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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:04

Les élections législatives anticipées (les troisièmes en trois ans) du 28 avril ont consacré une suprématie socialiste sur laquelle peu auraient parié il y a trois mois. La nette victoire du PSOE constitue davantage un rejet de la droite qu’une réelle adhésion au parti de Pedro Sanchez. Elle s’explique par l’erreur stratégique du Parti Populaire (droite), déjà déconsidéré par les graves affaires de corruption qui avaient entrainé la chute du gouvernement de Mariano Rajoy, qui s’est laissé aller à conclure une alliance de fait avec le nouveau parti d’extrême-droite Vox, ouvertement hostile au régime démocratique instauré en 1975 à la mort de Franco. Ces élections se sont tenues sur fond de crise catalane avec une incidence à double détente : le séparatisme catalan a entrainé une exacerbation du nationalisme espagnol qui a d’abord profité à la droite, la plus anti-catalane et donc la plus en phase avec le sentiment populaire le plus répandu en Espagne, mais, dans un deuxième temps, a paradoxalement favorisé la gauche socialiste qui a su profiter des outrances fascisantes de Vox et de la surenchère des autres partis de droite.

Sanchez formera un nouveau gouvernement, soit minoritaire, soit en union avec Podemos et peut-être les nationalistes basques. Restera alors à s’attaquer enfin sérieusement au problème catalan, abcès de fixation de toute la politique espagnole depuis deux ans : le déni de démocratie qu’est le refus de reconnaitre le droit à l’autodétermination du peuple catalan, l’incarcération depuis plus d’un an de douze dirigeants catalans (un procès de type politique est en cours), pourtant pacifiques et démocratiquement élus, et l’absence de réponse institutionnelle de la part de Madrid ne pouvant se poursuivre encore longtemps au risque de rendre la situation intenable.

1/ Avec une participation en hausse, la victoire socialiste est nette. Le PSOE a recueilli environ 29% des suffrages, le Parti Populaire (droite classique) 17%, Ciudadanos (nouveau parti de droite formé en réaction tant à la corruption du PP qu’au séparatisme catalan) 15%, Podemos (gauche plus radicale, l’équivalent de la France insoumise) 13% et Vox (nouveau parti d’extrême droite) 10%, le reste (près de 30%). allant essentiellement aux partis nationalistes catalans et basques.

Le parlement espagnol est composé de deux assemblées : le « congrès des députés » (chambre « basse », la principale) et le sénat (chambre haute). Les deux sont élues dans un scrutin à un tour à la proportionnelle intégrale, sur une base nationale pour la première et départementale pour la seconde (ce qui donne une prime pour les grands partis, les petits n’ayant souvent aucun élu dans les circonscriptions peu peuplées).

Au congrès des députés, le PSOE (socialiste) détiendra dorénavant 123 sièges (sur 350), le PP 66, Ciudadanos 57, Podemos 42 et Vox 24. Les partis nationalistes ou régionalistes (très importants car ils sont indispensables pour former une majorité) ont les députés suivants : 22 pour les Catalans (15 pour ERC et 7 Junts per Catalunya – voir remarque infra), 10 pour les Basques (6 le PNB, nationaliste de droite, et 4 pour EH, nationaliste de gauche) et 6 pour d’autres « communautés autonomes » - Canaries, Navarre).

La majorité absolue étant de 176 sièges, aucun parti ne l’atteint au congrès des députés. Le PSOE devra donc conclure des alliances ou, au moins, bénéficier d’abstentions. En revanche, au sénat, le PSOE a la majorité absolue à lui seul, ce qui lui facilitera la vie (comme c’est généralement le cas en régime bicaméral, les projets de loi sont soumis à « navette » parlementaire, ce qui n’empêche pas la suprématie de la chambre « basse » mais peut la freiner).

2/ Pourquoi cette victoire ? On peut l’attribuer à deux facteurs.

La droite du Parti Populaire a fait une erreur stratégique de taille en s’alliant au parti néo-fasciste (voir infra) Vox. D’abord l’année dernière en Andalousie où il s’est allié à Vox pour chasser à l’occasion d’élections régionales les socialistes au pouvoir à Séville depuis 1975 et pour gouverner avec lui (Vox n’y est qu’une force d’appoint). Puis en tentant de rééditer l’opération au niveau national.

L’image des trois leaders de droite, Pablo Casado (nouveau leader du PP en remplacement de Mariano Rajoy, qui avait un peu plus de sens politique), Albert Ribera (Ciudadanos) et Santiago Abascal (Vox), côte à côte le mois dernier sur une estrade du paseo de la Castellana lors du meeting populaire de « grande ampleur » (mais qui n’a réuni qu’un nombre assez restreint de participants, la plupart venus gratuitement de toute l’Espagne en cars spécialement affrétés), a été catastrophique. Depuis, Casado a essayé de prendre ses distances avec Vox mais le mal était fait. Les socialistes et toutes les autres forces de gauche se sont engouffrés dans la brèche en sonnant le banc et l’arrière banc de tout ce qui compte d’antifascistes en Espagne. Cette faute politique du PP explique la plus forte mobilisation de l’électorat (plus de 70%) que d’habitude et largement la défaite de la droite.

Le deuxième facteur est la politique menée par Sanchez depuis un an qu’il était au pouvoir. Il a pris quelques mesures sociales (le smic devrait augmenter de 20%, ce qui peut poser des problèmes pour les petites entreprises) rompant avec les politiques d’austérité du passé imposées par Bruxelles (les socialistes espagnols se sont sans doute inspirés de la politique qui est un succès  menée par l’union de la gauche – socialistes et communistes – depuis deux ans au Portugal). S’y est ajoutée une mesure symbolique qui contribue à resserrer les rangs de la gauche : l’exhumation des restes de Franco du mémorial du « Valle de los Caidos » (vallée des morts) construit après la fin de la guerre d’Espagne, par des milliers de prisonniers politiques, pour y célébrer la victoire fasciste.                            

3/ Quelles sont les forces en présence dans le nouveau parlement ? Cinq formations nationales principales sont représentées au parlement. Deux de gauche et trois de droite. S’y ajoutent les partis indépendantistes.   

Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) est un parti historique (qui existait déjà sous la république, avant la dictature franquiste). Depuis le rétablissement de la démocratie, il a gouverné à plusieurs reprises (sous Gonzales et Zapatero). Ses adversaires de gauche l’accusent d’avoir souvent mené une politique de droite et d’avoir trahi ses valeurs historiques en acceptant le rétablissement de la monarchie (ce qui peut se justifier par le compromis de 1975, mais est davantage incompréhensible quant à l’acceptation du roi actuel en remplacement de Juan Carlos, quasiment forcé d’abdiquer à la suite de scandales à répétition ; à noter que la monarchie, imposée par Franco avant sa disparition, n’est pas populaire en Espagne – les sondages le montrent -, que beaucoup la considèrent comme une injure faite aux victimes de la dictature qui s’était imposée par les armes contre la république démocratiquement légitime ; un facteur aggravant du rejet de la monarchie est qu’elle est incarnée par les Bourbon, famille d’origine étrangère imposée au 17ème siècle ; les Bourbon sont honnis en particulier dans les régions de l’antique couronne d’Aragon – Aragon, Catalogne et Valence – où la répression sanglante de l’époque a laissé un vif  souvenir jusqu’à aujourd’hui). Le gouvernement de Zapatero a été si impopulaire (notamment en appliquant les mesures d’austérité imposées par l’UE) que sa défaite aux élections de 2011 (voir mon article du 21 novembre 2011 : « Espagne-Elections-Leçons d’un suicide socialiste ») a été si cuisante qu’on pensait ce parti durablement écarté de la vie politique (situation du même type que celle du PS français après le mandat de Hollande). Le PSOE est « européiste » et atlantiste, donc « politiquement correct » vu de Bruxelles ou Washington.   

Le Parti Populaire, formé en 1975, a été considéré comme l’héritier du régime de Franco, mais il a eu l’intelligence de se rallier à la démocratie. Il est en fait dans la lignée des partis chrétiens-démocrates existant en Europe. Il incarne donc la tradition « nationale » (il est réservé vis-à-vis des autonomies régionales), chrétienne (tout en soutenant la laïcité) et « européiste ». Politiquement correct, donc, aussi. Le mandat de Mariano Rajoy s’est aussi mal terminé en 2016 que celui de Zapatero : scandales et politique antisociale, auxquels s’est ajoutée une gestion calamiteuse du dossier catalan (intransigeance certes populaire ailleurs qu’en Catalogne mais ne menant nulle part).

A ces partis de gouvernement, se sont opposés deux nouveaux partis créés ces dernières années. « Podemos » se veut un parti « jeune », « alternatif » et « innovant ». Son leader charismatique, Pablo Iglesias, issu de la société civile, a eu un certain succès, notamment dans la jeunesse. Il a capitalisé sur le rejet tant du PP que du PSOE. Il est toutefois handicapé actuellement par l’absence de ligne politique claire (aggravée par des dissensions entre dirigeants) et l’accusation qui lui est portée d’être trop accommodant envers les Catalans (Podemos, notamment en Catalogne, évite de se prononcer sur l’indépendance, se contentant de soutenir le droit à l’autodétermination, ce qui est une position sage mais impopulaire ailleurs qu’en Catalogne). Podemos se présente souvent aux élections en compagnie de l’Union Populaire et du Parti Communiste, formation historiquement importante, en perte de vitesse comme ailleurs mais qui conserve des partisans.

Ciudadanos est un peu l’équivalent de Podemos, mais pour la droite. Cette formation est née en Catalogne pour s’opposer au mouvement indépendantiste (elle y est soutenue essentiellement par des immigrés castillans ou andalous, les Catalans de souche anti-indépendantistes étant très minoritaires) et elle s’est développée en Espagne en opposition à la droite classique, embourbée dans les scandales de corruption.

Dans leurs motivations et fonctionnement, Podemos (« nous pouvons ») et Ciudadanos (« les citoyens ») ont quelques affinités avec le mouvement italien « Cinque Stelle » (Cinq Etoiles).

Vox est le dernier apparu sur la scène espagnole. Créé il y a moins d’un an en Andalousie en réaction au PSOE (qui gouvernait la région jusqu’à l’élection de 2018), il a adopté une posture radicale anti-gauche, anti-avortement, anti-homosexuels, misogyne, anti-Catalans, anti-autonomies régionales, anti-immigration et, finalement, anti-démocratie. Il est clairement Franco-nostalgique.

A ces partis nationaux s’ajoutent les partis nationalistes qui dominent la vie politique catalane et basque (même les partis nationaux, tels le PSOE, sont généralement présents en Catalogne et au Pays Basque sous des noms locaux).

En Catalogne, les partis indépendantistes sont majoritaires au parlement catalan (et sont donc représentés en proportion au parlement espagnol). Jusqu’à présent, « Junts per Catalunya » (ensemble pour la Catalogne), la formation de Carles Puigdemont, était majoritaire. La seconde formation, l’Esquera Republicana Catalane (ERC, gauche républicaine catalane), gouverne à Barcelone avec Junts. (Pour les détails de la crise catalane et l’évolution de l’Espagne voir sur ce bloc les 26 articles que j’ai publiés depuis 2012)   

Depuis quelques mois des dissensions sont apparues entre ces deux partis. Elles tiennent à la stratégie à adopter vis-à-vis de Madrid. Junts est le plus radical. Des négociations ont eu lieu avec le gouvernement de Pedro Sanchez. Elles ont achoppé sur le droit à l’autodétermination, refusé par Madrid. C’est ce qui a conduit les Catalans (Junts mais aussi l’ERC) a refuser de voter le budget 2019, ce qui a entrainé la chute du gouvernement de Sanchez et la convocation des élections qui viennent de se tenir).

L’ERC est un peu plus conciliante. La raison en est sans doute que son leader Oriol Junquera est emprisonné, en compagnie de onze autres dirigeants catalans, depuis plus d’un an pour avoir organisé la référendum d’autodétermination (non reconnu par Madrid) d’octobre 2017 et avoir participé à la proclamation de l’indépendance (Puigdemont et d’autres sont en exil à Bruxelles). Le procès des patriotes catalans est actuellement en cours et Junquera préfère ne pas jeter de l’huile sur lez feu. A titre anecdotique, je signale qu’il vient d’être élu député (5 autres emprisonnés l’ont été aussi), ce qui va poser des problèmes pratiques s’ils restent incarcérés.  

L’électorat catalan semble avoir donné raison à Junquera puisqu’il envoie à Madrid 15 députés de l’ERC et seulement 7 de Junts, inversant pour la première fois le rapport de forces entre les deux formations catalanes.

Le cas basque est un peu différent. Après le traumatisme de la lutte armée de l’ETA, le gouvernement de Vitoria (capitale d’Euskadi) préfère renvoyer à plus tard la revendication d’indépendance (majoritairement soutenue au Pays basque) et collaborer avec le pouvoir de Madrid. Cette stratégie est plutôt payante : les Basques ont obtenu pas mal d’avantages (notamment en matière fiscale ; ils sont en outre totalement autonomes pour la gestion courante du pays : ainsi le basque est langue officielle et d’enseignement – c’est aussi le cas pour le catalan en Catalogne). C’est ce qui explique qu’ils aient soutenu les gouvernements de Rajoy puis de Sanchez (tout en jouant un rôle de médiateur avec les Catalans). A noter que cette attitude renoue avec l’histoire basque, nation sans Etat qui réussit à sauvegarder sa spécificité en composant avec les pouvoirs centraux, y compris en France (où il n’y a même pas de département basque et où le basque n’a aucun caractère officiel ; pourtant toutes les municipalités basques ont formé une communauté de communes et, de fait, assurent avec un certain succès la promotion de la langue, de la culture et des intérêts basques).

Deux partis basques envoient des députés au parlement de Madrid, le PNB, conservateur, 6 députés) et EH (gauche radicale, 4 députés), auxquels s’ajoutent 2 députés de Navarre.                  

4/ Que sera le prochain gouvernement ? Le PSOE en formera l’ossature. Il avait le choix entre une alliance avec Podemos et avec Ciudadanos. Mais cette dernière possibilité est vite apparue irréaliste car les militants de base du PSOE y sont hostiles et Ciudadanos, par la voix de son leader, Albert Ribera, a fait savoir qu’il n’en était pas question. Ce parti aurait en effet beaucoup à perdre : il s’est constitué en parti « propre » contre les dérives du PSOE et du PP et s’est mis en avant sur le dossier catalan en affrontant les indépendantistes. Or, Sanchez est soupçonné, à tort ou à raison (s’il est intelligent, à raison) de vouloir rechercher un compromis (qui pourrait être la création d’un Etat fédéral) avec les Catalans.

Il est donc possible de Podemos participe au prochain gouvernement. Il le revendique (c’est aussi le vœu des syndicats exprimé le 1er mai). Une autre option, proposée par Sanchez,  serait un accord de programme avec soutien sans participation. Les discussions s’annoncent serrées et peut-être longues. De toute façon, cela ne suffira pas à assurer une majorité. Les deux formations ont ensemble 165 députés. Manquent 12 pour arriver à la majorité absolue. Le soutien du PNB basque est acquis. Il manquera encore 6 sièges : on trouvera sans doute des Navarrais et des Canariens pour s’en approcher.

Mais la majorité ne pourra être complètement sécurisée qu’avec le soutien ou au moins la neutralité bienveillante (abstention lors des votes importants, tel le budget, et pas de vote hostile) des Catalans. Peut-être au moins de l’ERC, surtout si Madrid a l’intelligence (on peut rêver !) de ne pas faire des patriotes emprisonnés des martyrs de la cause s’ils sont condamnés à de lourdes peines.                                        

5/ La question catalane sera en première place dans l’agenda du nouveau gouvernement.

Cette question est pendante depuis 2010. La Catalogne est une nation qui existe depuis le 10ème siècle (alors que l’Espagne ne s’est constituée en tant qu’Etat qu’à la fin du 15ème). Elle a sa langue, très vivante, sa culture, son histoire, ses traditions, son architecture et ses arts, sa sociologie, son dynamisme économique, sans oublier le prestigieux « Barça », « mes que un club » (plus qu’un club), l’un des porte-drapeaux de la Nation. Au cours de son histoire, elle a eu à subir maintes fois la domination et la répression de la Castille. Celle des Bourbons au 17ème siècle, plus récemment celle de Franco, enfin celle de Rajoy.

Depuis 1975 un compromis avait pu être trouvé sous la forme de la création de « communautés autonomes » (équivalent de régions ou, quasiment, d’états fédérés) disposant de compétences à la carte, celles étant les plus étendues pour les nationalités historiques que sont la Catalogne et le Pays basque. Cette autonomie, que peuvent envier les régions (autrefois nations) historiques de France, a dans l’ensemble bien fonctionné (en dépit des conflits de compétences entre la « Generalitat de Catalunya » et l’état central : à titre d’exemple le catalan est seule langue officielle (avec l’occitan, ce qui est anecdotique) de la Catalogne, mais le castillan est seule langue de l’Etat espagnol dont fait partie la Catalogne, ce qui peut être contradictoire ; il y d’autres exemples, en matière de routes, de police, etc).

La rupture psychologique entre Catalans et Espagnols est intervenue en 2010 lorsque le « tribunal constitutionnel » (conseil constitutionnel) de Madrid (formé de « juges » largement issus de la période franquiste ou en ayant conservé la mentalité) a « retoqué » le projet de nouveau statut (constitution) de la Catalogne, pourtant peu différent sur le fond du précédent, sous prétexte que son préambule parlait de « nation catalane » qui existe depuis mille ans (le tribunal a considéré, niant les réalités, que la seule « nation » est l’espagnole). Cela a été pris par les Catalans comme une gifle et cela a entrainé (visible dans les sondages d’opinion qui sont régulièrement faits) que le sentiment indépendantiste (mis en sommeil par opportunité) a explosé et est devenu majoritaire. Toutes les élections au parlement de Barcelone ont confirmé ce sentiment en y envoyant des majorités de partis indépendantistes. Dès lors, les Catalans ont demandé à exercer le même droit à l’autodétermination qui a été accordé dans un passé récent par exemple aux Québécois, aux Kosovars ou aux Ecossais. Refus de Madrid qui s’appuie sur la constitution espagnole qui ne prévoit pas ce droit. Donc droit au divorce interdit, ce qui est une conception bizarre de la démocratie. Cela n’est pas sans rappeler la constitution française qui ne prévoyait pas non plus le droit à la sécession de l’Algérie, alors partie intégrante de la France. Il y a fallu huit ans de guerre et des centaines de milliers de morts pour que ce droit puisse s’exercer (dans les pires conditions). Faudra-t-il la même chose en Catalogne ?

Pour l’heure, la volonté des Catalans n’est pas à la guerre. Ils multiplient depuis bientôt dix ans les marches et les manifestations pacifiques (j’ai participé en septembre 2018 à celle qui marque, comme chaque année, la fête nationale catalane : près d’un million de participants sur les dix kilomètres de la « Diagonal » de Barcelone, pas une seule vitre brisée). Leur pacifisme n’est pas récompensé. Las d’attendre que Madrid se décide, les Catalans ont organisé eux-mêmes ce référendum d’autodétermination tant attendu le 1er octobre 2017. On a alors vu les gardes civils de l’Etat espagnol matraquer à l’intérieur des bureaux de vote des femmes et des vieillards venus simplement exercer leur droit démocratique. En réponse à la répression et au vu des résultats du référendum (certes tenus dans des conditions particulières, et pour cause !), le parlement catalan a déclaré l’indépendance le 27 octobre, ce qui a amené le gouvernement espagnol à suspendre l’autonomie de la Catalogne et arrêter douze dirigeants catalans tandis que Carles Puigdemont, président catalan, et des ministres se sont réfugiés en Belgique. Le gouvernement de Rajoy a ensuite organisé de nouvelles élections au parlement catalan en décembre 2017, à nouveau remportées, avec une majorité amplifiée, par les indépendantistes.

On en est là. Jusqu’à présent la violence a été évitée. Le gouvernement catalan n’a pas demandé à sa police de s’opposer aux gardes civils venus de Madrid, il a accepté de ne pas tenir compte de la proclamation de l’indépendance (sans effet pratique) et de participer à nouveau aux élections espagnoles. Il a également accepté de discuter avec Pedro Sanchez.

Côté espagnol, en revanche, l’intransigeance a prévalu. Le gouvernement de Rajoy s’est montré totalement fermé et a tenté, en vain, de passer en force. Pedro Sanchez a été un peu plus ouvert mais les discussions ont achoppé sur son refus d’accepter le référendum d’autodétermination. Dans le même temps la justice, soit disant « indépendante », poursuit son œuvre ; les douze arbitrairement emprisonnés sont actuellement en jugement (le procès pourrait durer des mois).

Pedro Sanchez, conforté par le vote de dimanche dernier, sera davantage en situation de rechercher, enfin, une solution au problème catalan. Il sera d’autant plus enclin à cette recherche qu’il a besoin des députés nationalistes basques et catalans pour conforter sa majorité précaire.

Mais en face, son problème est que l’opinion publique espagnole (hors Catalogne et Euskadi) est viscéralement anti-catalane. Agiter la menace d’une sécession catalane, donc amputer l’Espagne « éternelle », c’est comme agiter une cape rouge devant un taureau. J’ai pu personnellement constater (je suis souvent en Espagne et, aujourd’hui, ces lignes sont écrites depuis ce pays) que même des gens habituellement raisonnables peuvent devenir hystériques lorsqu’on aborde le sujet. Ces mêmes personnes sont aussi déraisonnables que ce que l’Espagne a souvent été dans son histoire : un peu comme un enfant qui préfère subir (« même pas mal !») plutôt que de chercher un compromis. En face, les Catalans restent déterminés (j’en suis le témoin). Ils sont déterminés à recouvrer leur liberté, à le faire pacifiquement (stratégie contestable l’histoire ayant  prouvé que les Espagnols ne lâcheront rien s’ils n’y sont pas contraints) et à la faire avec l’aide de l’Europe (quelle naïveté !).

Malheureusement, l’attitude des pays de l’Union européenne, à commencer par la France, n’a pas contribué à aider à trouver une solution. L’UE s’est hypocritement retranchée derrière la constitution espagnole et l’« état de droit », qui en fait est le droit de l’oppression, pour considérer la question catalane comme un non-problème international puisque « affaire intérieure » espagnole. Sans peur de la contradiction : l’UE avait soutenu le droit à l’autodétermination du Kosovo, pourtant partie intégrante de la Serbie (c’était même son berceau historique) depuis des siècles, et on trouve aujourd’hui nombre d’ « européistes » qui encouragent les Ecossais à demander un nouveau référendum d’autodétermination sous prétexte que, eux, étaient contre le Brexit. Et quand on voit le président de la commission européenne, issu d’un petit pays de moins d’un million d’habitants, le Luxembourg, déclarer qu’il est contre l’indépendance de la Catalogne (8 millions d’habitants et un PIB supérieur à celui de la majorité des pays membres de l’UE) parce qu’il y a déjà trop d’états en Europe, on atteint le ridicule.

Pourtant, tout espoir n’est pas perdu. Jusqu’à présent les Catalans ne sont pas tombés dans la violence (mais il ne faudrait pas attendre trop). Beaucoup de choses les lient aux Espagnols. Je suis convaincu qu’ils s‘accommoderaient, à titre de compromis, d’une plus large autonomie (sous forme par exemple de « souveraineté-association », c’est-à-dire d’un abandon volontaire de souveraineté) dans le cadre d’un Etat fédéral (avec plusieurs langues officielles comme au Canada, en Suisse ou en Belgique : la référence belge est intéressante, les deux nations y étant si souveraines qu’elles ne voient pas d’inconvénient majeur à conserver un Etat commun).

6/ La question catalane ne devrait pas occulter les problèmes économiques, sociaux et d’immigration. Bien que la situation économique soit un peu meilleure qu’après la crise de 2008, le chômage reste élevé (15%) et les salaires plus bas qu’en France (le coût de la vie aussi). La corruption endémique reste un problème (ainsi que le travail au noir qui lui est partiellement lié). L’immigration commence à être un problème avec un afflux d’immigrants illégaux (sud-américains, bien assimilés, Roumains et Bulgares, assez bien acceptés car soucieux, eux aussi, de travailler et de s’assimiler, mais aussi, de plus en plus musulmans qui forment des contre-sociétés et qui constituent les gros contingents de délinquants mais aussi de terroristes).

Jusqu’à présent, l’Europe et l’immigration n’étaient pas entrées dans la problématique politique. L’UE est finalement bien acceptée en dépit de l’austérité imposée (pour le comprendre il faut se souvenir que l’entrée dans l’UE a été vue comme la concrétisation que l’Espagne était devenue enfin un pays démocratique « normal » ; les Catalans sont aussi sur cette ligne). L’afflux d’immigrés à problèmes commence seulement à être ressenti par la population. Ceci explique qu’il n’y ait pas, actuellement, de parti « souverainiste » ou « identitaire » ou « populiste » comme c’est le cas dans un nombre croissant de pays. Considérer Vox comme un nouveau parti-frère du RN, de DLF, de la Liga de Salvini, du PiS polonais ou du FIDESZ d’Orban serait une grossière erreur et causerait sans doute les mêmes problèmes à ceux qui seraient tentés de marcher avec lui qu’au Parti Populaire espagnol (qui le paye en perdant l’élection). Vox a peut-être des positions sur l’immigration qui sont sans doute justes mais, foncièrement, ce n’est qu’un parti fasciste.         

7/ Avant que les discussions sur la Catalogne ne reprennent et avant même, peut-être, la formation du nouveau gouvernement, les Espagnols sont à nouveau appelés aux urnes le 26 mai. Pas seulement pour le parlement européen, mais aussi dans la plupart des « communautés autonomes » (pas en Catalogne ni en Andalousie) pour renouveler les parlements régionaux ainsi que les municipalités (les résultats de Madrid et Barcelone sont particulièrement attendus). Le PSOE devrait, globalement, logiquement voir sa suprématie renforcée./.

Yves Barelli, 2 mai 2019                                                                                                     

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