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30 septembre 2017 6 30 /09 /septembre /2017 15:13

Le référendum sur l’indépendance qui a eu lieu le 25 septembre au Kurdistan du Sud encore irakien et que tout démocrate aurait dû avoir à cœur de soutenir et d’en accepter le résultat, ce qui ne semble pas, hélas, être le cas général (et ce qui enlève toute crédibilité sur d’autres affaires à ceux qui estiment à géométrie variable le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) doit être replacé dans le contexte plus général d’une situation fort compliquée, tant au Kurdistan que dans l’ensemble du Moyen-Orient.

1/ Les Kurdes et les Arméniens ont été les grands oubliés du traité de Lausanne qui a mis fin en 1923, à la suite de la première guerre mondiale, à l’empire ottoman. Les premiers n’ont pas eu l’Etat indépendant qu’ils pouvaient espérer alors que la plupart des autres peuples autrefois dominés par le pouvoir turc ont obtenu le leur. Quant aux Arméniens, victimes du génocide de 1915, non seulement ils n’ont obtenu aucune réparation mais ils n’ont pas non plus récupéré leur territoire historique, cela, sans doute, pour une bien mauvaise raison : ne pas favoriser l’Union Soviétique, qui venait d’être formée et où les Arméniens avaient leur place (la petite Arménie soviétique, 10% de l’Arménie historique, a pu, au moins, éviter la disparition totale de cette nation chrétienne qui a joué un rôle essentiel au moyen-âge).

Pourquoi cet « oubli » de 1923 s’agissant des Kurdes ? Probablement aussi pour, comme dans le cas arménien, mieux s’opposer à l’URSS, que les pouvoirs occidentaux ont tenté, sans succès, d’anéantir avant qu’elle puisse se renforcer. Faute de la tuer, on a cherché à la contenir et à l’encercler. La création d’une Turquie forte, qui adhérera plus tard à l’OTAN, et d’un Iran et d’un Irak, que l’on souhaitait aussi forts et qui était une chasse-gardée britannique (le premier, sorte de protectorat, le second un territoire colonial voisin de la Syrie, elle, attribuée à la France).

Et tant pis pour les Kurdes, désormais partagés entre Turquie, Iran, Irak et Syrie.

La situation actuelle est l’héritière de 1923. Aujourd’hui, le Kurdes forment une nation sans Etat de 30 à 40 millions de personnes. Cette nation n’est pourtant ni turque ni arabe ni perse. La langue kurde est une langue de la famille « indo-européenne », apparentée de loin au persan mais différente de lui (les Kurdes sont les descendants des antiques Mèdes et les Iraniens des prestigieux Perses) et sans aucun rapport avec les langues turque et arabe qui ne sont pas des parlers indo-européens.

Il est vrai que les Kurdes n’avaient jamais dans le passé constitué un Etat (si ce n’est celui des Mèdes si on veut bien considérer qu’ils en sont les lointains héritiers), que c’était (et c’est encore en partie) un peuple montagnard sans beaucoup de tradition urbaine, divisé en tribus et clans rivaux et parlant une langue peu écrite (on l’écrit aujourd’hui selon les pays, avec deux alphabets, le latin ou l’arabe) et peu utilisée en dehors du cercle familial ou local, langue d’ailleurs se présentant sous des formes locales diverses.

Dans leur histoire, les Kurdes ont surtout été associés à l’empire perse. Leur langue, je l’ai dit, appartient au groupe iranien (dont le perse « farsi », langue officielle de l’Iran, est la principale mais pas la seule). Même si 80% des Kurdes sont musulmans sunnites (avec une tradition et un culte assez différent de celui des Arabes et des Turcs), même en Iran, ils ont toujours eu une culture proche des Iraniens. Ils n’en étaient pas considérés autrefois comme différents, le mot « kurde » dérivant simplement au départ d’un mot persan signifiant « nomade » (ils étaient nomades face aux Perses sédentaires mais ils n’étaient pas les seuls dans ce cas). Aujourd’hui encore, les Kurdes ont conservé une bonne part de la culture perse. Ils célèbrent par exemple le nouvel an iranien, le « Norouz », principale fête de la République Islamique d’Iran bien qu’elle soit ce qui reste de la tradition zoroastrienne, l’antique religion de la Perse préislamique.

2/ C’est sans doute la raison pour laquelle, il n’y a pas vraiment d’irrédentisme chez les 6 à 9 millions de Kurdes d’Iran (sur 80 millions d’Iraniens).

L’antagonisme avec les Arabes et les Turcs est en revanche une réalité.

En Turquie, les 12 à 15 millions de Kurdes (sur 80 millions d’habitants de la Turquie) ont été en conflit ouvert ou larvé depuis la création de la république turque d’Atatürk sur le modèle français laïque et jacobin. Comme en France, on n’y reconnait pas les langues dites « régionales ». Longtemps, le kurde y a été interdit d’emploi et on a essayé de « turquifier » les Kurdes, rompant avec la tradition ottomane de tolérance envers les nationalités.

Le conflit armé, porté par le PKK, parti laïque de gauche, dans les années 1970-80, a été violent et meurtrier.

Un compromis avait pu être trouvé dans les années 1990 en concédant aux Kurdes un certain nombre de droits culturels consistant à nommer la langue kurde (on parlait jusque-là de  « Turcs de l’Est » ou « des montagnes »), à introduire le kurde dans l’enseignement et dans les médias et à autoriser des partis politiques d’inspiration kurde.

Ce fragile compromis a hélas volé en éclat avec le pouvoir islamiste d’Erdoğan. La répression qui s’abat sur toute forme d’opposition vise aussi les Kurdes. Le conflit armé a repris. Le sud-est de la Turquie, qui constitue la partie turque d’un hypothétique Kurdistan, a replongé dans la guerre et les Kurdes d’Istanbul, nombreux, et qui font en général front commun avec les partis démocratiques laïques, sont soumis à, la même répression que les autres démocrates.

En Irak, les 5 à 7 millions de Kurdes (sur 35 millions d’Irakiens) ont été parmi les principaux opposants à Saddam Hussein (après que l’accord qu’ils avaient avec lui ait été rompu). Ils ont profité de sa chute pour s’ériger en bastion autonome dans le nord-est de l’Irak, là où ils sont  majoritaires.

La Constitution irakienne tente d’organiser ce pays qui est devenu en fait un non pays car divisé en trois « communautés » antagonistes, les Arabes chiites, majoritaires et peuplant le centre et le sud du pays, les Arabes sunnites, au centre, dans l’ouest et au nord-ouest, et les Kurdes (auxquelles s’ajoutent d’autres communautés, minoritaires, notamment les chrétiens). Le poste symbolique de président de la République est ainsi constitutionnellement attribué à un Kurde. Le gouvernement, lui, est dominé par les chiites, soutenus à la fois par l’Iran et les Etats-Unis.

Dans ce contexte, une large autonomie a été reconnue au Kurdistan irakien, espace un peu mieux organisé face à l’anarchie du reste de l’Irak, avec une complication supplémentaire, le fait que le Kurdistan ainsi dessiné ne correspond pas au Kurdistan historique, sa principale ville, Kirkuk, ayant subi un « nettoyage ethnique » de sa population kurde, remplacée par des Arabes. Cela n’est pas anecdotique, Kirkuk étant l’une des principales régions d’extraction du pétrole en Irak.

L’émergence de Daesh en 2015 a changé la donne. Le groupe terroriste du soit disant « Etat islamique » s’est emparé de Mossoul, principale ville du nord de l’Irak, peuplée essentiellement d’Arabes sunnites, favorables, au moins au début, à Daesh, et dont on ne sait pas trop quelle place ils auront en Irak, maintenant qu’ils sont « libérés ».   

Il y a aujourd’hui une concurrence entre l’Etat irakien, appuyé sur les milices chiites, et les combattants kurdes (les « Peshmergas »), formés et appuyés par les Américains (qui soutiennent aussi l’armée régulière irakienne, mais pas les milices chiites, d’obédience iranienne), pour « libérer » le nord de l’Irak. Les deux sont présents à Mossoul et Kirkuk est aux mains des Kurdes.

Dans le pays voisin, la Syrie, c’est aussi compliqué. Là, on a l’armée légale du gouvernement syrien de Bachar-el-Assad, qui est en concurrence avec quelques milices arabes sunnites et surtout les Peshmergas kurdes, soutenus par les Américains, pour libérer la partie du pays dont s’était emparé Daesh. Les Kurdes syriens ne sont que 2 à 3 millions (ils se sont longtemps accommodés du pouvoir laïque syrien) mais ils occupent une zone stratégique, tout en longueur le long de la frontière turque, allant de la Méditerranée à l’Irak (ils ont fait la jonction avec les Kurdes d’Irak).

3/ Le vieil adage, utilisé aussi en mathématiques, selon lequel les « amis de mes amis sont mes amis » et « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » ne s’applique pas au Moyen-Orient où, pour comprendre la situation, il faut savoir que tout le monde peut être à la fois ou alternativement ami ou ennemi de tout le monde et, lorsqu’on désigne un ennemis, souvent on collabore avec lui, tandis qu’on peut faire une guerre à peine cachée à ceux qu’on proclame être ses amis.

Essayons (pas facile) de faire le point sur les amitiés et les inimitiés plus ou moins affichées :

a/ Le pouvoir turc d’Erdoğan est résolu à ne rien concéder à « ses » Kurdes. Il ne veut pas non plus d’un Etat kurde indépendant à ses frontières. C’est pourquoi, il combat (au départ en complicité avec Daesh) les Kurdes de Syrie et a fait savoir aux Kurdes d’Irak qu’il ne voulait pas de leur indépendance.

b/ Mais, dans le même temps, la Turquie coopère étroitement avec les autorités du Kurdistan irakien. C’est par la Turquie que ce dernier fait son commerce (fort trafic de camions entre les deux) et c’est par la Turquie qu’il exporte son pétrole : 550 000 barils transitent chaque jour par l’oléoduc turc qui aboutit à Ceyhan sur la Méditerranée. Ce pétrole est théoriquement irakien, en fait kurde.

c/ 30 000 militaires américains ou « conseillers » sont en Irak où ils aident et ils coopèrent avec l’armée irakienne. Dans le même temps, des « conseillers » iraniens et un nombre indéterminé de militaires font la même chose, en apportant une aide encore plus directe aux milices chiites qui marchent de concert avec l’armée irakienne.

Le gouvernement irakien, dominé par les chiites, a des relations étroites avec le gouvernement iranien, mais aussi avec celui de Bachar-el-Assad, tous faisant partie de ce qu’on appelle l’ « arc chiite ».

Il ne vous a pas échappé que les Etats-Unis continuent de considérer l’Iran et la Syrie légale comme des ennemis, ce qui n’empêche pas une conjonction de fait sur le terrain.

d/ En Syrie, les Américains se battent en principe contre Daesh en s’appuyant au sol sur les Peshmergas kurdes mais aussi sur des milices formées d’islamistes soit disant modérés qui ont retourné leur veste au bon moment.

Dans le même temps, ils continuent à soutenir ces islamistes contre le « régime », comme disent nos médias qui, lui-même, se bat contre Daesh.

Quant aux Kurdes de Syrie, ils sont contre Daesh et évitent de s’affronter avec le « régime ».

e/ La Turquie est un membre de l’OTAN en principe allié des Etats-Unis. Mais, comme on l’a vu plus haut, elle combat les Kurdes de Turquie et ceux de Syrie, bien que c’est sur ces derniers que les Américains s’appuient pour combattre Daesh.

La Turquie islamiste, qui a longtemps collaboré de fait avec Daesh, s’est enfin résolue à rejoindre la « coalition » dirigée par les Etats-Unis. Mais, le moins qu’on puisse dire, est qu’elle n’y est pas active.

f/ La Russie soutient activement le gouvernement syrien et il y a une coordination plus ou moins occulte avec les Américains dans la guerre contre Daesh (ne serait-ce que pour éviter que leurs bombardiers entrent en collision). Ils ont également de bonnes relations avec les Kurdes d’Irak auquel ils achètent du pétrole. Leurs relations ont désormais été normalisées avec la Turquie, cette dernière jouant de cette relation vis-à-vis des Etats-Unis, qu’ils pourraient lâcher au profit des Russes si les Américains e montraient trop bienveillants envers les Kurdes.

g/ Israël ménage de fait Bachar-el-Assad car c’est une garantie de stabilité, la création d’un Etat islamiste en Syrie étant le pire scénario pour Tel-Aviv. Il n’empêche que, dans le même temps, Israël considère que l’Iran est son pire ennemi et, peut-être, attend-il l’occasion pour entrer en guerre contre lui. Dans ce contexte, tout ce qui peut affaiblir les alliés de l’Iran est bon à prendre. C’est pourquoi, Israël soutient l’indépendance du Kurdistan irakien, ce qui affaiblirait les chiites au pouvoir à Bagdad.

h/ Les monarchies du Golfe sont partiellement sur la ligne de la Turquie. Après avoir soutenu Daesh, elles considèrent qu’il faut en finir avec cet Etat « islamique », qui peut aussi s’attaquer à elles à l’occasion. Mais, comme Israël, les monarchies sunnites du Golfe (d’ailleurs divisées, l’Arabie Saoudite et le Qatar étant au bord de la guerre) considèrent que l’Iran chiite est leur principal ennemi. Elles sont en outre hostiles aux Kurdes par nationalisme arabe.

g/ Venons-en maintenant aux Kurdes. Il serait totalement erroné de penser qu’ils forment un front commun uni.

Il y a deux partis rivaux au Kurdistan irakien, celui du PDK (Parti Démocratique du Kurdistan), dirigé par l’actuel président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, et celui de l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan) de Jalal Talabani, qui a été président de la République de l’Irak fédéral (un autre de son parti a pris sa succession) par compensation de la part du PDK qui dirige le gouvernement kurde installé à Erbil, capitale du Kurdistan irakien.

Ces deux partis sont issus de la scission en 1975 du front commun kurde. Ils se sont fait la guerre (de nombreux morts) entre 1994 et 1996. Le conflit s’est terminé par l’expulsion d’Erbil de l’UPK par les troupes de Barzani et celles de l’Etat irakien. L’UPK est repliée sur le sud-est du Kurdistan, à la frontière de l’Iran.

L’opposition entre les deux composantes du mouvement kurde irakien est loin d’être terminée, même s’il y a cohabitation.

Les deux partis s’appuient chacun sur des fiefs traditionnels qui correspondent à des clans ou tribus historiquement antagonistes (c’est souvent le cas chez les peuples sans Etat ; on retrouve ce même genre de clivage par exemple en Algérie, en Kabylie) dirigés par de veilles familles disposant de clientèles multiples.

Les Barzani sont des leaders charismatiques depuis toujours. Le père de Massoud a animé longtemps la résistance kurde. On peut les considérer comme des conservateurs.

Talabani et l’UPK sont davantage marqués à gauche. L’UPK étant d’ailleurs membre de l’Internationale Socialiste. L’UPK est en meilleurs termes avec le PKK turc que le PDK.

L’affairisme qui règne à Erbil, en plein boom économique depuis la création d’un pouvoir local assurant une relative stabilité et sécurité (en tout cas bien plus qu’ailleurs en Irak) s’est accompagné, comme c’est hélas la règle quasiment partout dans la région, de corruption et népotisme. Massoud Barzani, qui a succédé en 1979 à son père Mustafa, artisan du combat kurde depuis 1946 (combat lui-même compliqué, d’abord avec l’URSS contre le pouvoir pro-américain de Bagdad, puis avec Saddam Hussein, avant de se retourner contre lui), dont il n’a pas le charisme, est contesté dans son propre parti pour avoir accaparé une part un peu trop grande de la richesse du territoire.

L’objectif de redorer son blason aux yeux de son peuple et sur la scène internationale n’est pas étranger à l’organisation du référendum d’indépendance du 25 septembre, largement soutenu par tous les secteurs de l’opinion kurde, y compris l’UPK.

XXX

Le référendum, où le oui l’a très largement emporté comme prévu, ne débouchera pas tout de suite sur la proclamation de l’indépendance. Ce n’est sans doute qu’une étape dans le processus et un outil pour renforcer le pouvoir kurde.

Dans l’immédiat, c’est surtout la lutte entre Arabes irakiens et Kurdes pour le contrôle de Kirkuk et du nord de l’Irak qui constitue l’enjeu principal.

Il ne faut pas prendre pour argent comptant toute les déclarations des uns et des autres. Elles ne seront pas nécessairement suivies d’effets.

Comme disait le général de Gaulle, il faut se garder d’aller vers l’Orient compliqué avec des idées trop simples.

Yves Barelli, 30 septembre 2017

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Published by Yves Barelli - dans Relations internationales
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