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30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 14:23

Depuis trois jours les hommages se multiplient pour l’ancien président qui nous a quittés. C’était en effet un personnage sympathique, bon vivant, énergique, cultivé, proche des gens, humain pour tout dire. Mais est-ce suffisant pour faire une bonne politique ? Pas sûr. C’est en fait un souvenir contrasté qu’il nous laisse. Aujourd’hui retenons-en le meilleur, les circonstances s’y prêtent (on encense toujours plus un mort qu’un vivant), sans toutefois occulter les éléments plus négatifs de son bilan.

1/ Une longévité en politique tout à fait exceptionnelle : les mandats les plus multiples : député, président du conseil général de Corrèze, maire de Paris, secrétaire d’état, ministre à plusieurs reprises, premier ministre et enfin président de la république.

Dans toutes ses fonctions, il a laissé le souvenir d’un homme courtois, modeste et profondément humain (ce qui ne l’a pas empêché d’être, en politique, un tueur - sans quoi on ne survit pas longtemps dans ce milieu).

Comme beaucoup, j’ai eu l’occasion de le côtoyer dans l’exercice de mes propres fonctions.

Lorsque j’étais consul général de France à Cracovie, j’ai eu l’occasion de l’accueillir au cours de l’une de ses premières visites d’Etat à l’étranger. Je lui ai fait visiter cette magnifique cité, capitale historique et spirituelle de cette Pologne qui a une place particulière dans nos cœurs parce qu’elle a tant souffert dans son histoire. Chaque bâtiment l’intéressait (j’avais pris le soin, évidemment, d’apprendre par cœur les moindres détails historiques ou artistiques). Nous étions alors au plus fort du succès des marionnettes du bêbête-show et j’avais l’impression de vivre l’un de ses sketches. Sa femme Bernadette, qui deviendra une grande politique, ne donnait pas encore cette impression, ridiculisée qu’elle était par la marionnette. Elle faisait effectivement un peu empruntée et avait des difficultés à suivre le rythme effréné de son mari qui, de temps en temps, l’attendais : « Bernadette, écoutez ce que me dit Monsieur le Consul Général ! » (il tutoyait tout le monde, sauf sa femme, à la culture bourgeoise traditionnelle). Dans la vieille ville, s’écartant de l’itinéraire convenu, il serrait un nombre incalculable de mains.  Nous sommes allés ensuite ensemble à Auschwitz et son émotion ne semblait pas feinte.

Quelques années après, j’ai participé au sommet francophone de Beyrouth. Nous avons traversé la ville (qui avait été détruite par la guerre civile et l’agression israélienne) : là aussi, la foule, nombreuse, l’acclamait et il serrait toutes les mains qui se présentaient. Le lendemain matin, il était là au petit déjeuner s’entretenant longuement avec les journalistes et la délégation de manière très décontractée.

Cette sympathie débordante et cette proximité pour les gens, étaient-elles naturelles ou calculées ? Un homme politique est un acteur. Il arrive qu’il se cale si bien dans le personnage qu’il en vient à s’identifier à lui. Si être sympathique était un calcul politique, il jouait si bien le jeu qu’il en devenait effectivement sympathique. Jeu ou naturel ? Impossible à dire. Retenons simplement que le style Chirac était attachant et même si le trait était peut-être forcé, c’était positif : on est plus à l’aise avec quelqu’un d’apparence chaleureuse que réfrigérante. J’ai connu aussi Mitterrand et Sarkozy : d’autres styles. Mitterrand en imposait : avant de s’adresser à lui on tournait sa langue plusieurs fois dans sa bouche et même ses proches collaborateurs avaient des appréhensions à l’aborder. Quant à Sarkozy, agité en permanence, il aimait à provoquer ; en petit comité, il ne pouvait s’empêcher de lancer des piques tant sur les présents que les absents (il ne ménageait pas Chirac dont il se moquait facilement ; pire que le bébête-show).

Chacun, donc, son style. Le contact avec Chirac était bien plus facile qu’avec n’importe qui d’autre.

2/ Il n’empêche qu’on peut tout de même se poser des questions sur sa sincérité. Il était extrêmement ambitieux (ce qui peut être une qualité ; si on ne l’est pas, on n’arrive évidemment pas aux fonctions qu’il a occupées) et calculateur. Son mariage a été un mariage de raison : en épousant Bernadette, il a eu accès aux réseaux (et à l’argent : faire de la politique, ça coûte, surtout au début) de la grande bourgeoisie. Pour elle, il a fait bien des compromissions : ayant débuté à l’extrême-gauche, il s’est rangé à droite, libre-penseur au départ, il est devenu catholique pratiquant. Ces virages dignes d’une anguille le rendent un peu moins sympathique.

Quant au calcul, il a commencé à l’ENA. Sur papier à en-tête des services du premier ministre (dont dépend l’ENA) il a, durant les deux ans et demi que dure la scolarité, prit le soin d’écrire systématiquement aux habitants de sa future circonscription électorale de haute Corrèze à l’occasion de tous les évènements de la vie : naissances, décès, mariages, promotions. Malin, non ? Quand on entend dans l’histoire romancée de sa vie qui nous est servie en ce moment par toutes les télévisions que c’est Pompidou, premier ministre, dans le cabinet duquel il avait réussi à se faire admettre à la sortie de l’ENA, qui l’avait envoyé « au front » dans cette circonscription « difficile », balivernes !

3/ Mais peu importe. La fin peut justifier quelques moyens, à condition, évidemment que ces moyens restent dans les limites de l’acceptable, ce qui a été à peu près le cas de Chirac.

Plus intéressant, quand même, est de porter un jugement sur sa politique. Un gentil qui fait une mauvaise politique doit-il être privilégié à un méchant qui en fait une bonne ? D’un point de vue moral peut-être. Mais la politique n’est pas seulement une affaire de morale et de bons sentiments. C’est aussi une question de résultats.

Les résultats de la politique de Chirac sont contrastés. Je ne parle pas ici de ce qu’il a fait ou pas fait en Corrèze et à Paris. Pour la première, je n’en sais rien encore qu’on peut avoir un regret : lui qui a défendu les langues et cultures des peuples « premiers » jusqu’au fond du Pacifique, il n’a, en revanche jamais manifesté le moindre intérêt pour la culture occitane, alors que la Corrèze fut le berceau des troubadours les plus fameux ; pour la capitale, il y a eu du bon et du moins bon (notamment les magouilles et le favoritisme politicien : la ville avait été mise en coupe réglée).

Je veux m’en tenir surtout aux mandats présidentiels.

Pour la politique étrangère, un bilan dans l’ensemble positif, même s’il y a eu des points négatifs : la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, et surtout, le virage européen qui a rompu avec la tradition gaulliste d’indépendance. Sur ce dernier point, on peut parler de trahison.

Ce qui a sans doute fait pencher la balance vers le positif dans ce domaine, c’est évidemment le refus de la guerre en Irak, bien que malheureusement un peu compensé ensuite par un retour un peu honteux dans le giron des satellites des Etats-Unis, par exemple en essayant, en pure perte, de quémander quelques miettes dans les contrats pour la reconstruction du pays.

Autre point très positif. Le président a su séduire tous ses interlocuteurs par sa grande culture historique (et artistique) et par la vision magistrale qu’il avait des civilisations. Aucun continent ne lui était étranger : l’Asie, dont il maitrisait parfaitement les civilisations, le monde arabo-musulman, l’Afrique, bien sûr (passion traditionnelle de tous les présidents, au moins jusqu’à Chirac inclus (après, la « construction européenne » a fait oublier le continent noir qui, pourtant, est essentiel à nos intérêts), mais aussi l’Europe orientale (la Pologne, j’en ai été témoin, mais aussi la Russie de Poutine, avec lequel il a sympathisé - Chirac parlait russe) et l’Amérique latine.

Pendant son deuxième mandat, j’ai eu à m’occuper particulièrement de ce sous-continent. Il était l’ami de Lula, de Chavez ou de Morales, tous hommes de la gauche latino.

Une anecdote. Chirac a reçu à l’Elysée le président argentin Kirchner qui avait des velléités de remettre à leur place les entreprises étrangères qui avaient bénéficié de contrats scandaleusement avantageux imposés par le FMI sous son prédécesseur. La société française CGE (eaux) était dans le collimateur et se plaignait du traitement qu’elle disait être infligé par les Argentins. Sans entrer dans le détail (pour des raisons compréhensibles), j’avais rédigé une note pour l’Elysée allant dans un sens plutôt favorable aux Argentins en notant que les avantages de la CGE étaient excessifs et que, entre notre amitié et nos intérêts à long terme à Buenos Aires et les intérêts à court terme de la CGE, il fallait choisir les premiers. Corrigée par ma hiérarchie et celle de Matignon, cette note avait été complètement dénaturée. Lorsque nous nous sommes trouvés dans le bureau de Chirac à l’Elysée et que l’argentin y est entré, on s’attendait à une attaque en règle de Chirac contre son homologue (d’autant que le PDG de la CGE était un ami personnel de Chirac). C’est le contraire qui s’est produit : Chirac a dit en substance : « si vous n’arrivez pas à vous entendre avec la CGE, tant pis, cela ne doit pas être une entrave à notre coopération ». C’est ma ligne que Chirac avait choisie (bien que ce ne fut plus ma ligne !). Toute la ligne hiérarchique « mouchée » ! Et la mienne renforcée.                                               

En revanche, pour la politique intérieure et la politique européenne, faux sur presque toute la ligne. On se souvient des grèves sur les retraites. On se souvient aussi de la suppression du service militaire (une faute) mais aussi du massacre des Canaques d’Ouvéa (un crime !).

Le résultat, on s’en souvient, a été une chute vertigineuse de Chirac dans les sondages. Il ne dut sa réélection qu’au fait qu’il a eu Le Pen en face de lui au deuxième tour. On se souvient aussi que ce deuxième mandat avait été plutôt minable.

XXX

Mais bon. En ce jour d’obsèques, retenons surtout l’aspect positif de l’ère Chirac : le contact facile, la grande culture, le non à la guerre d’Irak et, d’une façon, générale, l’essentiel de la politique étrangère. Pour le reste, bien moins bon et même pas bon du tout. Mais, si cela peut renforcer le crédit du président disparu : ses successeurs ont été pires que lui. Chacun, en fait, pire que le précédent. La France est en pleine crise. Cela atténue un peu ce qu’il y avait de moins positif chez Chirac. Un grand homme quand même./.

Yves Barelli, 30 septembre 2019     

 

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1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 19:59

Charles Aznavour, 94 ans dont 70 de carrière, 100 millions de disque vendus, un succès mondial, est mort le 1er octobre. Avec lui disparait le dernier géant de la chanson française, avec lui s’éteint aussi le fils d’immigrés arméniens, qui mit un point d’honneur à tant s’assimiler à la France qu’il devint à l’étranger un symbole de notre pays, de notre langue  et de notre culture, sans pour autant renier sa nation d’origine qu’il contribua à nous rendre sympathique. Une vie faite de travail, d’épreuves, en particulier à ses débuts avant de s’imposer. Un modèle professionnel, un modèle, aussi, personnel, un exemple dont on rêverait qu’il puisse être suivi par certains fils issus d’une autre immigration qui refusent l’assimilation en voulant nous imposer des « valeurs » qui ne sont pas les nôtres.

1/ En plus de 200 chansons, mais aussi 80 films, Aznavour nous a charmé parce que sa voix était incomparable et parce que ses chansons racontaient des histoires simples parlant directement à notre cœur. De « je me voyais déjà en haut de l’affiche » à « elle va mourir la Mama » en passant par « la Bohème » et beaucoup d’autres textes que nous avons tous fredonnés, ses mélodies restent gravées en nous. Elles nous racontent l’histoire simple d’un personnage qui réussit à être grand tout en restant modeste, à être puissant malgré son corps à l’allure frêle.

Aznavour, finalement, c’était la France parce qu’il était nous. Une France ordinaire des gens ordinaires, une France pour une fois pas prétentieuse (c’est ainsi qu’elle apparait souvent à l’étranger), une France qu’il a fait aimer partout en servant admirablement la francophonie et, en élargissant son audience pour le public qui ne maitrisait pas notre langue, en chantant aussi en anglais (mais pas à la façon de ceux qui croient qu’il faut faire oublier qu’on est Français pour réussir au-delà des frontières : ceux-là réussissent rarement parce que, à l’étranger, un Français qui masque sa francité n’a plus rien à dire car imiter les Américains ne mène à rien, la copie étant toujours plus mauvaise que l’original), en espagnol, en italien, en japonais et en d’autres langues (il faut un don exceptionnel, une mémoire hors du commun et un travail considérable pour chanter dans une langue qu’on maitrise peu ou pas du tout : je sais de quoi je parle car j’ai fait des discours dans pas mal de langues et ce n’est pas facile).              

2/ Aznavour n’a jamais renié le pays de l’origine de ses parents. Le peuple arménien, victime du génocide turc en 1915, a beaucoup souffert et l’Arménie (merci à l’Union soviétique qui a sauvé sa langue, sa culture et, en définitive, son existence, car c’est le seul morceau d’Arménie qui reste après que sa partie turque ait été rayée de la carte) connait de grandes difficultés économiques depuis la fin de l’URSS. Aznavour, héros national là-bas autant que chez nous, s’y est souvent rendu et s’est montré généreux (par une fondation et en parrainant de multiples initiatives) avec elle.

En le faisant, il a eu la même attitude qu’Henri Verneuil, un grand cinéaste marseillais, disparu lui aussi, qui aimait à dire : « je reste arménien, mais plus français que moi, tu meurs ! ». J’ai connu beaucoup de Marseillais d’origine arménienne (en classe, à Marseille, il y en avait toujours deux ou trois, souvent parmi les meilleurs). Ce sont des gens modestes, travailleurs, honnêtes, une immigration comme on aimerait que toutes soient ainsi : fière et heureuse (même quand les débuts sont difficiles, et ils le sont presque toujours) d’avoir la chance de faire partie de la communauté nationale française (beaucoup d’originaires de Pologne, par exemple, sont aussi ainsi), ayant à cœur que ses enfants soient tout simplement des Français comme les autres, n’oubliant certes pas la pauvre et lointaine Arménie mais ne se présentant jamais comme des « Arméniens de France » mais, au contraire, comme des Français comme les autres, ayant en plus une origine de là-bas, ce qui est tout à fait différent. Les enfants d’Arméniens que j’ai connu dans mon enfance avaient tous des prénoms français (je suis d’accord avec Eric Zemmour : on n’est pas vraiment Français avec un prénom étranger) et ils auraient été très fâchés si on leur avait dit qu’ils n’étaient pas français comme nous. Inutile de dire que chez eux, il n’y avait aucune revendication de dérogation ou de droits spécifiques d’ordre religieux, alimentaire ou autre. Suivez mon regard…

3/ Un homme qui meurt, c’est toujours triste, un grand artiste qui s’éteint, c’est un morceau de patrimoine qui s’en va, mais quand cet artiste est le dernier géant de la chanson française qui disparait, c’est inquiétant pour notre culture et pour notre pays.

Aznavour est le dernier qui était universellement connu. Je viens de consulter les pages web de quelques grands médias étrangers. Tous annoncent le décès d’Aznavour en bonne place. Ce n’était pas le cas pour Johnny Halliday qui, en dépit de son nom d’inspiration américaine, n’était pas connu aux Etats-Unis et peu en Europe.

Quel chanteur ou écrivain français vivant jouit-il aujourd’hui de notoriété à l’étranger ? Hélas peu, peut-être même aucun. Notre pays est en crise, je l’ai souvent écrit sur ce blog. Il est en crise parce que ses élites, ou soit disant élites, ses chefs d’entreprises, ses dirigeants ne croient plus en la France. La semaine dernière, revenant d’un voyage à Prague (où les amis de notre pays sont inquiets pour nous, notamment lorsqu’ils viennent encore à Paris, souvent la peur au ventre lorsqu’ils voient le « faune » qui peuple nos rues et nos métros – le jour et la nuit avec celui de Prague -), je me suis arrêté en Lorraine dans un hôtel de la chaine ACCOR (le plus grand groupe hôtelier mondial : Ibis, Novotel, Formule 1, etc ; il est français, mais que reste-t-il de français chez lui ?) où j’avais réservé une chambre par internet ; j’ai reçu un message me donnant quelques indications pratiques telles que les heures de réception, écrit seulement en anglais, sans même, donc, une traduction en français. Il y a peu je me suis rendu à Lisbonne par Air France : même chose, un message seulement en anglais alors que sur cette ligne on a surtout des voyageurs français ou des franco-portugais.

Si la France abandonne sa langue, quel étranger voudra encore l’’étudier ? Même à Barcelone, 100 km de la France, quasiment plus aucun jeune ne l’étudie. A quoi bon si Air France et Accor s’adressent à eux en anglais ? Ne croyez pas que la langue n’est qu’un support de l’économie, c’est en fait un révélateur de la pensée, la culture est un facteur essentiel de croissance économique. Un pays qui renie sa culture est un pays qui se suicide.   

Merci à Charles Aznavour d’avoir été parmi les derniers à ne pas renier la France./.

Yves Barelli, 1er octobre 2018                     

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 22:54

Il m’est arrivé d’écrire dans ce blog des nécrologies de personnages que j’ai connu personnellement. Ce n’était pas le cas de Johnny Hallyday et je ne peux en conséquence vous fournir un témoignage de première main. Pourtant, comme pour tous les Français de ma génération (le chanteur était à peine plus âgé que moi), j’ai l’impression qu’il faisait un peu partie de notre vie. Comme tous les adolescents, j’écoutais ses chansons, je suis même allé le voir sur scène à Marseille (je le reverrai quelques années plus tard, à Paris, avec mes enfants, eux-mêmes devenus « ados »). Puis nous l’avons vu grandir et, bien plus tard, vieillir. Ces images de Johnny vieux et malade, il m’est arrivé d’en voir de semblables quand j’ai rencontré des amis ou connaissances après plusieurs années, ou quand je les ai vus à la télévision. On ne peut alors échapper à la double réflexion : quel coup de vieux, il a pris ! Et la seconde, plus égoïste et plus stressante en se disant et en espérant le contraire sans le croire : suis-je devenu ainsi moi-aussi ? Quand on prend de l’âge, en général, on ne se voit jamais vieillir ; ce sont les autres qui nous voient, pas nous.

C’est donc le premier sentiment que m’inspire la mort du grand chanteur : la mélancolie devant la fuite du temps en se disant que le passage au néant, ce sera un jour à notre tour. On se dit qu’on a moins bu, fumé, qu’on s’est moins shooté que lui et que cela nous laisse un sursis. Mais cela viendra un jour. Miracle de la vie, néant irrémédiable de la mort.

Si la mort de Johnny nous touche autant, les gens de ma génération, mais aussi les plus jeunes (parce qu’un jeune un jour sera vieux), c’est un peu (ou beaucoup) pour cette raison foncièrement égoïste : la vie est un état éphémère et les meilleurs médecins (ceux, probablement qui ont été au chevet du chanteur) n’y peuvent rien.

Mais au-delà de cette première raison qui explique l’émotion du moment face à la disparition de celui qui nous accompagnait depuis plus d’un demi-siècle, il en est d’autres.

Johnny était, parait-il, quelqu’un de profondément humain, proche des gens simples parce que lui-même était issu du peuple ordinaire, que, parait-il, il a eu une enfance difficile, voire malheureuse, et qu’il savait exprimer de manière simple, les sentiments simples de tous les jours et de tout le monde. J’ai moi-même été élevé dans un milieu assez modeste (disons de classe moyenne inférieure, je n’ai jamais vécu dans un milieu ouvrier, bien que des amis d’enfance en faisaient partie). Je me souviens d’une conversation avec un ami de mon âge qui avait quitté l’école de bonne heure et qui, alors que j’étais étudiant (donc un milieu intellectuel), travaillait et avait un emploi manuel. A la question pourquoi aimes-tu Hallyday ? (moi, mes « idoles » étaient plutôt Ferrat, Ferré, Brel ou Bécaud), il m’a répondu « Johnny, il parle comme nous, de sujets de tous les jours, il a les mêmes préoccupations que nous » (les filles, l’amour, les ruptures, mais aussi la révolte et à la violence dans un monde dur, souvent injuste). C’est sans doute pour cela que le chanteur a été si critiqué par nombre d’intellectuels, de journalistes et d’autres personnes « bien établies », mais, en contrepoint, si adulé par toute une jeunesse. Johnny n’était pas politisé, mais dans ses premières chansons, il y avait déjà comme un air de mai 1968, certes pas le mai 68 des facs (le mien), mais celui de la jeunesse ouvrière qui a participé aux grandes grèves.

A côté de cela, il y avait évidemment l’artiste, la « bête de scène », comme on dit. Je n’étais pas un fanatique du chanteur, comme le lecteur l’a sans doute compris en lisant ce qui précède. Il y avait néanmoins certaines chansons qui m’ont touché. Pas celles qui faisaient le plus de bruit (je n’ai jamais été un fan de rock et les chaises cassées dans les salles de concert, les habits de « rock star » ou les bottes et blousons de motards, ce n’était pas mon truc). Je préférais les chansons plus lentes, plus sentimentales, telles « Retiens la nuit », « Marie » ou « le pénitencier » (pas pour les paroles, mais pour la musique).

Il est vrai que Johnny, avec sa voix un peu spéciale qui, parfois, empêche de bien saisir les paroles, ce n’est pas vraiment en disque qu’il fallait l’écouter mais sur scène. C’est vrai que lorsque j’ai vu ses spectacles (et même ceux retransmis à la télévision), comme tout le monde j’ai été totalement pris. Il se dégageait un charisme absolument extraordinaire qui faisait qu’on avait la sensation de vivre un moment magique exceptionnel.

Dans sa longue carrière, Johnny Hallyday a enregistré plus de 1000 chansons, donné des dizaines de milliers de concerts, vendu 110 millions de disques et il s’est produit devant 28 millions de spectateurs. On peut donc dire qu’une majorité de Français a eu un contact direct avec l’ « idole des jeunes » et le contact n’a jamais été perdu avec ces « jeunes » lorsqu’ils sont devenus moins jeunes. Cela explique que l’hommage à Johnny aujourd’hui est réellement celui de la Nation. La question n’est pas de savoir si cet enthousiasme et cette émotion sont justifiées. C’est un fait objectif, un phénomène de société. Que cela plaise ou non, il faut en tenir compte.

Alors que retenir de l’homme ?

C’était un personnage contrasté sur lequel je n’ai pas d’opinion définitive parce que je ne l’ai pas connu personnellement. Depuis ce matin, toutes les télés et les radios multiplient les témoignages de ceux qui l’ont connu. Je vous y renvoie. Ils en parlent bien mieux que moi.

Dans ce contraste, je me limite à deux appréciations.

La première est réservée, voire négative. Cette fascination pour l’Amérique ne me plait pas. Je n’ai rien contre les Américains et leur musique. Mais Johnny a trop cherché à l’imiter, à la copier. Il a habité à Los Angeles pour être encore plus près de ses idoles. Il aurait rêvé faire une carrière « internationale », c’est-à-dire américaine. Il n’y est jamais parvenu. Cela est normal. On préfère toujours l’original à la copie. J’ai habité moi aussi aux Etats-Unis. On y a souvent une certaine admiration pour la France, sa gastronomie, son vin, son art de vivre. Croyez-moi, on y préfère les Français « français » aux Français, copie d’Américains. Johnny avait en lui « quelque chose de Tennessee », mais les Américains n’ont jamais rien eu de Johnny et ils trouvaient d’ailleurs ce nom américain quelque peu ridicule. Là-bas, on connait encore Edith Piaf, pas Johnny Hallyday.

Personnellement, j’ai préféré le Jean-Philippe Smet (son vrai nom) qui a effectué son service militaire sans chercher à se faire « réformer » (ce qui était facile à l’époque), alors qu’il était déjà en pleine gloire. Cela me l’a rendu sympathique et cela fait encore pencher aujourd’hui ma balance du pour et du contre dans le sens positif.

Adieu, donc, Jean-Philippe-Johnny. Tu as rythmé notre jeunesse et tu as accompagné toute notre vie. Tu n’avais pas que des qualités et cela t’a rendu profondément humain. Nombre d’artistes, d’écrivains, d’hommes d’Etat, mais aussi de scientifiques, d’ingénieurs, de professeurs ou de diplomates (je ne les oublie pas) qui font aujourd’hui partie de notre patrimoine historique et culturel, en un mot de notre identité collective, étaient, eux aussi, des personnages contrastés, à l’image de ce monde, ni tout blanc ni tout noir. Aujourd’hui, tu as rejoint ce panthéon.

Tu as chanté « noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». En ce qui te concerne, tu fais que, au-delà de la mort, il y a la vie parce que, comme la graine tombée à terre d’un arbre mort, la mort génère aussi la vie. Tu as fait partie d’une tranche de notre propre vie dont le souvenir se perpétuera au-delà de ta mort, au-delà de nos propres morts. La vie d’une nation vieille de quinze siècles comme la nôtre est une succession de vies et de morts qui, chacune, a laissé une trace dans notre histoire commune.

Ta trace restera sans doute gravée pour longtemps.

Yves Barelli, 6 décembre 2017                                                              

 

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