcotrafiquants qui interfèrent par la corruption ou l’intimidation.

3/ La société mexicaine est en effet en pleine crise. La violence atteint des sommets. Les narcotrafiquants ont mis certaines régions en coupe réglée. En particulier dans les régions frontalières des Etats-Unis, principal marché pour leurs produits. Les assassinats sont ciblés sur les hommes politiques qui s’opposent à eux, les journalistes qui osent les dénoncer et, d’une façon générale, sur tous ceux qui ne s’alignent pas. La terreur prend la forme, souvent, d’assassinats de masse dans des conditions atroces (avec les corps exposés sur les routes). Dernièrement, plus de quarante étudiants d’une petite ville ont été enlevés par les terroristes et assassinés (les corps ont été retrouvés dans un charnier). Cet horrible assassinat s’est transformé en affaire politique, compte tenu de la complicité avec les narcos de politiciens locaux véreux et de policiers corrompus. Si cette affaire a fait grand bruit parce que médiatisée, elle est loin d’être la seule.

Le président Peña a été élu sur un programme de lutte contre les narcotrafiquants. Il a engagé les moyens militaires contre eux, avec des succès très mitigés. La violence a même redoublé. Aux crimes affreux des narcos ont trop souvent répondu une répression aveugle frappant souvent la population, accusée à tort ou à raison de soutenir les narcos. Depuis le début du mandat, il y a trois ans, ce sont plus de 100 000 morts violentes qu’a eu à déplorer le Mexique, désormais, avec le Brésil, la Colombie et le Venezuela, l’un des pays les plus violents et donc les plus dangereux du monde. Dans un tel climat, parler de vie démocratique « normale » relève évidemment de la fiction.

La violence des narcos n’est pas la seule. La petite et la grande délinquance prospèrent sur fond de police débordée ou corrompue, de juges achetés et de pouvoir central souvent impuissant face aux féodalités locales elles-mêmes embourbées dans les détournements d’argent, la corruption, les luttes personnelles à mort et les interférence des malfrats de toutes envergures.

Cette violence se développe aussi sur le terreau de la pauvreté et des inégalités sociales croissantes. Depuis vingt ans, la croissance économique est notable, bien que fondée sur l’artifice des revenus pétroliers et, surtout, d’une industrie de plus en plus forte mais trop liée à la sous-traitance des donneurs d’ordre nord-américains. L’industrie automobile, électronique et textile, entièrement aux mains du capital étranger, assure des emplois, notamment dans les zones franches frontalières, mais elle repose sur une main d’œuvre bon marché (condition des délocalisations transfrontalières) et a peu d’effets d’entrainement sur le reste du pays.

Il y a une fracture entre le nord industrialisé (région de Monterrey en particulier) et le sud qui reste en retard. Plusieurs Etats méridionaux sont en situation d’insurrection latente (en particulier l’Etat de Chiapas, près du Guatemala).

Les indicateurs démographiques montrent la persistance d’une pauvreté élevée (50% des Mexicains en dessous du seuil de pauvreté « relative » - mieux que pauvreté « absolue » -). La mortalité infantile demeure élevée. Dans de nombreuses régions, le chômage est endémique. L’émigration, légale ou clandestine (plus de 10 millions aux Etats-Unis), reste souvent la seule solution.

Il faut toutefois nuancer ce tableau assez sombre. Le Mexique est devenu un pays « émergeant » au revenu intermédiaire. Il y a une classe moyenne importante, éduquée, formée de cadres moyens ou supérieurs et d’employés, qui consomme et qui est tournée vers les valeurs modernes. Cette classe moyenne est particulièrement forte à Mexico, capitale du pays et gigantesque métropole de plus de 20 millions d’habitants.

3/ La fragilité de l’économie, sa forte dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et l’importance de l’émigration outre Rio Grande expliquent que depuis la fin des années 1990, le Mexique ait choisi l’intégration économique avec les Etats-Unis dans le cadre de l’ALENA, l’accord nord-américain de libre-échange, qui inclue aussi le Canada. Cette intégration pousse à un certain alignement politique sur Washington, bien que la Mexique n’ait aucune alliance militaire avec les Etats-Unis.

Cela n’a pas toujours été le cas. Le Mexique du PRI a longtemps été un acteur majeur du mouvement des non-alignés et il entretenait des relations importantes avec l’URSS et Cuba. Dans les votes aux Nations-Unis, il s’opposait souvent aux Etats-Unis.

Depuis l’effondrement de l’URSS, le Mexique a opéré un virage à 180° et est désormais quasi-aligné. Cette option ne fait toutefois pas l’unanimité dans le pays. En 2006, le maire de Mexico, proche d’Hugo Chavez, a failli l’emporter à la présidentielle.

Le paradoxe actuel est que le Mexique et la Colombie sont les Latino-américains les plus proches des Etats-Unis, pas seulement sur le plan géographique, alors que partout ailleurs, des gouvernements de gauche ont pris leurs distances avec Washington, notamment au Brésil, en Argentine et au Venezuela.

Dans la population et les élites mexicaines les sentiments de rancœur vis-à-vis des Etats-Unis restent forts. Ils s’expliquent par l’histoire (la moitié du territoire mexicain a été annexée par les Etats-Unis dans leur marche vers l’Ouest, notamment la Californie et le Texas) et les frustrations des « Hispaniques » des Etats-Unis.

Il y a donc une sorte de schizophrénie mexicaine : le « yankee » demeure l’ennemi héréditaire qui a humilié le Mexique et qui, souvent, continue de le faire (il suffit de voir les films américains ou les séries télé, dans lesquels les Mexicains sont souvent dépeints comme violents, fourbes et paresseux, pour le comprendre). Mais, dans le même temps, la raison et l’intérêt économique conduisent à collaborer avec lui.

Cet aspect ne doit jamais être perdu de vue lorsqu’on s’intéresse au Mexique.

Yves Barelli, 9 juin 2015

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 14:29

Je n’avais encore rien écrit sur Haïti dans ce blog, bien que je connaisse bien ce pays. La visite à Port-au-Prince le 12 mai du président Hollande m’en fournit l’occasion.

1/ Haïti est une ancienne colonie française. Elle fut au 18ème siècle le joyau de l’empire colonial français avec une forte production sucrière (jusqu’au tiers de la récolte mondiale de canne à sucre) assurée grâce à un esclavage de masse. La honteuse traite négrière explique que plus de 90% des Haïtiens sont des Noirs. Ils sont issus du golfe du Bénin (en particulier Bénin et Togo actuels). Il se trouve que, hasard de l’actualité, je me trouvais dans ces deux pays il y a deux semaines. On peut visiter à Ouidah le port où les esclaves étaient regroupés avant l’embarquement et l’ « expédition » dans des conditions horribles (10% en moyenne de mortalité pendant les traversées) vers Haïti, mais aussi d’autres îles des Caraïbes et vers le Brésil.

La traite négrière a constitué l’un des moments les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Ce fut une honte pour l’Europe, y compris pour les plus « humanistes » et libéraux parmi les Européens : les Hollandais, auprès desquels plusieurs penseurs des « Lumières » trouvèrent refuge pour fuir le despotisme, ne furent pas les derniers à s’y adonner. Bons marins, disposant de bateaux performants, ils firent de ce trafic une « spécialité ». Il est vrai que la démocratie, la liberté et les droits de l’homme sont souvent à géométrie variable. L’actualité nous le montre chaque jour. On peut compatir pour les uns et ne pas s’émouvoir pour les autres. Pour cela, on trouve toujours des prétextes. Métaphysiques pour les uns : certains « conquistadores » ne se demandaient-ils pas, pour justifier ce qu’ils leur infligeaient, si les Indiens d’Amérique avaient une « âme » ? Pour beaucoup, les « sauvages » n’en avaient pas ; on pouvait donc les réduire en esclavage. Pour d’autres, c’était un mal nécessaire. Il fallait bien faire marcher la machine économique et sans l’esclavage le sucre aurait coûté trop cher. Un peu comme les tee-shirts fabriqués aujourd’hui par des enfants au Bangladesh pour quelques dollars par semaine.

Il faut évidemment condamner ces pratiques inhumaines et il n’y a pas de quoi être fier de ce passé. Mais la condamnation ne doit pas s’arrêter au monde occidental, comme certains adeptes de l’autodénigrement le font. Les Occidentaux ne sont jamais allés chercher eux-mêmes les esclaves dans la brousse africaine. Les commerçants hollandais et autres qui les achetaient n’avaient même pas d’armée. Ce sont les petits et grands royaumes locaux africains (Abomey, Aného, Ashanti, cités yoruba et beaucoup d’autres) qui les « offraient » comme des marchandises sur ce « marché » sordide aux commerçants occidentaux en échange de divers produits importés d’Europe. Avant de les vendre aux Européens, ils en avaient fourni en abondance depuis le moyen âge aux Arabes (qui, eux-mêmes, n’avaient aucun état d’âme puisqu’il est écrit dans le coran qu’on peut réduire en esclavage un non-musulman, par définition « sans âme ». Boko Haram et l’ « Etat Islamique » n’ont pas rompu avec cette tradition).

Donc, tout le monde est responsable. Mais, peut-être, la France a-t-elle une responsabilité supplémentaire vis-à-vis d’Haïti. Ce pays fut, en effet, le premier à se soulever contre le sort qui lui était infligé. Sous la direction de Toussaint Louverture, les Haïtiens réussirent à se libérer des Français en 1804 (les troupes de Napoléon y subirent une défaite). Mais, pour aller plus vite dans la libération, ils acceptèrent de payer en quelque sorte une rançon pour dédommager les anciens « maîtres », désormais privés de leur main d’œuvre gratuite et de leurs revenus. La république d’Haïti, premier pays du tiers-monde à se libérer du joug colonial (les pays latino-américains ne l’ont fait que plusieurs décennies plus tard et l’Afrique cent cinquante ans après), premier Etat « noir » de la terre, paya, tout au long du dix-neuf siècle, cette « dette » qui, évaluée en monnaie d’aujourd’hui, représente de l’ordre de 28 milliards d’euros, ce qui est considérable rapporté à la population d’Haïti et à son PIB.

Le passé ne doit certes pas être ressassé mais il explique en partie le présent. Cela est d’ailleurs valable pour Haïti, mais aussi, et peut-être plus encore, pour la Guadeloupe et la Martinique où quelques dizaines de grandes familles descendantes des esclavagistes continuent à posséder l’essentiel de la propriété foncière de ces îles.

2/ Haïti est aujourd’hui le pays le plus pauvre du continent américain et l’un des plus démunis du monde. Aujourd’hui, le spectacle de la rue à Port-au-Prince, la capitale, ou celui des villages de l’intérieur est pitoyable. Et cela bien avant le tremblement de terre de 2010 dont on ne peut même pas dire qu’il a anéanti le pays puisque c’était déjà le quasi néant avant.

J’ai visité Haïti pour la première fois en 1980 (j’habitais alors New York). Je me souviens être arrivé dans la capitale en voiture de location prise à l’aéroport un jour d’orage. Les immondices qui flottaient partout aux abords du grand marché dans des rues complètement défoncées transformées en bourbiers et en marigots et les odeurs nauséabondes qui se dégageaient donnaient une vision hallucinante. Ceci à une heure d’avion de la Floride.

J’y suis revenu, souvent, dans les années 2002-2003 lorsque j’étais en poste diplomatique en République Dominicaine, qui partage la même île avec Haïti. La situation avait nettement empiré depuis 1980. La capitale, surpeuplée, avait quatre fois plus d’habitants, la moitié de son territoire était constitué par le grand bidonville de Cité-Soleil où il vaut mieux ne pas s’aventurer car elle est tenue par les bandes mafieuses qui règlent leurs comptes à coups d’armes de guerre. En 1980, accompagné de mes jeunes enfants, nous avions fait une excursion sur les récifs de corail de la baie de Port-au-Prince en nageant au milieu de poissons multicolores. Désormais, ce n’est plus possible. Pas seulement parce que plus grand-chose fonctionne. Mais, aussi et surtout, parce que la baie est si polluée qu’on ne peut plus s’y baigner. J’ai eu l’occasion aussi de traverser des villages près de la frontière, au nord (il existe une route, ou plutôt une piste, dite « internationale » où, en fait, seuls les diplomates peuvent passer – pour les autres, la frontière est fermée -) en compagnie de Dominicains qui m’accompagnaient. La vision de ces villages dans un paysage pelé (par excès de déforestation) et de ces habitants miséreux était pathétique. Du coup, ces Dominicains, habitants d’un pays lui-même pauvre, étaient soulagés d’être nés du bon côté de la frontière.

3/ Comment en est-on arrivé là ?

Par le cycle classique du sous-développement : natalité galopante, épuisement des sols et des ressources, au départ pourtant pas pires qu’ailleurs, et, surtout, ce que les experts appellent la « mauvaise gouvernance » avec son cortège d’absence d’Etat et de dilapidation du peu d’argent public disponible.

En caricaturant à peine, on peut dire qu’il y a trois catégories d’Haïtiens. Ceux de l’ « élite » qui ont réussi à être au pouvoir ou dans son orbite. Leur principal objectif est de profiter de leur situation pour accumuler une rente aux dépens du peuple. S’ils ne le faisaient pas, puisqu’il y a une relation dialectique entre argent et pouvoir, ils seraient balayés par d’autres, moins scrupuleux. C’est une tradition : la famille Duvalier, qui régna plus de cinquante ans, le père d’abord («Papa Doc ») , puis son fils (« Bébé Doc »), mit le pays en coupe réglée. Toute opposition était impossible : les « tontons macoutes » éliminaient les contestataires. Ensuite, un prêtre devenu dictateur, Aristide, reprit la tradition. Aujourd’hui, c’est à peine mieux. Dans le meilleur des cas, l’incompétence ou l’immobilisme. Dans le pire, on ne fait que puiser dans la caisse.

La deuxième catégorie d’Haïtiens est formée de personnes compétentes, souvent bien éduquées (l’Eglise joue, comme ailleurs en Amérique latine, un rôle positif en limitant, autant que faire se peut, l’arrogance des puissants et en scolarisant les enfants dans ses écoles), qui ne peuvent ou ne veulent frayer avec le pouvoir. Mais, dans ce pays, les intellectuels sont brimés et les chefs d’entreprise sont rackettés. Alors, les plus capables partent. On en trouve beaucoup à New York (souvent chauffeurs de taxi) ou à Paris. Les « nôtres », sont le plus souvent travailleurs, honnêtes (la délinquance d’origine haïtienne est faible). Certains ont monté des petites entreprises. On trouve aussi, parmi eux, des journalistes, des écrivains, des cinéastes. Venus de ce pays francophone, c’est en France qu’ils sont le mieux. Ici, ils peuvent mettre à profit des talents qu’ils ne peuvent exercer chez eux, soit parce que c’est dangereux (les journalistes par exemple), soit parce que, là-bas, les conditions ne sont pas réunies pour faire ce qu’ils font chez nous.

Cela est triste. Et c’est frustrant pour eux et pour ceux, comme moi, qui ont de la sympathie pour ce peuple qui mérite mieux. La plupart en souffrent. Ils voudraient mettre leurs talents et leur travail au service de leur île. Mais ils y renoncent parce que ce n’est pas possible.

Et puis, il y a les autres, la grande masse. Comme la majorité des Africains, ils n’auront jamais de visa pour partir. Alors, ils survivent comme ils peuvent. Certains passent la frontière dominicaine (pour les piétons, le passage est libre) et vont grossir les rangs des coupeurs de canne à sucre, esclaves modernes ; d’autres vendent aux touristes des hôtels « tout inclus » leurs peintures au style naïf et aux couleurs éclatantes qui sont une spécialité de l’art haïtien.

4/ Telle est la situation. Elle semble bloquée. L’espoir de changement est faible. Cinq ans après le tremblement de terre (200 000 morts) de 2010, il y a encore des milliers de gens qui vivent sous la tente. Au classement de l’IDH (indice de développement humain, critère synthétique calculé par l’ONU en tenant compte du revenu, de l’éducation et de la santé), Haïti est au 168ème rang mondial, l’un des derniers.

5/ S’il y a un pays au monde que la « communauté internationale » devrait prendre en charge, c’est bien Haïti. Les ingérences étrangères sont souvent nuisibles, en particulier en Amérique latine et dans les Caraïbes. Mais, dans certains cas limités, force est de constater qu’elles sont nécessaires (nécessaires, sans toujours être suffisantes). C’est sans doute le cas de pays comme la Somalie ou Haïti où seule une tutelle, limitée dans le temps, de la communauté internationale serait la solution.

Lorsque j’habitais Saint Domingue, on a eu l’espoir que cela allait se faire. Trois pays, les Etats-Unis, le Canada et la France, s’étaient décidés à intervenir. C’étaient ceux qui étaient les mieux désignés pour le faire. Les Etats-Unis, parce qu’ils sont l’ « hyperpuissance » et qu’ils sont voisins d’Haïti. La France, compte tenu de son rôle historique. Ce pays et le Canada parce qu’ils sont francophones, comme Haïti, ce qui leur permet de communiquer aisément avec les Haïtiens.

En 2003, ces trois pays ont envoyé des troupes sur place pour rétablir l’ordre dans ce pays en plein chaos et pour le libérer de la dictature d’Aristide. Nos soldats ont été très bien accueillis. Les populations se sentaient délivrées des prédateurs politiques et des truands qui tenaient le haut du pavé.

Si cette présence étrangère avait été pérennisée, l’ordre, nécessaire à quelle activité économique que ce soit, aurait été assuré. On estimait à l’époque qu’il suffisait d’injecter moins de dix milliards de dollars (bien moins que la créance sur la France que nombre d’Haïtiens estiment avoir) pour non pas réparer (elles n’existaient presque pas) mais pour créer les infrastructures minimales (routes, écoles, hôpitaux) pour enclencher le cycle vertueux du développement.

Au lieu de cela, on a fait deux choses. La première a été de transférer le plus rapidement possible la responsabilité du maintien de l’ordre à des forces des Nations-Unies, constituées, comme cela est généralement le cas, de bataillons mis à disposition contre rémunération par des pays presque aussi pauvres qu’Haïti. On a eu ainsi, par exemple, des Népalais. Je n’ai rien contre eux, surtout après le tremblement de terre qu’ils ont subi, mais ils ne parlent pas français, ne connaissent pas le pays et ne sont pas les meilleurs garants du respect des droits de homme. De plus, ils ont introduit, involontairement, le choléra en Haïti. De telles opérations internationales coûtent cher, donnent un spectacle affligeant (ces flottes de 4x4 qui semblent tourner en rond) et se résument à une bureaucratie internationale sans vision ni objectif. Ce n’est pas cela que les Haïtiens attendaient.

La seconde chose qu’on a faite a été d’organiser le plus vite possible des élections pour remettre le pouvoir à un gouvernement « légitime ». Plutôt que de construire des routes ou d’ouvrir des dispensaires, on a payé des affiches aux candidats, on a financé la campagne électorale et on a ouvert des bureaux de vote. Etait-ce bien la priorité du moment ? Ventres creux, mais, vive la démocratie ! Et qui a-t-on envoyé au pouvoir ? Des politicards traditionnels qui, une fois au pouvoir, sont devenus aussi corrompus que les anciens. Oui, décidément, vive la démocratie ! Et une fois les élections organisées, définitivement estampillées comme « démocratiques », on s’en lave les mains et on part. Il est vrai qu’il n’y a ni pétrole ni uranium à exploiter sur place, alors ça n’intéresse personne. Aux Haïtiens de se débrouiller.

Un président français s’est posé quelques heures sur le sol haïtien. Il a prodigué quelques bonnes paroles. Enfin, ce qu’il a cru être des bonnes paroles car il a eu la maladresse de dire qu’il venait « honorer une dette » (mais quel est l’idiot qui a écrit son discours ? D’habitude, nous sommes meilleurs au Quai d’Orsay). Les 28 milliards ? Pas du tout. Simplement le fait que Sa Majesté et ses prédécesseurs, pourtant souvent en Guadeloupe voisine, n’avaient pas encore pensé à s’arrêter à Port-au-Prince.

Faux, sur toute la ligne.

6/ Pourtant, ce peuple ne manque ni de possibilités ni de talents. Dans un autre contexte beaucoup de ceux qui ont dû s’exiler reviendraient.

Dix millions d’Haïtiens mieux formés pourraient être l’ossature d’une industrie de « main d’œuvre » (elle ne coûte pas cher, mais il faut une stabilité, une sécurité juridique et des infrastructures qui font défaut, ce qui décourage les investisseurs). Le marché américain est juste à côté. L’agriculture est une ressource potentielle : fruits tropicaux, bananes, etc.

Le tourisme pourrait être, aussi, la solution. Tous les ingrédients existent : les plages de « rêve » avec leurs cocotiers comme celle, par exemple, magnifique, de Jacmel. Mais pas que cela. Une culture populaire très riche. La peinture (je l’ai mentionné plus haut), les arts, l’artisanat. Dans cette culture, il y a notamment les traditions religieuses. En Haïti, elles sont constituées d’un mélange de catholicisme et de culte vaudou, ce culte que les esclaves ont importé du Bénin et du Togo.

Et puis, il ya aussi les souvenirs de l’histoire. C’est ce qu’on appelle un tourisme culturel, intelligent. Pas seulement bronzer idiot sur la plage. On peut visiter en Haïti la forteresse du Cap-Haïtien et les lieux où Christophe Colomb débarqua (partagés avec la République dominicaine voisine), premiers établissements européens dans le « nouveau monde ».

Ce tourisme pourrait être tourné notamment vers la France, le Canada et les autres pays francophones.

7/ La France doit-elle payer ce qu’elle doit à Haïti ? Ce n’est pas en ces termes qu’il faut envisager cette question. Si c’est pour donner de l’argent à des politiciens corrompus qui n’en feront jamais profiter le peuple, ce n’est pas la peine.

Je vois plutôt les choses d’un autre biais. J’ai eu l’occasion, au détour de phrases de textes antérieurs écrits sur ce blog, de dire qu’il n’est pas, à mon sens, dans l’intérêt national de la France de poursuivre sur la voie en impasse de la « construction européenne ». Nous et les autres peuples européens n’avons rien à y gagner et au contraire tout à perdre. Je crois davantage à une coopération spécifique entre la France et l’Afrique. Il ne s’agit pas de faire de l’ « aide au développement ». Cela ne veut rien dire. Mais de faire une vraie coopération donnant-donnant, dans l’intérêt mutuel. L’Afrique peut en profiter. Mais la France a aussi beaucoup à y gagner car, les économistes le disent, l’Afrique est le « marché » de l’avenir.

On pourrait inclure Haïti dans cette coopération sur laquelle je me propose de revenir dans un texte ultérieur.

Yves Barelli, 14 mai 2015

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 20:14

La poignée de main et l’entretien qui a suivi le 11 avril à Panama entre les présidents Obama et Raul Castro marque une étape décisive dans la normalisation des rapports américano-cubains. Au-delà, il est le signe d’un apaisement des relations entre les Etats-Unis et le monde latino-américain.

1/ Le conflit entre Cuba et les Etats-Unis a commencé en 1959 lorsque la guérilla menée par Fidel Castro a réussi à libérer l’île du joug d’une dictature archaïque et oppressive à la solde de l’impérialisme yankee. Cette dictature, celle de Batista, était le prototype de celles qui dominaient l’Amérique latine : des oligarchies au pouvoir représentant les grands propriétaires terriens qui s’étaient appropriées le sous-continent au détriment de masses faméliques et qui étaient maintenues au pouvoir par les interventions militaires incessantes des Etats-Unis qui prétendaient régenter le continent américain en vertu de la soit disant doctrine « Monroe » selon laquelle le « nouveau monde » était la chasse gardée de Washington. C’était l’époque des républiques « bananières », appelées ainsi parce que le pouvoir politique était tenu partout par les Etats-Unis et que le pouvoir économique, notamment la production des bananes et autres produits tropicaux appartenait aux grandes compagnies nord-américaines.

Dès qu’un pays avait des velléités de vouloir s’émanciper de la chape de plomb mise par l’oncle Sam, celui-ci soit intervenait directement (les exemples sont légion), soit par l’intermédiaire de coups d’états militaires fomentés par Washington ou avec son aval.

Cet interventionnisme a duré très longtemps, en fait au moins jusque dans les années 1970 et même 1980. Il a été la cause première de l’installation de dictatures militaires sanglantes dans presque tous les pays latino-américains, notamment au Brésil, en Argentine ou au Chili. On se souvient en particulier du coup d’état de Pinochet au Chili, avec l’aide de la CIA, contre le président élu Salvador Allende et des dizaines de milliers de Chiliens assassinés dans les conditions les plus horribles, à commencer par Salvador Allende, mort en martyr dans son palais présidentiel.

Sans exagérer, on peut dire que l’Amérique latine a été victime de l’impérialisme américain et de ses crimes honteux.

Les peuples du sous-continent ont résisté à cette domination, souvent de façon héroïque. Che Guevara a laissé un souvenir indélébile dans l’imagination populaire, en Amérique latine bien sûr, mais aussi en dehors.

La plupart des révolutions latinos de cette époque ont été noyées dans le sang. Guevara, par exemple, est mort dans les maquis boliviens.

Seule la Révolution cubaine a pu se maintenir en dépit de la tentative américaine de la briser : un essai de débarquement des « contras » dans la baie des Cochons en 1961 a tourné au fiasco, ce qui permit au régime de Castro de s’implanter durablement. Ce dernier passa ensuite un accord stratégique avec l’URSS. En devenant un pays communiste membre du bloc de l’Est, Cuba devenait un pays inviolable, à moins de déclencher une troisième guerre mondiale (qui a d’ailleurs été à deux doigts de se produire lorsque les Soviétiques ont installé à Cuba des fusées intercontinentales dirigées vers le territoire américain ; ils ont eu ensuite la sagesse de les retirer en échange, tacitement, de la garantie américaine de ne plus tenter d’envahir Cuba – où Washington a tout de même réussi à conserver la base de Guantanamo contre la volonté de La Havane).

Les faits précédents devaient être rappelés afin de mieux comprendre le contexte de l’époque.

2/ Les Etats-Unis ont donc été contraints de s’accommoder de la présence à 200 km des côtes de Floride d’un régime qui leur était hostile. Mais, à défaut de l’éradiquer, ils se sont employés à l’isoler et à l’affaiblir. D’où l’embargo économique décidé à l’encontre de l’île et les pressions exercées dans toutes les capitales latino-américaines pour ne pas établir de relations avec La Havane.

L’embargo signifiait (et signifie toujours parce qu’il n’est pas encore levé, même si Obama a le volonté d’y mettre fin) : entre autres, interdiction pour toute entreprise américaine, y compris ses filiales à l’étranger, et pour toute société de quelque nationalité que ce soit fonctionnant avec du matériel ou des techniques américaines, de commercer avec Cuba, interdiction en conséquence , d’utiliser à Cuba des cartes de crédit (Visa ou Mastercard sont américaines), de se financer auprès des marchés financiers ou du FMI (où les Américains ont un droit de véto), interdiction des liaisons aériennes ou maritimes entre le territoire américain et celui de Cuba.

Pour une île de 10 millions d’habitants qui, avant la libération de 1959, ne produisait pas grand-chose d’autre que du sucre, c’était évidemment l’asphyxie assurée.

Ceux qui, régulièrement dans la presse occidentale glosent sur les « échecs » du régime castriste ou ceux qui ont voyagé à Cuba (j’y suis allé moi-même) et ont constaté les nombreuses pénuries qui y règnent, devraient, s’ils étaient honnêtes, tenir compte du poids de l’embargo avant d’émettre des jugements à l’emporte-pièce.

Certes, le régime cubain a fait quelques erreurs économiques. Elles sont connues : bureaucratie lourde, négligence de certains secteurs, ce qui entraine pénuries et gaspillages, initiative privée souvent entravée. Castro a commis aussi des crimes impardonnables, en faisant fusiller par exemple des hommes qui l’avaient pourtant servi.

L’île pendant longtemps a en fait vécu sous perfusion de l’aide soviétique et, après la chute du communisme en URSS en 1991, on ne donnait pas cher de la survie du régime.

Pourtant, il a tenu. Pourquoi ? Sans doute par l’adhésion de la grande majorité de la population, d’autant que, à la différence d’autres pays communistes, le régime cubain n’a jamais empêché ceux qui voulaient partir de le faire (il y a deux à trois millions de Cubains aux Etats-Unis qui ont « fui » l’île, soit 20 à 30% de la population cubaine).

La presse occidentale met souvent en exergue l’activité des « dissidents » qui tentent de faire entendre leurs voix discordantes. La vérité est qu’ils sont très peu nombreux et que, si certains ont un réel courage, d’autres sont simplement manipulés par les Etats-Unis et « intéressés » par eux à contester le régime.

La majorité du peuple souffre évidemment de l’embargo et rêve d’une vie meilleure. Mais les gens, par fierté nationale et personnelle, ont accepté leur sort, convaincus qu’ils étaient, et qu’ils sont encore, qu’ils ont joué un rôle historique dans la libération de l’Amérique latine du joug « yankee ».

Cette conviction que majoritairement les Cubains ne sont pas hostiles au régime est attestée par les enquêtes sur place, lorsqu’elles sont honnêtes, et par les rapports que font les ambassades étrangères et les services de renseignement. C’est l’impression que j’ai eu aussi en discutant sur place avec de nombreux Cubains (les gens s’expriment assez facilement et plutôt librement, en tout cas beaucoup plus que, par exemple, dans l’ancienne Union soviétique). Ma conviction est que les Cubains sont fatigués de l’embargo, qu’ils aspirent à une normalisation avec les Etats-Unis tout en la redoutant car ils appréhendent une américanisation inévitable du pays et ils risquent, en s’alignant sur le capitalisme, de perdre quelques avantages de leur système.

Il y a en effet des avantages. Ils sont du même ordre que ceux des anciens pays communistes : peu d’inégalités sociales, absence de spéculation foncière et immobilière, garantie de l’emploi, peu d’insécurité et de délinquance et, ce sont les points forts du système cubain, de très bons résultats en matière d’éducation et de santé. Cuba a sans doute l’un des meilleurs systèmes de santé du monde. Les statistiques, par exemple, de mortalité infantile sont les meilleures du continent américain (meilleures qu’aux Etats-Unis) ; Cuba « exporte » un grand nombre de médecins en Amérique latine (il y en a 40 000 au Venezuela où leur présence, très appréciée, est échangée contre des fournitures de pétrole) et en Afrique.

Mais le quotidien des Cubains reste difficile. Même ceux qui ne sont jamais allé à Cuba ont vu ces images pittoresques de ces vieilles grosses limousines américaines des années 1950 qui roulent encore au prix de bricolages incessants (car on ne peut importer de pièces détachées). Avoir une voiture neuve est encore impensable et voyager à l’étranger un rêve inaccessible. Quant aux autobus où s’entassent les gens, ils ne sont pas, souvent, dans un meilleur état que les voitures.

Cuba s’est ouvert depuis quelques années au tourisme. Les grands complexes d’hôtels « tout inclus » de Varadero et d’autres grandes stations constituent désormais la première ressource du pays, devant le sucre et les minerais.

On pouvait craindre que l’afflux de dollars (qui, changés au marché noir, peuvent se transformer en fortunes en pesos) déstructurent la société cubaine (avec une économie à deux vitesses, celle du dollar et celle du peso). Cela a été à peu près évité (pas complètement, mais, dans l’ensemble à peu près) : ceux qui travaillent pour le tourisme sont très encadrés et ils ne peuvent garder leurs dollars. Cela a d’ailleurs un effet positif sur les prix. J’ai ainsi fait le tour de l’île en voiture de location en privilégiant le logement chez l’habitant, bien organisé : ceux qui louent des chambres sont très contrôlés et ils sont tenus de restituer leurs dollars pour recevoir des rémunérations conformes aux normes locales.

Dans l’ensemble, donc, un tableau moins sombre que celui qui est en général présenté dans la presse occidentale (c’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce qui précède). Mais il est temps que l’embargo se termine.

2/ Pourquoi Obama a-t-il changé de politique vis-à-vis de Cuba ?

Je pense pour trois raisons principales.

La première est que les pays d’Amérique latine, qui se sont émancipés de façon spectaculaire des Etats-Unis depuis une dizaine d’années, montraient de plus en plus de réticence à accepter (même de façon passive) l’embargo américain contre Cuba. Longtemps, par exemple, Cuba a été interdite de participation aux réunions de l’OEA (Organisation de Etats Américains). Plusieurs gouvernements avaient fait savoir à Washington que si les Etats-Unis persistaient à empêcher Raoul Castro de venir à Panama (où se tient le présent sommet de l’OUA), ils y renonceraient eux-mêmes.

La seconde raison est que Raoul Castro a montré qu’il s’était complètement émancipé de son frère Fidel (encore en vie mais très malade). Fidel était l’ennemi, le diable pour les Américains. Raoul a été fait président par la grâce de son frère, mais, désormais, il a sa propre politique : plus pragmatique, moins agressive envers Washington. Le moment était donc venu pour tirer un trait sur le passé.

La troisième raison me parait plus importante encore.

Il y a un lourd contentieux historique entre les Etats-Unis et l’Amérique latine, fait, de la part des premiers, d’impérialisme cynique et d’humiliations à répétition envers les peuples du sous-continent.

La donne a entièrement changé. Les relations entre le nord et le sud du continent ont changé de nature. Désormais, les nord-américains n’interviennent plus dans les affaires intérieures des pays latino-américains. Pour qui a connu la situation d’avant, c’est une révolution et un soulagement. Cela s’est fait dans les années 1990. Les Etats-Unis ont alors été accaparés par le Moyen Orient (et ça continue), avec notamment les deux guerres contre l’Irak menées par Bush, père puis fils.

Les Latinos en ont profité pour se libérer des dictatures militaires que leur avaient imposées leurs inspirateurs yankee. Dans un deuxième temps, ils se sont même presque tous dotés de gouvernements de gauche. C’est en particulier le cas du Brésil, géant austral qui aspire à devenir une grande puissance mondiale et contre lequel les Américains, s’ils le voulaient, n’auraient quasiment aucune prise : la donne géostratégique de l’Amérique latine du 21ème siècle n’a plus rien à voir avec celle du siècle précédent.

Aujourd’hui, il y a des gouvernements de gauche non seulement au Brésil, mais aussi en Argentine, au Chili, en Uruguay, en Equateur, en Bolivie, au Venezuela et dans plusieurs pays d’Amérique centrale. Même la Colombie et le Mexique, avec des gouvernements de droite, sont moins dociles qu’autrefois. Ces pays ont réussi à reprendre le contrôle de leurs matières premières et ont récupéré les services publics privatisés il y a vingt ans sur injonction des Etats-Unis et du FMI. Ils ont mis en place des politiques économiques et commerciales originales, fondées en particulier sur le protectionnisme. Désormais, les Etats-Unis n’y font plus la pluie et le beau temps comme avant.

Il y a vingt ou trente ans, il est douteux que Washington aurait permis au régime d’Hugo Chavez de s’installer à Caracas. Les Américains ont certes essayé de mettre des bâtons dans les roues de la république bolivarienne, mais ils n’ont pas osé intervenir militairement. Occupés au Moyen Orient, Ils ne pouvaient se permettre d’ouvrir un front latino.

3/ Si les Américains ont décidé de normaliser durablement leurs relations avec le sous-continent latino-américain, ce n’est pas seulement parce que c’est leur intérêt sur le long terme, c’est aussi parce que, aujourd’hui, ils sont en position de force face à l’Amérique latine et donc que la normalisation, pas seulement avec Cuba, peut tourner à leur avantage.

En effet, l’Amérique latine est fragilisée économiquement, et donc politiquement. Le Brésil est en pleine crise. Sa présidente, Dilma Rousseff, est minée par des affaires de corruption à répétition ; mal réélue à l’automne dernier, on n’est pas sûr qu’elle puisse terminer son mandat ; l’économie brésilienne marque le pas et le mécontentement social, spectaculairement exprimé pendant le mondial de football, n’est pas près de retomber. L’Argentine est aussi mal en point que le Brésil. Quant au Venezuela, qui peine à se remettre de la mort de Chavez, il est directement atteint par la chute du cours du pétrole et il est au bord de la banqueroute.

Le moment est donc venu pour les Américains, à défaut de faire rentrer complètement l’Amérique latine dans le rang, de normaliser avec elle ses relations à l’avantage de Washington.

Un dernier mot sur l‘embargo contre Cuba. Il n’est pas encore levé car il faut l’aval du Congrès où les Républicains sont majoritaires. Certains milieux réactionnaires aux Etats-Unis veulent s’opposer à la levée de l’embargo. Mais c’est un combat d’arrière-garde. L’embargo contre Cuba sera bientôt du domaine de l’Histoire.

La vie quotidienne des Cubains s’en trouvera transformée. Espérons que ce soit dans un bon sens. En attendant, si vous voulez encore être dépaysés, dépêchez-vous d’aller visiter Cuba : encore pour quelques temps, un autre monde.

4/ Pour terminer, une réflexion d’ordre général. Les relations internationales n’ont rien à voir avec la morale mais sont la résultante des rapports de force. Personnellement, j’ai toujours éprouvé de la sympathie pour le régime cubain (même si je préférais le Castro première manière à l’homme cynique qu’il est devenu sur le tard) et j’ai toujours estimé l’embargo immoral et scandaleux. Il avait pourtant sa logique : aucune grande puissance ne peut tolérer un régime hostile à sa porte.

Si nos contemporains pouvaient assimiler cette vérité simple, ils éviteraient de prendre des décisions insensées aux conséquences criminelles. Cuba a eu tort de ne pas essayer de normaliser ses relations dès le début ; en s’alliant à l’URSS, l’île s’est certes protégé de l’agression américaine, mais en persistant dans la confrontation ensuite, elle s’est condamnée à souffrir de l’embargo qui lui a été logiquement infligé. Héroïsme peut-être, faute surement.

Si j’insiste sur cette erreur historique de Cuba vis-à-vis de son puissant voisin, c’est parce que les dirigeants ukrainiens font la même vis-à-vis de la Russie et que les Occidentaux ne rendent pas service aux dirigeants ukrainiens en les encourageant à persister. La Russie ne laissera pas l’Ukraine la narguer tant qu’elle aura la conviction que c’est un pouvoir hostile qui règne à Kiev.

Moralité, si on peut employer ce terme dans un monde souvent immoral : les petits n’ont aucun intérêt à défier leurs puissants voisins. Ils sont toujours perdants. Ils ont plutôt intérêt à établir de bonnes relations avec lui. Et comme les conseilleurs ne sont pas les payeurs, lorsqu’une grande puissance encourage un petit pays à narguer un gros, c’est toujours le petit qui, en fin de compte, trinque parce que les grandes puissances, à un moment, normalisent leurs relations le dos des petits pays.

Yves Barelli, 12 avril 2015

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 10:42

Le deuxième tour de la présidentielle brésilienne a vu la victoire de la présidente sortante, mais avec une marge plus étroite que prévue.

1/ Dilma Rousseff l’emporte en définitive avec 51,64% des suffrages exprimés contre 48,36% au candidat social-démocrate (centre droit) Aécio Neves (taux de participation supérieur à 80%). Elle effectuera donc un second mandat de quatre ans. Héritière du populaire Lula, qui lui a apporté un soutien appréciable au cours de la campagne, la présidente permet ainsi au Parti des Travailleurs de diriger le Brésil pour un quatrième mandat consécutif.

Compte tenu des résultats du premier tour (voir mon article du 6 octobre pour l’analyse du scrutin), on s’attendait à une victoire un peu plus ample. L’érosion des voix de Rousseff entre les deux tours s’explique tant pour des raisons de fond (malaise de la société brésilienne – voir mon article précédent -) que de forme : Neves a fait une meilleure campagne et il est sorti vainqueur du face à face télévisé qui a opposé les deux candidats en lice pour le deuxième tour.

2/ L’effritement du soutien populaire au PT est confirmé par les élections, parallèles à la présidentielle, des gouverneurs des Etats (dotés de pouvoirs étendus dans ce pays fédéral) : le PSDB obtient plus de postes que le PT. Il conserve notamment l’Etat de São Paulo, de loin le plus peuplé et le plus riche du pays, mais aussi celui de Rio de Janeiro et la plupart des autres Etats du Sud.   

3/ La fracture géographique de l’électorat brésilien est confirmée tant par les résultats de la présidentielle que par ceux des élections des gouverneurs (également au suffrage universel) : comme prévu, la gauche pétiste est hégémonique dans la moitié nord du Brésil (Nordeste et Amazonie) et la droite dans le sud, plus riche et plus développé (São Paulo, Rio et le grand Sud de Porto Alegre). Les différences ne sont toutefois pas toujours considérables, avec certains Etats qui basculent parfois (comme, par exemple, le Minas Gerais, qui passe au PT alors que Neves en fut le gouverneur).

Les différences régionales recoupent souvent des différences sociales. L’électorat populaire est resté fidèle au PT. On le doit aux programmes sociaux de Lula qui ont permis de sortir plus de trente millions de Brésiliens de la pauvreté. Les classes possédantes (le Brésil est l’un des pays les plus inégalitaires au monde) ont apporté sans surprise leurs suffrages à la droite.

Le phénomène le plus remarquable est l’érosion du vote pétiste dans les classes moyennes. Celles-ci sont les premières victimes de la crise économique qui frappe le pays depuis cinq ans. Ces classes moyennes, composées de personnes sans capital familial, qui ont fait des études supérieures et qui travaillent dur pour des salaires souvent médiocres, ont souvent le sentiment de payer pour les autres.

D’autres raisons expliquent le désamour des Brésiliens pour Dilma (même parmi ceux qui ont voté pour elle, peu l’ont fait avec enthousiasme mais plutôt comme moindre mal par rapport à ce que serait un pouvoir de droite) : les scandales de corruption à répétition qui ont éclaboussé le PT et les proches de la présidence, la gabegie du mondial de foot, la violence endémique, l’inflation et la crise économique (c’est, en revanche, le relatif faible taux de chômage qui a sauvé l’élection de la présidente sortante : les salariés voient leur pouvoir d’achat amputé par la hausse des prix, mais, au moins, ils conservent leur emploi ; cela est dû en grande partie à la politique économique protectionniste du Brésil).

4/ Dilma Rousseff devra maintenant s’employer à « recoller » les morceaux et à rétablir la confiance dans sa capacité à gouverner, dans les institutions et dans le pays.

Elle devra s’attaquer en premier lieu aux grands problèmes cités au paragraphe précédent : corruption, inflation (qui mine le pouvoir d’achat et la valeur de la monnaie), compétitivité de l’économie, retard dans les infrastructures (communications, écoles, hôpitaux dont la piètre qualité mine à la fois le fonctionnement de l’économie et la qualité de vie des gens), inégalités et violence (les Brésiliens, qui vivent dans l’un des pays les plus dangereux du monde, y sont si habitués qu’ils n’en attribuent même plus la responsabilité au pouvoir ; il n’empêche que, même résignés, ils en subissent tous les jours les effets catastrophiques).

5/ Bien que relativement protégée, l’économie brésilienne n’en est pas moins dépendante de l’extérieur, en particulier pour les exportations de matières premières dont la Chine est le premier acheteur. Le ralentissement chinois et le risque d’explosion de la bulle spéculative chinoise constituent la principale menace sur l’économie brésilienne. Une meilleure compétitivité et une diversification des exportations sont nécessaires.

Mais pour cela, de meilleures infrastructures et une meilleure formation de la main d’œuvre sont indispensables.

L’immense Brésil, géant austral, reste le pays du futur. Les Brésiliens avaient une confiance inébranlable dans leur pays. Mais nombre d’entre eux, se demandent si ce géant n’a pas des pieds d’argile et ils commencent à désespérer à force de voir ce futur s’éloigner.

Sans doute ont-ils tort. Le Brésil a tous les atouts pour devenir effectivement « la » grande puissance du futur. Encore faudra-t-il s’attaquer aux maux qui l’empêchent de marcher plus sereinement, plus efficacement et davantage dans la justice et la sécurité, vers cet avenir qu’on lui souhaite radieux./.

Yves Barelli, 30 octobre 2014                               

 

  

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 14:17

La présidente sortante, Dilma Rousseff, est arrivée en tête du premier tour de la présidentielle brésilienne, mais sa réélection, dans trois semaines, hypothèse la plus probable, s’annonce difficile.   

1/ Les Brésiliens ont voté le 5 octobre pour le premier tour non seulement de l’élection présidentielle, mais aussi pour celles des députés et sénateurs fédéraux et des gouverneurs et assemblées des Etats fédérés. Pour la présidence de la république et pour les autres scrutins où les candidats ont eu moins de 50% des votes, un second tour aura lieu le 26 octobre. S’agissant de la présidentielle, seuls les deux candidats arrivés en tête seront en lice.

La participation électorale a été, comme les fois précédentes, forte : 80,6% des 142 millions d’électeurs ont pris part au vote.

2/ Le Brésil est une démocratie présidentielle et un pays fédéral. On peut considérer que la démocratie y fonctionne plutôt bien en ce sens que les campagnes électorales sont pluralistes, qu’il n’y a pas de pressions sur les électeurs et que les résultats sont honnêtes et fiables. Les conditions des scrutins ne sont toutefois pas sans reproches : les campagnes coûtent très cher, ce qui limite en fait la compétition nationale à une poignée de grands partis richement dotés tandis que les campagnes électorales pour les députés et les sénateurs, moins exposées médiatiquement que les nationales, sont souvent l’occasion de pratiques plus critiquables rendues encore plus opaques par le foisonnement de partis politiques souvent de circonstance. Globalement, toutefois, on peut considérer le système brésilien comme aussi satisfaisant que possible, surtout si on le compare aux autres pays du continent américain.

Au niveau fédéral, le président de la république, élu pour quatre ans, dispose de pouvoirs très étendus. Il doit néanmoins compter avec un congrès, formé de la chambre des députés et du sénat, qui, entre autres, vote les budgets. Traditionnellement, les rapports entre la présidence et les parlementaires sont toujours compliqués. Il n’y a aucune majorité nette dans les assemblées où chaque parlementaire, pas toujours affilié à un grand parti, parfois passant facilement d’une formation à une autre, est en quelque sorte un électron libre. Les voix de chaque parlementaire, en fait, doivent être « achetées », soit en échange d’avantages pour la circonscription du député, de promotions personnelles ou pour des proches et même, cela ressort de scandales de corruption récurrents, au moyen de fortes sommes occultes d’argent. La corruption des hommes politiques par le pouvoir d’Etat ou par les intérêts privés est, de notoriété publique, le point faible de la démocratie brésilienne.

Le Brésil étant un Etat fédéral, les compétences des 26 Etats (de tailles très inégales, certains ont plusieurs dizaines de millions d’habitants) sont étendues. La vie quotidienne des Brésiliens s’articule autant, sinon plus, autour de leur Etat de résidence que de l’ensemble du pays. C’est notamment le cas pour l’éducation, la santé ou les transports. Les médias, journaux ou télévisions, ont une majorité de programmes et d’informations locales. Il y a un fort patriotisme d’Etat, ce qui n’empêche pas les Brésiliens de se sentir fortement brésiliens.

Le sentiment national est d’autant plus fort que le Brésil est un géant qui compte déjà beaucoup, et comptera encore plus à l’avenir, dans le monde : cinquième pays le plus vaste du monde (17 fois la France), cinquième population mondiale (plus de 200M), septième économie mondiale avec des exportations agricoles et de matières premières considérables et une industrie en plein développement, puissance militaire enfin qui, jointe à la population, le territoire, l’économie et la situation stratégique en font le pays dominant en Amérique latine et l’un des rares dans le monde à pouvoir prétendre à une indépendance effective, notamment vis-à-vis des Etats-Unis.

A la lumière de ce que précède, l’élection présidentielle (celle des gouverneurs d’Etats et des parlementaires concerne surtout les Brésiliens) de cette année revêt une importance d’intérêt mondial, d’autant qu’elle se situe dans un contexte de crise économique et sociale que la récente coupe du monde de football a spectaculairement révélée (voir notamment mes articles du 19 juin 2013 – « le géant austral a des ratées » et du 18 mai 2014 – « le mondial de football sous haute surveillance », ce dernier écrit lors de mon dernier voyage au Brésil).

3/ Avec 41,6% des suffrages exprimés, Dilma Roussef, 67 ans, présidente sortante, arrive en tête. Elle avait succédé en 2010 au président Lula dont elle était la dauphine (comme lui, elle est membre du « Parti des Travailleurs » - PT -, de gauche). Elle avait alors obtenu 46,9% au premier tour alors que des sondages antérieurs la donnaient immédiatement gagnante dans le sillage de Lula alors au faîte de sa popularité (il avait 80% d’opinions favorables). Ce score plus étroit que prévu était le signe à la fois d’un charisme plus faible que son prédécesseur et d’un début de mécontentement dû au ralentissement de la croissance économique et aux nombreux problèmes de la société brésilienne un temps occultés par le « miracle » économique de Lula. Elle avait obtenu 56% au second tour, l’emportant sur José Serra,  candidat de la droite (« Parti Social-Démocrate du Brésil » –PSDB -) et gouverneur de l’Etat de São Paulo (42M d’habitants et 40% du PIB brésilien).

D’une élection à l’autre, il y a donc érosion du score du PT (ce parti a perdu l’année dernière plusieurs municipalités importantes). Néanmoins, la gauche brésilienne reste hégémonique depuis 2003, année de la première élection de Lula.

A l’approche du mondial de foot et après, les sondages n’avaient pas été bons pour Dilma (on nomme le plus souvent au Brésil les candidats par leur prénom). Certains la donnaient battue. Le score qu’elle a finalement obtenu est plutôt une bonne surprise pour le pouvoir, en butte à un fort mécontentement social en relation avec la stagnation économique, l’inflation, le mauvais fonctionnement des services publics, la grave insuffisance de l’enseignement et de la santé publics, la gabegie du mondial (aggravée par le naufrage historique de la « seleção », éliminée sur un score humiliant de 7 à 1), les scandales de corruption à répétition et la violence endémique.

Face à Dilma, il y avait deux candidats principaux : Aecio Neves et Marina Silva.

Aecio est le candidat de la droite (PSDB). Agé de 54 ans, il a déjà une carrière politique bien remplie. Il est surtout le descendant d’une dynastie de politiciens de droite : il est le petit-fils de Tancredo Neves qui fut président de la république avant Lula. Aecio s’est surtout illustré au niveau local en étant gouverneur du riche état de Minas Gerais (Belo Horizonte) dont il a voulu faire un état modèle, laboratoire du libéralisme économique. Il y a obtenu quelques résultats mais, s’il fut populaire lors de son premier mandat, son image s’est fortement érodée ces dernières années avec des bruits de corruption et de détournements de deniers publics à des fins personnelles (il a ainsi fait construire aux frais de l’Etat un aéroport dans une petite localité surtout destiné à desservir son grand domaine agricole). Il a payé cette dérive en arrivant derrière Dilma dans son propre état (il est vrai que Dilma est également originaire de Belo Horizonte, mais c’est à Brasilia qu’elle a fait sa carrière politique).

Le programme d’Aecio est classiquement de droite : moins d’Etat, moins de fonctionnaires, plus d’avantages fiscaux aux entrepreneurs et surtout (c’est ce qui a fait le plus polémique), plus grande ouverture des frontières (aujourd’hui, le Brésil est un pays très protectionniste, avec une industrie très protégée, ce qui peut être un inconvénient pour les prix des produits vendus et la productivité, mais qui est très bon en matière d’emploi : la règle est que tout ce qui est vendu au Brésil doit être, si possible, fabriqué au Brésil). Il est soutenu en cela par la plus grande partie des milieux d’affaires (mais pas tous, une partie est liée au PT) et par une presse majoritairement de droite (car appartenant aux puissances d’argent).

Aecio Neves a obtenu 33,6% des voix et affrontera Dilma Rousseff au second tour.

L’autre candidat, une candidate, a constitué l’inconnue de l’élection. Marina Silva, 56 ans, est d’origine très modeste et issue de l’un des Etats les moins peuplés et les plus isolés, celui d’Acre, perdu au fond de l’Amazonie, à la frontière du Pérou.

Marina a été ministre de l’environnement de Lula. Elle a ensuite quitté le PT pour diriger le parti des Verts avant d’adhérer au Parti Socialiste Brésilien (PSB) dirigé par Eduardo Campos, un leader charismatique gouverneur du Pernambuco, principal Etat du Nordeste (Recife). C’est Eduardo qui aurait dû être candidat à la présidentielle. Il est malheureusement mort en août dernier dans un accident d’avion et c’est donc Marina, qui était sa suppléante, qui l’a remplacé au pied levé.

Marina Silva n’en était toutefois pas à sa première présidentielle puisqu’elle était déjà candidate en 2010 sous la casquette écologiste. Elle était arrivée, comme cette fois, en troisième position.

Après le décès tragique de Campos, Marina a surfé à la fois sur la vague de sympathie pour le disparu et sur ses idées et sa personnalité novatrices qui tranchaient avec l’affrontement classique gauche-droite, d’autant que la droite n’avait pas laissé un bon souvenir quand elle était au pouvoir et que le PT avait déçu beaucoup de gens. Plusieurs sondages fin août et début septembre la donnaient gagnante.

Mais, avec 21,3% des suffrages, elle n’est arrivée en définitive que troisième et ne pourra donc pas figurer au deuxième tour. Il semble que les électeurs aient été déroutés par les contradictions du personnage : écologiste et de gauche en matière sociale mais aux idées plutôt de droite en économie et très conservatrice pour les questions sociétales (membre de l’Eglise Pentecôtiste, elle est très opposée à l’avortement).

En définitive, donc, les électeurs ont préféré ne choisir ni l’inconnue, ni la droite. Le vote émis est davantage un vote de rejet des « challengers » que d’adhésion pour la sortante. Deux facteurs ont joué : l’absence d’Eduardo Campos, qui avait de sérieuses chances, et les acquis sociaux  de Lula.

Sous Lula, quarante millions de pauvres sont sortis de la pauvreté grâce aux programmes sociaux et à la bonne santé de l’économie. Un point positif qui reste aujourd’hui au Brésil est la faiblesse du chômage : 4,9% seulement de chômeurs. On le doit au protectionnisme. Au Brésil, les gens sont souvent mal payés et les fins de mois sont difficiles, mais ils ont un travail. Cela explique que les classes populaires (les différences sociales sont considérables au Brésil) aient encore voté majoritairement cette fois pour la gauche, même si la présidente est relativement peu aimée.

Les classes moyennes, mécontentes car estimant, semble-t-il à raison, que leur travail est mal récompensé et que leurs impôts servent surtout à consolider les privilèges des gros possédants et à subventionner les « petits », se sont davantage portées sur Aecio et son rêve nord-américain et plus encore sur Marina, moins compromise avec une classe politique souvent considérée comme « pourrie ».

Rendez-vous le 26 octobre pour le verdict final. Dilma est bien placée mais la campagne sera longue. Les deux candidats auront un égal accès aux programmes télévisuels officiels de la campagne. Dilma sera aidée par les moyens de l’Etat tandis que la plus grande partie de la presse donnera sa préférence au candidat de droite, ce qui devrait équilibrer.

4/ On votait aussi pour les postes de gouverneurs et pour les parlementaires.

A l’heure où sont écrites ces lignes, la composition du parlement n’est pas encore connue. On sait qui a été élu mais on ne sait pas trop quel sera leur comportement vis-à-vis de l’exécutif pour la raison exposée au début de cet article.

S’agissant des gouverneurs, la géographie politique du Brésil est tranchée. En simplifiant, le nord vote à gauche et le sud à droite. Les gouverneurs élus sont en général en adéquation avec les résultats obtenus par les trois principaux candidats (plus faciles à interpréter car les gouverneurs ne sont pas tous membres des principales formations politiques, chaque candidat étant soutenu par une coalition de partis).

Dilma et les gouverneurs apparentés ont fait les meilleurs scores dans le Nordeste et les régions d’Amazonie où les résultats sont souvent bien supérieurs à 50% des votants. Les candidats de droite l’emportent en revanche dans la plupart des Etats du Sud, en particulier à São Paulo (Dilma n’y recueille que 26%).

Il y a néanmoins des exceptions. La gauche l’emporte au sud dans le Minas Gerais (ce qui est un camouflet pour Neves), dans le Rio Grande do Sul (Porto Alegre) et à Rio de Janeiro (avec un petit parti allié au PT).

Marina l’emporte dans deux exceptions du Nord : dans le Pernambuco (dont Campos était le gouverneur) et dans l’Acre (dont est originaire Marina Silva).

XXX

Globalement donc, une assez grande stabilité avec une érosion des voix pour le Parti des Travailleurs et une incertitude pour le second tour avec néanmoins un avantage initial pour Dilma Rousseff.

Rendez-vous le 26 octobre pour mon commentaire final.

 

Yves Barelli, 6 octobre 2014 

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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 15:38

L’élimination  du Brésil par l’Allemagne à Belo Horizonte en demi-finale de la coupe du monde sur le score « humiliant » de 7 à 1 est un évènement qualifié d’ « historique » par les médias et est considéré par de nombreux Brésiliens comme un « drame national ».

Cela appelle des commentaires tant sur le plan sportif que socio-politique.

1/ Une telle défaite à ce stade d’un mondial est effectivement « historique ». Jamais aucune équipe dans l’histoire séculaire de la coupe du monde de football n’avait été éliminée sur un tel score. La leçon de football infligée par l’équipe allemande à la « seleção » est d’autant plus dure à digérer qu’elle s’est produite devant 100 000 supporters brésiliens évidemment totalement acquis à leur équipe, comme l’étaient les 200 millions d’habitants de ce pays considéré jusque-là comme la patrie du ballon rond (le Brésil a été 5 fois champion du monde, contre 3 fois à l’équipe suivante, celle, précisément, de l’Allemagne).

Les raisons, sportives, de cette défaite ont été amplement développées depuis hier soir par les commentateurs. Je n’y reviendrai pas outre mesure. Résumons les : forte pression sur les joueurs, sans doute excessive, ce qui ne leur a pas permis de jouer dans la sérénité depuis le début du tournoi ; faiblesse relative de cette équipe constatée dès le premier match ; absence hier de l’attaquant vedette, Neymar, blessé, et du capitaine de l’équipe, Thiago Silva ; en sens inverse, véritable génie d’une équipe allemande impériale à laquelle tout a réussi.   

Si cette cuisante défaite, avec un tel score, est atypique, l’élimination n’est cependant pas totalement inattendue compte tenu des faiblesses relevées plus haut. On peut même dire que les « auriverdes » ont eu une certaine chance d’être arrivés en demi-finale, chance d’ailleurs, plus d’une fois, aidée par un arbitrage plutôt bienveillant (par exemple avec un pénalty injustifié face à la Croatie, ce qui « tua » le match, le premier du tournoi). Contre le Mexique (0-0), au premier tour, mais aussi face au Chili (tirs aux buts) en huitième de finale et contre la Colombie (2-1), en quart, les Brésiliens n’ont pas brillé, c’est le moins qu’on puisse dire.

Les aficionados de foot n’ont pas reconnu la grande équipe qui dans le passé enchanta le public en alliant intelligence du jeu, performance technique et panache dans les réalisations. Pelé reste dans tous les esprits et, pour des millions de gens, Pelé sera toujours le Brésil et, évidemment, on aimerait qu’il n’y ait que des Pelé sur le terrain. C’est parce qu’on aime ce Brésil-là, qu’on attend toujours tout de lui, sans doute au-delà du raisonnable. D’où la déception hier soir.

2/ Ceux qui me lisent régulièrement savent que je connais bien le Brésil, où j’étais encore il y a un mois, juste avant le début du mondial (voir mon article du 22 mai sur ce blog : « Brésil : le mondial sous haute tension »), et que j’apprécie ce pays-continent et son peuple. Je compatie donc à la déception des supporters qui ont l’impression que le ciel leur est tombé sur la tête et que le Christ de Corcovado les a abandonnés.

Mais je sais aussi que la majorité des Brésiliens vont rester sereins. Ce peuple n’est pas, en tout cas, n’est plus, ce peuple enfantin qui ne vivrait que pour le foot. Fort heureusement, même si ce sport est très populaire, les Brésiliens ont aussi d’autres centres d’intérêt et, pour la plupart, ils font la part des choses. Perdre au foot, c’est dommage, voire triste, mais, en aucun cas ce n’est la tragédie que se plaisent à décrire des médias avides de sensation. Au Brésil, comme dans tous les pays, on trouve des supporters qui se laissent aller au-delà du raisonnable, à l’hystérie collective, hurlant leur joie quand « on » gagne et pleurant comme des Madeleines quand « ils » perdent. Mais ils sont loin de représenter l’ensemble du peuple.  

Il faut savoir raison garder. Le foot est le foot et ce n’est que le foot.

3/ Le foot n’est que le foot. C’est ce qui est logique de rappeler. Mais, dans les faits, c’est tout de même un peu plus que cela. Le foot, au Brésil comme ailleurs, et peut-être encore plus au Brésil qu’ailleurs, est aussi le révélateur des sentiments, des aspirations et des états d’âme d’un peuple. Je trouve cela personnellement regrettable, mais comme je suis réaliste, je dois le reconnaitre aussi.

Lorsqu’un pays est en crise, le foot est un miroir de la crise. Que son équipe gagne et, pour un moment éphémère mais encore plus jouissif parce qu’il est éphémère, on oublie la crise et tous les problèmes de la vie quotidienne. Souvent, une victoire en foot redonne l’espoir à des gens qui l’avaient perdu. Ils savent bien que c’est futile et passager, mais ils en avaient besoin et cela, le temps d’un hymne national joué avec une équipe en haut du podium mondial, c’est tout un peuple qui s’unie, qui communie, qui se réconforte et qui, soudain, vit, ou survit, plus intensément. Le foot, plus encore que n’importe quel autre sport (sauf peut-être le rugby) fait alors partie de l’identité d’un peuple. Sans identité, il n’y a pas de projet collectif, pas de convivialité, pas de patriotisme et donc pas de développement économique et de progrès social.

C’est pourquoi le Brésil aurait eu besoin de la coupe pour compenser ses problèmes. Lorsque le rêve s’achève, surtout lorsque sa fin ressemble à un cauchemar, le réveil n’en est que plus brutal et la réalité plus triste encore.

4/ Mais dans la vie des individus comme des peuples, une bonne défaite est souvent plus utile qu’une mauvaise victoire.

Cette défaite peut être salutaire si elle ouvre les yeux, tant du peuple que de ses dirigeants.

Le Brésil est une grande nation de plus de 200 millions d’habitants qui vivent sur un territoire presque aussi grand que l’Europe. Ce pays est la terre des superlatifs. Des distances énormes, le plus grand fleuve (l’Amazone) et la plus grande forêt du monde, des richesses minières et énergétiques considérables, l’une des plus fortes productions agricoles mondiales, une industrie développée, des villes qui sont d’immenses agglomérations (São Paulo a 20 millions d’habitants et une vingtaines d’autres dépassent le million), une ville, Rio, parmi les plus belles de la terre, une capitale, Brasilia, futuriste, mais aussi une histoire, une culture, une littérature, une musique, une chanson, un cinéma, le foot, bien sûr, qui fait partie de sa culture, qui font de ce géant austral pas seulement le pays du futur, mais déjà une grande puissance du présent : 6ème économie mondiale, cinquième superficie et cinquième population, une grande démocratie, une langue, qu’il partage avec le Portugal et six autres pays, parmi les plus parlées, un apport inestimable au patrimoine mondial.

Mais les succès engrangés depuis dix ans (et entamés bien avant) avaient laissé croire que, désormais, tout était possible et que, parce que le Brésil est riche, ses habitants intelligents et, peut-être, qu’il est protégé des dieux, ce pays, presque sans effort, allait se hisser au sommet du pavois.  

Le Brésil voulut concrétiser ce rang en accueillant cette année la coupe du monde de football, suivie, dans deux ans, des Jeux Olympiques de Rio. Tout paraissait possible, rien n’était assez beau, assez cher, pour montrer cette puissance.

Mais la croissance économique, que l’on croyait sans fin, soudain, s’est arrêtée. Alors que le PIB avait auparavant des taux à deux chiffres, depuis deux ans, c’est la stagnation. La machine est grippée (voir mon article sur ce blog du 19 juin 2013 : « Brésil, le géant austral a des ratées »).

A ces problèmes économiques, il y a des explications externes (la crise mondiale se traduit par une baisse de la consommation en Europe et en Amérique du Nord, d’où moins d’exportations chinoises, ralentissement en Chine qui achète moins de matières premières brésiliennes) et internes (je vais y venir).

Le Brésil souffre de maux multiples. Ses inégalités d’abord, les plus fortes au monde pour un pays de cette taille. Les riches ne paient pas assez d’impôts, les pauvres sont privés des infrastructures minimales (écoles, hôpitaux, logements) que les pouvoirs publics (Etat fédéral, états fédérés, communes) ne peuvent financer faute de ressources suffisantes. Entre les deux, une classe moyenne qui a accédé à un niveau de vie relativement élevé grâce à son travail mais qui se sent rackettée par des impôts que ne payent ni les riches ni les pauvres et qui, si elle veut se loger, se soigner correctement et donner à ses enfants l’éducation de qualité que les écoles publiques ne sont pas en mesure de fournir, doit se sacrifier en permanence avec des salaires et une épargne « mangés » par l’inflation et la cherté de la vie (tout est presque aussi cher qu’en France alors que les salaires sont bien moindres).

Ajoutez à cela des infrastructures dans un état souvent lamentable (routes, ports, aéroports, transports publics et, cité plus haut, écoles et hôpitaux), plus, phénomène massif et récurent, une corruption qui augmente les coûts, mine le lien social et sape la démocratie.

Dans ce pays, on a l’impression que l’ordre des priorités a été complètement renversé. Par une publicité sans frein et sans nuance, mais aussi par un crédit inconsidéré (qui met en danger les banques et saigne bien des familles récemment sorties de la pauvreté et qui sont en train d’y retourner), on a lancé 200 millions de personnes dans les « joies » de la consommation effrénée. Mais lorsqu’on vend des voitures avant de construite les routes, lorsque le futile prend la place de l’utile, lorsque traverser une grande ville en voiture ou en bus (les lignes de métro sont relativement rares) est un cauchemar, marcher sur des trottoirs inexistants, défoncés, encombrés de racines ou d’arbres, est un calvaire, lorsque les écoles et les hôpitaux sont les grands oubliés du Brésil, il vient un moment où la machine se bloque. C’est ce qui se passe aujourd’hui.

Et ceci n’est même pas le plus insupportable. Ce pays est dangereux. 60 000 morts violentes chaque année au Brésil, autant d’assassinats en une semaine à Recife qu’à Marseille, réputée violente, en une année. Cela n’empêche pas les gens de sortir et de se déplacer. Mais, prendre sans arrêt des précautions, c’est fatiguant psychologiquement. Et le risque subsiste. Dans les « favelas », minées par les trafics de drogue, la violence est endémique, plus encore qu’ailleurs.  

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les  Brésiliens, face au coût faramineux de la coupe (on a construit des stades de 100 000 places là où, parfois, il n’y a qu’un club de deuxième division), trois fois plus élevé que prévu en grande partie à cause de la corruption, en aient ras-le-bol. Ceux qui croient encore que les Brésiliens sont des drogués de foot ne connaissent pas ce pays. Dans les sondages, une majorité absolue a critiqué cette coupe, lorsque j’étais au Brésil, en mai dernier, j’ai pu constater que les ventes de produits dérivés (maillots, etc) étaient insignifiantes parce que boycottées par la population.

Un peu partout, les revendications sociales mettaient le mondial au second plan. Même la police militaire s’est mise en grève pour protester contre ses rémunérations, la vie chère et les dangers du métier.

Comme on pouvait le prévoir, le mécontentement a été mis de côté durant la coupe. Puisque les stades étaient construits, au moins qu’ils servent à une victoire de la « seleção » !

On sait comment cela se termine.

On peut maintenant s’attendre à des jours difficiles. Le mécontentement va sans doute, à nouveau, exploser. Beaucoup sont désespérés. Ils ne croient même pas en une alternative politique qui, objectivement, n’existe pas.

5/ Le Brésil est à la croisée des chemins. Ce fiasco du mondial doit lui permettre de partir sur de nouvelles bases. Le pays a des potentialités énormes. Mais un développement durable ne se construit pas du jour au lendemain. Les Brésiliens ont une grande confiance en eux-mêmes et en leur pays. Ce patriotisme, qui transcende toutes les catégories sociales, est un atout formidable. Mais l’humilité est également nécessaire. Les pays européens ont mis plusieurs siècles pour se construire. Le Brésil aura, lui aussi, besoin de temps, beaucoup plus que ce que les Brésiliens, et les autres, croyaient.

Mais, comme dans une maison, il faut construire la base avant de s’attaquer aux étages. Pour le Brésil, la base doit consister à construire des écoles et des universités, à créer les infrastructures qui manquent, à diminuer les scandaleuses inégalités, à lutter contre la violence et la corruption, à préserver l’environnement menacé.

Quand tout cela sera fait, on pourra consommer davantage….y compris des matches de foot.

Pas avant !

Aujourd’hui, j’ai le « saudade » (mot intraduisible : malaise, nostalgie) du Brésil et je me sens un peu Brésilien. J’ai envie d’écouter un air de bossa nova nostalgique et un peu triste, d’entendre Chico Buarque et ses chansons où alternent tristesse et espoir.

Le Brésil ne finit pas avec une défaite en foot. Son destin est assuré, pour peu que les Brésiliens le veuillent et s’en donnent les moyens.  

 Boa sorte, Brasil ! (bonne chance, Brésil).

 

Yves Barelli, 9 juin 2014                                                                 

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 12:08

L’élection présidentielle qui vient de se dérouler en Colombie (le deuxième tour a eu lieu le 15 juin, avec la victoire du président sortant Juan-Manuel Santos) est importante tant pour le processus de paix dans ce pays que pour la stabilité régionale de cette partie de l’Amérique latine.

Avec 45 millions d’habitants, la Colombie est le troisième pays le plus peuplé d’Amérique latine après le Brésil et le Mexique et l’un des plus vastes (deux fois la France). L’économie colombienne est diversifiée : riche sous-sol (pétrole, charbon, or, émeraudes – premier producteur mondial -), agriculture à forte valeur ajoutée grâce au climat tempéré de montagne (café, fleurs – exportées dans le monde entier -), industries manufacturières (Renault y a une importante usine), commerce et services. Avec un PIB de 370 milliards de dollars en 2013, la Colombie est une puissance émergente, encore moyenne certes, mais qui commence à compter.

Au-delà de ses performances économiques, la Colombie jouit d’un grand prestige en Amérique latine. Bogota fut la capitale de la vice-royauté espagnole de Nouvelle Grenade (qui s’étendait aussi sur le Venezuela, l’Equateur et le Panama actuels). Simon Bolivar, dont Hugo Chavez ambitionnait d’être le successeur, tenta de conserver l’unité de territoire mais sans succès (on imagine la puissance de cette Grande Colombie – 100M d’habitants, PIB de près de 1 000Mds$, souveraineté sur le canal de Panama – si l’unité en avait été conservée!). Il reste de cette gloire passée, le prestige intellectuel de Bogota (on dit que, en dehors de l’Espagne, c’est le meilleur espagnol parlé au monde), avec ses prix Nobel (voir mon article du 18 avril : « Gabriel Garcia Marquez, voix de l’Amérique latine ») et ses universités (et son lycée français, dont les résultats sont parmi les meilleurs au monde).

Ceci pour l’actif de ce pays.

Au passif, hélas, le pays à la tradition la plus violente du continent américain et l’un des records mondiaux en matière d’homicides (de l’ordre de 30 000 par an) : narcotrafic, « industrie » de l’enlèvement, guérillas, exactions policières, militaires et paramilitaires, banditisme et délinquance plus classiques.

Depuis l’indépendance, au début du 19ème siècle, la violence n’a quasiment pas cessé (elle était déjà présente avant). Elle fut particulièrement terrible à la fin des années 1940 et dans les années 1950 (300 000 morts sur une population à l’époque de 15M au cours de la guerre civile nommée tout simplement la « Violencia »), pour reprendre de plus belle à partir des  années 1980 avec les guérillas des FARC (Forces Armées de la Révolution Colombienne) et de l’ELN (Ejercito de Liberacion Nacional).

J’ai eu à connaitre la situation de ce pays lorsque, il  y a une dizaine d’années, j’ai été responsable de l’Amérique du Sud au ministère français des affaires étrangères. Je me suis rendu en Colombie. Des récits terribles m’ont été faits par des témoins ou des victimes de crimes abominables.

Les révolutionnaires en ont souvent été les auteurs et, parmi les guérillas, on ne savait plus s’il s’agissait encore de mouvements politiques ou de simples bandes de narcotrafiquants (l’argent de la drogue est le nerf de la guerre, mais il finit souvent par en être la seule motivation).

Mais le gouvernement et les grands propriétaires qui lui étaient liés ont eu, sans doute davantage encore que les guérillas, une lourde responsabilité dans le drame colombien. Des groupes de « paramilitaires », plus ou moins liés au pouvoir, aux propriétaires (qui achetaient pour des bouchées de pain les terres des petits exploitants terrorisés) et qui, par la corruption, s’assuraient le soutien de secteurs entiers du parlement et de l’administration, ont joué un rôle particulièrement néfaste en sabotant toutes les tentatives de négociations pour mettre fin aux conflits.

Les interférences étrangères ont encore compliqué la donne : guérillas avec des liens avec Cuba, aide massive aux autorités en retour des Etats-Unis qui n’ont pas hésité à couvrir les pires crimes du pouvoir et de ses acolytes.  Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi péri depuis trente ans dans ces conflits où on ne savait plus qui était qui (révolutionnaires, « narcos » – les fameux cartels de Medellin et de Cali, entres autres -, militaires, « paras », etc. Il y a dix ans, tout déplacement par la route à l’extérieur de Bogota était très risqué et ceux qui le pouvaient circulaient dans des voitures blindées.

Lorsque le président Uribe a été élu en 2002, il se lança dans une guerre sans merci contre les guérillas (il en fit une affaire personnelle : son père avait été tué par les maquisards). Il enregistra quelques succès, mais au prix de violations massives des droits de l’homme (au cours du premier mandat d’Uribe, la Commission colombienne des droits de l’homme – une autorité fiable et impartiale – estime à 11 300 le nombre des civils exécutés pour motifs politiques, dont 15% directement par les forces armées et 60% par des groupes de « paramilitaires » « tolérés » par l’Etat ou même agissant avec sa complicité active. La situation sécuritaire du pays s’en trouva améliorée, mais les guérillas ne furent pas éradiquées. De plus, les incursions des forces colombiennes au-delà des frontières engendrèrent  une situation de quasi-conflit avec le Venezuela et l’Equateur.

L’un des personnages clé de la lutte antiguérillas fut le ministre de la défense Juan-Manuel Santos (qui succédera à Uribe et qui vient d’être réélu).

Ce personnage est ambigu. Issu d’une riche et influente famille (comme la quasi-totalité du personnel politique colombien), propriétaire notamment du principal quotidien du pays, El Tiempo, Santos a eu un parcours politique sinueux. C’est en fait un centriste sans idéologie initiale particulière, naviguant de gauche à droite et de droite à gauche au grès des vents dominants. Diplômé de Harvard et mettant son talent au service d’une ambition sans limite, il sut plaire à Uribe au point d’en devenir le dauphin, ce qui lui permit de gagner l’élection présidentielle de 2010.

Mais sitôt élu, il tourna le dos à Uribe, devenu depuis son pire ennemi. Il sut flairer le désir de paix et de réconciliation des Colombiens. Dès sa prise de pouvoir, alors que le pays était au bord du conflit armé avec le Venezuela, il rencontra Hugo Chavez grâce à la médiation du président brésilien Lula. L’inimitié se transforma en amitié, sous le regard circonspect des Américains, pour lesquels la Colombie est le principal partenaire en Amérique du Sud (et même le seul, tous les autres gouvernements sont de gauche), notamment face au « turbulent » et hostile Chavez.

Ce fut le premier acte vers la reprise du dialogue avec la guérilla des FARC (l’ELN avait déjà déposé les armes et réintégré le jeu politique normal). Ce dialogue n’est évidemment pas facile tant, au sein du pouvoir, beaucoup font tout pour le saboter, et tant, au sein de la guérilla, on a affaire à des chefs souvent paranoïaques et si engagés dans le narcotrafic qu’on se demande s’ils souhaitent réellement la paix. Ce dialogue dure en tout cas depuis quatre ans, sous les auspices de l’Eglise, d’associations de droits de l’homme, mais aussi grâce à la médiation du Venezuela, de Cuba, du Brésil et du Mexique.

Juan-Manuel Santos a dérangé tant d’intérêts qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis. Il vient d’être réélu pour quatre ans, mais de justesse (51% des voix). Contre lui, et en faveur de son adversaire Oscar Zuluaga : les secteurs les plus conservateurs de la société colombienne, les grands propriétaires, l’Eglise Evangélique (près de 10M de fidèles ; elle a mené une campagne active contre Santos), les Républicains des Etats-Unis mais aussi beaucoup d’électeurs qui, se souvenant du rôle passé de Santos dans la répression, ne lui font toujours pas confiance. Pour lui : ceux qui aspirent à la paix. Ni pour, ni contre : l’Eglise catholique (qui a laissé la liberté de vote) et l’administration d’Obama (méfiante, mais pas hostile).

Rien n’est assuré pour l’avenir, mais il semble que, cette fois, la paix soit réellement en vue. C’est en tout cas ce que l’on doit souhaiter à ce peuple qui a tant souffert et à cette pauvre Colombie, pleine de talents et de potentialités, qui mérite mieux que sa réputation de sauvagerie, hélas pas totalement usurpée.

Si vous voulez mieux comprendre ce peuple, relisez Gabriel Garcia Marquez. Il vous fera sentir ce qu’est l’Amérique latine, une terre où se côtoie le pire, mais aussi le meilleur, la joie de vivre et le drame permanent, l’égoïsme et la cruauté des uns, la solidarité et la bonté des autres. Et dès que le calme sera revenu en Colombie, si vous en avez l’occasion, allez visiter ce pays. Il recèle des trésors de la nature (des basses terres caraïbes aux volcans des Andes), mais aussi des hommes (la Vieille Ville coloniale de Bogota est l’une des plus belles d’Amérique latine et une promenade sur les hautes terres parsemées de caféiers et de fleurs vous fera réfléchir sur le sort de l’Humanité. Comment, au milieu de paysages si magnifiques, l’Homme, là et ailleurs, a-t-il pu se laisser aller à tant de crimes et d’abominations ?

 

                                                        Yves Barelli, 16 juin 2014

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Published by Yves Barelli - dans Amérique latine
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