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16 septembre 2018 7 16 /09 /septembre /2018 17:36

Je viens de passer quatre jours à Barcelone à l’invitation de « Foreign Friends of Catalonia » (« Foreign.cat »), une association créée il y a quelques mois à peine par des citoyens sans affiliation politique particulière qui se proposent de populariser la cause catalane auprès de personnalités étrangères de la « société civile ». L’occasion de ce séjour a été la « diada catalana », c’est-à-dire la fête nationale, qui se tient chaque année le 11 septembre. Compte tenu du contexte politique sensible de l’Espagne, cette fête est aussi une journée de mobilisation et de protestation dont les thèmes majeurs étaient cette année l’exigence auprès du nouveau gouvernement (socialiste) espagnol de la libération des neuf prisonniers politiques en prison sans jugement depuis près d’un an et le retour des exilés, dont le président Puigdemont, et la volonté de tout un peuple de créer une « république catalane ». J’ai participé à cette manifestation dans Barcelone en compagnie d’un million de personnes. Le matin, j’ai été reçu, avec les autres participants étrangers venus dans le cadre de Foreign.cat, par le président catalan, Qim Torra. La veille, avec cinq autres personnalités étrangères, je me suis exprimé à l’université sur la situation en Catalogne, puis ai participé à un dîner de solidarité avec les prisonniers politiques.   

1/ La « diada » (=journée ou fête) catalane commémore chaque année l’entrée dans Barcelone en 1714 des troupes de Philippe V de Bourbon au terme de la « guerre de succession d’Espagne » qui opposait le prétendant au trône d’Espagne soutenu par la France à celui soutenu par la maison autrichienne de Habsbourg. La victoire du candidat français s’accompagna d’une répression féroce dans toute l’Espagne et plus encore en Catalogne qui avait choisi le parti autrichien. Pour punir les Catalans de ce choix, le nouveau roi abolit toutes les institutions catalanes (pourtant garanties depuis l’union entre le royaume catalano-aragonais et la Castille en 1472) et interdit l’usage du catalan.

Il est exceptionnel dans l’histoire des peuples qu’on commémore une défaite plutôt qu’une victoire (un peu comme si les Français célébraient Waterloo plutôt qu’Austerlitz), mais si les Catalans le font c’est parce que, à la fois, ils ne veulent pas oublier par qui et comment on mit fin à leurs libertés et ils veulent surtout célébrer la résistance continue du peuple catalan depuis cette date.

2/ Cette commémoration est plus que jamais d’actualité : le roi actuel, Philippe VI de Bourbon, descendant du monarque étranger liberticide de 1714 et fils de Juan Carlos, installé sur le trône d’Espagne par le tyran Franco, a pris nettement parti l’année dernière, en sortant de la réserve qui sied habituellement à un chef d’Etat non partisan, sans pouvoir constitutionnel et en principe représentatif de tous les citoyens, pour appuyer le gouvernement de Mariano Rajoy dans la répression en Catalogne. Cela éclaire encore mieux l’un des deux mots d’ordre de la « diada » de cette année : « Faisons la République catalane » (le second étant « liberté pour les prisonniers politiques »). Cette revendication très populaire (même chez ceux qui ne sont pas partisans de l’indépendance) symbolise de manière évidente le rejet massif de la monarchie espagnole par les Catalans.

3/ J’ai expliqué dans plusieurs articles de ce blog l’évolution de la situation en Espagne, les raisons de la montée du sentiment séparatiste en Catalogne et les modalités de l’affrontement entre Catalans et pouvoir espagnol.

Je les résume : après la dure répression sous le franquisme, le rétablissement de la démocratie avait instauré un régime, fruit d’un compromis à l’échelle de l’Espagne, intermédiaire entre Etat unitaire et fédéral avec des « autonomies » à la carte pour chacune des 17 entités qui composent l’Espagne. Avec le Pays Basque, la Catalogne était, logiquement compte tenu du passé et des particularités nationales, dotée de compétence étendues.

A partir du début des années 1980, le gouvernement de centre-droit de la « Generalitat de Catalunya », dirigé par Jordi Pujol, et appuyé par toutes les forces politiques, y compris l’ « Esquera Republicana Catalana » (gauche républicaine), et par l’ensemble de la « société civile », a intelligemment occupé tout l’espace de liberté que lui permettait la constitution espagnole en mettant en place ce qui s’apparenta très vite à un Etat (auquel il ne manquait, quasiment, que la souveraineté internationale) : la Nation catalane s’autogouvernait de fait et un consensus s’établit pour que la question de l’indépendance soit mise de côté. La Catalogne se dota donc d’une administration propre, d’une police, d’un système d’enseignement et de santé, de services publics et d’infrastructures sur lesquels Madrid avait peu de droit de regard. Les conflits de compétence étaient certes incessants (comme dans n’importe quel système fédéral : à titre d’exemple, le catalan est seule langue officielle de la Catalogne – avec l’occitan, parlé dans la minuscule vallée pyrénéenne d’Aran, mais cela est anecdotique - mais l’espagnol (castillan) est la seule langue officielle de l’Espagne avec, selon la constitution, le droit et le devoir de tout Espagnol de l’utiliser) mais, globalement, cela fonctionna.

Le principal acquis de l’autonomie a été la mise en place d’une école, du jardin d’enfant à l’université, entièrement en catalan avec, aussi, des programmes d’histoire décidés localement mettant en valeur la Nation catalane depuis ses origines au 10ème siècle (cela a toujours suscité des critiques à Madrid) : les enfants scolarisés depuis bientôt quarante ans, qui commencent aujourd’hui à être aux responsabilités, n’ont pas connu le système ancien,  l’appartenance à la Nation catalane et l’utilisation dans toutes les circonstances de la vie du catalan (allez à Barcelone et vous verrez que seul le catalan est présent sur la voie publique, ce qui n’empêche pas tout le monde d’être parfaitement bilingue) est pour eux une évidence. Ce passage d’une langue à l’autre et d’un système à l’autre n’a pu se réaliser que par une forte volonté politique (comparable à la récupération du français au Québec ou du néerlandais en Flandre) et l’adhésion de la population. La tâche était pourtant ardue : les adultes de 1980 parlaient un catalan truffé de mots castillans et ne savaient quasiment pas écrire leur langue ; il a fallu former des enseignants, des journalistes, des comédiens, des fonctionnaires, tous individus maniant au départ mieux le castillan, langue de leur formation, que le catalan. Aujourd’hui, la réussite est là : à titre d’exemple, la « Vanguardia », principal quotidien (qui existait déjà sous Franco), plutôt réticent au début au catalanisme, qui ne paraissait qu’en castillan, s’est doté (il y a moins de dix ans) d’une seconde édition en catalan qui, aujourd’hui, est davantage achetée que la castillane ; les médias audiovisuels privés en catalan sont, parallèlement, plus nombreux que ceux en castillan et internet utilise massivement le catalan.

Lorsqu’on connait le contexte ci-dessus, que j’ai tenu à rappeler pour mieux vous faire apprécier la situation, on comprend que la décision du « tribunal constitutionnel » (Conseil constitutionnel) en 2010 de censurer la nouvelle mouture du préambule du « statut » (constitution catalane, qui doit être approuvée par le parlement catalan, le parlement de Madrid et être conforme à la constitution espagnole) de la Catalogne parce qu’il y était écrit que la Catalogne « est une Nation depuis le 10ème siècle » a déclenché le séisme duquel le pays n’est pas sorti aujourd’hui. Cette décision de la plus haute instance constitutionnelle, où siègent nombre de nostalgiques de Franco, a été reçue par les Catalans, même les moins nationalistes, comme une gifle. On eut alors une montée en flèche dans les sondages des partisans de l’indépendance, question qui ne se posait même pas auparavant.

Depuis cette date, les élections au parlement catalan ont régulièrement donné une majorité indépendantiste et la célébration de la « diada », mais aussi d’autres manifestations (tels cette chaîne humaine des Pyrénées à l’Ebre ou la pavoisement des villes, villages et maisons particulières aves des drapeaux indépendantistes – le catalan traditionnel avec une étoile en plus -) , s’est transformée en revendication d’indépendance et le gouvernement qui en est issu, appuyé par la société civile, s’est orienté vers l’organisation d’un référendum d’autodétermination que l’on aurait souhaité conduire en accord avec Madrid mais qui, devant son refus, l’a été unilatéralement le 1er octobre 2017.

Ce jour-là, le gouvernement de Rajoy a envoyé sa police matraquer une population pacifique, y compris des femmes et des vieillards, en train de voter. L’Espagne reprenait sa plus sale figure du fascisme réprimant les partisans de la Liberté.

Les choses se sont accélérées ensuite : proclamation du résultat (positif, d’autant plus que ceux qui sont hostiles à l’indépendance l’ont massivement boycotté) et vote par le parlement catalan, au cours d’une séance empreinte d’émotion et retransmise en direct par la télévision catalane, de l’indépendance le 24 octobre.

Le gouvernement espagnol a réagi en déclarant le référendum et la proclamation  d’indépendance nuls et non advenus et en appliquant l’article 155 de la constitution qui permet au gouvernement espagnol de suspendre une autonomie lorsque celle-ci ne peut plus fonctionner. Nombre de responsables administratifs ont été limogés, l’immeuble de la « Generalitat » (au centre de Barcelone) occupé et neuf responsables catalans, dont le numéro 2 du gouvernement et chef du parti Esquera Republicana, ont été arrêtés et placés en détention provisoire (cela dure depuis près d’un an) en attendant leur procès pour « rébellion » et « détournement de fonds publics » (puisque la Generalitat a contribué à l’organisation matérielle du référendum). Plus de 1000 autres personnes, restées en liberté, sont menacées de poursuites judiciaires. Le président catalan, Carles Puigdemont, avec quelques ministres, a réussi à échapper à la police espagnole en quittant le territoire national par la route pour aller se réfugier à Bruxelles où il se trouve toujours (notamment sous la protection des nationalistes flamands). Les Catalans ont choisi de répondre à la violence par la non-violence, y compris de la part de la police catalane, désormais placée sous la coupe de la Guardia Civil espagnole.

Le gouvernement espagnol a préféré ne pas rééditer le « coup » de Philippe V de 1714 : il a finalement rétabli les institutions catalanes en organisant le 21 décembre 2017 de nouvelles élections pour le parlement catalan : en dépit de la difficulté de faire campagne (président en exil et vice-président en prison), la majorité indépendantiste a été confirmée et même amplifiée. Le nouveau gouvernement catalan, présidé par Quim Torra, un proche de Puigdemont, reprend le programme de l’ancien : créer une république catalane.

La chute du gouvernement de droite Rajoy le 1er juin 2018, renversé par une motion de censure à la suite de graves affaires de corruption de son parti, et la formation d’un gouvernement socialiste, minoritaire mais qui peut tenir du fait de l’abstention ou du soutien d’autres formations politiques, y compris les indépendantistes catalans et basques, a détendu l’atmosphère. Dirigeants catalans et espagnols se parlent à nouveau mais rien n’est réglé : les neuf sont toujours en prison (le gouvernement espagnol se retranche derrière l’ « indépendance » de la justice) et Puigdemont à Bruxelles où il est désormais en sécurité, la tentative de la demande d’extradition du gouvernement Rajoy ayant fait long feu du fait du refus de la justice allemande (le président avait été appréhendé lors d’un déplacement en Allemagne) de considérer l’action de Puigdemont comme une « rébellion » (le gouvernement Suarez a abandonné la demande d’extradition).

Nous en sommes là.

3/ C’est dans ce contexte que la « diada » 2018, à laquelle j’ai participé, s’est tenue. Comme au cours des années passées, la mobilisation a été massive. Dès la matinée du 11 septembre, des centaines de personnes vêtus de tee-shirts rouges avec l’inscription « Fem la republica Catalana », ornés de rubans jaunes, signe de solidarité avec les prisonniers politiques, et portant des pancartes demandant leur libération et des drapeaux indépendantistes, déambulaient dans les rues de Barcelone dans une atmosphère bon-enfant. Quelques policiers espagnols étaient présents, sans agressivité et sous le regard indifférent des passants, tandis que des hélicoptères, espagnols aussi, survolaient la ville.

Dans l’après-midi, la foule, immense, a commencé à se grouper sur l’avenue « Diagonal », qui, comme son nom l’indique, traverse Barcelone en diagonale, depuis la Place des Gloires Catalanes jusqu’au quartier des nouvelles universités (où se trouve aussi le stade de Camp Nou, siège du Barça, « plus qu’un club », comme le dit sa devise car, aussi, âme et symbole de la Nation catalane, y compris sous la dictature quand 80 000 spectateurs chantaient à chaque match l’hymne national catalan, alors interdit, sans que la police ose intervenir). Cette belle avenue, plus large que les Champs-Elysées, a six kilomètres de long. Les participants à la Diada, estimés à un million, l’ont intégralement remplie. Au bout de l’avenue, donc au début du cortège (en fait statique) une estrade accueillait les orateurs et animateurs (le président et le gouvernement étaient, eux, mêlés à la foule, à quelques mètres de l’endroit où je me trouvais) et portait une immense inscription en lettres rouges : « INDEPENDENCIA ». Quasiment tous les participants étaient en tee-shirt « Fem la Republica Catalana » sous une floraison de drapeaux nationaux. Aucune agressivité dans la foule, aucune crainte non plus (dans les manifestations catalanes, il n’y a jamais de débordement ; c’est pourquoi on peut y venir avec de jeunes enfants), une discipline totale face aux mots d’ordre.

Un peu avant 17h14, qui rappelle la date fatidique de 1714, un silence total s’est fait et les drapeaux ont été abaissés, puis dans une sorte de grondement de tonnerre diffusé par les hauts parleurs, à l’heure précise une « ola » s’est propagée sur les six kilomètres de l’avenue, les drapeaux se sont levés et le peuple catalan a chanté « Els Segadors », dont les paroles qui rappellent un peu la Marseillaise, commémorent une première révolte populaire (celle de paysans munis de faux se soulevant contre la noblesse qui les exploitait), et crié longtemps « LLIBERTAT ».

Moment intense, émouvant (on ne peut être que pris par l’émotion ambiante), atmosphère que je résumerais d’une expression utilisée en France, celle d’une « force tranquille ». Les Catalans ne sont pas des Méditerranéens classiques : ils sont calmes, déterminés et disciplinés. En fait, ils me rappellent un autre peuple que je connais bien, les Tchèques, à l’histoire duquel j’ai également été associé en 1968, face aux tanks russes (lire les articles que j’ai mis en ligne autour du 21 août) et, en 1989, sous la « Révolution de Velours » : même détermination, même intensité d’émotion et même non-violence ; même célébration aussi de défaites (celle de 1620 pour les Tchèques), mais avec la conviction que, s’ils ont la force physique ou militaire, nous, nous avons le droit et la force morale et que, devise de Jean Hus, brûlé en 1415 par les papistes comme hérétique, in fine, « la Vérité vaincra » et que, comme l’avait pris comme slogan Vaclav Havel en 1989, « l’Amour et la Vérité vaincront la haine et le mensonge » (j’ai écrit un livre sur les évènements tchèques portant ce titre). J’ai retrouvé à Barcelone la même atmosphère, la même détermination et la même dignité qu’à Prague. C’est peut-être ce qui m’aide à comprendre encore mieux les Catalans. Comme les Tchèques, ils forment une nation, petite par la taille, mais immense par la valeur morale, et, tôt ou tard, ils gagneront.

Et quand la manifestation s’est terminée, deux heures après son début, tout le monde est rentré tranquillement chez lui. Moi, je suis allé dîner avec mes amis catalans, la vie a repris son cours. Jusqu’à la prochaine occasion de se mobiliser, sans doute le 1er octobre, premier anniversaire du référendum. Les Catalans sont patients, mais, comme les Tchèques en leur temps, ils ne lâcheront rien…

4/ Venons-en maintenant à l’association Foreign.cat et aux circonstances de ma participation à la « diada ».

J’ai été contacté il y a plusieurs semaines par l’une des animatrices de l’association qui vit en Belgique (mais sans lien particulier avec Puigdemont). Avec l’équipe de direction, elle avait épluché les blogs, articles de journaux ou déclarations de personnalités étrangères non politiques. Ce que j’avais écrit sur mon blog sur la Catalogne leur avait plu. Dans un premier temps, on a sollicité mon autorisation pour les reproduire, ce que j’ai accordé sans réticence (étant retraité, je n’ai plus aucune obligation de réserve ; c’est pourquoi je tiens ce blog).

J’ai ensuite été invité à participer à la Diada à Barcelone. Une centaine de personnes venues de pays les plus divers, l’ont été. Nous avons voyagé à nos frais mais avons été logés à Barcelone dans des familles catalanes : les organisateurs avaient sollicité des volontaires sur les réseaux sociaux pour héberger les participants (sans rémunération évidemment) : ils ont été surpris de recevoir en quelques jours plus de 600 propositions : ils ont pu alors sélectionner les meilleurs logements et les plus proches du centre. Personnellement, ainsi que mon fils, qui m’accompagnait, avons été hébergés dans un vaste appartement d’un quartier résidentiel disposant d’un parking privé (où j’ai garé ma voiture) par une charmante personne architecte d’intérieur qui nous a fait rencontrer ses nombreux amis (avec lesquels nous avons partagé les repas) appartenant à l’élite catalane et nous a transportés avec sa voiture. Ceux qui sont venus en avion ont été attendus à l’aéroport et ceux qui ne parlaient ni catalan ni castillan ont été hébergés par des personnes connaissant leur langue. En outre, une visite privée de Barcelone et du musée d’histoire de la Catalogne a été organisée (en groupes selon les langues, le nôtre était mené par des guides francophones).

Voila une belle démonstration d’hospitalité et de dévouement pour la « cause ».

La veille de la diada, Foreign.Cat a organisé une conférence dans le grand auditorium de la faculté de médecine devant plusieurs centaines de personnes. Organisation, là aussi, impeccable : bonne sono, retransmission sur écran géant et sur écrans individuels, traduction simultanée anglais-catalan. Allocution du président Puigdemont depuis Bruxelles nous remerciant de notre participation.

Je faisais partie des six personnes choisies pour s’exprimer (les autres étaient deux Italiens, un Allemand, un Québécois et un Américain ; quatre universitaires, un politicien - le Québécois - et moi, seul ex-diplomate ; deux des conférenciers avaient fait une partie de leurs études à Barcelone). L’animateur, qui s’exprimait en catalan (en passant à l’anglais pour s’adresser aux orateurs qui ne le comprenaient pas) nous a donné tour à tour la parole. Les deux qui connaissaient le catalan (un Italien et l’Allemand) se sont exprimés dans cette langue. En ce qui me concerne, j’ai alterné le catalan (pour les parties préparées) et le castillan (pour répondre aux questions de l’assistance ou lorsque j’avais à improviser : je suis plus à l’aise en castillan qu’en catalan, langue dans laquelle je ne m’exprime pas habituellement en Catalogne, tous mes interlocuteurs étant bilingues). Les autres ont parlé anglais. Nous avons, chacun, dit pourquoi nous étions à Barcelone et pourquoi nous nous sentons concernés par le déni de démocratie constaté en Espagne et par le silence complice de l’Union européenne. J’ai pris le soin d’indiquer que, habituellement, j’évite de m’ingérer dans les affaires intérieures de pays amis mais que le caractère inadmissible de l’attitude espagnole et plus encore de l’Union européenne, y compris la France, m’autorisait à déroger à cette règle. J’ai évité de me prononcer sur l’indépendance de la Catalogne en disant que ce n’était pas mon affaire mais celle des Catalans, mais que, en revanche, ce qui était mon affaire et celle de tous les démocrates était d’aider le peuple catalan à obtenir le droit à l’autodétermination. A lui ensuite de choisir. Au public, majoritairement catalan, s’étaient joints les participants étrangers, parmi lesquels des Français (y compris des Corses), mais aussi des nationalistes écossais. Parmi les Italiens, un ancien membre du gouvernement de Prodi, avec lequel j’ai sympathisé bien que nous n’ayons pas la même vision de l’Italie et de l’Europe : il y a des gens raisonnables dans tous les camps !   

La conférence a été suivie par un grand dîner (payant avec recette versée aux familles de prisonniers politiques) au Palais Royal (qui, ironiquement, appartient au gouvernement catalan, favorable à la république) auquel près de mille personnes ont participé.

Le lendemain, soit quelques heures avant le début de la Diada, les participants invités par Foreign.Cat ont été reçus par le président Quim Torra, qui a fait l’effort de s’exprimer en anglais.

Quim Torra (Quim est l’abréviation de Joaquim) est un avocat, écrivain et éditeur né à Blanes, localité du sud de la Costa Brava, comarque de la Selva, entre Barcelone et Girone. Il a 56 ans, sans affiliation directe à un parti (il fait le lien entre « Junts per Catalunya », le parti de Puigdemont, et l’Esquera Republicana) mais militant de toujours du « camp » indépendantiste. Il a notamment présidé l’Omnium Cultural, conglomérat de mouvements militant pour la langue, la culture et la souveraineté catalanes. Torra m’a donné l’impression d’être une personnalité remarquable alliant qualités intellectuelles, détermination et modestie.

XXX

Il est difficile de dire ce que sera l’avenir de la Catalogne. On peut espérer que le plus dur est passé, bien que le pire ne puisse être totalement exclu. Mais je peux témoigner de la détermination de tout un peuple (il y a, bien sûr, des anti-indépendantistes, la plupart des citoyens originaires d’Andalousie ou de Castille, mais quelques Catalans aussi, tel Manuel Valls, marginalisé en France qui voudrait se refaire une santé à Barcelone ; il y a, en sens inverse des Andalous qui se sentent pleinement catalans, tandis qu’une frange hésite car elle se sent autant espagnole que catalane ; actuellement, les indépendantistes sont majoritaires).

Les Catalans ont récupéré leur Nation. Cette nation est l’une des plus anciennes et des plus solides en tant que Nation de notre continent. Lorsqu’on voit Barcelone, l’une des plus belles capitales d’Europe, les œuvres de Gaudi ou de Miro, lorsqu’on écoute Pau Casals ou Lluis Llach, lorsqu’on assiste à un match du Barça, on réalise tout ce que cette Nation a donné au monde. En lui refusant le droit à l’autodétermination, l’Espagne offre son plus mauvais visage. En cautionnant la politique criminelle et stupide (parce que plus on s’y oppose, plus le sentiment national catalan est fort) de Madrid, l’Europe ne s’honore pas ; elle se couvre au contraire de honte.

Mais tôt ou tard, les Catalans récupèreront leur liberté. Ce pourra être dans le cadre d’un Etat souverain ou ce pourra être dans le cadre d’une Espagne, union volontaire de Nations (la basque en est une autre). Ce sera à eux de choisir. C’est cela la démocratie. Mais c’est à nous, démocrates, de les aider à obtenir le droit légitime à l’autodétermination. C’était le sens de ma participation à la Diada Catalana de 2018. Je suis prêt à retourner à Barcelone aussi souvent que nécessaire./.

Yves Barelli, 12 septembre 2018                

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