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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 23:09

Un parti socialiste minoritaire au parlement et dans l’opinion et revenu au pouvoir par la faillite d’une droite déconsidérée par les affaires de corruption et sa calamiteuse gestion du dossier catalan, une nouvelle droite et même extrême droite qui veut en découdre avec les partis traditionnels de gouvernement et qui a le vent en poupe dans une opinion très remontée contre les Catalans, des partis catalans indépendantistes eux-mêmes divisés, une justice qui n’a pas évolué depuis la fin de Franco, un procès scandaleux qui s’ouvre contre douze dirigeants catalans emprisonnés depuis plus d’un an, seulement pour avoir demandé l’autodétermination pour la Catalogne, un gouvernement en passe d’être renversé au parlement, l’Espagne est en crise. Plus que jamais. Saura-t-elle surmonter ses travers historiques : nationalisme intolérant, divisions, incapacité à trouver une voie viable face à ses nationalités et à une Union européenne qui l’enferme dans sa politique d’austérité sans fin ?

1/ L’Espagne, qui a un régime parlementaire fondé sur la proportionnelle, a une représentation parlementaire qui, du fait de l’apparition de nouveaux partis et de l’importance des partis régionalistes et indépendantistes, n’a plus, depuis plusieurs années,   aucun parti dominant. Lors des élections de décembre 2015, le Parti Populaire (droite traditionnelle) avait obtenu 28,3% des voix (et à peu près, en simplifiant car le système avantage les petites provinces rurales, la même proportion au congrès des députés et au sénat, où la droite est un peu plus avantagée), le PSOE (socialiste) 22% (son gouvernement sortant, qui avait eu une gestion calamiteuse, avait été sanctionné), le nouveau parti de gauche Podemos (sorte de France Insoumise ou de Cinq Etoiles) 20,7%, Ciudananos, nouveau parti de droite concurrent du PP (il avait fait une campagne visant la corruption de nombre d’élus du PP) et encore plus jacobin que lui (très anti-catalan), 13,9%, le reste, près de 20% cumulé allant surtout aux partis indépendantistes ou nationalistes basques et catalans (ils sont majoritaires au pays basque et en Catalogne). A noter qu’il n’y a pas, en Espagne, d’équivalent du Renouveau National ou de Debout la France (il n’y a que des partis européistes et, jusqu’à présent, l’immigration n’était pas un thème de campagne).    

Aucune coalition gouvernementale n’ayant pu être mise sur pied malgré six mois de tractations, de nouvelles élections ont eu lieu en juin 2006. Elles ont donné une légère progression du PP, un léger tassement de Podemos et à peu près le maintien de tous les autres. Un gouvernement monocolore PP dirigé par Mariano Rajoy a pu être formé du fait du refus de Podemos de servir de force d’appoint au PSOE et d’un arrangement avec certains partis régionalistes (en particulier le PNV basque, qui y a trouvé son compte grâce à des avantages consentis aux Basques, qui bénéficient d’une autonomie de plus en plus effective : en ne demandant pas l’indépendance, ils n’ont pas la même stratégie que les Catalans) et, sur des points particulier, aux Catalans.

2/ Le gouvernement de Rajoy a pu tenir deux ans. Dans l’intervalle, la majorité indépendantiste élue en Catalogne, a demandé en vain l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Las de ne rien obtenir, elle l’a organisé elle-même le 1er octobre 2017. On a alors eu le sinistre spectacle de « gardes civils » venus de Madrid matraquant dans les bureaux de vote des femmes et des personnes âgées venus exercer leur droit démocratique. Les anti-indépendantistes ayant boycotté le vote, celui-ci n’a eu qu’une signification partielle. D’ailleurs, le pouvoir et la justice espagnols l’ont déclaré nul. Poursuivant sa logique, le parlement catalan, fort de sa légitimité démocratique (il est élu au suffrage universel) et du résultat du référendum, a déclaré l’indépendance de la Catalogne le 27 octobre 2017 (ce faisant, il a commis l’erreur de sous-estimer la réaction espagnole). Le pouvoir espagnol (soutenu par son opposition socialiste et l’opinion publique) a répondu en suspendant l’autonomie de la Catalogne, en dissolvant son parlement, en arrêtant les principaux leaders des partis indépendantistes (le président catalan, Carles Puigdemont, a pu fuir en Belgique où il se trouve toujours) et en convoquant, un peu après, de nouvelles élections catalanes. Le nouveau parlement catalan, élu le 21 décembre 2017 (avec un taux de participation de 82%) a redonné une majorité absolue indépendantiste (légèrement renforcée), désormais présidée par un ami de Puigdemont, Quim Torra, membre du PDcat, avec participation de l’autre grand parti catalan, ERC (Esquera Republicana Catalana), dont le leader, Oriol Junquera, est emprisonné. Le nouveau gouvernement catalan est, bien entendu, en étroite relation avec les exilés de Bruxelles.

L’affaire catalane a occupé l’essentiel de l’activité du gouvernement de Mariano Rajoy et de l’attention des Espagnols. En pratique, la faiblesse de ce gouvernement, minoritaire, rappelons-le, et la surenchère nationaliste (seuls les partis basques soutiennent les Catalans) rappelant les plus mauvais jours du franquisme, a empêché toute tentative sérieuse de rechercher une solution à la crise catalane, d’autant que la justice, en principe « indépendante », mais formée en grande partie de nostalgiques de Franco, a mis en route la procédure judiciaire anti-catalane : neuf dirigeants sont en prison sous l’accusation de « rébellion ».

C’est pourtant sur un tout autre motif que le gouvernement de Rajoy est tombé le 1er juin 2018 à la suite d’une affaire de corruption de grande ampleur qui a éclaboussé le PP jusqu’au sommet de l’Etat et rendu intenable le maintien au gouvernement de Mariano Rajoy, renversé par une motion de censure votée par tous les autres partis.

Nul n’ayant vraiment envie d’aller tout de suite à de nouvelles élections, c’est un gouvernement socialiste minoritaire dirigé par Pedro Sanchez qui a été formé (selon la disposition de la constitution espagnole qui stipule que l’auteur d’une motion de censure qui réussit est chargé de former le gouvernement). Nul ne lui prédisait une longue vie.

3/ Ce gouvernement socialiste est en effet pris entre deux feux.

D’un côté, il a besoin du vote positif des indépendantistes catalans pour faire adopter son prochain budget (on doit voter dans les prochains jours). Il doit donc adopter une position plus conciliante envers les Catalans que le gouvernement précédent, d’autant que ceux-ci bénéficient de la bienveillance des Basques et (moins avouée) de Podemos (et que les socialistes catalans essaient de conserver une position, intenable, d’équilibre entre indépendantistes et espagnolistes – ils sont pour l’autodétermination mais contre l’indépendance -).

C’est pourquoi Sanchez a entamé des discussions avec le gouvernement catalan. Mais l’exercice a deux limites : on ne peut pas parler d’autodétermination qui serait contraire à la constitution espagnole qui ne prévoit pas le droit à l’indépendance, et on ne peut pas parler non plus des prisonniers politiques en se retranchant derrière l’ « indépendance de la justice ». Tout au plus, Sanchez a-t-il accepté le principe de la nomination d’un « facilitateur » neutre pour organiser le dialogue entre les gouvernements espagnol et catalan.  

D’un autre côté, toute concession aux indépendantistes est vue par la droite comme une « trahison », accusation d’autant plus populaire que tous les sondages montrent qu’il existe une large majorité des Espagnols (en dehors de la Catalogne et du Pays Basque) qui réagit de manière épidermique dès qu’il s’agit d’un risque d’atteinte à l’unité de l’Espagne (j’ai moi-même constaté la prégnance de ce sentiment y compris chez des gens peu politisés et « raisonnables » qui changent immédiatement de ton dès qu’on parle des Catalans (ou des Basques): certains vont jusqu’à dire que la seule solution est d’envoyer l’armée à Barcelone pour y faire le « ménage » ; ces réactions sont visibles pas seulement en Castille, de tradition jacobine, mais aussi dans une région où je suis souvent, le Pays de Valence, pourtant de même langue que la Catalogne (pour se différencier on y nomme la langue le « valencien »). Le projet de nomination du « facilitateur », qui mettrait à égalité les deux gouvernements, alors que constitutionnellement l’un est national et l’autre seulement « régional », est considéré par la  droite (et certains socialistes) comme un franchissement de ligne rouge.   

Le résultat est que Sanchez ne sait pas comment prendre le problème et qu’il est en train de  braquer contre lui tant les Catalans que les autres.

4/ Les Catalans sont aussi embarrassés que les socialistes madrilènes. S’ils contribuent à renverser le gouvernement espagnol, ils risquent de se retrouver avec un pouvoir encore plus fermé et répressif. Le parti de Torra et Puigdemont est tenté par l’intransigeance. Celui de Junquera, emprisonné, serait davantage porté au compromis pour des raisons évidentes.

Mais il en est d’autres qui, constatant que l’action non violente adoptée depuis toujours par les Catalans pour se libérer de la domination espagnole n’est pas payante, commencent à envisager des modes d’action moins pacifiques.

5/ La surenchère d’un côté comme de l’autre a provoqué la rupture du dialogue entre Madrid et Barcelone : les Catalans ont fait savoir que, si Madrid refuse leurs demandes, ils ne voteront pas le budget, ce qui précipitera la chute de Sanchez, et les partis de droite demandent maintenant la démission du gouvernement socialiste.  

6/ C’est pour obtenir une caution populaire que les partis de droite ont organisé la manifestation qui a eu lieu le 10 février à Madrid.

Deux partis (le Parti Populaire et Ciudadanos) ont appelé à cette manifestation et un troisième, un nouveau venu sur la scène politique (Vox) s’y est associé. (Et un « outsider », Manuel Valls, qui ne recule devant aucune bassesse pour tenter de retrouver à Barcelone une place qu’il a perdu à Paris : pour le moment les sondages ne lui donnent aucune chance pour la mairie de la « cité comtale » ;  sans doute espère-t-il faire le plein des voix de droite et des nostalgique du fascisme, qui a pourtant détruit sa famille, pour tenter d’y parvenir : triste fin pour cet ex socialiste qui manifeste avec la racaille facho, cléricale et monarchiste  contre un gouvernement socialiste, lui le « républicain » qui voulait barrer la route à l’ « extrême-droite » française !).         

Le succès de cette manifestation est moyen : 200 000 personnes rassemblées sur la place de Colon à Madrid selon les organisateurs, 45 000 selon le gouvernement. La vérité est entre les deux. L’audience est significative mais ce n’est pas vraiment un raz-de-marée sachant que des centaines de cars ont été affrétés et payés par le PP et CC pour amener (gratuitement) à Madrid tous ceux qui voulaient y venir. Vox, avec moins de moyens, n’a pas mis en place ses cars.

Vox est un nouveau parti difficile à classer. Il est né à l’automne en Andalousie (il est encore peu présent ailleurs) où il a obtenu 10% des voix aux « régionales » qui viennent de s’y dérouler. Il participe désormais au gouvernement de Séville après de longues tractations (ses élus étaient indispensables pour renverser la majorité socialiste sortante). Vox a été élu sur un programme anti-immigration (c’est le premier parti à en faire son thème central : d’autant plus populaire que le gouvernement Sanchez en décidant d’accueillir les immigrants clandestins a suscité pour les passeurs une nouvelle route d’entrée en Europe, celles des Balkans et de l’Italie étant désormais fermées), mais aussi misogyne, anti-homo, traditionnaliste et, sans vraiment le dire, nostalgique du fascisme franquiste. Il est, comme on s’en doute, en pointe dans l’anti-catalanisme.

C’est cette surenchère qui a décidé les deux autres partis de droite à organiser la manifestation. Ciudadanos y avait intérêt (le parti est né il y a deux ans de la réaction en Catalogne de la part de certains citoyens anti-indépendantistes, le plus souvent d’origine andalouse ou castillane – en dehors de Manuel Valls, il y a peu de Catalans hostiles à l’indépendance, hostilité née, rappelons-le, de la politique obtuse suivie par Madrid concrétisée par le « tribunal constitutionnel », équivalent de notre Conseil Constitutionnel,  qui, niant les réalités, a retoqué en 2010 un nouveau projet de constitution locale, pourtant peu différente de la précédente, pour la simple référence dans son préambule à la « nation catalane qui existe depuis le 10ème siècle » : alors que les indépendantistes étaient, selon les sondages d’opinion, minoritaires avant – en tout cas nul ne mettait l’indépendance à l’ordre du jour – ils sont devenus majoritaires après -) car ses sondages sont bons. Pour le PP, c’est plus difficile car, compte tenu des « affaires », il a encore une mauvaise image.

7/ Les jours qui viennent vont voir les oppositions s’exacerber. Mardi 12 commence en effet le procès contre les indépendantistes emprisonnés. Selon les chefs d’inculpation qui seront retenus, ils risquent jusqu’à 25 ans de prison.

C’est en plein procès que risque de tomber le gouvernement de Sanchez, précipitant l’Espagne dans une crise dont on ne sait sur quoi elle va déboucher.

En cas, probable, de renversement du gouvernement socialiste et de nouvelles élections, il est plausible que la droite ait une majorité relative (PSOE et Podemos devraient sortir affaiblis) mais selon l’ordre d’arrivée de ses trois partis, la formation du gouvernement risque d’être difficile. Quel sera le score de Vox et donc sa place (peu probable) dans un nouveau gouvernement ? Si Ciudadanos arrive en tête (on s’y attend), le Parti Populaire acceptera-t-il d’être une force d’appoint? Et si Ciudadanos forme le gouvernement quelle sera sa politique. Pour le moment, c’est un parti de protestation (contre le PP, contre les socialistes, contre les Catalans) et on décèle mal chez lui un programme de gouvernement - il est vrai que, pour l’économique et le social, c’est à Bruxelles que ça se passe, et pour ce qui est quotidien, c’est surtout dans les régions, y compris, par exemple, pour l’éducation).    

Le nouveau gouvernement héritera, de toute façon, du dossier catalan et sera tenté (poussé en fait par ses électeurs et la surenchère) à la fermeté envers les Catalans, allant peut-être jusqu’à une nouvelle suspension, voire suppression, de l’autonomie. Les Catalans risqueraient alors de réagir moins pacifiquement, surtout si des innocents sont condamnés dans le procès qui commence après-demain et qui a déjà l’allure d’une parodie de justice.

On attend aussi la réaction des pays de l’Union européenne qui ont préféré se mettre la tête dans le sable pour ne pas regarder la réalité en face. Que signifie cette posture de s’arcbouter sur un soit disant « était de droit » qui, en l’occurrence est un déni de démocratie ? Pourra-t-on encore longtemps se retrancher derrière le « respect de la constitution » sachant que celle-ci ne laisse qu’une option aux Catalans, le statu quo ? On peut comprendre les réticences des Etats à accepter la sécession ailleurs sachant que tous ou presque ont leurs propres séparatistes, avérés ou potentiels. Mais selon quelle logique y aurait-il à accepter l’autodétermination au Kosovo (sans même remonter à la dissolution de l’URSS et de la Yougoslavie), au Soudan du Sud, en Ecosse ou au Québec et pas en Catalogne, alors que cette nation a dix siècles d’existence (plus que l’Etat espagnol qui n’en a que cinq), une langue très vivante, une capitale qui a un large rayonnement international et un Pib qui la placerait dans les dix premiers de l’UE ?

Plutôt que de soutenir la position intransigeante de Madrid, nos gouvernements auraient sans doute mieux fait d’encourager l’Espagne à proposer aux Catalans un Etat fédéral, union égalitaire entre tous les peuples qui la composent. Ce que les Québécois ont accepté dans le cadre canadien, la majorité des Catalans qui, il y a encore dix ans, n’avaient rien contre une Espagne démocratique, l’aurait accepté (je peux l’affirmer compte tenu de mon contact permanent avec Barcelone). Est-ce trop tard ? Peut-être pas tout à faire mais vite, le temps presse. Et la seule solution possible, c’est l’autodétermination (il est cocasse d’entendre le président de la Commission de l’UE, se prononcer contre l’indépendance de la Catalogne sous le prétexte qu’il y a déjà trop de pays en Europe alors que le sien, le Luxembourg, paradis fiscal, a à peine un demi-million d’habitants. Quand on prétend incarner des valeurs démocratiques, il vaudrait mieux le faire intelligemment !) Aux Catalans donc de se prononcer. Si on leur propose une bonne Espagne il n’est pas inévitable qu’ils quittent le navire. Et s’ils le font, ils ne seront pas moins légitimes que le Luxembourg ou l’Ecosse (que nos « européistes » appellent quasiment à faire sécession maintenant que le Royaume-Uni est engagé sur le « Brexit » !).

A court terme, les Etats européens seraient avisés, à tout le moins, de conseiller au gouvernement espagnol quel qu’il soit, la modération s’agissant du procès des dirigeants catalans. Ils pourraient s’appuyer sur la jurisprudence de la justice allemande qui, saisie d’une demande d’extradition de Carles Puigdemont, intercepté en Allemagne de retour par la route de Scandinavie, l’a refusée, considérant que le crime de « rébellion » n’était pas établi. /.

Yves Barelli, 10 février 2019                                            

                                                          

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commentaires

M
Un bon article, bonne continuité
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M
Un très bon article, bonne continuité :)
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