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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 14:49

Les cérémonies qui se sont déroulées le  15 août à  Toulon pour commémorer le soixante-et-dixième anniversaire du débarquement de Provence de 1944 revêtent une importance particulière non seulement en relation avec un fait historique majeur pour notre pays et son ancien empire colonial, mais aussi parce qu’il illustre l’importance, trop souvent perdue de vue aujourd’hui, des rapports, passés et actuels, de la France avec l’Afrique.

1/ Le débarquement de Provence, qui a été suivi de la libération de Toulon et de Marseille, puis de la remontée de nos armées par la vallée du Rhône et leur jonction en Bourgogne avec les troupes venues de Normandie, a été un évènement majeur de la seconde guerre mondiale.

Il est pourtant moins présent dans les mémoires que le débarquement en Normandie le 6 juin 1944. Ce quasi-oubli est certainement dû au rouleau compresseur médiatico-cinématographique  américain qui, dans le passé comme aujourd’hui, a l’art de mettre en exergue les prouesses, vraies ou arrangées (mais vraies en l’occurrence) des héros de l’Histoire à partir du moment où ils sont américains, et de quelque peu occulter les évènements où l’ « oncle Sam » est absent ou peu impliqué.

Il faut pourtant replacer ces deux débarquements dans le contexte de la seconde guerre mondiale où la victoire des alliés s’est faite sur trois fronts ayant eu chacun leur importance. Le premier était celui de l’Est avec la résistance, au prix de dix millions de morts, de la Russie face à l’Allemagne, notamment à Stalingrad, puis l’avancée de l’armée rouge jusqu’à sa victoire finale à Berlin le 8 mai 1945. Le second, le débarquement de Normandie, a été décidé pour soulager les deux autres fronts, celui de l’Est et celui du Sud.

Le front du Sud avait été ouvert dès novembre 1942 par le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. Pendant ce temps, les Anglais résistaient en Egypte à l’avancée des troupes de Rommel à partir de Libye, alors territoire italien, donc allié de l’Allemagne.

Les Anglais parvinrent finalement à enfoncer les Allemands. De leur côté les alliés avaient progressé au Maroc, puis en Algérie et la jonction put se faire avec la libération de Tunis le 7 mai 1944.

Ce front du Sud était important pour la France parce que, à la différence des fronts de l’Est et de l’Ouest, où la présence française ne fut que symbolique, la France a joué un rôle capital dans la coalition alliée. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie étaient en effet des terres à l’époque sous administration française. Ces territoires rompirent avec le régime collaborationniste de Pétain et firent allégeance à la France libre de de Gaulle. Une armée importante de recrutement local y fut formée, comprenant des tirailleurs algériens (algériens et « Pieds noirs ») et des tabors marocains renforcés de troupes originaires d’Afrique sub-saharienne (l’AOF et l’AEF avaient également rejoint la France libre).

Cela est capital : la France continuait à exister par ses territoires d’outre-mer, à côté du gouvernement provisoire dirigé depuis Londres par le général de Gaulle, et de la Résistance intérieure, les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur). Ces trois éléments ont joué pour que la France soit considérée en 1945 comme l’un des alliés majeurs (alors que si seul le régime de Vichy avait existé et si la France n’avait pas eu de territoires d’outre-mer auto-libérés, elle aurait été considérée comme l’un des alliés de l’Allemagne nazie), ce qui lui permit de reprendre sa place internationale en 1945, concrétisée par le statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et par sa participation à l’occupation de l’Allemagne et de l’Autriche.

Sans sa dimension africaine, la France n’aurait été ni un allié majeur ni une grande puissance. Il est bon de le rappeler, y compris aujourd’hui.

Le front Sud ne s’arrêta pas à la prise de Tunis. Il se déplaça par le débarquement en Sicile en juillet 1943 puis la difficile remontée de la botte italienne, avec la libération de Rome le 6 juin 1944, le même jour que le débarquement de Normandie.

Pour aller plus vite vers l’Allemagne et pour prendre le IIIème Reich à revers, il fut décidé de débarquer en Provence avec pour objectif de passer par la vallée du Rhône pour filer vers l’Allemagne. Ce débarquement s’inscrit donc dans le contexte du front Sud.

Stratégiquement, on le voit, il est donc plus important que le débarquement de Normandie. On en parle moins, y compris hélas en France, parce, si les Américains ont joué le premier rôle en Normandie, ils étaient moins présents en Provence. Pas d’équivalent donc en provenance de Hollywood du « Jour le plus long » !

2/ En revanche, s’il y eut peu d’ « US marines » sur les plages de la côte varoise, les armées françaises étaient en nombre : 250 000 soldats sous drapeau français y ont pris part. La libération ensuite de Toulon et de Marseille fut l’œuvre des troupes françaises.

Ainsi, dans ma ville natale de Marseille, les troupes formées pour l’essentiel de la IIIème division d’infanterie algérienne et des tabors marocains et commandées par le général de Montsabert, se présentèrent, face à la XIXème armée allemande, le 21 août 1944 dans les faubourgs Est de la cité phocéenne. De durs combats s’engagèrent dans le secteur de la gare Saint Charles et du port et autour de la colline de Notre-Dame de la Garde.

Dans le même temps, les partisans des FFI dirigés par Gaston Defferre, futur maire de Marseille et ministre important sous la IVème République (ministre de l’Outre-mer) et sous la Vème (ministre de l’intérieur de François Mitterrand), bravèrent l’occupant en libérant le centre de la ville. Gaston Defferre s’illustra notamment en remontant la Canebière sous la mitraille allemande.

Les destructions occasionnées par les combats ont eu des conséquences durables sur la ville. Une partie du port, qui s’étend sur plus de dix kilomètres, fut endommagée, mais l’essentiel en fut préservé. En revanche, le pont transbordeur, qui traversait le Vieux-Port et qui constituait le monument emblématique de la ville, fut détruit. Cela s’ajouta à la destruction de la Vieille Ville décidée l’année d’avant par les Allemands afin d’y éradiquer la résistance qui était chez elle dans le dédale des ruelles de ce quartier populaire situé en bordure nord du Vieux Port et aujourd’hui formé d’immeubles construits après-guerre.

Il y eut aussi beaucoup de morts civiles, malheureusement du fait des bombardements alliés. Le 27 mai 1944, donc avant le débarquement, 134 bombardiers de l’US Air Force tentèrent de détruire les installations ferroviaires des gares Saint Charles, d’Arenc et du Prado. 1167 immeubles détruits (dont plusieurs dans mon quartier – je n’étais pas encore né – des Chartreux), près de 2000 morts, essentiellement dans le secteur du boulevard National (une plaque a été apposée sur ce boulevard). Ce raid aérien a été très critiqué, à la fois parce qu’il a été mené sans aucune considération des « dégâts collatéraux » sur les populations civiles, du fait de l’intérêt relatif de l’objectif et parce que cet objectif a été complètement raté (les gares n’ont pas été détruites et les voies ferrées à peine endommagées !). Chez les plus âgés des Marseillais, le souvenir de ce bombardement criminel (n’ayons pas peur des mots, même s’il concerne une opération menée par les alliés) demeure très vif.

L’autre souvenir collectif est la libération de Notre-Dame de la Garde. Elle s’effectua en deux jours, les 25 et 26 août 1944. Elle est entrée dans la légende locale. On sait en effet combien la Vierge de la Garde est importante pour les Marseillais, qu’ils soient catholiques ou non.

Les Allemands n’avaient que faire de la valeur sentimentale de ND de la Garde. Ce qui les intéressait, c’était le site. De cette colline, on domine toute la ville, mais aussi les ports qui s’avancent loin le long du littoral. Ceux qui connaissent Marseille et qui sont montés à la Vierge comprennent tout de suite l’intérêt militaire de la colline d’où le panorama est époustouflant. C’est pourquoi, l’occupant l’avait truffé de casemates et postes de tirs.

Prendre cette colline pour les troupes du général de Montsabert s’avérait donc difficile. La progression des tanks, gênés par la pente et les rues en courbes étroites et celle des tabors marocains était en effet délicate. On voit encore sur la façade de la basilique les impacts des obus. On a conservé un vestige de cette épopée : au pied de la colline, sur la montée quand on vient du boulevard de la Corderie, le premier tank, appelé le Jeanne d’Arc, peut être vu encore aujourd’hui. Il est tout petit par rapport à ce qui se fait aujourd’hui. Une plaque explique le détail des combats. Le char constitue une relique à laquelle les Marseillais sont attachés à juste titre. A l’intérieur de la basilique, on peut voir aussi des exvotos de militaires et de civils reconnaissants pour la « protection » de la Vierge.

Si « miracle » il y eut, il réside dans le faible nombre des civils tués pendant l’opération de ND de la Garde. A l’intérieur de l’édifice, il y a avait en effet plusieurs dizaines de religieux qui eurent un comportement héroïque. Bien que les Allemands leur aient permis de partir, ils restèrent et prièrent sous la mitraille. Aucun ne fut touché. Le comportement parfait à leur égard, ainsi qu’à celui des autres civils, des soldats allemands présents dans la basilique doit être souligné. Le caractère sacré de la basilique fut préservé et aucun civil ne fut inquiété. Les Allemands ont commis suffisamment d’actes de barbarie pendant la seconde guerre mondiale pour que cet acte d’humanité soit souligné. Lorsque les Allemands de ND de la Garde comprirent que la victoire française était inévitable, ils préférèrent capituler. Ils ne commirent aucune destruction volontaire.

La libération de Marseille coûta la vie à 1500 alliés et 2000 Allemands. Il y eut 11 000 prisonniers.

Marseille libérée, plus grand-chose retint nos troupes dans leur marche vers le Nord. Le 12 septembre 1944, la jonction était faite dans la Morvan avec les soldats venus de Normandie. Peu après, les combats se poursuivirent en Allemagne jusqu’à la rencontre des alliés de l’Ouest et de l’Est sur l’Elbe. L’Allemagne avait perdu la guerre. Grâce à ses troupes d’Afrique, la France avait participé à la victoire de 1945.

Le travail était fait. Il ne me restait plus qu’à naître le 13 juillet. Mes parents avaient engagé l’opération neuf mois avant dans une ville libre !

3/ La commémoration du débarquement de Provence à Toulon sur le porte avion Charles de Gaulle accompagné de nombreux autres navires et avions, y compris la « patrouille de France », championne de voltige aérienne, par le président Hollande accompagné d’une quinzaine de chefs d’Etats et de gouvernements africains (et du prince de Monaco, venu en voisin et ami) a revêtu un aspect symbolique qui doit être souligné, en particulier la présence du premier ministre algérien et de navires de guerre de ce pays. Nous nous sommes hélas fait une guerre absurde de 1954 à 1962, mais, pendant la seconde guerre mondiale, nous étions des compagnons d’arme. Notre combat était commun, celui de la Liberté et de la Civilisation contre l’oppression et la barbarie.   

La célébration en ce 15 août 2014 a été faite « en famille », c’est-à-dire entre alliés, représentés au plus haut niveau pour nos cousins francophones, et à un niveau un peu moins élevé pour les autres alliés. Cette fois, on nous a épargné la présence de Madame Merkel (présente en juin en Normandie). J’ai beaucoup d’estime pour la chancelière et je n’ai évidemment rien contre les Allemands. Je m’honore d’en avoir parmi mes amis personnels. Mais j’estime qu’ils n’ont pas leur place dans les commémorations de la seconde guerre mondiale. Sans quoi, on risquerait de transmettre un message brouillé, notamment envers la jeune génération.

En revanche, il est juste d’associer à cette commémoration nos amis africains. Ils ont donné leur sang pour notre libération.

4/ Il y a en effet un destin commun entre la France et l’Afrique. Destin, d’ailleurs ambivalent car à double visage. Le premier est détestable, celui de l’oppression et des guerres coloniales. Je n’oublie pas (j’ai d’ailleurs été le premier à en parler publiquement lors d’une commémoration du 8 mai lorsque j’étais diplomate à Alger) la répression criminelle de Sétif le 8 mai 1945, le jour même de la libération de la France à laquelle des dizaines de milliers de soldats algériens avaient pourtant participé : plus de 20 000 morts dans ce carnage imbécile. Imbécile parce que, dans ce massacre, on trouva les germes de la guerre de libération commencée en 1954, neuf ans plus tard. Il y eut quelques autres tueries coloniales. Cela ne servirait à rien de le nier.

Pourtant, et c’est le deuxième visage, positif celui-là, et reconnu par les intéressés, au moins lorsqu’ils sont objectifs (ils ne le sont pas tous). La colonisation a apporté des améliorations aux pays qui l’ont subie : infrastructures, écoles, santé, hygiène. Il suffit de voir les rares pays d’Afrique jamais (ou durant très peu de temps) colonisés, Ethiopie et Libéria en particulier : ce sont les plus pauvres et leurs sociétés sont les plus arriérées. Si on compare le Maroc ou l’Algérie à l’Arabie saoudite, il n’y a pas photo non plus. La société saoudienne, jamais colonisée et donc toujours « libre », est aussi celle qui est la plus asservie, notamment s’agissant de la place de la femme. La colonisation a forcé, parfois de manière trop brutale, les sociétés archaïques à évoluer. C’est donc un aspect positif indéniable, même s’il ne saurait occulter les méfaits de la colonisation, dont, sans doute, l’humiliation collective a été la plus néfaste.  

Cette histoire partagée, pour le pire mais aussi pour le meilleur, est ce qui nous unit, ou devrait nous unir, encore aujourd’hui. Un Français n’est pas vraiment un étranger en Afrique et, sans doute, devrait-on considérer que la réciproque devrait être vraie tant le lien de la langue mais aussi d’une multitude de références communes, est fort. L’immigration non contrôlée parce que non organisée est certes un problème indéniable. Nous la subissons en France. Mais, en sens inverse, si la France est encore une grande puissance, elle le doit en grande partie à sa dimension africaine, ce que nos compatriotes et nos dirigeants ne voient pas toujours.

La France a décidé de jouer pour le pire et le meilleur la carte de la « construction » européenne. Vu les résultats économiques mais aussi l’incapacité des Européens à se forger un destin commun, c’est surtout pour le pire.

Les lecteurs assidus de ce blog savent que je suis partisan d’en finir avec l’Union européenne. C’est un boulet que trainent les peuples. Politiquent, c’est une impasse. Economiquement, une catastrophe.

La réconciliation franco-allemande a été une nécessité. On l’a faite. Tant mieux. De là à considérer qu’il faille privilégier toujours et partout la coopération avec l’Allemagne, il y a un pas que je ne franchis pas. Nous avons d’autres alliés, plus naturels : les pays latins d’Europe (mais aussi d’Amérique) et les pays francophones, notamment ceux d’Afrique. Ce qui nous unit est fort. Cette coopération est pourtant négligée depuis au moins une décennie par la France. Cela est regrettable.

La coopération franco-africaine serait pourtant mutuellement profitable. Elle nous apporte beaucoup, tant sur le plan politique qu’économique et culturel. Elle apporterait aussi beaucoup à l’Afrique si elle était menée de façon plus volontariste. Marché pour les produits et les techniques d’un côté, apport de savoir-faire et protection (on le voit pour le Mali et la RCA) de l’autre. Et si cela permet le développement de l’Afrique, plutôt que de s’en remettre à une mondialisation destructrice, tout le monde est gagnant, y compris parce que, dans un pays qui se développe, le désir d’émigration est moindre.  Il y avait une forte demande en Afrique de coopération privilégiée avec la France. De nombreux partenaires se sont lassés de cette attente. Certains se tournent vers l’Afrique et d’autres partenaires ; les sociétés, sevrées de France et d’Occident tendent maintenant à se tourner vers d’autres « modèles », tel un islamisme qui pourtant ne leur apportera rien. C’est, en fin de compte presque du dépit amoureux.       

Au risque de paraitre « archaïque », je crois à la « Françafrique ». Pas à l’Union européenne. Des commémorations comme celle du débarquement de Provence peuvent peut-être faire évoluer les esprits.

En tout cas, j’y crois. Beaucoup de dégâts ont été commis, mais il n’est peut-être pas trop tard.

Aura-t-on l’intelligence de revenir à une coopération, plus fructueuse, celle qui nous lie à nos alliés naturels ?

Yves Barelli, 16 août 2014

 

          

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