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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:02

Dans mon précédent article sur le Brésil (mis en ligne le 6 avril), j’ai dénoncé les manœuvres de l’oligarchie brésilienne qui ont abouti au coup d’état parlementaire, avec la destitution d’une présidente démocratiquement élue, et à la parodie de justice envers l’ex président Lula, condamné à douze ans de prison pour « corruption » (il aurait bénéficié d’un appartement mis à sa disposition dans des conditions peu claires), condamnation cocasse lorsque l’on sait le degré de corruption de la classe politique mais aussi de la justice brésiliennes, corruption pour des montants sans commune mesure avec l’appartement de Lula. Il y a en fait une dictature au Brésil au service de l’oligarchie (quelques grandes familles au pouvoir non seulement économique mais aussi politique, médiatique et judiciaire), la même qui autrefois prit la forme de la dictature militaire et qui, cette fois, s’habille d’une apparence de démocratie et d’état de droit, en fait son droit, en l’occurrence le contraire du droit. Cynisme et hypocrisie. J’ai également dénoncé la complicité des Etats-Unis et des autres « démocraties » au service du capitalisme mondialisé.

Je ne retire absolument rien à ce que j’ai écrit, à la différence près que je parlais des chances infimes de Lula de rester en liberté d’ici à l’élection présidentielle d’octobre prochain pour laquelle les sondages prédisent sa victoire, peut-être dès le premier tour. Le pouvoir n’a pas perdu de temps : Lula a été incarcéré dès hier.

Mais à la relecture de mon article, je m’aperçois qu’il y a un aspect de la situation brésilienne sur laquelle je n’ai pas assez insisté, celui de l’état d’esprit de la classe moyenne du pays. J’y reviens donc par souci d’objectivité, non pour atténuer ce que j’ai écrit (le scandale du déni de justice et la réalité d’une dictature cynique et hypocrite) mais pour l’expliquer en partie.

Qu’entend-on par « classe moyenne » (on devrait en fait parler plutôt de couches moyennes tant cette « classe » est une addition de situations diverses) ?

Ce sont des gens qui n’ont aucune fortune personnelle ni relations (ou très peu) dans les sphères du pouvoir, ce qui les différencie de l’oligarchie héréditaire (pour l’essentiel ; on peut faire fortune en partant de rien, mais, en dehors des romans à l’eau de rose construits pour donner l’illusion que chacun a sa chance, c’est rare). Ils se sont souvent sacrifiés pour envoyer leurs enfants dans de bonnes écoles (privées et payantes, seule solution pour échapper à la misère de l’enseignement public) et pour habiter des quartiers et lotissements plus sûrs que le commun (au Brésil, la délinquance est telle qu’il faut, si on veut vivre en sécurité minimale, habiter dans des lotissements sécurisés par de hautes clôtures et des gardiens 24h sur 24). Ayant fait des études, ils ont un travail aux salaires corrects (tout en restant modestes au regard des standards internationaux) comparés à ceux du bas de l’échelle, ce qui leur assure un certain confort (il est facile là-bas d’employer à bon compte une femme de ménage, voire un chauffeur privé et toutes sortes de services infiniment moins coûteux que dans les pays les plus développés), comme cadres moyens dans l’industrie ou le commerce ou comme fonctionnaires.

Je connais bien cette « classe » moyenne brésilienne car je suis souvent allé au Brésil ces dernières années et c’est parmi ses membres que, pour l’essentiel, j’ai vécu (plus qu’avec des familles plus hautes dans l’échelle sociale, familles que je connais aussi, notamment les diplomates de haut niveau). Je connais donc leur mode de vie, leurs problèmes et leurs aspirations.

S’agissant des facilités mentionnées plus haut dues à la main d’œuvre bon marché et aux « services » qui vont avec (ceux qui ont connu l’Espagne d’il y a trente ans ont expérimenté la même chose), cela rend la vie objectivement facile (je parle matériellement), d’autant qu’il y a un bon réseau commercial au Brésil et qu’on peut y acheter tout ce que l’on veut, avec néanmoins un bémol : la politique protectionniste (que je trouve bonne car elle assure des emplois sur place) entraine des prix relativement élevés pour les produits étrangers, importés, bien sûr, mais même ceux produits sur place : exprimé en pouvoir d’achat d’un cadre moyen du privé ou du public, une voiture, par exemple est beaucoup plus chère qu’en Europe ou en Amérique du Nord. Idem pour un ordinateur ou un I-phone.

Pourtant, au-delà du prix des voitures, les classes moyennes ont de sérieuses raisons de se plaindre et, ces derniers temps, leur situation s’est considérablement dégradée.

Il y a d’abord l’insécurité. Elle est une psychose au Brésil. La délinquance est considérable. Se faire voler n’est pas le pire : on risque souvent sa vie et j’ai personnellement entendu des tas de témoignages qui font froid dans le dos. A titre d’exemple, quelqu’un que je connais s’est fait agresser un soir alors qu’il circulait en voiture à la périphérie d’une grande ville du Nord-Est, pas spécialement dans un quartier « difficile » : il a été arraisonné par des individus qui l’ont forcé à descendre et ils sont partis avec sa voiture. Cette victime considère avoir eu beaucoup de chance car, souvent, on tue et on prend la voiture ensuite.

Le résultat est que beaucoup sortent la peur au ventre. On doit en permanence s’informer sur les endroits dangereux et ceux réputés à peu près sûrs. Les cartes routières indiquent par exemple les tronçons de route déconseillés, même de jour (la nuit, toutes les routes le sont). A Recife, le métro arrive à proximité de l’aéroport, mais personne ne le prend car le demi-kilomètre à faire à pied pour arriver à la station est trop dangereux. A Rio, le soir, on peut se promener le long de la plage de Copacabana. C’est très vivant, convivial et il y a beaucoup de restaurants. Mais il faut rester sur le trottoir, bien sécurisé par une police omniprésente. En revanche, il serait risqué de s’aventurer sur la plage elle-même (100 mètres de large) car il y a toujours des loubards qui rodent. D’une façon générale, au Brésil, il vaut mieux circuler en voiture qu’à pied et il faut toujours garder les vitres fermées, avec la clim, et les portières condamnées.

Il n’y a pas que l’insécurité, ce qui est pourtant déjà beaucoup. Depuis cinq ans, l’inflation a fortement augmenté. Elle « mange » une bonne partie de salaires, et plus encore des retraites, insuffisamment réajustés. De sorte que le niveau de vie de la classe moyenne a assez fortement baissé.

En outre, la fiscalité sur les revenus du travail est forte au Brésil alors que les revenus du capital y échappent presque complètement. Corruption + impôts injustes + inflation qui frappe essentiellement les salaires, on comprend que nombre de « classes moyennes » se sentent grugés. Tout ça pour ça ? Des sacrifices pour avoir une qualification ou pour la donner aux enfants et des rémunérations médiocres et en baisse réelle.

Venons-en aux conséquences politiques de cette situation. Les Brésiliens n’ont aucune confiance ni aucune considération pour leur classe politique. On pourrait penser que cela devrait se traduire par un rejet du système, en tout cas par une acrimonie envers l’oligarchie. C’est en partie vrai mais pas seulement. La lutte des classes existe. Mais c’est plutôt celle de la classe moyenne contre les classes populaires.

Lula est très populaire chez ceux du bas de l’échelle et dans une partie, une partie seulement, de la classe moyenne. Une autre partie, ou ne l’a jamais aimé, ou s’en est écartée depuis le début de la crise économique (2010). Quant à la présidente qui lui a succédé, c’est un rejet massif. On l’accuse en fait de tous les maux : inflation, insécurité, crise, corruption. Sa destitution n’a pas vraiment fait pleurer dans les chaumières des quartiers résidentiels même si, aujourd’hui, les récriminations envers son successeur (Temer l’usurpateur, jamais élu par personne) sont au moins aussi fortes.

Le sentiment courant dans cette « classe » moyenne est qu’elle travaille et elle paye à la fois pour l’oligarchie et pour des assistés qui ne le méritent pas.

Ce dernier sentiment est très fort. On assimile (ce qui n’est pas entièrement faux) délinquance et classe populaire, qu’on considère souvent comme facilement portée à la délinquance, l’oisiveté, la paresse et les combines de toutes sortes (y compris le trafic de drogue). Tant que la croissance était là, on n’a pas trop trouvé à redire aux largesses de Lula envers les pauvres. Maintenant qu’on a la crise, la classe moyenne, au pouvoir d’achat déjà très entamé, ne veut plus payer pour les « fainéants », les « délinquants » et ceux qui ne pensent qu’à « faire des gosses » au lieu de travailler.

Et puis il y a le non-dit. Les pauvres sont presque tous noirs et les classes moyennes surtout blanches (l’oligarchie aussi : au Brésil, environ 60% de Blancs, 20 à 30% de Noirs, le reste métis). Regardez à la télévision les quelques images de manifestations et contre-manifestations qui nous viennent du Brésil : les pro-Lula sont majoritairement foncés et les antis surtout clairs. On n’en parle pourtant jamais, mais tout le monde le sait et le voit.

La montée de cette réaction qu’on peut qualifier d’anti-pauvres est attisée par le jeu même pas subtil tant il est grossier, mais qui a une influence sur des gens pas nécessairement politisés, des médias. Il faut savoir que ces médias sont la propriété de capitalistes qui sont les porte-voix de l’oligarchie. Le groupe « Globo » a une position dominante à la télévision : 60% de part d’audience et 70% des recettes publicitaires (la pub est permanente et, pour moi, insupportable). Dans certains Etats, il est en quasi-monopole. Ne parlons même pas de ses programmes de divertissement, insipides pour un esprit normal, avec des « telenovelas » (séries) pas du tout neutres idéologiquement (le culte de l’argent, de la réussite, marquée par les grosses berlines et les maisons de « rêve », et de la beauté artificielle car trop fardée pour les femmes). Les informations, sous couvert, évidemment, d’objectivité (la dictature de l’oligarchie au pouvoir n’annonce jamais la couleur) ont « matraqué » le public depuis des mois sur les détournements dans l’entourage de Lula, sur le train de vie des députés du Parti des Travailleurs, sur l’ « incompétence » de Dilma Roussef (accusée, de plus, d’être favorable à l’avortement, toujours interdit au Brésil : l’ordre moral et une partie de la hiérarchie ecclésiastique sont appelés à la rescousse pour combattre la gauche).

Pour la presse écrite, c’est encore pire que la télévision. J’ai ainsi été abonné pendant deux ans à « Veja », hebdo qui s’adresse surtout aux cadres (le prix de la revue est relativement élevé, surtout si on considère que la pub occupe plus de place que les articles). Le contenu de l’hebdo est le prototype de ce qu’est une propagande de droite : au moins un article par semaine sur des « révélations » sur des affaires de corruption, toutes dans le camp Lula, mais aussi des articles faisant l’apologie du libre-échange économique (je me souviens d’un gros titre : « pourquoi vous payer votre I-phone deux fois plus cher qu’à New-York »), expliquant que le protectionnisme et l’étatisme sont responsables de la crise, démontant tous les exemples étrangers allant dans le même sens (Venezuela, Argentine, Equateur, etc).

Une mise en condition bien emballée. On a ainsi préparé le terrain pour le « ménage » : Dilma dans le cadre, évidemment, de la Constitution et de l’état de droit, et Lula, « justement » condamné par une justice « indépendante » (évidement !).

Si j’ai développé tout cela aujourd’hui, ce n’est ni pour condamner l’ « égoïsme » et l’aveuglement des classes moyennes, ni, encore moins, pour les justifier et même les excuser. Je veux seulement témoigner que la vie de ces classes moyennes n’est pas facile tous les jours. Ce ne sont pas des monstres « fascistes » mais ils ont leurs raisons que je n’approuve pas mais que je peux comprendre. Et quand on leur explique que leur ennemi, ce devrait être le système de l’oligarchie qui les utilise à leur insu, ils ont des difficultés à l’admettre. Il est si facile de condamner Dilma l’ « incompétente » et l’ « avorteuse », et Lula, « l’ami des délinquants et des fainéants », Lula le « corrompu ».

Heureusement qu’ils ne pensent pas tous comme cela. La preuve, ce sont les bons sondages pour Lula (qui ne sont pas dus au fait que les classes populaire seraient les plus nombreuses : le pays est devenu massivement un pays de classes moyennes). Mais beaucoup, trop, ont une vision assez primitive des choses.

Ma conclusion est une réflexion plus générale. Le sous-développement, ce n’est pas seulement un PIB par habitant relativement faible (le Brésil, pays « émergent », est dans une position moyenne mais il suffit de voir les ornières dans les trottoirs des rues et la défaillance des services publics pour constater qu’on est encore loin du développement), c’’est un ensemble de comportements. Le sous-développement, il est en fait dans les têtes. De ce point de vue, le Brésil est un pays sous-développé, même si la croissance économique de la précédente décennie a pu faire illusion.

Pays sous-développé, assurément. Pays antidémocratique aussi. Là aussi, les quelques années de ce qui avait l’apparence d’un « état de droit » ont pu faire illusion.

Un commentateur inspiré a pu dire il y a quelques années que la Brésil, c’est le pays du futur. Un futur radieux, peut-être. Mais, en attendant, un présent lamentable (au sens premier du terme : il y a de quoi se lamenter). Et ce futur, hélas, il est comme l’horizon : on croit s’en approcher, mais il s’éloigne toujours. Aujourd’hui, avec le retour d’une dictature cynique et hypocrite, plus que jamais./.

Yves Barelli, 8 avril 2018                                                                          

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