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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 15:58

Le Portugal est un pays discret qui n’occupe pas une place de premier plan en Europe, ce qui ne signifie pas qu’il soit sans intérêt : petit pays mais grande culture et immense histoire qui joua un rôle fondamental dans le destin de l’humanité. Souvent, les Portugais ont montré la voie au reste du monde, y compris il n’y a pas si longtemps : on se souvient par exemple de la « Révolution des œillets » en 1974, qui marqua le début de la chute des dictatures en Europe du Sud.

1/ Le Portugal, qui s’était considérablement développé au cours des deux décennies précédentes, est marqué depuis 2011, comme les autres pays du sud de l’Europe, par une grave crise économique et sociale et par l’application brutale des politiques d’austérité imposées par l’ Union européenne et qui se sont traduites par la stagnation économique, le recul social généralisé et la déstructuration de la société, avec, notamment, l’exil d’une grande partie de ses forces vives.

Le choix du gouvernement de centre-droit sortant de Pedro Passos Cuelho a été de « coller » à l’euro, aux règles absurdes de Bruxelles et d’appliquer en bon élève les politiques suicidaires d’austérité. Il n’a pas été le seul à le faire. Il a suivi en cela la même stratégie que l’Espagne, l’Italie ou la Grèce avec les mêmes mauvais résultats et la même injustice : diminution drastique des salaires des fonctionnaires et des pensions de retraites, les deux étant considérés comme des variables d’ajustement budgétaire, baisse d’impôts des plus riches, privatisation des services publics et aide aux banques et aux banquiers pourtant largement responsables de la crise.

Comme ailleurs en Europe du Sud, la droite conservatrice a appliqué des « recettes » qui, pourtant, ne marchent nulle part, mais la gauche, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition, les a cautionnées, s’arcboutant derrière son dogmatisme européiste, mondialiste et sa religion de l’euro à tout prix.

Face à cette coalition de la bienpensance, les Portugais ont eu une réaction comparable à celle des autres peuples européens : perte de confiance dans des solutions collectives, montée de l’individualisme et des égoïsmes de toutes catégories, solidarités familiales à défaut de nationales, exil pour les jeunes les plus qualifiés (c’est une véritable hémorragie au Portugal), chômage pour ceux qui restent, désintérêt pour la chose publique (le « Benfica » passionne plus que le parlement !) avec des taux d’abstention records aux élections, et pessimisme ambiant d’une société dont les ressorts sont cassés.

Telle est l’image actuelle du Portugal que les zélateurs des politiques régressives de Bruxelles tentent de corriger en parlant de « frémissement » de croissance (mais le PIB a tellement chuté qu’il ne peut que remonter), de « performances » à l’exportation (avec des salaires diminués de 20%, on ne peut être que « compétitif », et avec un marché intérieur en berne, on n’est pas étonné qu’on cherche absolument à exporter) et de déficits budgétaires enfin en dessous des 3% imposés par les gardiens du temple « libéral » (au prix du sacrifice des services publics, de la santé et de l’éducation).

La réalité du pays lusitanien reste pourtant noire et les résultats des élections qui s’y sont déroulées le 4 octobre en constituent l’illustration. Il n’est pas sans intérêt de les analyser car, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le tableau portugais est en grande partie transposable aux autres pays du sud de l’Europe, à la différence près que la société portugaise est plus homogène que celles des pays comparables : assez faible immigration, pas de séparatismes régionaux.

2/ Seule la moitié du corps électoral portugais a exprimé hier un choix. L’abstention atteint le niveau record de 43% et il y a plus de 3% de votes blancs ou nuls. Si on y ajoute les nombreux jeunes qui ne s’inscrivent plus sur les listes électorales, on voit qu’une majorité de Portugais ont perdu toute confiance dans leur classe politique et leurs institutions. Cela est grave.

La coalition sortante de centre-droit a obtenu 38% des voix, contre 50,4% en 2011. Comme il s’agit d’un scrutin de liste à la proportionnelle sans prime au vainqueur, la coalition emmenée par Pedro Passos Cuelho obtient 104 sièges, en deçà de la majorité absolue.

Le Parti Socialiste a 32,4% des voix et 85 sièges.

Le phénomène nouveau est la montée de la gauche radicale, partagée entre le « Bloc de gauche », sorte de Syriza ou de Podemos, (10,2% des voix et 19 sièges) et la coalition Parti Communiste-Verts (8,3% des voix et 17 sièges).

Il y a donc une majorité relative de droite mais l’ensemble de la gauche a la majorité absolue. Cela pose évidemment la question de l’attitude du Parti Socialiste. Ce n’est pas particulier au Portugal.

3/ Comme d’habitude il y a un clivage entre le Portugal du Nord et celui du Sud. Cette coupure historique existe pratiquement depuis que le Portugal existe, soit la fin du moyen-âge, après la « Reconquista » chrétienne sur l’Ibérie musulmane. En schématisant, le nord est une terre de petits propriétaires catholiques qui votent à droite ; le sud est un pays de grandes propriétés avec des salariés (agricoles puis industriels et dans les services) syndicalisés, réservés vis-à-vis de l’Eglise et qui votent à gauche). Porto, métropole du nord et capitale historique du Portugal auquel la ville a donné son nom, est le fief de la tradition ; Lisbonne, capitale « moderne », a des idées plus libérales et souvent révolutionnaires. Ceci, je répète, en schématisant. Mais, même si l’opposition nord-sud est moins forte qu’avant, elle reste une réalité. La carte électorale l’illustre.

4/ Les socialistes pourraient, s’ils le voulaient, former une majorité avec la gauche radicale. Il est douteux qu’ils le fassent. On se souvient de la rupture quelques mois après la révolution des œillets, en 1974, entre, d’une part, le PS de Mario Soares et, d’autre part, les communistes et la gauche radicale, y compris les militaires qui avaient libéré le Portugal de la dictature fascisante de Salazar. Soares est longtemps resté au pouvoir. Il a mené une politique de droitisation et conduit son pays à l’adhésion à l’Union européenne et à ses dogmes économiques et sociaux « libéraux ». Aujourd’hui, le PS portugais, comme son voisin le PSOE espagnol (et comme le français), « colle » aux politiques imposées par Bruxelles et Berlin. On ne voit plus très bien ce qui le différencie de la droite et, sans doute, le premier ministre sortant a-t-il raison de noter que 80% du nouveau parlement adhère aux « réformes ». Il est donc douteux que les socialistes fassent front commun avec la gauche radicale. Ils ne soutiendront probablement pas le gouvernement de droite, encore que, à terme, une « grande » coalition ne soit pas à écarter. Dans l’immédiat, les lois de droite passeront probablement avec leur abstention.

5/ La gauche radicale n’est pas un phénomène nouveau au Portugal. Elle continue à avoir de solides bastions électoraux dans l’Alentejo et la région de Lisbonne. Le Parti Communiste, même s’il a beaucoup perdu depuis trente ans, reste une force non négligeable.

Ce qui est nouveau est l’apparition d’un mouvement hors système comparable à celui de Podemos en Espagne. Comme les communistes, cette nouvelle force alternative est partisane de la sortie de l’euro, de la rupture avec les politiques d’austérité et même de la sortie de l’OTAN.

6/ Le paysage politique portugais a ceci d’intéressant qu’il est en symbiose avec un mouvement de fond européen.

On peut résumer cette tendance ainsi :

a/ La classe politique et le système font l’objet d’un rejet d’une partie importante de la population, sans doute majoritaire si on additionne ceux qui votent pour des partis hors système et ceux qui ne votent plus. Cette désaffection se constate dans beaucoup de pays européens.

b/ Les partis socialistes et socio-démocrates sont largement discrédités. Depuis plus de vingt ans, ils se sont crus obligés de prendre le tournant de la déréglementation, de la dérégulation, de la mondialisation, des privatisations, des baisses d’impôts pour les plus riches et des politiques d’austérité pour les plus pauvres mais aussi pour les classes moyennes. Ces partis sont pour l’euro, pour la droitisation accélérée de l’Union européenne (dont, lorsqu’ils sont au pouvoir, ils cautionnent toutes les dérives) et pour l’alignement sur les Etats-Unis.

Ces partis ont été sanctionnés par les électeurs à peu près partout. Ils ont été chassés du pouvoir en Espagne, en Grande Bretagne et même dans les pays scandinaves, pourtant bastions traditionnels de la social-démocratie. En Allemagne, après avoir mené une politique de droite et après avoir été battus dans les urnes, ils sont devenus une force d’appoint de Madame Merkel en participant à un gouvernement de coalition. En France, le socialiste Hollande est si bas dans les sondages que seul le rejet d’un « remake » Sarkozy ou d’une inconnue Le Pen pourrait le sauver.

Dans tous ces pays, ce n’est pas la « droitisation » de la société, souvent mise en avant par les commentateurs, qu’on observe, mais celle de ceux censés être de gauche et qui sont massivement passés dans l’idéologie de droite, illustrant ainsi l’extraordinaire talent du capitalisme pour récupérer ceux qui étaient supposés s’opposer à lui.

C’est donc à un véritable fiasco de la social-démocratie européenne qu’on assiste.

Toutefois, si elle est largement discréditée et sanctionnée, la social-démocratie n’est pas totalement annihilée. La force de l’habitude, la peur de l’inconnue, la méfiance envers les propositions « déraisonnables » et le poids du clientélisme et du « marketing » de partis disposant encore de beaucoup de moyens font que nombre d’électeurs leur restent fidèles. Pas assez pour être majoritaires, mais suffisamment pour barrer la route à la « concurrence ».

c/ Sur les décombres du socialisme, mais aussi du communisme (incapable de se renouveler), y a-t-il des alternatives ?

Pour le moment, il y a surtout des aspirations et des tendances, mais encore rien de concret et de crédible.

L’expérience de Syriza en Grèce est malheureuse et risque de porter un coup aux espoirs de véritable changement. Ce parti, élu pour s’opposer aux politiques d’austérité de l’Union européenne, finalement les entérine avec un langage alambiqué peu convainquant : on condamne cette politique, mais on la fait quand même !

Ailleurs, la situation est plus compliquée.

Beaucoup de ceux qui votaient à gauche ne votent plus. Ils n’ont plus aucun espoir de changement.

Dans les régions où existent des aspirations nationales, les partis séparatistes sont souvent devenus majoritaires. Ils recueillent l’adhésion de déçus de la droite et plus encore de la gauche. C’est le cas en Catalogne, au Pays Basque, en Ecosse ou en Flandre. Même dans les régions non séparatistes, des partis locaux aux programmes flous émergent parfois. C’est le cas, par exemple, au Pays de Valence ou en Andalousie.

Dans les régions non culturellement différenciées, il y a parfois un repli communautariste. C’est le cas en France. Il n’a pas encore de prolongement électoral mais cela pourrait venir.

Mais les cas les plus courants sont l’émergence de forces politiques alternatives.

Elles sont de deux types.

Certaines s’appuient sur la défense de l’identité nationale face à l’emprise de l’Union européenne vue comme antinomique de la souveraineté nationale et face au renouvellement démographique avec la constitution de minorités ethnico-religieuses qui refusent l’assimilation et entendent s’imposer contre les majorités.

Ce type de forces alternatives s’observe principalement en France où le Front National, issu de l’extrême-droite, mais rejoint par des électeurs de droite comme de gauche et qui a un programme de type de gauche (rôle de l’Etat, protectionnisme, redistribution sociale) représente de l’ordre de 25% de l’électorat, en particulier de l’électorat populaire qui votait autrefois socialiste ou communiste.

Le deuxième type est l’émergence d’une gauche radicale. Elle conteste le capitalisme, l’Union européenne et l’euro (mais diverge des partis de type Front National sur la question de l’identité, cette gauche radicale ne voulant pas apparaitre comme anti « immigrés », c’est-à-dire contre les plus pauvres).

Le parti le plus prometteur est Podemos en Espagne. Son score aux élections générales de décembre prochain sera intéressant à observer. Il est possible que ce parti, qui, pour le moment, n’a pas de programme bien précis, en dehors des bonnes intentions « anti-austérité » et « anti-corruption », devienne une véritable force alternative capable de battre la droite actuellement au pouvoir. Il est possible aussi qu’il se dégonfle comme une baudruche percée.

En France, le Front de Gauche, qui regroupe ce qui reste de l’autrefois hégémonique Parti Communiste et des déçus du socialisme, a, pour le moment, un succès très limité face à l’attraction du Front National sur les classes populaires et moyennes.

Le virage à gauche du Parti Travailliste britannique pourrait davantage être prometteur. Il est trop récent pour qu’on se fasse une opinion définitive.

En Allemagne, Die Linke a aussi des potentialités. Jusqu’à présent, ses résultats, en dehors de l’ancienne Allemagne de l’Est, sont restés modestes.

d/ Pour le moment, la droite reste largement hégémonique en Europe, du moins chez ceux qui votent, et compte tenu de la dispersion des autres forces politiques, notamment de celles qui se situent au sein d’un arc de gauche émietté.

Elle n’est pourtant pas populaire et ne fait pas rêver grand monde. Mais elle a au moins la cohérence de sa position. Elle défend majoritairement les possédants (en simplifiant) et ceux qui adhérent aux politiques néo-libérales européennes (et mondiales). Elle peut apparaitre comme « réaliste » en disant que la seule façon de rester dans la course, c’est de favoriser l’initiative individuelle, de récompenser ceux qui réussissent et d’ « attirer les capitaux », fussent-ils ceux des Qataris esclavagistes ou ceux issus du blanchiment des mafias.

Elle a pour elle de dire que sa politique, aussi critiquable soit-elle, est la seule possible. Pour preuve, la gauche s’y est ralliée.

Face à cette réalpolitique et à la trahison de la gauche, l’abstention est actuellement la principale réponse.

L’avenir dira si les divers projets alternatifs qui fleurissent en sont une autre.

En attendant, au Portugal, comme ailleurs en Europe, la droite a encore quelques beaux jours devant elle.

A moins que les peuples européens, lassés d’être exploités, humiliés et étranglés ne se révoltent « pour de vrai », comme on dit.

Tout est possible, la révolte comme la résignation.

Une seule chose est sûre. Nos sociétés sont en crise.

Yves Barelli, 5 octobre 2015.

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Published by Yves Barelli - dans Portugal
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