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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 02:44

La conférence internationale sur le climat vient de s’achever à Doha par un compromis à minima adopté par des pays qui ne représentent que 15% du total des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Les deux principaux pollueurs, les Etats-Unis et la Chine, n’ont pas signé le texte final. Les pays du tiers-monde non plus. Le seul résultat positif est que le processus des discussions engagées depuis 1995 sous l’égide des Nations-Unies par plus de 190 pays n’est pas rompu. L’acte II du protocole de Kyoto devrait commencer à être appliqué – par les pays volontaires – à partir du 1er janvier 2013 et les participants sont convenus de se retrouver pour une nouvelle conférence, que l’on espère décisive, en 2015, probablement à Paris.

Il y a pourtant urgence à prendre enfin des mesures durables autres que symboliques. Les experts prévoient une hausse de la température moyenne du globe de 3 à 5 degrés avant la fin du siècle et les dernières études sont très pessimistes. Une telle hausse aura des répercussions considérables. La fonte des glaces devrait s’accélérer, entrainant un relèvement du niveau des océans qui noiera les terres les plus basses et dérèglera les écosystèmes, des terres comme des océans, partout dans le monde. Le réchauffement ne sera pas linéaire du fait des modifications des courants marins et aériens. Certaines zones se réchaufferont davantage tandis que d’autres pourraient au contraire se refroidir. Déjà, la fréquence accrue de tornades ou d’ouragans dans des régions qui étaient jusque-là épargnées (cf par exemple l’ouragan tropical qui vient de frapper New-York ou les tempêtes « anormales » qui ont touché la France ces dernières années) donne un avant-goût de ce qui nous attend. Certains experts prédisent 100 millions de morts et 3,2% de PIB en moins d’ici 2030 à cause des catastrophes « naturelles ». Ils se trompent peut-être, mais ce qu’on ne sait pas c’est si ces chiffres sont exagérés ou en-deçà de la réalité. La vérité est que, si on ne prend pas des mesures drastiques, la catastrophe est inévitable, mais on ne peut prévoir avec précision ni son ampleur ni ses modalités.    

Pourtant rien ne change vraiment dans le comportement des Etats. Ceux qui en ont les moyens se disent prêts à payer pour continuer à polluer et ceux qui n’ont pas d’argent estiment qu’ils ont le droit de se développer en polluant et qu’il appartient aux pays « riches » de les indemniser des conséquences prévisibles du réchauffement climatique. C’est un dialogue de sourds et pendant qu’on fait de beaux discours, on continue comme si de rien n’était. L’humanité va droit dans le mur. Les experts et certaines personnes de bonne volonté comme Nicolas Hulot ou Yann-Arthus Bertrand (pour se limiter aux Français, mais il y en d’autres ailleurs) ont l’impression de prêcher dans le désert.

Et pendant que la planète court à sa perte, en Europe, la seule préoccupation est la réduction des déficits budgétaires qui monopolise l’attention des médias et occulte tout le reste. Quant aux politiques de notre pays (mais ceux des autres ne font pas mieux), y compris les « Verts », ils ont le nez sur le guidon, ne voyant que la prochaine élection ou les querelles internes aux partis.

Devant cette irresponsabilité, certaines âmes bien-pensantes essaient de culpabiliser les citoyens ordinaires : nous jetons trop de déchets, nous nous déplaçons trop en voiture et prenons trop souvent l’avion.

Ils n’ont pas tort de nous sensibiliser. Chacun a des efforts à faire pour préserver l’environnement. Mais ceux qui se limitent à ce langage risquent d’être contreproductifs. Les citoyens concernés, à force d’être montrés du doigt, risquent de se rebeller et presque de polluer par protestation. D’autres auront tendance à se résigner et à considérer le réchauffement comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien. Tous continueront à vivre et consommer comme avant. On continuera à les soumettre à forte dose à toutes les publicités imbéciles qui conditionnent les gens comme des moutons. Nous vivons dans une société schizophrène.

La bagnole, ça pollue et en plus c’est dangereux ? Alors pourquoi ne pas en interdire la pub à la télé et dans les journaux et en premier lieu pour les puissantes berlines qui polluent le plus ? Et ceux qui prennent la voiture, croyez-vous que c’est seulement pour le confort de leur siège en simili? On parle de priorité aux transports en commun, mais on continue à dépenser des budgets considérables pour la « sécurité routière », un euphémisme pour parler du lobby du BTP qui doit être « soigné » car il « crée » des emplois. On a trop de déchets ? Oui, mais moi comme d’autres, nous en avons assez d’être obligés de nous battre pendant dix minutes à coup de ciseaux pour sortir des emballages super-plastifiés des quantités de produits pourtant indispensables que nous achetons. On prend trop l’avion ? Et les participants de la conférence de Doha, y compris certaines ONG donneuses de leçons mais qui ont fait de ces leçons leur fonds de commerce, ils y sont allés en bateau ou en vélo à Doha ?

Au-delà de ces incitations à mieux ou moins consommer utiles mais excessives si elles se limitent à culpabiliser les consommateurs, il faut aller plus loin.

Ceux qui lisent régulièrement mon blog vont dire que c’est mon let-motif, que c’est une idée fixe, mais je lâche quand même le mot : mondialisation. Et son corollaire : capitalisme international, et même capitalisme tout court. Les pays de l’Union européenne font partie des rares pays qui se sont engagés dans le texte adopté à Doha. Bravo. Mais l’Union européenne est la zone économique la plus ouverte du monde. Ses règles de libre concurrence et son désarmement douanier presque total en font l’aire la plus intense de commerce international. On importe tout et n’importe quoi, à commencer par ce qu’on pourrait très bien produire chez nous. C’est bien de prendre des mesures pour limiter la pollution de nos usines, mais bientôt nous n’aurons plus d’usines, et nous importons des marchandises fabriquées sans respect des règles sociales et environnementales minimales. Nos importations contribuent fortement au réchauffement climatique. Fermer les yeux sur cette réalité est hypocrite et nous aurions tort de vouloir donner des leçons aux autres.

La France ne produit plus que 40% des voitures qu’elle consomme, 10% de ses vêtements et le reste à l’avenant. Ce matin, TF1 présentait un excellent reportage (ça lui arrive) sur la Corrèze. On y montrait notamment une carrière d’ardoise, matériau qui, comme chacun le sait, recouvre depuis des siècles les toits du massif central et même du mont Saint-Michel. Les derniers ardoisiers vont bientôt s’arrêter (il y en avait des milliers autrefois). Pas parce qu’on ne met plus d’ardoise sur les toits, mais parce que c’est « trop cher ». Alors, on importe de l’ardoise du Portugal et même du Brésil ! Et que dire du vin chilien vendu en Languedoc et des pommes de Nouvelle-Zélande en Normandie ? Lorsque j’étais enfant, le lait, la bière et le vin, notamment, consommés à Marseille venaient au maximum de 50 km. Maintenant, on trouve dans les supermarchés de Marseille, de Paris, de Navarre et quasiment du monde entier (sauf dans les pays qui se protègent) les mêmes produits venant de partout.

Les océans et les autoroutes sont sillonnés en permanence de camions et de porte-containers qui salissent la planète. Ils sont le plus souvent parfaitement inutiles parce qu’on devrait produire au plus près des consommateurs. Ils sont nuisibles parce qu’ils polluent. On voudrait me culpabiliser quand je prends l’avion, mais tous les jours des avions cargo arrivent de Colombie pour nous livrer des fleurs et du Kenya pour les petits pois. Est-ce indispensable ? Le consommateur croit y trouver un avantage puisqu’il peut acheter moins cher, mais il le paye bien plus parce que les délocalisations créent du chômage et la pollution coûte cher à combattre. Ce qu’il économise à la caisse du supermarché, il le paye en impôts et cotisations sociales. Quel est l’intérêt ? Pour lui et la planète, aucun. Pour les capitalistes, en revanche, de beaux dividendes ! Contrairement à ce que les tenants de la mondialisation nous disent, le tiers-monde n’y gagne rien, du moins la majorité de ses habitants, surexploités et sous-payés pour que les produits qu’ils fabriquent soient « compétitifs » à l’exportation. Cela au détriment de la consommation locale.   

Le Qatar est le dernier pays à la mode. Doha est sa capitale. Ce pays est le champion du monde pour les émissions de CO2 par habitant. Il organisera la coupe du monde de football en 2022. Pour cela, dans ce pays où en été il fait plus de 40 degrés, on va construire des stades fermés entièrement climatisés. Catastrophique pour l’environnement. Mais qui a osé le dire à la conférence de Doha ? Personne car le Qatar s’est subitement transformé en bienfaiteur de l’humanité. Il emploie nos meilleurs architectes et artistes, ses stades seront construits en partie par Bouygues (la plus grande partie reviendra sans doute aux Chinois), notre gloire nationale, Zinedine Zidane, a reçu plusieurs millions de dollars pour promouvoir la candidature du Qatar et ce pays a la bonté de renflouer le PSG et même de distribuer des aides sociales en Seine-Saint-Denis. Alors vive le Qatar. Il pourra continuer à polluer autant qu’il le voudra.

Je soutiens à fond l’action de tous ceux qui se réclament de l’écologie. Mais j’estime que parler écologie sans dénoncer le système économique dans lequel nous vivons est soit un aveuglement soit une hypocrisie. Et lorsqu’un parti s’intitule « Europe-Ecologie », je dis qu’il y a contradiction parce que les règles de l’Union européenne, la philosophie même qui y est sous-jacente, sont par essence anti-écologiques.

Un dernier mot. J’entendais à la télévision une ONG participante à la conférence de Doha tenir un langage pleurnichard sur l’égoïsme des nantis qui refusent de payer, dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, leur dû aux pays du tiers-monde. J’ai été tiers-mondiste en un temps où cela était sans doute juste. Je le suis beaucoup moins. Le temps de l’exploitation de ces pays par l’échange inégal et par le colonialisme ou le néo-colonialisme est en grande partie révolu. Les pays occidentaux ne font plus beaucoup la pluie et le beau temps en Amérique latine (grâce à Lula, Chavez et quelques autres, merci !), en Afrique et encore moins en Asie, et c’est tant mieux !

On a affaire maintenant à beaucoup de pays qui exportent à tour de bras (grâce à l’ouverture de l’Union européenne) des produits industriels fabriqués au moyen de l’exploitation éhontée d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci. Cette exploitation se fait certes au profit d’entreprises à capitaux occidentaux, mais aussi et surtout au profit de capitalistes locaux. Bombay a plus de milliardaires (à commencer par la famille Mittal) que New-York et visitez les beaux quartiers de n’importe quelle ville du tiers-monde, y compris dans les pays les plus pauvres d’Afrique sahélienne : ce ne sont pas des étrangers qui habitent les villas somptueuses et qui roulent dans les grosses berlines, mais bien des autochtones. Les ONG qui demandent que les pays « riches » (ou il a pourtant beaucoup de pauvres) payent pour les pays « pauvres » (où il y a pourtant beaucoup de riches) en matière de réchauffement climatique, devraient ouvrir les yeux et se demander si, par hasard, il n’y aurait pas quelques petits risques de détournement de l’aide internationale dans ce domaine, comme cela est déjà le cas pour tous les autres.

Sans changement de système, je ne crois pas, malheureusement, qu’on pourra avoir une action efficace contre le réchauffement climatique. Sans doute l’action des citoyens pour obliger nos dirigeants à prendre enfin sérieusement en compte le problème est-elle nécessaire. Mais une action parallèle pour protéger nos économies des concurrences déloyales et des dérives nuisibles du commerce international serait souhaitable.

Si on veut s’attaquer au réchauffement climatique, il conviendrait de changer les règles de nos pays, mais aussi les règles internationales. Démanteler l’Organisation Internationale du Commerce serait un pas en avant utile. Une refondation du FMI ou de la FAO aussi : à titre d’exemple, on a encouragé depuis des lustres les pays du tiers-monde à sacrifier leur agriculture vivrière au profit des cultures d’exportation sous prétexte qu’ils avaient besoin de s’insérer dans le commerce international. On a laissé les multinationales et leurs complices locaux spécialisés dans l’import-export accaparer les circuits de distribution et même changer les habitudes alimentaires. A titre d’exemple, la nourriture de base du Sénégal est devenue le riz (c’est le colonisateur français qui l’a introduit car il venait de son autre colonie, l’Indochine ; le colonisateur est parti, le riz est toujours là, pour le plus grand profit des grossistes de Dakar), presque totalement importé. Les Sénégalais ordinaires ne peuvent plus se payer de poisson, pourtant abondant sur les côtes, parce que le gouvernement sénégalais a accordé des droits de pêche, certes « rentables », aux flottes étrangères, de sorte que le prix du poisson au Sénégal s’est mis aux « normes » internationales. Les exemples de ce type sont légion. Les dirigeants des pays du « Nord » sont responsables. Ceux du « Sud » autant, sinon plus.

Nous vivons dans un monde « globalisé ». Il est temps de considérer que les problèmes qui touchent la planète sont également « globaux ». On ne peut séparer l’écologie de l’économie, du social, du politique et même de la philosophie de la vie. La religion de la croissance sans fin, celle du gagner toujours plus, celle de la libre concurrence et de la non règlementation sont les meilleurs alliés du réchauffement climatique. Combattre l’un sans s’attaquer aux autres est illusoire.

                                                                                                                              Yves Barelli, 10 décembre 2012   

         

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