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27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 22:25

Le président tchèque sortant Miloš Zeman a été réélu le 27 janvier en battant au deuxième tour de l’élection présidentielle l’européiste Jiři Drahoš. L’enjeu du scrutin, dans ce pays centre européen à la bonne santé économique (moins de 4% de chômage), aux traditions démocratiques bien ancrées et qui est passé en douceur du communisme (en en conservant certains acquis comme le bon système de santé étatique ou l’agriculture majoritairement collectivisée), était de confirmer la politique équilibrée suivie depuis des années et consistant à accepter l’intégration européenne sans aliéner l’indépendance monétaire (refus de l’euro) et politique, marquée notamment par de bonnes relations avec la Russie de Poutine et le refus d’ouvrir le pays à l’immigration musulmane.

1/ Le système politique tchèque accorde davantage de pouvoirs au chef du gouvernement qu’au président de la République. La pratique a néanmoins conféré à ce dernier un poids plus important qu’en régime parlementaire classique. On le doit sans doute à la personnalité des présidents qui ont précédé Zeman, Vaclav Havel, principal protagoniste de la « Révolution de Velours » qui a fait passer en douceur du communisme au capitalisme et premier chef de l’Etat tchèque après la division, tout aussi en douceur, de la Tchécoslovaquie en deux, Tchéquie et Slovaquie (on l’a qualifiée de « divorce de velours » ; aujourd’hui, les deux Etats ont d’excellentes relations et les deux peuples ne se considèrent pas vraiment étrangers l’un à l’autre), et Vaclav Klaus, qui lui a succédé.

Cette réélection de Zeman doit être considérée comme étant dans la lignée des élections législatives d’octobre dernier (voir mon article dans ce blog du 21 octobre 2017 : « élections législatives tchèques ») qui ont donné la majorité (aux législatives et aux présidentielles, le système est celui de la proportionnelle avec un seuil de 5%) à une coalition dirigée par Andrej Badiš, coalition qualifiée de « populiste » par les médias occidentaux qui manquent singulièrement d’imagination.

La ligne politique, très pragmatique, du président et du premier ministre (qui sont en très bons termes) consiste à poursuivre une politique économique et sociale bien adaptée au tempérament tchèque (attachement à éviter les trop grandes inégalités – la Tchéquie est l’un des pays les moins inégalitaires d’Europe -, augmentation progressive des revenus – les salaires réels ont augmenté de 10% en 2017 -, bonne insertion dans l’économie centre européenne, avec des industries automobile – Škoda -, mécanique et de machines fortes, sur le modèle allemand, maintien d’une monnaie nationale, la couronne, qui s’apprécie progressivement face à l’euro – selon les sondages, 75% des Tchèques sont hostiles à l’adoption de l’euro) et « euroscepticisme » face à Bruxelles. Le gouvernement tchèque refuse fermement les quotas d’immigrants que tente de lui imposer l’UE : ses dirigeants ont clairement dit qu’ils ne voulaient en aucun cas d’immigration musulmane chez eux (ils sont en revanche plus ouverts sur l’immigration est-européenne).

2/ Le candidat en face de Zeman, Drahoš, qui n’est pas un politicien professionnel, est une personne de qualité, président de l’Académie des Sciences tchèques. Il a réussi à arriver en deuxième position au premier tour et a bénéficié du désistement de presque tous les autres. Il est devenu en fait l’homme de Bruxelles et des « bobos » pragois mondialistes.

3/ En toute logique, Zeman aurait dû gagner plus largement. Si sa victoire a été relativement étriquée (il a obtenu 52% des suffrages), cela est dû à quelques « imperfections » (euphémisme !) du personnage, considéré comme relativement versatile, excessif dans ses comportements, sans compter ce que ses adversaires ont le plus mis en avant : son âge (73 ans), son penchant pour la boisson et sa  tendance à aller au-delà des prérogatives présidentielles constitutionnelles.

Zeman, malgré ses incartades, est pourtant resté assez populaire. Cela est dû à deux facteurs :

Le premier est son histoire personnelle, représentative de la sensibilité tchèque majoritaire. Le président est un homme de gauche (la tradition de gauche est ancrée dans ce pays depuis qu’on y vote, dès le 19ème siècle, du temps de l’empire autrichien dont la Tchéquie était la composante la plus industrialisée), laïque, comme l’immense majorité de ses concitoyens (avec 60% de gens qui se déclarent athées, la Tchéquie a le record d’Europe, et peut-être du monde, de la proportion de sans religion – l’hostilité à l’Eglise catholique remonte au 15ème siècle, avec Jan Hus, précurseur de la Réforme). Il fut membre du Parti Communiste pendant le « Printemps de Prague » (communisme démocratique de Dubček), exclu du parti après l’intervention militaire soviétique d’aout 1968 et le remplacement de Dubček par Husak l’année suivante, l’un des dirigeants du Parti Social-démocrate après le changement de régime en 1989.

Le second facteur est constitué par les prises de position de Zeman lorsqu’il était premier ministre puis au cours de son premier mandat présidentiel.

La Tchéquie ayant la chance d’être épargnée par le « politiquement correct » qui sévit en France, où l’on ne peut parler de l’islam que par des euphémismes, Zeman a pu se faire le porte-parole de l’immense majorité de ses compatriotes en estimant que le monde musulman, du Maghreb à l’Indonésie, était une « non-civilisation » et que, si les immigrants ukrainiens et vietnamiens avaient pu être assimilés sans problème, cela était « pratiquement impossible » avec les musulmans du fait de la différence de culture et du fait que leur religion était « beaucoup plus agressive et intolérante » que les autres, notamment s’agissant du droit des femmes. Pas question, donc, d’ouvrir le pays à l’immigration musulmane.

En politique étrangère, Zeman, sans remettre en cause l’UE et l’OTAN dont la Tchéquie est membre, a condamné les sanctions occidentales contre la Russie, a estimé que la Crimée avait toujours été russe et a maintenu de bonnes relations avec Poutine. Cela est conforme au sentiment tchèque majoritaire, qui a toujours été russophile (à la différence des Polonais notamment) en dépit de l’intervention militaire soviétique de 1968 (peu violente il est vrai comme je l’ai moi-même observé, me trouvant à Prague à ce moment-là) : j’ai constaté moi-même que les Tchèques plaignaient plus les Russes d’être dirigés par Brejnev que ce qui les en blâmaient. Maintenant que la Russie est dirigée par Poutine, pour lesquels les Tchèque marquent beaucoup d’admiration et même d’affection, ils considèrent que le différend d’autrefois est totalement terminé.

Finalement, beaucoup de Tchèques (moins les plus jeunes sans doute) reconnaissent dans le parcours de Zeman une part du leur et ils n’ont pas repris à leur compte les critiques des porteurs du politiquement correct à la mode UE ou américaine. Même le penchant de Zeman pour l’alcool n’a pas vraiment gêné ce peuple qui détient le record mondial de la consommation de bière par habitant (bière au demeurant excellente, notamment celle de Pilsen, dont la vente dans les années 1990 des brasseries les plus emblématiques à des intérêts étrangers a été critiquée).

XXX

Si l’ai écrit ce qui précède, c’est en connaissance de cause. Les lecteurs de ce blog connaissent mon attachement à la Tchéquie (une loi adoptée en 2016 a choisi l’appellation officielle de Tchéquie – « Česko » en tchèque plutôt que le nom long de « République tchèque », expression sous laquelle est davantage connu le pays en France), à son peuple et à sa langue. Ils savent les liens personnels qui me lient à Prague, ville où je me suis trouvé lors d’évènements historiques : 1968 comme 1989 ; ils savent que j’y étais diplomate pendant la Révolution de Velours (j’y ai côtoyé Havel et les autres ex dissidents).

Je n’ai pas rompu le lien avec cette Nation qui, comme la Russie de Poutine, entend rester elle-même, refuse la mondialisation imbécile et les dérives de l’Union européenne tout en participant à la première et en étant membre de la seconde par pragmatisme – un petit pays a une marge de manœuvre limitée -, et essaie de faire la synthèse entre ce qui a été bon dans le communisme (beaucoup de choses, contrairement à la propagande qui nous inonde tous les jours) et les acquis d’une démocratie dont on l’a privé trop longtemps.

L’identité tchèque est une réalité, ce qui n’empêche pas une grande ouverture sur l’extérieur. Mais les Tchèques veulent choisir leurs amis et ceux qu’ils accueillent. Beaucoup d’entre eux viennent visiter Paris et la France. Ils déplorent (parce que la francophilie est une tradition dans ce pays – le premier président tchécoslovaque avait vécu à Paris) ce que notre pays est devenu s’agissant de l’immigration excessive et de la tolérance (incompréhensible pour les Tchèques, attachés à l’ordre et à la sécurité) dont bénéficie la délinquance. Les images de voitures de police brûlées par les voyous et des policiers tabassés par la racaille sont vues sur les télévisons tchèques et choquent unanimement. Ceux qui ont eu l’occasion de prendre le métro à Paris sont effarés par la saleté et la vulgarité de ceux qu’ils y croisent (pas des Français de « souche »).

Les Français qui connaissent la tranquillité et la sécurité du métro de Prague et la civilité de ceux qui l’empruntent comprendront sans difficulté que les Tchèques ne veulent sous aucun prétexte du spectacle qu’ils voient à Paris. Les migrants musulmans, ils n’en veulent pas. Ils ne sont pas les seuls. Les Polonais, les Hongrois, les Russes, les Autrichiens sont dans le même état d’esprit.

Vous appelez cela du « populisme » ? Moi, j’appelle cela de l’intelligence et de la défense de la Nation et de nos libertés.

A chacun ses valeurs. J’ai choisi les miennes. Les compatriotes du « Brave Soldat Švejk », personnage le plus populaire de la littérature tchèque, aussi. Pour eux, l’ouverture des pays aux vents mauvais de la mondialisation, c’est plutôt Kafka, autre auteur pragois bien connu.

Le soleil se lève à l’Est, n’est-ce pas ? Si nos médias s’intéressaient un peu plus à ce qui s’y passe et aux gens qui y vivent, ce serait utile. Cela nous éviterait les préjugés imbéciles qu’ils nous assènent en permanence et l’utilisation abusive de ce mot de « populisme ». Pour eux, c’est péjoratif. Il est pourtant lié à celui de « peuple ». Il est vrai que chez bien de ceux qui prétendent faire partie d’une élite autoproclamée, le peuple fait peur. Comme chez les aristocrates qui côtoyaient Marie-Antoinette en 1789 !           

Yves Barelli, 27 janvier 2018     

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