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28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 23:33

En élisant Jail Bolsonaro (46% au premier tour et  55,7% au deuxième contre le candidat de gauche Fernando Haddad), le Brésil est retourné trente ans en arrière : un pouvoir fort, réactionnaire au sens premier du terme. La fin d’un rêve, le résultat d’erreurs, plus que des erreurs, en fait des fautes, accumulées dont la première a été de croire qu’on pouvait faire une politique de redistribution sans rien changer aux structures de la société, de l’économie et des institutions qui font que dans ce pays, le plus inégalitaire du monde, l’oligarchie est maitresse de tout, du capital, des entreprises, mais aussi des médias, de la justice et d’à peu près tous les leviers du pouvoir.

Le président Lula croupit aujourd’hui en prison, condamné sous le prétexte fallacieux de corruption, par des juges issus de l’oligarchie et à son service, son successeur, Dilma Roussef,  a été destituée par un coup d’état parlementaire par des députés notoirement corrompus  deux ans après avoir été réélue, condamnation et coup d’état perpétrés dans le silence de nos médias et de nos politiques, eux aussi au service du capitalisme mondialisé.

Crise économique, crise politique, crise morale, l’oligarchie, ses relais évangélistes, sa presse et sa télévision aux ordres des forces d’argent qui les possèdent ont eu la peau de ceux qui les avaient menacés dans leurs privilèges. Ils ont été aidés en cela par les erreurs et les fautes d’un parti des Travailleurs qui avait oublié ce que sont les travailleurs, et par le ras-le-bol d’une classe moyenne exaspérée de bosser en pure perte, tant son travail est anéanti par l’inflation, la gabegie et la corruption, exaspérée aussi par ce climat de violence et d’insécurité (65 000 homicides l’an dernier, dont 7% attribués à la police ou l’armée) et par des services publics en faillite parce que l’argent se perd en route avant de financer la réalisation d’équipements élémentaires qui manquent tant.

Je connais des gens honnêtes et non violents qui ont voté pour celui qu’on présente comme le champion de l’extrême-droite et le nostalgique de la dictature militaire. Ils ne sont pas fascistes, beaucoup en leur temps, pour les plus âgés, avaient combattu le régime militaire assassin. Mais ils sont désespérés. Le Brésil est à terre. Faillite économique, politique et morale.

Je ne sais ce que va devenir le Brésil. En étant optimiste, on peut espérer que ce ne sera pas pire que maintenant, peut-être un peu mieux si le nouveau pouvoir met son programme de lutte contre la criminalité et la corruption en pratique. Mais si on est pessimiste, on peut craindre le pire, tout simplement un retour aux années noires de la dictature militaire au service de l’oligarchie.

Il y a moins d’une génération, un immense espoir s’était levé en Amérique latine. Pour une fois, parce que les Etats-Unis, occupés en Irak et en Afghanistan, s’étaient désintéressés du sous-continent, on avait laissé les peuples voter pour des pouvoirs de gauche. Les oligarchies s’en étaient accommodées pour quelque temps : l’argent distribués aux pauvres s’était traduit par une envolée de la consommation (30 millions d’anciens pauvres entrés dans la classe moyenne au Brésil) qui avait gonflé les profits des possédants, du moins tant que la conjoncture internationale ne s’était pas retournée. Cette oligarchie avait bénéficié aussi de la timidité, si ce n’est la couardise et la complaisance de pouvoirs de gauche naïfs ou complices : on n’a pas touché aux structures, les privilèges n’ont pas été remis en cause et aucune nationalisation n’est intervenue au Brésil (les régimes « bolivariens » ont été plus entreprenants mais ont fait des erreurs économiques impardonnables en pensant qu’il suffisait de laisser couler le pétrole sans rien produire d’autre).     

A partir de 2010, conséquence de la crise bancaire et économique de 2008, la conjoncture s’est retournée, les revenus tirés des matières premières ont chuté, le capital étranger est alors reparti aussi vite qu’il était venu et la crise s’est installée, rendant alors insupportables les maux traditionnels du Brésil et de l’Amérique latine : violence, délinquance, insécurité, crime organisé ou des petites frappes des banlieues, les pires parce que quotidiennes et frappant les gens ordinaires (j’en connais des exemples concrets et je sais la hantise des gens de base lorsqu’on sort dans la rue à la nuit tombée), services publics déficients qu’il faut palier en payant cher (écoles et cliniques privées), et corruption à tous les niveaux. Tant que la croissance était là, on faisait avec. Dans un pays à l’arrêt, c’est autre chose et cela explique en grande partie ce vote massif pour le changement.

Mais quel changement ? En mieux ou en pire ? A voir.

La tache ne sera pas facile pour le nouveau président qui arrive à la tête d’un pays démoralisé, en colère, mais fracturé : fracture sociale (les ouvriers, nostalgiques de Lula, ont massivement voté pour Haddad, le candidat de Lula, emprisonné et empêché de se présenter : s’il l’avait pu, il aurait fait bien plus de voix, peut-être aurait-t-il gagné ; en l’écartant, l’oligarchie n’a pas voulu prendre de risque, ce qui montre les limites de la soit disant démocratie brésilienne où tout a été mis en œuvre pour s’opposer à Lula : argent, médias, justice), fracture régionale aussi (les résultats du vote présidentiels sont très contrastés : Borsonaro l’a emporté, souvent largement, là où les classes moyennes sont nombreuses, São Paulo, Etat le plus peuplé et le plus riche, ou Rio ; son adversaire de gauche est majoritaire dans le Nordeste et les Etats ruraux. S’y ajoutent les contradictions apparentes entre le vote local – on votait aussi pour les gouverneurs et parlements locaux – et le vote national, le clientélisme faisant son effet).

Il convient de rappeler que le Brésil est un Etat fédéral à système présidentiel, en fait largement calqué sur celui des Etats-Unis. Le président y dispose de pouvoirs constitutionnels étendus, mais le Congrès aussi. C’est ce dernier qui doit voter les lois et, s’il veut s’opposer au président, il a les moyens de le paralyser. C’est pourquoi le président doit toujours composer avec lui. Lula y était parvenu, au prix de contorsions politiciennes. Dilma Roussef en a été incapable, pour la raison aussi que la conjoncture économique avait changé. Le Congrès devrait soutenir le programme économique de Bolsonaro (qui, au départ, plutôt interventionniste, a évolué vers le « libéralisme » pour obtenir le soutien de l’oligarchie, encore qu’il a tempéré ce « libéralisme » entre le deux tours ; en fait, on ne sait ce que sera sa politique économique, sans doute sinueuse pour ménager tous les intérêts et « lobbies »).

Et puis, il y a les Etats fédérés. C’est à ce niveau que se passe l’essentiel de la vie des Brésiliens. La santé, l’école, les services publics, la télévision et quantité de décisions sont du ressort des présidents et parlements locaux, pas de Brasilia, dont le pouvoir lointain est finalement peu connu des Brésiliens. Les élus locaux sont encore plus dépendants des pouvoirs de l’argent que les nationaux. La corruption y est encore plus facile. Et c’est au niveau local que les Brésiliens subissent la violence quotidienne, mal ou pas combattue par une police et une justice facilement achetables.   

Si le nouveau président veut vraiment lutter contre la corruption (il le doit, s’il ne veut pas perdre rapidement son crédit dans l’opinion), il risque de se heurter à un mur. Le système brésilien est totalement « pourri » : la plupart des parlementaires sont, comme aux Etats-Unis, prisonniers des « lobbies » qui les ont fait élire (pour faire de la politique, dans ce pays où il n’y a pas de financement public des partis et où, à la différence des pays plus démocratiques, les campagnes à la télé ne se font qu’en achetant des « spots » publicitaires ; idem dans les journaux où des pages entières doivent être achetées par les candidats, sinon ils restent dans l’anonymat) ; il y a une multitude de partis (30 sont représentés au Congrès, le plus puisant n’a que 10% des sièges), souvent à base régionale, en fait des paravents aux lobbies. Pour gouverner, il faut toujours composer avec eux. Pour le dire en un mot, la corruption est le corollaire du système brésilien. Ce système est si ancré qu’on ne voit pas très bien comment le nouveau président, à supposé qu’il ait la volonté de s’y attaquer, pourra faire pour l’éradiquer.

Je crois plus vraisemblable quelques effets de « com » avec des actions encore plus violentes (elles le sont déjà) des forces de l’ordre contre les « narcos » (mais sans doute pas contre les « milices », ces formations paramilitaires clandestines formées en général de policiers, les anciens « escadrons de la mort » de sinistre mémoire qui, au départ, ont lutté, et cela partait sans doute d’un bon sentiment, contre les délinquants et qui sont souvent devenues des mafias rançonnant des quartiers entiers : en quelque sorte le crime organisé luttant contre un autre crime organisé) et des actions anti-corruption spectaculaires probablement très ciblées sur les membres du Parti des Travailleurs.

Ces actions, bien relayées par les médias de l’oligarchie, seront sans doute populaires.

Suffiront-t-elles à rétablit la sécurité (ou plutôt à l’établir car elle n’a jamais existé : ce pays est réellement dangereux et si vous y allez, ne vous aventurez en dehors des lieux très touristiques, où existe une « police touristique » qui protège des petits larcins, qu’en compagnie de Brésiliens de la localité et en prenant les précautions minimales – par exemple ne jamais avoir les vitres baissées en voiture et en évitant les zones les plus dangereuses – les bonne cartes routières indiquent les routes à éviter -) ? Et à diminuer drastiquement la corruption ? En un mot à rétablir la confiance ?

Je suis malheureusement sceptique en espérant me tromper (on ne peut exclure un « effet Bolsonaro » qui permettrait à la société brésilienne de se ressaisir et de chasser ses vieux démons ; ne serait-ce que pour cela, avant de traiter le nouveau président de « facho », laissons-lui une chance)./.

Yves Barelli, 28 octobre 2018                                              

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