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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 13:08

Les électeurs des oblasts (régions) de Donetsk et de Lougansk ont voté le 11 mai en faveur de la séparation de leur région du reste de l’Ukraine. Ce référendum, qui n’est reconnu ni par les autorités de fait de Kiev ni à l’étranger (on n’a pas encore la réaction de Moscou, prudent dans cette affaire) manque évidemment de légitimité constitutionnelle, d’autant qu’il s’est tenu dans des conditions matérielles contestables (précipitation, manque de listes électorales, aucun contrôle impartial, climat d’insécurité dans la région).

Il ne faut donc pas prendre à la lettre le résultat proclamé par les organisateurs du scrutin (75% de participation, 90% de oui), à la fois juges et partie de celui-ci.

On ne saurait toutefois dénier toute signification à ce référendum. Les nombreux reportages des envoyés spéciaux des chaînes de télévisions occidentales font état d’une forte mobilisation de la population qui semble avoir participé massivement au scrutin. Il est plausible de penser que, même si les résultats annoncés minimisent probablement l’ampleur de l’opposition à la sécession, minoritaire mais non négligeable, ils reflètent une réelle volonté de la grande majorité des 10 millions d’habitants de l’Est ukrainien de prendre le large vis-à-vis du régime de Kiev qu’ils considèrent illégitime (et ils ne sont pas les seuls à avoir ce sentiment).

Les organisateurs du référendum ont annoncé que si le oui l’emportait, ce qui est le cas, ils en organiseraient un autre, sans doute à l’automne, pour demander aux électeurs s’ils veulent créer un Etat indépendant ou s’ils veulent se rattacher à la Russie, comme l’ont fait avant eux les habitants de la Crimée. D’ici là, la porte n’est pas fermée à la discussion.

Plusieurs questions se posent désormais et plusieurs enseignements doivent être tirés de l’évolution en cours de la situation :

1/ Ce serait pure folie que d’encourager et même de tolérer une tentative de reconquête militaire des régions sécessionnistes par les autorités de fait de Kiev. D’abord, parce qu’elles n’en ont pas les moyens. Ce serait un bain de sang non seulement de populations civiles, mais aussi dans les rangs des pauvres soldats dont les images diffusées à la télévision montrent qu’ils ne sont pas très fiers de ce qu’on leur demande de faire (imaginez des tankistes français aller occuper les villes de Bretagne face à une population qui leur serait hostile !). Cette armée d’occupation pourrait sans doute tenir ponctuellement quelques lieux stratégiques mais sans espoir de mettre fin à la sécession.

Quand bien même y parviendrait-elle, ce serait à coup sûr le signal d’une intervention russe face à laquelle l’armée ukrainienne ne tiendrait pas deux heures. On entrerait alors dans une crise internationale rappelant les pires moments de la confrontation Est-Ouest du temps de la guerre froide. Comme il est exclu que les troupes de l’OTAN s’opposent à celle d’une autre puissance nucléaire (elles ne l’ont pas fait en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968), on en serait réduit à imposer des sanctions économiques, sans doute coûteuses pour la Russie, mais aussi pour l’Occident. Ce n’est donc dans l’intérêt de personne.       

2/ Après Donetsk et Lougansk, y aura-t-il d’autres sécessions ? Tout dépendra évidemment de l’attitude des autorités de Kiev. Si celles-ci campent sur leurs positions actuelles de refus de tout dialogue avec l’opposition et d’attitude belliqueuse (par l’envoi de troupes appuyées par des tanks et des hélicoptères) contre les populations, il est à prévoir que les régions du Nord-Est (Kharkiv) et du Sud (Odessa), majoritairement hostiles au nouveau pouvoir de fait de Kiev, emboitent le pas à celles du Sud-Est. Il ne resterait plus alors de l’Ukraine « pro-occidentale » que les régions de l’Ouest et la capitale (où le soutien au régime est loin d’être général). Le vieux clivage Nord-ouest/Sud-est serait ainsi entériné. Mais nous n’en sommes pas encore là.

3/ L’élection présidentielle prévue le 25 mai aura-t-elle lieu ? Dans les régions contrôlées par Kiev probablement. Ailleurs sans doute pas, ou, en tout cas, pas partout et certainement pas partout dans de bonnes conditions.

On peut déjà annoncer que l’élection du 25 mai n’aura pas plus de valeur que le référendum qui vient de se dérouler à Donetsk. Les conditions ne sont pas réunies pour qu’elle se déroule normalement. Seuls les candidats du pouvoir kiévien sont en lisse et rien n’est prévu pour que les autres puissent s’exprimer (ils n’ont d’ailleurs pas l’intention de se présenter à un scrutin organisé par un pouvoir qu’ils ne reconnaissent pas). Un vote dans un pays en quasi guerre civile n’a aucun sens, si ce n’est de donner une idée de la mobilisation de chaque camp. Nul doute que les électeurs des régions occidentales de l’Ukraine se rendront aux urnes de façon aussi enthousiaste que ce les Ukrainiens de l’Est ont fait hier. Mais pas les autres.

On ne sera pas plus avancé après ces scrutins qu’avant. Tous les observateurs honnêtes et un peu au fait de la réalité ukrainienne savent depuis longtemps qu’il y a deux Ukraine de force comparable qui se font face quasiment depuis vingt ans. Au grès des élections passées, on a eu une alternance de petites majorités de droite (« pro-européenne ») et de gauche (« pro-russe »). Cette fois, l’affrontement sur le terrain est tel que, même si des élections contradictoires pouvaient effectivement être organisées (ce qui est loin d’être le cas), le camp vaincu, quel qu’il soit, n’en reconnaitrait pas le résultat.

La sagesse consisterait donc à dire que l’élection présidentielle, pour le moment, n’est pas la solution. Il faut d’abord arrêter les affrontements, puis instaurer un dialogue. Les élections viendront après. Dans n’importe quel autre pays du monde, les élections suivent la normalisation, elles ne la précèdent jamais. Il faut vraiment une forte dose de mauvaise foi, ce qui semble hélas le cas des dirigeants occidentaux actuels, pour continuer à dire que cette élection doit avoir lieu coûte que coûte. Mauvaise foi doublée d’un aveuglement. Croient-ils pouvoir imposer leurs vues à la moitié des Ukrainiens qui n’en veulent pas et à la Russie qui les protègent ? Leurs menaces de sanctions, qu’ils brandissent faute de propositions intelligentes, n’y changeront rien sauf qu’elles ne feront que rendre plus difficile encore la recherche d’une solution.

4/ J’ai écrit dès le premier jour des évènements qui durent depuis plusieurs mois que, en soutenant d’abord les manifestations violentes et antidémocratiques (parce que les manifestants prétendaient renverser par la force un président élu moins de deux ans auparavant), puis en faisant pression sur l’ancien pouvoir pour qu’il abdique devant la contestation et enfin en soutenant le changement de régime dont le moins qu’on puisse dire est qu’il s’est fait de manière contestable (on peut même parler de putsch de fait), les pays occidentaux avaient non seulement injustement agi mais avaient en outre pris le risque d’enclencher un processus qu’ils ne pourraient ensuite maîtriser.

Les faits, malheureusement, ont donné raison à mon analyse. On a soulevé la boite de Pandore. On croyait amener l’Ukraine à bon compte dans le giron de l’OTAN. C’est le chaos qu’on obtient. Chaos doublé d’une crise internationale dangereuse car, non seulement les Occidentaux ont sous-estimé la réaction d’une portion significative de la population ukrainienne (majoritaire, semble-t-il, dans le Sud et l’Est), mais aussi celle de la Russie qui, convenons-en si on est honnête, n’est pas vraiment un pays étranger en Ukraine.

5/ Je suis scandalisé par l’attitude des dirigeants des pays occidentaux et en particulier par ceux de la France. Une fois de plus (il s’était déjà mis en avant sur la Syrie et sur l’Iran), le président Hollande a une attitude partiale, va-en-guerre et, j’ajoute, ridicule. Croit-il impressionner Poutine et les Ukrainiens de l’Est en évoquant sans arrêt des sanctions ? Ne s’aperçoit-il pas que sa voix est devenue totalement inaudible, tant en France (où les électeurs l’ont déjà sanctionné ; ces sanctions ont dû le traumatiser, c’est pourquoi il a désormais ce mot en permanence à la bouche !), qu’à l’étranger (où on écoute Obama et Merkel, pas lui) ?

6/ Cette attitude scandaleuse montre une méconnaissance totale de l’histoire et un mépris de la mémoire collective des peuples de l’ancienne URSS. Dès la formation de celle-ci, en 1918, les Occidentaux avaient déjà essayé d’isoler la Russie bolchévique d’alors. Les Français avaient même débarqué dans le sud de l’Ukraine pour soutenir les Russes « blancs ». Ce fut un fiasco. A Munich, en 1938, on préféra passer un compromis (on sait ce qu’il advint) avec Hitler plutôt que de faire un front commun avec Staline. De tous les alliés pendant la seconde guerre mondiale, ce sont les Soviétiques qui payèrent le plus lourd tribut avec 20 millions de morts. Aujourd’hui encore, lorsqu’on évoque la « guerre patriotique contre le fascisme », c’est l’ensemble des Russes, mais aussi de beaucoup d’Ukrainiens (une majorité peut-être), qui se sentent concernés parce que toutes les familles ont été meurtries dans leur chair. Le 9 mai est un anniversaire célébré avec ferveur en Russie et dans l’ancienne URSS.

Parmi les activistes de la place de l’Indépendance de Kiev, en première ligne de ceux qui ont tiré avec des armes de guerre sur les policiers (11 ont été tués), il y avait des groupes clairement fascistes ou fascisants, des gens dans la lignée des traitres qui ont combattu aux côtés de la Wehrmacht et qui ont commis les pires atrocités sur les populations civiles. Ces groupes s’appellent les milices « Prava » (droite) ou « Svoboda » (« liberté », beau nom pour des ennemis de la liberté !).

Sans doute ces groupes ne sont-ils pas majoritaires parmi les nouvelles autorités de Kiev, mais personne, parmi les dirigeants occidentaux n’en a dénoncé la présence. Scandaleux, mais idiot de surcroit. Les reportages qu’on voit sur les chaînes de TV en ce moment à Donetsk ou à Odessa montrent que de nombreuses personnes qui n’étaient pas particulièrement pour le séparatisme s’y sont converties parce qu’elles rejettent viscéralement ce fascisme qui leur rappelle les pires souvenirs et qu’elles croient, à tort ou à raison (au moins partiellement à raison) désormais au pouvoir à Kiev.

Ces groupes fascisants semblent à l’œuvre pas seulement à Kiev. Il semble qu’ils aient été présents à Odessa où 40 militants « pro-russes » sont morts dans l’immeuble des syndicats  où des assassins ont mis le feu. Des tirs meurtriers sont opérés dans l’Est en marge de la présence des militaires venus de Kiev. Les morts se comptent déjà par dizaines. On soupçonne les activistes d’en être les auteurs. Pas un mot de la part de Hollande et des autres.

Même si l’armée qui a été envoyée dans l’Est semble faire preuve de retenue, surtout du fait du manque de motivation des militaires, le fait qu’on puisse envoyer des tanks contre des civils est également scandaleux. Elle renforce évidemment la condamnation qu’on doit porter à l’encontre des nouveaux dirigeants ukrainiens qui semblent tout faire pour envenimer la situation. Mais je dirais qu’ils sont encore plus bêtes que méchants. Plus ils s‘agitent, plus ils refusent le dialogue, plus ils précipitent des régions entière du pays en dehors de ce pays. Au lieu de les encourager au dialogue, les Occidentaux les soutiennent. Plus ils commettent des crimes, plus on veut « sanctionner » la Russie. Aussi scandaleux que contreproductif. 

7/ Les Occidentaux seraient évidemment plus crédibles dans leur affichage du maintien de l’intégrité territoriale de l’Ukraine s’ils n’avaient pas mis fin il n’y a pas si longtemps à l’intégrité de la Serbie en en détachant le Kosovo et en livrant ce territoire aux mafias albanaises. Mais ils ne sont pas à une contradiction près. Ou plutôt pas à une logique cynique près : la démocratie et la libre expression des peuples sont bonnes et légitimes quand cela est conforme à leurs plans, interdites dans le cas contraire.

8/ Ces mêmes Occidentaux ont pourtant réussi à préserver l’intégrité d’un pays proche du Kosovo et de la Serbie : la Bosnie. Certes, cette unité vient d’un compromis boiteux entre trois « communautés » (comme il n’y en a que deux en Ukraine cela devrait être plus facile), mais il vaut mieux un compromis imparfait qu’une guerre qui, de toute façon, ne peut avoir ni vaincu ni vainqueur. En Bosnie, on a créé une république fédérale, avec large autonomie pour chacune des entités.

C’est évidement la seule solution pour l’Ukraine : la fédéralisation avec neutralité de l’Ukraine et garantie internationale sous la supervision des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité. Les gens intelligents et connaissant les réalités internationales préconisent une telle solution. Dominique de Villepin (ancien premier ministre de Chirac, aujourd’hui en retrait de la politique), par exemple, préconise cette sortie de crise. Hubert Védrine, (ministre des affaires étrangères de Mitterrand) aussi. Chez nous, seuls le pouvoir hollandais, une partie de l’UMP et quelques autres « euro-béats » et atlantistes nostalgiques de la guerre froide continuent à soutenir mordicus les putschistes de Kiev dans leur intransigeance et à refuser toute solution de compromis avec les anti-Kiev et avec la Russie.

Cette solution (fédération + neutralité) serait la seule à garantir l’unité de l’Ukraine et à préserver les intérêts légitimes de la Russie.

9/ Un Etat n’est pas nécessairement une construction issue d’on ne sait quelle légitimité historique ou surnaturelle. C’est une construction qui ne peut reposer que sur le consensus des gens qui l’habitent. Ces gens n’en sont pas de simples locataires mais des copropriétaires. Pour qu’il y ait Etat, il faut la volonté des citoyens, de tous les citoyens, de le conserver. Comment reprocher à certaines régions ukrainiennes de vouloir faire sécession, alors que les mêmes qui s’agrippent à l’ « intégrité » territoriale de l’Ukraine ont encouragé il y a vingt ans la disparition d’autres Etats existants, l’URSS, dont faisait partie l’Ukraine, mais aussi (comme par hasard tous gouvernés par des communistes), la Yougoslavie, puis la Serbie, notamment. Interdiction de la sécession dans certains cas, encouragement dans d’autres par le simple fait du prince (celui de Washington en l’occurrence)!  

Il est clair que l’unité de l’Ukraine ne pourra être restaurée que si les séparatistes sont d’accord pour y revenir. Il faut les séduire, non leur signifier des interdictions qui, de toute façon, n’auront aucune chance d’être appliquées. Et s’ils ne veulent pas revenir, par quel droit moral et par quelle force effective sur le terrain les obligera-t-on à « obéir » comme des petits enfants qui seraient turbulents?

Rappelons, parce qu’il y a souvent des confusions (je renvoie les lecteurs à mon article du 21 avril : « Ukraine : histoire et ethnolinguistique »), que ce qu’on nomme les « russophones » ou « pro-russes » de l’Est ukrainien ne sont pas majoritairement d’origine russe (dans ce cas, ils n’auraient aucune légitimité à vouloir s’emparer d’une portion du territoire ukrainien) mais sont d’authentiques Ukrainiens qui ne pratiquent plus l’ukrainien depuis deux à trois générations (un peu comme les trois-quarts d’Irlandais qui, bien qu’ « anglophones », n’ont rien d’Anglais) et qui, lorsque l’URSS s’est décomposée, ont voté à 90% pour la création d’un Etat ukrainien dont, à l’époque, ils se sentaient partie prenante.    

10/ Un mot enfin sur la Russie et sur Poutine. Ceux qui présentent la crise ukrainienne comme une illustration de la politique expansionniste de Poutine sont victimes de leur dogmatisme et de leur idéologie antisoviétique et anticommuniste (ils n’ont peut-être pas remarqué qu’il n’y avait plus d’URSS et plus de PC au pouvoir à Moscou!). Ils oublient, ou font semblant d’oublier, que le début de la crise a été la subversion à Kiev contre un président élu et son remplacement par des activistes hostiles à la Russie. Poutine a dû réagir à cette nouvelle situation qu’il n’avait certainement pas souhaitée et même qui était un revers stratégique de premier ordre.

La réaction russe a été adroite. En récupérant la Crimée, Poutine a flatté l’amour-propre de son peuple et il a montré que les menaces occidentales étaient sans effet.

Il est probable que les services secrets russes ne sont pas tout à fait étrangers aux troubles qui secouent les régions d’Ukraine (mais la CIA est sans doute aussi très active). Il est sans doute tentant pour le Kremlin de pousser à la subversion sur la ligne Donetsk-Odessa-Moldavie afin d’isoler Kiev et de créer une ligne stratégique le long de la mer noire jusqu’à rejoindre la Transnistrie (région séparatiste « pro-russe » de Moldavie).

Il y a toutefois des risques à trop pousser dans cette voie. L’économie russe n’est pas en bonne santé. Les Occidentaux n’ont pas vraiment réagi au retour de la Crimée dans la mère-patrie russe. Elle était dans l’ordre des choses. Sans doute, réagiraient-ils davantage si les Russes poussaient leurs pions ailleurs. A cet égard, ce n’est pas la région de Donetsk qui est la plus importante. Odessa est stratégiquement plus déterminante. En outre, il n’est pas sûr que Moscou souhaite annexer le Donbass (région de Donetsk) : trop d’industries en décrépitude, trop d’attentes de la population en termes d’aide sociale, pour des bénéfices minimes.

C’est pourquoi, me semble-t-il, je ne crois pas que Poutine poussera beaucoup pour susciter des séparatismes, à moins que les dirigeants de Kiev et les Occidentaux soient suffisamment bornés pour ne rien connaitre d’autre que les rapports de force sur le terrain.

Tout le monde aurait à gagner à un compromis. Y parviendra-t-on ? Cela dépendra en grande partie des Occidentaux. Obama et Merkel sont plutôt sages. Poutine aussi, quoi qu’on en dise. Mais l’engrenage du cercle vicieux de la guerre civile et de la crise internationale est enclenché. Avec le risque d’échapper à tout contrôle une fois la machine infernale trop en mouvement.  

Saura-t-on le désamorcer ? Je ne fais aucun pari.

 

                                                   Yves BARELLI, 12 mai 2014                     

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Published by Yves Barelli - dans UKRAINE
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