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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 11:58

Les médias occidentaux commencent enfin à réaliser (il vaut mieux tard que jamais) que la Corée du Nord a une réelle capacité nucléaire, que le pays est plus solide que ce qui avait été dit et que Kim Jong-Un n’est pas fou. On s’aperçoit aussi que les moyens pourtant colossaux  de l’hyperpuissance américaine s’avèrent insuffisants pour contrer un aussi petit pays, à partir du moment où il dispose de la dissuasion absolue, celle de l’arme nucléaire. Cela donne à réfléchir, et probablement à réviser quelques idées reçues, sur la Corée du Nord mais aussi ailleurs dans le monde.  

1/ Depuis que la Corée du Nord s’est engagée dans son programme nucléaire, il y a une quinzaine d’années, elle a fait d’énormes progrès. Ils surprennent non seulement les observateurs, mais, semble-t-il aussi, les services de renseignements qui ne croyaient pas, il y encore peu, que ce pays serait capable de lancer des missiles balistiques (c’est-à-dire à longue portée avec une trajectoire dans l’espace) et qu’il aurait, dans un proche avenir, la capacité de placer dans ses fusées des charges nucléaires (elles doivent être suffisamment miniaturisées pour être transportables). Le récent lancement réussi d’une fusée qui a survolé le Japon et celui, attendu, d’une autre dans les parages de l’île américaine de Guam le prouvent.

2/ La Corée du Nord n’a que 25 millions d’habitants, une économie liliputienne en termes de PIB (il y a néanmoins lieu de se méfier des statistiques, les économies des pays communistes ayant toujours été très nettement sous-évaluées dans les statistiques, pas seulement par à priori idéologique, mais aussi, tout simplement, parce que les systèmes et les méthodes de calculs étant radicalement différents, il y a un biais systématique).

La Corée du Nord étant un pays très fermé, il est difficile de connaitre la réalité de l’économie et du niveau de vie, d’éducation et d’information de sa population. L’idée la plus communément répandue était que l’économie était rudimentaire, le niveau technologique bas et que la population, affamée, ne suivait le régime que par la terreur.

Sans tomber dans l’excès contraire qui consisterait à trop enjoliver la situation, il y a lieu de réviser drastiquement ces idées reçues. Les témoignages d’observateurs objectifs (à côté des stipendiés pour dénigrer, la plupart, ou pour encenser, quelques-uns, on entend parfois des descriptions de la réalité nord-coréenne qui me rappelle ce que j’ai personnellement vécu dans les pays communistes d’Europe : pas le paradis, certes, mais beaucoup mieux que ce qu’on en disait). S’agissant de l’URSS, de Cuba ou de la Corée du Nord, les médias ont l’art de transformer un cas particulier en généralité. Ainsi de la famine qui toucha la Corée du Nord pendant deux ou trois ans dans les années 1990 et qu’on continue à nous servir comme s’il s’agissait d’une constante. Comme si, décrivant les Etats-Unis, on en était resté aux queues de gens faméliques devant les soupes populaires pendant la grande crise des années 1930.

N’ayant jamais mis les pieds à Pyong Yang (j’aimerais y aller un jour), je n’ai aucun témoignage de première main sur la Corée du Nord. Je me contente de deux remarques.

La première dictée par mon expérience personnelle des anciens pays communistes. A titre d’exemple, je vous livre une anecdote : je suis allé pour la première fois à Berlin-Est quand j’étais étudiant (il y a donc longtemps !); j’avais alors bénéficié d’un voyage quasi-gratuit financé par l’Union européenne (qui a toujours financé une propagande basique payée par nos impôts). Logé à Berlin-Ouest (juste à côté du « mur », évidemment), on avait eu droit à une présentation, « objective », bien sûr, de la réalité est-allemande qui était proche de l’apocalypse. Connaissant déjà bien la Tchécoslovaquie voisine, j’étais plutôt sceptique. Avec d’autres étudiants, nous sommes allés le lendemain à l’Est (on passait le mur en métro, l’une des stations servant de poste-frontière). Mes camarades furent étonnés de constater que les pays communistes, ce n’était pas ce qu’on leur avait dit (en gros, rien dans les magasins et des gens terrorisés et muets puisque, n’est-ce pas, il y avait des policiers en civil derrière chaque arbre). Quand on constate que dans les sondages actuels, une forte proportion des anciens citoyens de RDA regrettent le communisme et que ce sentiment est partagé par les Tchèques ou les Russes par exemple, cela ne peut que me rendre méfiant par rapport au « goulag » nord-coréen tel qu’on le décrit. Il est peut-être vrai ; mais il se pourrait aussi qu’il ne soit que le fruit de la propagande de « notre » système.

Ma deuxième réflexion est dictée par le bon sens. Si la situation nord-coréenne était aussi terrible qu’on le dit, comment ce pays, isolé (avec quelques liens économiques avec la Chine mais pas aidée par elle) et avec une population dont on nous dit qu’elle rêve massivement de fuir en Corée du Sud, a-t-il pu parvenir à se doter des moyens de construire des fusées et des bombes atomiques ? Je veux bien croire qu’on ait mis le « paquet » sur le programme nucléaire, mais il a quand fallu avoir les ingénieurs, les savants, la technologie, un système performant d’enseignement, de formation et de recherche pour y parvenir. Il a fallu aussi un minimum d’adhésion de la population. f Un pays dans le chaos où les gens ne travaillent que sous la contrainte ne pourrait sans doute pas y réussir.

3/ Pourquoi la Corée du Nord a-t-elle cherché à tout prix à se doter de l’arme nucléaire ? Pourquoi nargue-t-elle la plus grande puissance que la terre ait jamais portée, les Etats-Unis ? Est-ce parce que son président Kim Jong-Un est fou, comme nos médias et certains de nos politiciens le disent ?

Certainement pas. Quand on veut combattre un adversaire, dire qu’il est fou peut calmer quelques « gogos » naïfs (c’est, par exemple, ce qu’on tente de nous faire croire s’agissant de nombre de terroristes islamistes : les musulmans nous attaqueraient parce qu’ils relèveraient de la psychiatrie !). Mais il est plus intelligent de se demander pourquoi cet adversaire agit ainsi. On découvre alors qu’il y a une logique (c’est vrai pour la Corée du Nord comme pour l’islamo-fascisme).  

Et pour un raisonnement intelligent, cela ne fait de mal d’éviter les jugements manichéens, du genre d’un côté un dictateur fou, méchant et agressif, de l’autre les gentilles démocraties dont l’objectif, évidement, est le bonheur de l’humanité.

Alors, si on veut bien se mettre à la place, quelques instants, de l’ « adversaire », que remarque-t-on ? Qu’il y a une grande puissance, les Etats-Unis, qui entend dominer le monde et imposer son ordre partout, notamment en Extrême-Orient, que cette grande puissance ne s’embarrasse pas du droit international lorsqu’elle veut agir (ce qu’elle fit en Irak et dans une vingtaine d’autres pays depuis la seconde guerre mondiale), que cette grande puissance entretient 50 000 soldats au Japon, 40 000 en Corée du Sud, qu’elle a des bases militaires un peu partout et notamment dans l’île de Guam, proche de la région, et que cette grande puissance est toujours en guerre avec la Corée du Nord (la guerre de Corée s’est terminée en 1953 par un armistice et non par un traité de paix). Cet « adversaire » ajoute qu’il est persuadé que si la Corée du Nord n’avait pas la dissuasion nucléaire, les Américains l’aurait envahie depuis longtemps, ou au moins y aurait mené des « frappes », comme ils savent le faire ailleurs (la Chine et la Russie réagiraient probablement à une invasion, mais sans doute pas à des frappes limitées : cf, par exemple, la Syrie).

Dans ces conditions, force est de reconnaitre que le programme nucléaire nord-coréen, loin d’être une folie d’un dictateur parano, est en fait une assurance tous risques.      

4/ C’est pourquoi je ne crois pas que Trump mènera la moindre action militaire contre la Corée du Nord. C’est le miracle de la dissuasion ; en cas de guerre avec les Etats-Unis, la Corée du Nord serait anéantie en quelques heures. Mais, avant de succomber, elle aurait le temps de larguer une bombe atomique, peut-être sur Guam, à coup sûr sur Séoul ou Tokyo. Dans un rapport de force, ce n’est pas le nombre de têtes nucléaires qui compte : il suffit d’en avoir une seule. Sauf dérapage, le président américain ne prendra pas ce risque. Qu’on ne se fie pas à ses rodomontades. Il a des conseillers derrière et on peut penser qu’il n’est pas plus fou que Kim Jong-Un.

Je crois plus probable qu’il tentera de mener une guerre cybernétique (les attaques informatiques sont sans doute déjà en cours et peuvent expliquer quelques essais balistiques ratés, peut-être corrigés actuellement, avant que les Américains ne perfectionnent encore leurs moyens), comme ils s’y étaient employés avec succès (et avec l’aide des Israéliens) avant que l’Iran signe l’accord mettant fin à son programme nucléaire militaire (programme qu’ils reprendront sans doute si Trump dénonce cet accord). Mais même l’arme cybernétique n’est pas sans risque. De l’autre côté, sans avoir recours à la bombe atomique, on peut utiliser par exemple l’arme chimique ou bactériologique : c’est l’arme du pauvre, d’autant plus facile à utiliser que nous sommes des pays « ouverts » où l’on circule facilement sans trop se faire repérer, contrairement à la Corée du Nord.

5/ Quels sont les rapports de force en Corée et autour?

Les Américains sont fortement présents militairement (pas seulement) au Japon, en Corée du Sud, aux Philippines, en Thaïlande, dans le Pacifique, etc. Cette implantation inquiète Pékin et Moscou. La Chine n’a pas une grande sympathie pour la Corée du Nord (à ses yeux imprévisible et incontrôlable ; elle est en outre contre la dissémination nucléaire) mais elle ne lâchera pas son gouvernement car un effondrement nord-coréen modifierait le rapport de force stratégique en amenant militairement les Américains directement sur sa frontière (longue frontière terrestre sino-nord-coréenne) comme cela s’est fait en 1991 quand l’OTAN s’est étendu à l’Est, y compris dans les républiques baltes, anciennement soviétiques, en profitant de l’affaiblissement momentané de la Russie. Cette dernière, forte de son expérience, a les mêmes craintes que la Chine et réagirait de la même façon.

On peut attendre de Pékin et de Moscou qu’ils fassent pression sur Pyong-Yang pour rester mesuré et ne pas s’engager dans des opérations aux conséquences incalculables. C’est pour faire pression que ces deux pays ont voté des sanctions contre la Corée du Nord au CSNU cet été (ces sanctions sont surtout symboliques car le commerce transfrontalier informel sino-nord-coréen est intense).

Le Japon et la Corée du Sud essaient, pour leur part, d’inciter leur encombrant allié américain de ne pas succomber à la tentation de vouloir « corriger » la Corée du Nord.

Comment tout cela finira-t-il ?

La Corée du Nord n’est qu’un élément de la situation dans la zone Asie-Pacifique. La Chine est en train de monter fortement en puissance (elle est encore loin de la puissance militaire américaine, mais là aussi, il y a la dissuasion). Elle ne pourra encore tolérer longtemps que les Etats-Unis prétendent régner en mer de Chine. Il y aura certainement un jour un partage du monde : si les Etats-Unis ont vocation à régner sur le continent américain et l’Europe occidentale, à terme, ce sera le cas de la Chine en Asie et dans le Pacifique occidental.

C’est comme dans le jeu de go entre deux joueurs de force comparable : quand on se renforce dans un territoire, on cède du terrain là où on est potentiellement faible. Qu’ils l’acceptent ou non, les Américains sont potentiellement faibles en mer de Chine. Le jour où les Japonais et les Sud-Coréens s’en apercevront, ils chercheront à s’entendre avec les Chinois et les Américains seront hors-jeu. Dans la stratégie de tension de Pyong-Yang avec Washington et Séoul, il y a la recherche de la signature d’un traité de paix, consacrant la reconnaissance du régime communiste du nord, préalable à une réunification ultérieure de la Corée sur des bases radicalement différentes de ce que souhaitent les Etats-Unis (une simple annexion du Nord par le Sud).     

On peut espérer que les dirigeants américains accepteront cette évolution inéluctable. Il vaut mieux qu’un partage des zones d’influences vienne par l’acceptation partagée que par la guerre. Si Napoléon et Hitler avaient été raisonnables, ils n’auraient jamais envahi la Russie. Espérons que les Américains le seront et qu’ils renonceront à leur folle prétention de gouverner le monde, Asie et Europe Orientale comprises.

6/ Au-delà du cas coréen, il y aurait, je crois, des leçons plus générales à tirer.

Les relations internationales n’ont que faire des sentiments, sincères ou, comme c’est le cas le plus fréquent, hypocrites.

Mener un combat contre le « régime » nord-coréen au nom des droits de l’homme n’a aucun sens lorsque ceux qui le mènent entretiennent des relations plus qu’amicales avec les pires régimes en matière de droits de l’homme (Franco ou Pinochet hier, le wahhabisme saoudien aujourd’hui).

Prétendre interdire aux autres de posséder l’arme nucléaire lorsqu’on est soi-même une puissance nucléaire, c’est vouloir perpétuer un privilège. Il n’est pas étonnant que certains contestent ce privilège.

Les cinq membres du « club » nucléaire d’autrefois, en même temps les cinq membres permanents avec droit de véto du Conseil de Sécurité, se sont entendus en 1968 pour signer le traité de non-prolifération nucléaire (traité « TNP ») et geler les arsenaux nucléaires. L’idée était bonne et le TNP a été une avancée. Mais cela était du temps de la « guerre froide » entre Etats-Unis, URSS et leurs alliés respectifs. Les autres n’avaient pas besoin de se doter de la bombe atomique car chacun était sous la protection d’un puissant allié.

Aujourd’hui, la situation est différente. Nous sommes dans un monde multipolaire. Si les Etats-Unis continuent à régner sur un nombre considérable d’alliés ou de satellites, en face il n’y a que des puissances, grandes, moyennes et petites, le plus souvent isolées. L’expérience a montré que les Etats-Unis n’hésitaient pas à s’attaquer à des petits pays réfractaires à leur domination, du moment que ceux-ci n’avaient ni la protection russe (affaiblie et quasiment hors-jeu pendant une génération, celle de Yeltsine), ni la dissuasion nucléaire.

C’est pourquoi certains pays qui en avaient la capacité se sont dotés de l’arme nucléaire, concrètement Israël (jamais avouée mais avérée), l’Inde, le Pakistan et, récemment, la Corée du Nord. D’autres ont tenté de l’acquérir mais y ont renoncé, plus ou moins provisoirement, cas de l’Iran.

Devenir une puissance nucléaire est certes un défi car cela est en contradiction avec la « loi » internationale (le traité TNP l’interdit) et surtout celle des Etats-Unis, autoproclamés « gendarmes » du monde. Pour Israël, cela n’a posé aucun problème car, allié « stratégique » de Washington, Tel-Aviv a eu non seulement son feu vert mais son aide technique (ce qui, soit dit en passant, enlève toute crédibilité aux Etats-Unis lorsqu’ils prétendent l’interdire à d’autres). Pour l‘Inde et le Pakistan, cela a entrainé la « mauvaise humeur » de la « communauté internationale » (on s’est abstenu de gestes trop voyants d’amitié) ; elle n’a durée que quelques mois et on est revenu au « business as usual ». C’est un peu comme une guerre commerciale : au début, on essaie de tuer la concurrence, ensuite on s’en accommode.  

Par contre, dans le cas de l’Iran, cela été plus dur : attaques cybernétiques, assassinats de techniciens travaillant sur le programme nucléaire, embargo économique. Finalement, l’Iran a préféré renoncer. Trop d’inconvénients. On peut penser que d’autres pays rêvent de posséder eux aussi la bombe, protection absolue, mais aussi signe de grande puissance. A titre d’exemple, le Brésil assoirait définitivement sa suprématie en Amérique latine avec la bombe atomique. Il a préféré y renoncer. Idem pour l’Afrique du Sud sur le continent noir. Le Japon serait « sanctuarisé » avec la bombe, mais, pour des raisons internes (son opinion publique après Hiroshima et Nagasaki) et externes, il y a renoncé, au moins pour le moment. 

Le TNP a donc montré son efficacité en limitant la prolifération à une poignée de pays alors que, économiquement, financièrement et technologiquement, une bonne trentaine pourrait se doter de la bombe et des vecteurs pour la porter (c’est déjà le cas, s’agissant des vecteurs, pour le Japon).

Mais on ne pourra faire l’économie d’un système plus complet de sécurité internationale. Tant que les Etats-Unis seront une menace pour ses adversaires, tant qu’Israël entendra dominer le Moyen-Orient par la force (il n’attend qu’on prétexte pour s’attaquer à l’Iran, ce qui justifie pleinement le désir de se pays de ses doter du seul moyen dissuasif de se défendre), on ne pourra prétendre empêcher des pays qui en ont les moyens et la volonté de se doter de l’arme nucléaire.

Et de quel droit moral voudrions-nous les en empêcher ? Lorsque le général de Gaulle a doté la France de la bombe, c’était pour dissuader tout agresseur éventuel de nous attaquer, pas pour conquérir le monde. Cela a été efficace pour la France et ça l’est pour la Corée du Nord. Ce pourrait l’être pour d’autres.

Finalement, la bombe atomique est une arme terrifiante de destruction massive. Elle se révèle aussi une arme de paix en sanctuarisant des territoires, donc en les écartant de la guerre.

Le dire va évidemment à l’encontre du « politiquement correct » qui préfère parler de « folie » du dirigeant nord-coréen que de regarder la réalité en face. Mais il faut savoir aller à l’encontre de ce « politiquement correct » si on veut regarder le monde comme il est et non comme on essaie de nous le présenter.  

A méditer.

Yves Barelli, 30 août 2017                                         

                               

 

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Published by Yves Barelli - dans Relations internationales
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commentaires

ratuma 30/08/2017 14:31

pas fou ??? J'ai des doutes, mais peut être qu'ils sont tous déments - quant à la bombe ???

http://www.jeanpierrepoulin.com/bombe_atomique_mensonge.html

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