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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 11:01

Longtemps, les langues de France ont été niées par les pouvoirs publics et ravalées au rang de simples patois. Les recensements de la population les ignoraient et aucune enquête officielle ne les concernait. Seules des initiatives privées, sans grand moyens, s’intéressaient à la question. Quelques collectivités régionales aussi. Yves Barelli a ainsi mené à la fin des années 1970 une étude sur le provençal pour le compte du conseil régional de Provence.  

 

L’étau s’est légèrement desserré depuis quelques années. Plusieurs enquêtes ont ainsi été menées, y compris à la demande du gouvernement (rapport Poignant, maire de Quimper, en 1998). Des organismes publics se saisissent désormais de la question. La Délégation Générale à la Langue Française, qui dépend du Premier ministre, a ainsi été transformée en Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (l’une des rares propositions du rapport Poignant suivie d’effet).  

 

L’une des enquêtes les plus sérieuses a été menée en 1999 auprès d’un échantillon représentatif particulièrement élevé (380 000 personnes) par l’INSEE (institut de statistiques) et l’INED (institut national d’études démographiques) en complément du recensement de la population. Ses conclusions sont alarmistes.

 

L’enquête concerne toutes les langues autochtones de France, mais aussi les langues issues de l’immigration. L’intérêt de l’étude est non seulement de cerner, indirectement, le nombre de locuteurs, mais aussi de déterminer le taux de transmission des langues d’une génération à l’autre. On a ainsi demandé aux adultes interrogés quelle(s) langue(s), on leur avait parlé à l’âge de cinq ans et quelle(s) langue(s) ils parlent eux-mêmes à leurs enfants âgés de cinq ans. On distingue dans les réponses l’usage habituel (condition pour la recevoir comme langue maternelle, même si elle n’est pas unique) et l’usage occasionnel (on connaît, plus ou moins, la langue, mais elle n’est pas langue première. Le risque de non transmission à la génération suivante est alors accru). 

 

Il y aurait lieu, ce que ne fait pas cette enquête qui préfère s’en tenir aux faits, d’interpréter les résultats et de les confronter à des enquêtes complémentaires. Il n’est pas rare qu’une langue soit transmise non par les parents, mais par les grands-parents, ce qui relève sensiblement le taux de transmission. On peut aussi ne pas avoir entendu la langue dans sa petite enfance, mais l’avoir apprise, par un autre biais, plus tard. L’auteur de ce texte en est un exemple. Il n’est pas unique. Une langue acquise plus tard est certes moins maîtrisée (sauf si elle s’insère dans un cursus scolaire complet : les étrangers qui arrivent à l’école primaire sans connaître un mot de la langue enseignée parlent rapidement comme des autochtones, même dans un environnement étranger – cas des non francophones scolarisés dans les lycées français à l’étranger -) mais si l’environnement est favorable, la récupération de la langue peut s’effectuer : beaucoup de Catalans, par exemple, ont réappris une langue peu ou mal transmise dans l’enfance, simplement parce qu’ils sont scolarisés en catalan et que cette langue est en usage dans la vie publique.        

 

Selon cette étude, il apparaît que les langues régionales ont plus souvent été transmises de façon occasionnelle qu’habituelle, ce qui entraîne généralement une meilleure maîtrise du français que de la langue régionale et donc, sauf volontarisme ou environnement devenu plus favorable, une forte probabilité de privilégier encore davantage le français à la génération suivante, voire d’abandonner, cas fréquent, la langue seconde. Si le phénomène est massif, l’extinction de la langue est programmée.

 

Les principaux résultats sont les suivants :

 

S’agissant de l’occitan, la situation est difficile, voire dramatique. Selon l’enquête, 610 000 adultes ont eu l’occitan comme langue maternelle et 1 060 000 comme langue occasionnelle (il y a 13 millions d’habitants dans les régions occitanes dont environ 60% d’autochtones) et ils ne sont plus que 60 000 à le transmettre à titre principal et moins de 200 000 à titre secondaire. Le taux de perte dépasse 80%.

 

Ces chiffres constituent néanmoins une fourchette inférieure car ils extrapolent la seule transmission par les parents, sans tenir compte de la transmission par les grands-parents et de la réappropriation ultérieure éventuelle de la langue. La perte réelle doit se situer autour des deux-tiers, ce qui est déjà beaucoup.   

 

D’autres études corroborent les résultats ci-dessus. Le sondage effectué en 1991 dans la région Languedoc par Média Pluriel indique que 27% des habitants de la région (les Pyrénées orientales, de langue catalane, sont exclus de l’enquête) affirment savoir parler occitan (22% bien, 8% moyen, 9% un peu – réponses évidemment subjectives. On ne fait pas passer de test de contrôle aux interviewés !) et une bonne moitié le comprennent plus ou moins (20% parfaitement, 13% facilement, 15% le sens global, 25% quelques mots ou expressions, 27% rien). Dans les communes rurales de l’Aude et de la Lozère, plus de la moitié de la population sait encore parler la langue (ce qui ne signifie pas qu’ils l’utilisent effectivement) et les trois-quarts la comprennent, tandis que dans la ville de Montpellier seuls 10% savent parler et 73% ne comprennent rien (une majorité, probablement, n’a quasiment jamais entendu la langue dans la rue). Pour l’ensemble de la région, les moins de 35 ans ne sont plus que 5% à savoir parler la langue et moins de 2% la parlent souvent. On peut déjà parler d’usage résiduel.

 

En Midi-Pyrénées, selon une étude enquête conduite en 2010 à l’initiative du conseil régional, la moitié de la population de la région a une connaissance totale ou partielle de la langue occitane et 74% estiment que « la préservation de la langue occitane est importante ».

 

L’étude menée en 1976 par Yves Barelli (« la langue et la culture régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur ») avait abouti, par extrapolation d’enquêtes locales, à 720 000 locuteurs dans la région, ce qui représentait 20% de la population (mais 40% des autochtones, compte tenu de la proportion d’environ la moitié d’habitants de parents non provençaux). En dehors de Marseille et Toulon (à Nice la langue s’était mieux maintenue chez les autochtones), plus de la moitié des autochtones comprenaient encore la langue. C’était le cas général dans les villages et les petites villes, mais déjà la proportion des locuteurs était très faible chez les moins de trente ans. Mais aujourd’hui, ces anciens jeunes atteignent l’âge de la retraite et la génération suivante est presque totalement désoccitanisée, même dans les villages. En Provence, plus encore qu’en Languedoc, l’occitan est une langue résiduelle.

 

En résumé, on peut retenir les chiffres suivants : 1 à 2 millions de personnes en France sont capables de parler occitan (sans doute aussi 200 000 en Italie et 10 000 en Espagne), ce qui ne signifie pas qu’ils l’utilisent tous les jours. Ceux qui le parlent habituellement ne sont probablement pas plus de quelques centaines de milliers.

 

En revanche, ceux qui le parlent imparfaitement mais suffisamment pour le comprendre ou qui le comprennent partiellement sans le parler sont plusieurs millions. Les rares émissions en occitan de la télévision ont généralement un bon taux d’écoute y compris en ville, ce qui montre qu’elles sont regardées par beaucoup de personnes qui parlent mal ou quasiment pas la langue, mais qui sont capables, surtout à l’aide des images, de suivre des reportages en occitan (surtout lorsqu’ils sont sous-titrés). Même dans une ville comme Marseille, désoccitanisée depuis longtemps, le provençal est encore partiellement accessible à des personnes ne l’ayant jamais parlé mais utilisant leur français régional. Ils ont l’impression de connaître la musique sans maîtriser toutes les paroles. S’il y avait une volonté de reconquête de la langue, cela pourrait se faire sans difficulté insurmontable (ce serait en tout cas plus facile que pour le breton ou le basque). Mais cette volonté n’existe ni dans la population ni chez les politiques.

 

 

Pour l’heure, l’occitan est donc en recul rapide car la transmission d’une génération à l’autre est peu assurée (cf enquête). Pour dix locuteurs qui meurent, il n’y a même pas un nouveau-né qui le parlera. Et encore, le parlera-t-il sans doute moins bien que le français… 

Yves Barelli, 14 août 2014

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