Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 01:52

Une gifle pour le pouvoir espagnol. Une autre pour l’Union européenne : mobilisation sans précédent (82% de participation) et majorité absolue indépendantiste (sensiblement renforcée) au parlement catalan en dépit d’un contexte difficile marqué par le déni de démocratie (campagne électorale inéquitable, refus de Madrid d’envisager l’autodétermination quelle que soit la volonté des Catalans) et la répression de l’Etat espagnol (le chef de l’un des deux grands partis indépendantistes en prison et l’autre, le président sortant Carles Puigdemont, contraint à l’exil à Bruxelles) sur fond d’hystérie anti-catalane en Espagne.

L’indépendantisme catalan, chassé du pouvoir par Rajoy par la suspension de l’autonomie, est donc de retour en force et les protagonistes restent face à face dans une situation en apparence bloquée. Il est pourtant nécessaire de sortir de cette crise catalane qui est en même temps celle de l’Espagne. Peut-être le pouvoir madrilène acceptera-t-il enfin d’évoluer vers plus de réalisme et de compromis ? Peut-être aussi que l’Europe, qui a adopté jusqu’à présent une attitude complice envers la répression espagnole, se décidera-t-elle enfin à faire respecter ce qu’elle prétend être ses « valeurs » démocratiques ? Il y a urgence car cette crise pourrait avoir des répercussions au-delà des Pyrénées. On ne pourra éternellement nier le droit à l’existence d’une nation qui veut vivre et qui a largement prouvé sa maturité. La Catalogne existe. L’Espagne, par son intransigeance et sa bêtise, en a perdu les cœurs et les esprits (et dans la jeune génération encore plus que chez les ainés). Il est douteux qu’elle puisse les récupérer un jour.  

1/ Rappel (rapide) des faits (pour les détails, je vous renvoie à mes articles précédents sur ce blog) :

a/ en 2010, le « tribunal constitutionnel espagnol » a rejeté un nouveau projet de « statut » de l’autonomie catalane (pourtant pas fondamentalement différent du précédent) au motif que son préambule rappelait que la Catalogne constitue depuis dix siècles une « Nation ». Ce refus de réalité par une institution sans légitimité démocratique bornée dans des conceptions hyper-centralistes issues du franquisme, a été ressenti comme une humiliation et une provocation par une majorité de Catalans, pas nécessairement indépendantistes au départ mais qui le sont devenus (ce qui est attesté par l’évolution des sondages d’opinion) face à l’intransigeance de Madrid.

b/ les élections au parlement catalan ont dégagé des majorités favorables, sinon formellement à l’indépendance, du moins à la tenue d’un référendum d’autodétermination que le gouvernement de Madrid a refusé avec constance car « inconstitutionnel » puisque la constitution espagnole ne prévoit pas la possibilité de l’indépendance d’une « région » de cette Espagne « une et indivisible », quel que soit la volonté de ses habitants. Le parlement catalan élu en 2010, puis en 2012 (après dissolution) et enfin en 2015 (nouvelle dissolution) est dominé depuis 2010 par les forces qui souhaitent l’organisation du référendum d’autodétermination. Les présidents ont été successivement Artur Mas et Carles Puigdemont.

c/ le gouvernement catalan (issu de la majorité parlementaire) a procédé en 2014 à un référendum consultatif (formellement organisé par la « société civile » afin de ne pas être en contradiction avec les règles fixées par Madrid). Seuls ceux qui étaient favorables à l’indépendance ont voté (les autres l’ont boycotté), la participation ayant été proche de la moitié du corps électoral ; le oui l’a évidemment emporté

d/ la campagne pour les élections de 2015 a été faite sur le thème de l’indépendance ; ses partisans l’ayant emporté, le gouvernement catalan a organisé unilatéralement (devant le refus de Madrid) le 1er octobre 2017 le référendum ; la police espagnole est violemment intervenue pour tenter de l’en empêcher, faisant plusieurs centaine de blessés ; près de la moitié des Catalans ont pu néanmoins  s’exprimer ; comme en 2014, les « unionistes » l’ont boycotté

e/ considérant que le peuple catalan avait voté, le parlement catalan a proclamé le 27 octobre 2017 l’indépendance de la « République catalane ».

f/ le gouvernement espagnol, soutenu par les socialistes, a déclaré nulle cette décision, a suspendu l’autonomie catalane, a emprisonné ceux de ses dirigeants restés à Barcelone et a entamé une procédure européenne d’extradition (qu’elle a suspendu depuis) à l’encontre du président Puigdemont et des autres ministres réfugiés à Bruxelles.

g/ il a convoqué ensuite l’élection de ce jour d’un nouveau parlement catalan. Contre toute logique, les dirigeants de la république autoproclamée de Catalogne n’ont pas cherché à s’opposer au coup de force de Madrid (ils n’ont même pas retiré le drapeau espagnol du siège de la présidence !) et ont accepté de participer à l’élection du parlement « régional » décidée par le gouvernement espagnol qu’en toute bonne logique ils n’auraient pas dû considérer comme compétent pour le faire.           .                          

J’ai rappelé cette chronologie pour permettre au lecteur peu familier avec la crise catalane  de mieux l’apprécier.  

2/ Les résultats de l’élection de ce jour sont les suivants : 135 députés à élire à la proportionnelle (majorité : 68). 82% de participation (record historique).

Le bloc indépendantiste remporte 70 sièges (10 de plus que la dernière fois) se répartissant entre Junts per Catalunya (centre-droit de Puigdemont, 34 sièges), la Gauche républicaine (ERC, d’Oriol Junqueras, actuellement emprisonné, 32 sièges) et 4 à l’extrême gauche (CUP)

Les « unionistes » obtiennent 57 sièges, dont 37 pour « Ciutadans » (centre-droit), en forte progression, 17 pour les socialistes (stable) et seulement 3 pour le Parti Populaire (au pouvoir à Madrid : encore moins que d’habitude).

Entre les deux, En Comu Podem (Podemos) qui chute de 11 à 8 sièges, victime de la bipolarisation et du flou de son message (pour le référendum d’indépendance sans dire s’il est pour ou contre celle-ci).          

3/ Voici mes remarques sur le scrutin et la situation :

a/ Les indépendantistes reviennent encore plus nombreux et ont la majorité absolue. Ils pourront en outre compter sur les 8 de Podemos pour exiger avec eux le référendum d’autodétermination. En face, Ciutadans apparait désormais comme une force majeure dans le paysage politique catalan.    

b/ Carles Puigdemont sort renforcé de son bras de fer avec Mariano Rajoy. Je note que les indépendantistes ont adopté une stratégie un peu difficile à suivre mais apparemment payante. Ils ont choisi la non-violence, ont accepté de revenir, de fait, sur la proclamation de l’indépendance et ont décidé de jouer le jeu institutionnel espagnol.

Ils ont gagné les élections. Mais après ?  

En face, le pouvoir madrilène a campé sur sa position d’intransigeance.

La stratégie indépendantiste est-elle la bonne ? Je suis personnellement assez critique pour trois raisons. La première est qu’ils ont engagé le combat pour l’indépendance au mauvais moment : le gouvernement de Rajoy, qui ne dispose que d’une majorité relative, est faible et est donc condamné à l’intransigeance (seul un négociateur fort peut accepter des concessions sans paraitre abdiquer) s’il veut avoir le soutien de l’opinion publique espagnole, de fait anti-catalane (un mouvement spontané de boycott des produits catalans dans les commerces s’est traduit par un effondrement des ventes de ces produits, notamment alimentaires, en cette période de veille des fêtes). Il aurait sans doute été plus judicieux d’attendre un peu (il n’était pas impossible que ce gouvernement soit renversé au profit d’une majorité Podemos-Socialistes, désormais exclue dans les circonstances actuelles).

La seconde est que les indépendantistes ont sous-estimé la réaction de Madrid (ils ne pensaient pas que Rajoy oserait envoyer ses policiers le 1er octobre) et surestimé le soutien qu’ils pourraient recueillir de la part de l’Union européenne. Or, Madrid a « osé » et, j’en suis convaincu, n’hésiterait pas à envoyer des tanks dans le centre de Barcelone s’il estimait qu’il y a un risque de sécession effective. Quant à l’UE, elle se comporte comme une « Sainte Alliance » de tous les Etats existants face au risque de contagion d’autres sécessions ailleurs sur le continent. Les professions de foi démocratiques de l’UE ne sont que des mots qui ne résistent pas devant des situations qui gênent. Tant pis donc pour la démocratie en Catalogne et en Espagne.

La troisième raison est que lorsque, comme le font les Catalans, on prévient à l’avance qu’on n’utilisera jamais la force, on laisse évidemment le champ libre à ceux d’en-face qui, eux, n’hésitent pas à l’utiliser.

d/ Ce qui précède me renforce dans l’idée que l’Espagne n’acceptera une indépendance que contrainte et forcée. Je connais les sentiments des Espagnols (autres que Basques et Catalans). Beaucoup avaient déjà des difficultés à accepter les inscriptions en catalan lorsqu’ils passent en Catalogne. L’idée même que la frontière ne pourrait plus être sur le Perthus les rend majoritairement hystériques. Je pèse mes mots. Je dis bien « hystériques ». J’y vois une compensation à la faiblesse de l’Espagne et à toutes les « couleuvres » qu’ils ont dû avaler de l’Union européenne (programmes d’austérité très durs) : ils ont abdiqué sur tout et ne redeviennent forts que lorsqu’il s’agit de « casser » du basque ou du catalan.

Contrainte et forcée ce ne sera sans doute pas par un combat frontal (la police catalane, à supposer que le gouvernement catalan veuille l’utiliser, ne ferait pas le poids face à l‘armée espagnole). Ce ne sera sans doute pas non plus un secours hypothétique de l’UE qui, à mon sens, ne viendra pas.

Contrainte et forcée, ce ne peut être qu’en rendant la vie impossible à l’Espagne sur une période suffisamment longue. Une stratégie complémentaire serait la politique du fait accompli en s’arrogeant de plus en plus de pouvoirs (il y en avait déjà beaucoup : l’enseignement intégralement et obligatoire en catalan, qui est sans doute allé au-delà de ce que les textes espagnols prévoyaient, depuis 20 ans a créé une situation de fait de nation catalane en marche) sans formellement déclarer l’indépendance, « chiffon rouge » qui transforme les Espagnols en taureaux enragés.

e/ En dépit des apparences, je ne considère pas la situation comme sans espoir. Je note que, jusqu’à présent, l’attitude pacifique a prévalu sur place tant chez les indépendantistes (trop pacifique !) que chez leurs adversaires. Des millions de gens défilent dans les rues depuis des années (y compris des anti-indépendantistes ces dernières semaines). Ils le font dans un calme remarquable. La seule violence est venue le 1er octobre de la police espagnole. Jusqu’à présent, non seulement il n’y a jamais eu de mort, mais même pas de blessé très grave. Cela est tout de même remarquable.

Les canaux de communication entre Catalans et pouvoir madrilène ne sont probablement pas totalement rompus. Dans sa politique agressive, le gouvernement de Rajoy a fait preuve d’une relative retenue : la procédure d’extradition à l’encontre de Puigdemont a été abandonnée (peut-être pour ne pas mettre le gouvernement belge dans une situation impossible). Je ne serais pas étonné que les cinq leaders emprisonnés bénéficient d’un « indulto » (mesure de « pardon » sans équivalent en France) avant la fin de l’année (pour l’anticiper, je me base sur un sens politique minimal de Rajoy, mais je peux me tromper : les Espagnols ont prouvé plus d’une fois dans leur histoire un goût irrationnel pour le suicide collectif !).    

On verra ensuite si des compromis sont possibles. Diverses formules existent : plus d’autonomie, fédération, voire confédération). Il est trop tôt pour se prononcer.

f/ Un mot enfin sur la présentation des évènements catalans par les médias, les « observateurs » et les politiques français. On nous parle d’une « fracture » de la société catalane qui serait partagée à peu près à égalité entre indépendantistes et anti-indépendantistes. Les chaines de TV nous montrent des « Catalans » interrogés dans la rue. On leur pose des questions en espagnol auxquelles les Catalans sont suffisamment gentils pour répondre dans cette langue. On pourrait peut-être envoyer des journalistes s’exprimant en catalan (il y en a quelques-uns à Perpignan) ou utiliser des interprètes. Nul n’y a sans doute pensé à Paris tant le mépris pour les langues « régionales » est grand. Je note en tout cas que presque tous ceux qui s’expriment contre l’indépendance ont, quand ils parlent espagnol, un accent andalou ou castillan prononcé, parfois « à couper au couteau ». il n’y pas, en fait, de fracture de la société catalane, mais un clivage entre la société catalane et celle des immigrés (un tiers de la population de la Catalogne), celle-ci étant surtout composée de gens plutôt âgés maitrisant mal le catalan (alors que leurs enfants nés en Catalogne et éduqués en catalan se considèrent de plus en plus comme Catalans : l’avenir joue pour l’indépendance, le passé pour l’Espagne). Je note aussi que les déclarations des leaders des partis (que j’ai suivis en direct sur la chaine catalane TV3) indépendantistes, de Podemos et des socialistes sont faites en catalan alors que Ciutadans et Le PP ont choisi l’espagnol : visiblement ils s’adressaient à « leurs » Andalous. J’estime qu’il y a un manque évident de considération pour les natifs d’un pays lorsque des « étrangers » à ce pays prétendent décider à leur place et s’expriment de surcroit dans une langue étrangère à ce pays. Personnellement, si j’habitais en Corse et que les Corses étaient appelés à se prononcer sur leur avenir, j’éviterais de prendre part à un débat sur lequel je n’aurais aucune légitimité à le faire.

Il y a évidemment des Catalans hostiles à l’indépendance. Ils sont minoritaires. Il y a en outre des Catalans (ils sont sans doute majoritaires) qui n’ont rien contre l’Espagne et qui se sentent même partie prenante à ce pays mais qui, face à la manière dont ils sont traités par Madrid, se sentent contraints de choisir l’indépendance, même s’ils auraient préféré ne pas avoir à le faire (dans un divorce, on ne divorce pas par plaisir mais parce que la vie commune est devenue impossible).                     

4/ Et maintenant ? La balle est dans le camp espagnol et accessoirement européen. Les Catalans ont clairement confirmé leur aspiration à l’indépendance.

On ne pourra éternellement leur refuser le droit de choisir. Il est peut-être encore temps pour Madrid de leur proposer un bon compromis. Mais il y a urgence. Et à Bruxelles, le temps de la surdité est passé. Comme l’a déclaré ce soir depuis Bruxelles Carles Puigdemont « nous avons gagné le droit d’être écoutés ». /.

 Yves Barelli, 21 décembre 2017

Partager cet article
Repost0

commentaires

M
Les Catalans, dans une remarquable constance viennent de nous démontrer leur farouche attachement à leur pays. Belle leçon de courage et de ténacité qui doit faire s’Interroger les tenants de la « boutique »Europe.... Bravo bravo et encore bravo!<br /> Si Rajoy était quelqu’un de bien, qu’il incarne cette vieille valeur séculaire chantée par Cervantes -je veux parler de la « Honra » (l Honneur) alors il démissionnerait. Quelle légitimité peut-il incarner ? Et l’Europe qui déjà aux aurores a prévenu la Catalogne qu’Elle refuse de changer sa position, nous prévient ainsi le sort qu elle réserve aux voix du Peuple.<br /> Citoyens européens restons attentifs à tout ce qui se jouer. En 1936 la France et autres amis européens avaient tourné le dos à la demande d’assistance des Républicains Espagnols aux prises avec Franco.<br /> Un peu plus de 80 ans après l’Europe nous rejoue le jeu et détourne le regard pour ne pas « s’occuper » de l’appel du Peuple Catalan (républicain) et nous raconte les mêmes sornettes qu’en 1936 : la non-ingérence dans les affaires internes d’un pays. Républicains qui eux n avaient pas hésité à s’engager contre le monstre totalitaire (Hitler/Mussolini) quelques années après, et se battre pour la Liberté, valeur commune à l’Humanite. Aujourd’hui, le Peuple Républicain Catalan va-t-il nous inviter sur la voie de la réflexion quant à cette Europe mercantiliste qui méprise ses peuples ,
Répondre
R
l'europe vous voulez dire l'union européenne !!! tout ça va s'écrouler et le plus vite sera le mieux
Répondre

Recherche