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21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 23:51

Les élections qui viennent de se dérouler en République tchèque ont, sur fond de bonne situation économique, de chômage insignifiant et d’absence de grands conflits politiques ou sociaux (c’est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, en termes de patrimoines et de revenus), confirmé, et même amplifié, l’opposition résolue (et partagée par toute l’Europe centrale) des Tchèques à tout accueil de migrants musulmans et leur euroscepticisme profondément ancré depuis des années (75% des Tchèques sont, selon un sondage, hostiles à l’introduction de l’euro à la place de leur monnaie nationale, stable et qui s’apprécie régulièrement face à l’euro). Les socialistes, qui dirigeaient la coalition gouvernementale, accusés de trop grande complaisance avec Bruxelles, sont sanctionnés ; ils reculent à la 6ème place, bien après le parti vainqueur d’Andrej Badiš qualifié un peu vite (trop vite !) de « populiste » par les commentateurs internationaux, et après la plupart des autres partis (droite, « Pirates », communistes et droite extrême). Le petit parti chrétien-démocrate, membre aussi de la coalition sortante et européiste, est encore davantage sanctionné. Le gouvernement qui sera formé devrait refléter les résultats de ces élections à la proportionnelle.

1/ La Tchéquie, qui avait déjà un bon niveau économique et un niveau de vie relativement élevé du temps du communisme, a connu une bonne croissance depuis la « Révolution de velours » (le succès des véhicules škoda en est un bon exemple ; il y en a d’autres) ; le chômage y est insignifiant (3%), la balance des paiements excédentaire et la monnaie stable (et même en appréciation vis-à-vis de l’euro). Les réformes et privatisations qui ont accompagné le passage au capitalisme ont été appliquées de manière pragmatique (ainsi le système de santé étatisé communiste performant a été conservé, de même que l’essentiel de l’agriculture collective sous forme de coopératives ; le pays est resté relativement égalitaire, moins qu’avant mais plus que la France par exemple). Le principal problème, en définitive, est le niveau élevé de corruption qui accompagne le climat ambiant d’affairisme.

2/ La plupart des gouvernements des ères Havel, Klaus et aujourd’hui Zeman, présidents influents mais aux compétences constitutionnelles réduites, ont été formés par des coalitions, ce qui marque une recherche constante de consensus (commune aux voisins germaniques de la Tchéquie) et l’absence de fortes oppositions politiques et sociales (grâce à la hiérarchie assez resserrée des revenus).

Le gouvernement sortant, dirigé par le socialiste Bohuslav Sobotka, et constitué d’une coalition alliant les « populistes » de ANO (voir infra) et un petit parti chrétien-démocrate (les Tchèques sont laïques et ont le pourcentage d’athées le plus élevé du monde), peut se targuer de bons indicateurs économiques et sociaux. La couronne a été réévaluée, les salaires des fonctionnaires, enseignants, personnels de santé, etc, ont été augmentés sensiblement, de même que le salaire minimum. En douceur, sans à-coups, comme toujours dans ce pays.  

3/ C’est donc sur des thèmes non économiques et sociaux que s’est déroulée la campagne électorale et c’est sur ces thèmes que s’est jouée l’élection. Concrètement, Andrej Badiš et plusieurs autres partis se sont prononcés contre la politique de l’Union européenne s’agissant des quotas de migrants.

Ces positions rencontrent l’assentiment d’une large majorité de la population tchèque, viscéralement opposée à l’arrivée de migrants musulmans dont on considère à Prague que les « valeurs » sont en contradiction avec la laïcité et l’égalité entre hommes et femmes auxquels les Tchèques sont très attachés.

D’une façon générale, le laxisme de l’Union européenne tant vis-à-vis des musulmans que de la délinquance en général suscitent une forte réprobation dans le pays. Les Tchèques sont attachés aux valeurs d’ordre et de travail, comme leurs voisins germaniques. Je dois dire, parce que c’est un pays et un peuple que je connais bien (j’ai vécu à Prague et je parle tchèque) et que je continue à pratiquer, que ce thème des migrants fait peur chez eux. Je m’entretiens souvent avec des visiteurs tchèques à Paris. Ils sont choqués par le désordre et la saleté de la capitale française, ils sont effrayés par la maghrébisation et l’africanisation de la France. Ils n’en veulent pas en Tchéquie. Le seul spectacle du métro parisien, comparé à la civilité et à la propreté de celui de Prague, est la matérialisation de ce qu’ils ne veulent pas chez eux. Sur ce sujet, ils ont exactement les mêmes réactions que les Polonais, les Hongrois, les Russes ou les Autrichiens par exemple. Les victoires électorales des « populistes » dans ces pays et la nostalgie souvent constatée du communisme à l’Est (y compris dans l’ex RDA) en sont la conséquence logique.

Bien avant la crise des migrants en 2015, il y avait un fort sentiment eurosceptique en Tchéquie, partagé en particulier par le président Vaclav Klaus qui refusait, par exemple, que le drapeau européen flotte sur le château de Prague, siège de la présidence tchèque. La population tchèque reproche en effet à l’UE sa politique exagérément favorable aux grands intérêts financiers dérégulés (même Klaus, pourtant de droite, le disait). C’est pourquoi, les gouvernements successifs ont régulièrement différé un éventuel passage à l’euro. La plupart des Tchèques, comme indiqué en introduction, y sont opposés.

Les partis, en particulier le socialiste (qui avait pourtant une position forte : le président de la république et le premier ministre sortant en sont membres), qui ont donné l’impression de ne pas partager les sentiments majoritaires sur l’Europe ou les migrants ou qui ont pris des positions jugées trop tièdes et trop conciliantes avec Bruxelles, viennent d’être sanctionnés dans les urnes.

4/ Celles-ci ont placé en tête le parti ANO (« Action des Citoyens Mécontents » ; ano signifie aussi oui en tchèque), fondé en 2011, avec 30% des voix, devant trois partis au coude à coude autour de 10% (le SPD, considéré comme « populiste » lui aussi : l’ODS, parti de centre-droit héritier du mouvement civique de 1989, qui était la formation de Havel et de Klaus ; et le parti des « Pirates », formation anticonformiste et anticapitaliste), suivis du Parti Communiste (8%), des socialistes (7%), des chrétiens-démocrates (6%) et de deux petits partis plutôt classés à droite, le TOP09  et le STAN (un peu au-dessus-de la barre éliminatoire de 5%). La participation électorale a été de 61%.  

5/ Le prochain gouvernement sera donc dirigé par ANO, complété par d’autres formations en coalition. L’ODS et le CSSD (socialiste), partis du « système » qui ont dominé la vie politique depuis la révolution de velours, disparaissent des premiers rôles.

6/ Andrej Badiš est le grand vainqueur de l’élection. C’est un personnage atypique que les médias étrangers qualifient un peu trop vite de Trump ou de Berlusconi tchèque.

Comme eux, c’est un milliardaire (il n’y en pas beaucoup en Tchéquie et ils ne sont pas spontanément populaires) qui ne dédaigne pas le luxe et aimes les jolies femmes, mais la comparaison s’arrête là

Badiš, âgé de 61 ans, est d’origine slovaque (Tchèques et Slovaques ont formé ensemble la Tchécoslovaquie : très proches par la langue, il y a une bonne entente entre eux et ont gardé beaucoup de choses en commun après leur « divorce de velours » en 1992). Badiš est le fils d’un diplomate tchécoslovaque (sous le régime communiste) et, comme son père, a vécu beaucoup à l’étranger, où il a fait une partie de ses études, notamment à Paris. Il a aussi longuement vécu au Maroc (où il était attaché commercial) et parle parfaitement français. Andrej Badiš a été membre du Parti Communiste et a occupé, après ses études d’économie, des postes clef dans les entreprises d’Etat. Après le changement de régime, il a profité des privatisations pour monter ses propres sociétés. Il est aujourd’hui à la tête d’Agrofert, consortium de sociétés dans les secteurs de l’agroalimentaire et de la chimie.

Dans le gouvernement de coalition sortant, il était ministre des finances et vice-président du gouvernement (ANO était arrivé en deuxième position aux élections précédentes). Il a quitté le gouvernement au printemps de cette année à la suite d’un différend politique avec le premier ministre (il est, par contre, en bons termes avec le président de la république) et, disent ses détracteurs, parce qu’il était impliqué dans des malversations financières et des conflits d’intérêt.

Pour les électeurs tchèques, le passé communiste de Badiš est plutôt un atout, de même que ses compétences économiques, encore que ses possibles conflits d’intérêts et son excessive influence dans les médias (il possède l’un des principaux quotidiens, Mlada Fronta Dnes) puissent inquiéter.

Il ne faut pas s’attendre à un changement de cap dans la politique économique et sociale du pays. Pas davantage à des coups d’éclats sur la scène internationale. La Tchéquie est un petit pays et ses habitants et dirigeants savent rester modestes. Simplement, ce n’est pas encore demain la veille, comme on dit, que les mosquées vont fleurir sur leur sol et que le thé à la menthe et la nourriture hallal remplaceront la bière et la charcuterie. Le bon « Jambon de Prague » a encore de beaux jours devant lui…d’autant qu’il est peut-être produit dans l’une des sociétés du nouvel homme fort de la patrie du Brave Soldat Sveik, ce personnage de la littérature à l’aspect falot et maladroit, sorte d’anti-héros (comme le fut aussi le président Havel) qui transforme faiblesse en force et qui sait s’opposer, mine de rien, à tous les totalitarismes et oppressions. Le soleil continue de se lever à l’Est…

Yves Barelli, 21 octobre 2017                         

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