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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:54

Ce qui se passe en Catalogne est grave et malheureusement ne me surprend pas. Le pouvoir  espagnol agit dans une logique de guerre civile. Il refuse toute idée de dialogue avec les Catalans. Il entend les sanctionner et s’achemine vers une occupation militaire de la Catalogne. Jusqu’à présent, le mouvement catalaniste a été non violent. Je crains que cela ne dure pas. Les dirigeants madrilènes, gouvernement de droite de Rajoy mais aussi roi, dont on se souviendra qu’il est le fils de la marionnette mise en place par Franco pour perpétuer son régime aux fondements fascistes, s’arcboutent derrière la fiction d’une Espagne immuable qui serait une, indivisible et éternelle parce que de construction divine. Ils sont prêts à tout, même à détruire l’Espagne, comme l’a fait Franco, pour persister coûte que coûte dans la paranoïa de leur logique irrationnelle. Ils bénéficient hélas encore du soutien de nombreux Espagnols qui n’ont pas encore compris que ce pays est composé de plusieurs nations et que ces nations ne peuvent vivre dans un Etat commun que si c’est sur la base d’un libre choix et non imposé avec des arguments fallacieux. D’autres, plus intelligents, sont davantage ouverts. Mais n’est-il pas trop tard ? Je suis pessimiste pour ce pays avec lequel j’ai des attaches personnelles fortes.

1/ L’antagonisme de fond entre Catalans et pouvoir madrilène n’est pas nouveau. Sans remonter aux Bourbons du 18ème siècle, ancêtres, imposés depuis l’étranger, de l’actuel roi d’Espagne, ni même à Franco et ses centaines de milliers d’Espagnols assassinés, y compris le premier président de la Catalogne autonome, fusillé par les sbires du fascisme de Franco, et ni même à la longue résistance catalane pendant les quarante ans qu’a duré la nuit fasciste, l’antagonisme dans sa forme actuelle  a commencé en 2010.

Cette année-là, le nouveau statut (constitution) d’autonomie catalane, adopté par le parlement catalan et qui, selon la constitution espagnole, devait également être approuvé par le parlement espagnol, a été retoqué par le « tribunal constitutionnel » de Madrid, à peine sur le fond mais surtout pour son préambule qui replaçait la Catalogne contemporaine dans la lignée de son histoire, celle de la « nation » catalane qui émergea au 10ème siècle (bien avant l’Espagne dont la plus grande partie, à l’époque, était sous la domination musulmane) et qui forma, pour plusieurs siècles, un Etat souverain qui accepta de s’unir à la Castille à la fin du 15ème siècle sur une base, à l’époque, égalitaire, égalité respectée jusqu’à l’arrivée au pouvoir des Bourbons.

Ce refus de reconnaitre une réalité pourtant historique a été à l’origine de l’approfondissement du malentendu entre Barcelone et Madrid : pour les Catalans l’appartenance à l’Espagne ne saurait qu’être volontaire et librement consentie par son peuple, tandis que pour les tenants d’un Espagne mythique, éternelle et immuable, toute autonomie accordée aux « régions » (et non nations) ne pouvant qu’être une concession décidée par le seul gouvernement central.

Du coup, les partisans de l’indépendance, qui n’étaient que 10 à 20% selon les enquêtes d’opinion, ont vu leurs rangs progresser au fur et à mesure qu’un nombre croissant de Catalans, qui se sentaient humiliés d’être traités en mineurs à vie, ont perdu l’espoir de voir les choses changer dans le cadre de l’Etat espagnol.

L’idée d’un référendum d’autodétermination a alors émergé, soutenue par les indépendantistes, que les sondages ont montré de plus en plus nombreux mais aussi par d’autres Catalans, attachés à l’Espagne, mais souhaitant que cette question soit tranchée démocratiquement, les premiers espérant une majorité de oui à l’indépendance, les seconds, une majorité de non (comme cela fut le cas des autodéterminations québécoise et écossaise).

Lors des élections de 2011 une majorité indépendantiste émergea. Elle se prononça pour la convocation d’un référendum pour novembre 2014. Il a eu lieu en prenant des précautions pour éviter de prêter le flanc aux critiques de Madrid : organisé par la « société civile » et destiné à faire connaitre l’avis en grandeur réelle des Catalans sur le principe de l’indépendance. Malgré ces précautions, Madrid a considéré avant même le vote cette  consultation « nulle et non avenue ». La plupart des opposants à l’indépendance ne se sont pas dérangés, près de la moitié des inscrits ont voté donnant évidemment une écrasante majorité pour le oui. Donc, référendum pas vraiment conclusif, ce qui correspond, je crois, aux sentiments des Catalans à ce moment-là : partagés entre leur catalanité et un attachement réel à l’Espagne ; je l’ai moi-même constaté sur place (je donne un cours de relations internationales à l’université de Barcelone et j’ai de nombreux contacts dans cette nation-région).

Le gouvernement catalan procéda alors à une dissolution de son parlement pour rendre les choses plus claires : les élections de 2015 furent menées sur quasiment le seul thème de l’indépendance. La coalition « Junts pel si » (ensemble pour le oui), qui réunit des partis de droite et de gauche, détient aujourd’hui la majorité absolue au parlement catalan. Elle dispose de 76 députés sur un total de 135. Par ailleurs, les 11 députés de Podemos, sans se prononcer sur le fond (indépendance ou pas), se sont déclarés favorables à un scrutin d’autodétermination. Les partis dits « espagnolistes », qui collent au gouvernement de Madrid en refusant l’idée même de référendum, n’ont que 25 députés au parlement catalan. C’est dire le clivage existant entre Barcelone et Madrid. La participation électorale a été de 76%.

On peut donc dire  que le gouvernement catalan indépendantiste de Carles Puigdemont a une légitimité certaine.

C’est lui, avec le soutien du parlement catalan, qui a organisé le référendum, jugé illégal par Madrid, du 1er octobre.

Il est important de constater aussi que le gouvernement catalan s’est toujours déclaré prêt à discuter avec le gouvernement espagnol. La seule réponse qui lui a été donnée, celle qui revient en boucle dans la bouche de Mariano Rajoy, avant, pendant et après le référendum,  et du roi Felipe hier, est : la Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution. Comme celle-ci ne prévoit pas la possibilité d’une scission du territoire espagnol, il n’y a évidemment rien à discuter. C’est sur cet argument primaire que Rajoy a envoyé ses gardes civils pour « confisquer » les urnes, « joujou » de ces « turbulents » Catalans, petits enfants pas sages, qui doivent être ramenés à la « raison ». Pour les fascistes et néo-fascistes espagnols, la démocratie s’arrête où commence l’intégrité de l’Espagne. Pour eux, les Catalans ne sont pas propriétaires de la Catalogne, ils n’en sont que locataires et, quand bien même les indépendantistes seraient majoritaires, cela n’a rigoureusement aucune importance ni aucune incidence.

2/ Le gouvernement espagnol a donc choisi la force pour régler, croit-il, la question. Après avoir envoyé sa police (avec peu de résultats puisque le vote a quand même eu lieu, même s’il s’est fait dans des conditions plus que difficiles), le gouvernement de Rajoy a déjà fait savoir qu’il appliquerait la « loi »,  sa loi, dans toute sa rigueur. Des procédures d’amendes sont déjà en cours vis-à-vis des maires (presque tous) qui ont collaboré au déroulement du scrutin. Une procédure disciplinaire et sans doute judicaire est mise en route contre les responsables de la police catalane (les « mossos d’esquadra ») accusés de ne pas avoir collaboré avec la police espagnole pour « confisquer » les urnes et le matériel électoral. Le ministère des finances a fait savoir qu’une journée de salaire sera retenue sur les grévistes (presque tous) dans les administrations lors de la grève générale d’hier. Plus quelques autres mesures, décidées ou à venir, toutes plus mesquines les unes que les autres, et destinées à imposer mais aussi à humilier.  

C’est donc la force qu’a choisi le pouvoir de Madrid. Au risque assumé de faire encore monter les sentiments indépendantistes chez les Catalans. Visiblement, cela, on « s’en fout » à Madrid.

3/ Le gouvernement et le parlement catalan ne vont plus reculer (ils l’ont déjà trop fait depuis 2010) sans résultat. Il est probable que l’indépendance de la Catalogne sera proclamée avant la fin de la semaine.

4/ Madrid va y répondre en dissolvant les institutions catalanes (comme l’avaient fait les Bourbons en 1710 !), peut-être en arrêtant les membres du gouvernement catalan et peut-être les députés et quelques maires, et en établissant l’état d’urgence, peut-être même la loi martiale.

Je disais il y a quatre ans à mes amis catalans qu’un jour ils verraient stationner des tanks sur la Rambla de Barcelone, me heurtant au scepticisme de leur part. Ils estimaient qu’une telle situation aujourd’hui en Europe est inconcevable. Je leur répondais que la Yougoslavie aussi est en Europe et que cela n’a pas empêché ce pays autrefois tranquille (que j’ai bien  connu aussi)  de sombrer dans un conflit meurtrier et, in fine, de disparaitre.

L’inquiétant est qu’il y a beaucoup de têtes brulées castillanes prêtes à détruire l’Espagne plutôt que d’accepter l’indépendance de la Catalogne (ou du Pays Basque).

5/ Les Catalans comptent encore sur l’Europe pour ramener Madrid à la raison. Je les trouve naïfs. Les dirigeants catalans croient que, en se laissant arrêter par la garde civile, ils vont décider l’Europe à bouger.

Je crois hélas que l’Europe, à commencer par la France (Macron vient honteusement de réitérer son appui à Rajoy), attendra qu’il y ait des morts à Barcelone. Pas un ou deux, mais des centaines. Ils risquent de venir vite : si les institutions catalanes sont supprimées et ses dirigeants emprisonnés, il n’y aura plus aucune autorité pour calmer les nombreux jeunes Catalans qui, ayant épuisé toutes les possibilités d’un « dialogue » inexistant, sont maintenant prêts à en découdre. Et pas mal d’adultes, qui ont vécu le franquisme, les soutiendront.

XXX

J’espère me tromper dans ces prévisions pessimistes. Il y a encore des gens intelligents à Madrid. Seront-ils entendus par des dirigeants sourds et aveugles qui sont encore restés dans leur tête dans l’Espagne de Franco, celle où l’on utilise et on ne comprend que la force bestiale ; pour eux, l’ « état de droit », c’est le droit d’opprimer

N’est-il pas, aussi, trop tard pour qu’ils soient  entendus à Barcelone ?

Une commentatrice ce matin sur une chaine de télévision, une Madrilène qui se dit monarchiste (il n’y en a pas beaucoup mais ça existe) et attachée à l’unité de l’Espagne (et qui déplore en même temps les violences policières de dimanche) disaient : « deux TGV, celui de Madrid et de Barcelone, sont lancés à pleine vitesse sur la même voie et en sens inverse, le choc va être terrible ». Elle n’a pas dit si elle en acceptait l’idée. Beaucoup de ses compatriotes y sont prêts.    

La connaissance que j’ai de l’histoire de l’Espagne et de l’hypocrisie impuissante de l’Europe ne me rendent pas optimiste. Un conducteur de TGV n’aime pas faire machine arrière et, de toute façon, quand il est lancé, c’est difficile de l’arrêter rapidement.  

Yves Barelli, 4 octobre 2017                                   

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Published by Yves Barelli - dans espagne Catalogne
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commentaires

Ratuma 11/10/2017 20:37

"l'espérance occitane" - Yves Barelli - jf Boudy - Jf Carenco

Ratuma 04/10/2017 19:16

https://olivierdemeulenaere.wordpress.com/2017/10/04/referendum-independance-catalogne-enjeux-caches/

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