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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 00:58

Les évènements de Barcelone et Cambrils n’ont pas entamé la marche à l’indépendance des Catalans. Sans doute ont-ils encore renforcé leur détermination. La gestion de la lutte anti-terroriste du gouvernement catalan a, aux yeux des observateurs, montré sa capacité à gérer une situation de crise. Selon le « Wall Street Journal », il apparait  que « le gouvernement catalan est en mesure de gouverner indépendamment de Madrid ». Il a, en tout cas, réussi à marginaliser le roi et le président du gouvernement espagnol en dépit de leur tentative de donner l’impression d’être à la tête du mouvement. Le 6 septembre prochain, le parlement de Catalogne devrait approuver la loi de convocation du référendum sur l’indépendance du 1er octobre, d’ores et déjà déclaré illégal par le Tribunal Constitutionnel de Madrid. Les ponts ne sont toutefois pas coupés mais le dialogue entre Barcelone et Madrid est tendu.

1/ Rappel des faits pour ceux qui ne sont pas familiers de la situation de l’Espagne. Ce pays n’est pas un Etat fédéral mais il n’est plus vraiment un Etat unitaire. Les 17 « communautés autonomes » (régions) d’Espagne disposent chacune d’un « statut » (constitution) décidé par le parlement local et qui doit être approuvé par le parlement espagnol. Ces statuts, qui sont le résultat de compromis, se sont mis en place au retour de la démocratie à la mort de Franco, dans les années qui ont suivi 1975. Ils sont « à la carte », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas les mêmes partout, les communautés « historiques » (Catalogne et Pays Basque en particulier) disposent de compétences supérieures à celles qui ne le sont pas.

Les conflits de compétences sont constants du fait de l’opposition entre tendances centrifuges et centripètes. A titre d’exemple, en Catalogne, la seule langue officielle est le catalan (l’enseignement, à tous les niveaux, est dans cette langue) mais la Constitution espagnole stipule que l’espagnol (castillan) est la langue de l’Etat et que tout Espagnol a le droit et le devoir de le connaitre et de l’utiliser s’il le souhaite. Autre exemple : la police est de la compétence de la Catalogne mais l’Etat central est compétent en matière de poursuite du terrorisme.

2/ Depuis 1975, les relations entre la Catalogne et le gouvernement espagnol n’ont donc jamais été simples. Elles sont devenues carrément conflictuelles en 2010 lorsque le Tribunal Constitutionnel espagnol a retoqué la nouvelle version du statut d’autonomie de la Catalogne en censurant le préambule qui parlait de « Nation » catalane et qui rappelait, pourtant un fait historique, que celle-ci existe depuis le 10ème siècle. Le « tribunal », que les Catalans accusent d’être juge et partie, a estimé qu’il n’y a qu’une nation, l’espagnole, et il en a profité pour rappeler que, dans le dialogue et la hiérarchie entre l’Etat et les communautés, l’Etat central est supérieur.

Cette décision du Tribunal Constitutionnel a été vue par nombre de Catalans comme un affront et une provocation. Du coup, alors que les partisans de l’indépendance étaient jusque là minoritaires dans les sondages, ils sont devenus majoritaires.

Dès lors, les évènements se sont enchainés. Le principal parti catalan, CiU (« Convergencia i Unió), de centre droit, qui a formé l’ossature de tous les gouvernements catalans depuis 1975, prudent jusque là (comme tous les Catalans, qui avaient préféré, dans le cadre du « compromis démocratique » espagnol, mettre entre parenthèses la question de l’indépendance, parallèlement à celles, à l’échelle espagnole, d’un éventuel retour à la République, et de la poursuite des crimes de la période de Franco, arrivé au pouvoir, rappelons-le, par un putsch militaire suivi d’une longue guerre civile et d’une répression épouvantable ensuite), remis cette question sur le tapis.

Des voix de plus en plus insistantes venues de la « société civile » et des partis, se sont exprimées pour demander un référendum d’autodétermination. En 2012, la plupart des municipalités catalanes ont organisé des référendums consultatifs sur l’indépendance et des campagnes de pavoisement des villes et villages avec des drapeaux indépendantistes (drapeau catalan traditionnel avec, en plus, une étoile). Chaque année, la « Diada » (journée) catalane, qui commémore le 10 septembre 1707 lorsque le pouvoir royal des Bourbons (d’origine française, arrivé au pouvoir après une guerre civile à connotation internationale, la « guerre de succession d’Espagne ») a supprimé toutes les « libertés » et institutions, non seulement de la Catalogne, mais aussi des deux autres entités de la « couronne » d’Aragon (Aragon et Pays Valencien) et s’est rendu coupable de violations massives des droits de l’homme dans ces territoires, chaque année, donc, cette journée est l’occasion de mobilisations populaires considérables à travers toute la Catalogne. Depuis 2010, elle se transforme en manifestation pour l’indépendance. Parallèlement, le parlement catalan, où une coalition indépendantiste est majoritaire, a émis des vœux pour demander, sans succès, au gouvernement central, d’organiser un référendum d’autodétermination, sur le modèle de ceux qui se sont déroulés au Québec, en Ecosse, au Kosovo ou au Monténégro. Le gouvernement catalan, d’abord présidé par Artur Mas puis (l’actuel) Carles Puigdemont, s’est montré de plus en plus actif, en tentant d’entamer un dialogue avec le gouvernement central. Le dialogue existe mais c’est un dialogue de sourds.        

En 2014, à l’initiative (soutenue, téléguidée même, par le gouvernent catalan), d’une coalition d’institutions de la société civile, de municipalités et de partis politiques baptisée « Junts pel si » (ensemble pour le oui), un référendum consultatif s’est tenu dans l’ensemble de la Catalogne. Seuls les partisans de l’indépendance y ont participé. Il a donné évidemment une quasi unanimité de oui avec une participation proche de la majorité. Les deux camps ont donc estimé avoir gagné, les indépendantistes parce que le peuple s’est exprimé, les autres parce que les votants n’ont pas représenté la majorité du corps électoral. Le Tribunal Constitutionnel et le gouvernement espagnol ont déclaré ce référendum « nul et non avenu » et des poursuites judiciaires (processus en cours) ont été entamées contre Artur Mas pour avoir couvert l’opération.

Depuis, rien de conclusif ne s’est passé. A Madrid, on est resté un an avec un gouvernement minoritaire « expédiant les affaires courantes » et les deux élections générales n’ont pas permis de dégager une majorité (beaucoup d’Espagnols, sur fond de scandales de corruption qui affectent tant les autorités nationales que régionales, y compris catalanes, se demandent si leur gouvernement central sert encore à quelque chose, la vie de tous les jours étant réglée par les autorités régionales (éducation, santé, police, la plupart des routes, etc) et les grandes affaires étant plutôt dictées par l’Union européenne, y compris les politiques d’austérité) ; le gouvernement actuel de Mariano Rajoy, droite, minoritaire au parlement, ne tient que par le soutien d’un petit parti canarien et par l’abstention des socialistes, eux-mêmes en crise, avec, en toile de fond, la montée, mais qui reste minoritaire, de « Podemos » et de son équivalent de droite, un peu plus faible, de « Ciudadanos » (« Ciutadans » en Catalogne, «  citoyens »). Des difficultés internes ont parallèlement affecté le gouvernement catalan, ce qui a amené le remplacement d’Artur Mas par Carles Puigdemont.

Ce dernier semble avoir repris la main et l’affaire des attentats va l’aider. Il s’appuie sur une coalition indépendantiste formée de CiU, de l’ERC (« Gauche Républicaine Catalane ») et d’autres formations de moindre importance (les socialistes catalans, autrefois assez forts mais très affaiblis, qui ne sont pas sur la même longueur d’onde que les socialistes de Madrid, essaient de jouer un les intermédiaires entre Madrid et Barcelone ; ils ne sont pas favorables à l’indépendance mais soutiennent le projet de référendum).

3/ C’est dans ce contexte qu’a été gérée, plutôt bien, la situation créée par les actes terroristes de Barcelone et Cambrils. Du début à la fin, elle a été menée par le président catalan, son ministre de l’intérieur et la police catalane, les « Mossos d’Esquadra » (littéralement les « garçons d’escadre »). Ces policiers (ou gendarmes, leur statut est un peu intermédiaire) ont réussi à neutraliser ou à interpeler les terroristes et ont mené des enquêtes que tout le monde s’accorde à considérer comme efficaces. Ceux qui ont assisté en direct sur BFM (et probablement d’autres chaines d’info) le 21 août à la conférence de presse du chef de gouvernement catalan et du chef de sa police, ont noté la maitrise très subtile du discours : ils ne se sont exprimé qu’en catalan et Carles Puigdemont a tenu à en faire, lui-même, un résumé en castillan mais aussi en anglais et en français, exactement dans les mêmes termes, ces deux langues placées donc au même niveau que l’espagnol, abaissé de fait à une langue étrangère.

Le lendemain de l’attentat, Mariano Rajoy a fait le déplacement à Barcelone. Il fallait qu’il montre que le gouvernement espagnol se saisissait d’une affaire, dont les images ont fait le tour du monde, qui se passe en Espagne. Aucun membre du gouvernement catalan n’était présent à l’aéroport pour l’accueillir et c’est ensuite au siège du ministère de l’intérieur catalan que se sont déroulées, à huis-clos, les longues discussions entre Puigdemont, Rajoy, plusieurs ministres de part et d’autre et les responsables de la police (catalane mais on peut penser aussi probablement espagnole). Pour l’extérieur, on a parlé d’ « unanimité » face au terrorisme.                                              

Lors de la manifestation « unanime » qui s’est tenue le 18 août sur la Place de Catalogne, en présence du roi et du chef de gouvernement espagnol, les autorités catalanes ont imposé le tempo : aucun discours, aucun drapeau et un seul mot d’ordre scandé par la foule, en catalan : « no tinc pòr », je n’ai pas peur.

Une nouvelle manifestation populaire est prévue samedi prochain 26 août. Elle se déroulera sur le Passeig de Gracia (à proximité de la Place de Catalogne et de la « Rambla », mais au-delà du cœur historique, pour des raisons de sécurité). Le roi et Mariano Rajoy vont y participer. Mais ils seront au second rang, le premier étant occupé par les représentants des corps catalans qui ont participé aux opérations : policiers, pompiers, secouristes, ambulanciers, etc).

4/ Les ponts ne sont pas rompus entre Barcelone et Madrid. Lundi dernier (le 21 août), un peu après l’arrestation des derniers terroristes en fuite et la conférence de presse du chef du gouvernement catalan, le cinéaste catalan Père Portabella a monté un dîner dans sa villa de la Costa Brava avec 70 participants dont Carles Puigdemont, le leader de l’ERC mais aussi le président du Parti Socialiste Catalan, le responsable de Podemos catalan ((« En Comú podèm ») et, fait remarquable, le Secrétaire Général du PSOE (Parti socialiste espagnol), Pedro Sanchez. Le Parti Populaire de Mariano Rojoy et « Ciutadans » avaient, en revanche décliné l’invitation.

Il est donc probable que les socialistes et, sans doute, Podemos, qui, rappelons-le, peuvent mettre Rajoy en minorité à tout moment (l’hypothèse d’un gouvernement de coalition PSOE-Podemos n’est plus à exclure), sont appelés à jouer les intermédiaires. Il est possible que l’idée socialiste de transformer l’Espagne en un pays fédéral fasse son chemin. Une souveraineté-association de la Catalogne pourrait être une autre piste, jusque là pas vraiment explorée mais que les responsables catalans avaient sans doute en tête en posant deux questions au référendum de 2014 : voulez-vous que la Catalogne soit un Etat, et voulez-vous que ce soit un Etat souverain.

5/ Le gouvernement catalan entend poursuivre son initiative vers l’indépendance. On s’attend à ce que le parlement catalan vote le 6 septembre la loi d’organisation du référendum qui se déroulera le 1er octobre. Son nom, cela a de l’importance, n’a pas encore été décidé : référendum d’ « autodétermination », hypothèse maximaliste peu probable, ou consultation en vue de recueillir, comme la dernière fois, le sentiment du peuple catalan sur l’hypothèse d’une indépendance. La ou les questions ne sont pas non plus connues à ce jour. Toujours est-il que le Tribunal Constitutionnel a déjà déclaré que cette consultation serait illégale. En tout cas, ce ne sera pas une simple répétition de 2014 puisque, cette fois, c’est le gouvernement catalan qui mènera l’opération, avec l’appui du parlement, les deux se plaçant ainsi volontairement et ouvertement dans l’illégalité espagnole.

En attendant, la « Diada » du 10 septembre devrait être de grande ampleur.

6/ Mon pronostic : ce nouveau référendum ne devrait pas être, comme le précédent, conclusif. C’est une chose de permettre au peuple de se prononcer pour l’indépendance. C’est autre chose, pour le gouvernement catalan, de la proclamer unilatéralement. La participation électorale sera à scruter avec attention.   

Les rapports de force sont partagés. Il y a sans doute une légère majorité catalane pour l’indépendance mais on est très loin de l’unanimité. Beaucoup de Catalans sont en fait partagés entre leur attachement viscéral à leur « catalanité » et, en même temps, un certain attachement à l’Espagne. (Je m’appuie, pour le dire, sur mes contacts permanents avec les Catalans – j’enseigne à l’université de Barcelone -). A titre d’exemple, ils sont tous bilingues et la plupart d’entre eux utilisent volontiers le castillan. Beaucoup disent qu’ils se résolvent à l’indépendance seulement à cause de l’intransigeance de Madrid. C’est une sorte de dépit.

En sens inverse, la droite au pouvoir à Madrid reste totalement opposée, dans la tradition franquiste, à l’indépendance de la Catalogne et ne veut même pas entendre parler de référendum car, à ses yeux, l’Espagne est indivisible et la Catalogne n’appartient pas aux Catalans, quels que soient leurs sentiments, mais à l’ensemble des Espagnols.

Cette attitude me parait partagée par l’opinion publique espagnole, sauf, évidement en Catalogne. Cela est même vrai dans le Pays Valencien, qui pourtant partage la même langue avec la Catalogne. Seuls les Basques les soutiennent franchement.

Mais les choses évoluent. Le PSOE, qui était sur une position à peine moins dure que la droite, a commencé à évoluer. C’est sans doute de lui que pourront venir des solutions de compromis.

Et cela d’autant plus que  Podemos (à gauche du PSOE), bien qu’assez partagée et qui a toujours été prudente sur ce thème, est plutôt bienveillante face aux revendications catalanes.

Le contexte espagnol mais aussi international est désormais moins défavorable aux Catalans. Le gouvernement de droite est affaibli, le PSOE évolue et Podemos moins hostile que les autres. Les pays de l’Union européenne, qui soutenaient jusque là totalement Madrid, commencent enfin à saisir les enjeux. Nul n’a intérêt à voir une Espagne déchirée, voire allant à la guerre civile. C’est sans doute aussi le cas des Etats-Unis.         

Mon opinion est que la seule solution viable dans le futur serait une forme de souveraineté-association : souveraineté de la Catalogne sans partage avec Madrid, mais avec un abandon volontaire de compétences à l’Espagne : défense nationale, monnaie (on a déjà l’euro), douanes, diplomatie. L’Espagne resterait l’Espagne mais les Catalans feraient ce qu’ils voudraient chez eux (c’est déjà très largement le cas) et nul ne perdrait la face. Ce type de statut intermédiaire est peu courant dans le monde mais il y a des cas. Par exemple, les îles Féroë, les îles Cook, les Mariannes. C’était aussi, de fait, le statut de la principauté de Monaco avant qu’elle ne prenne sa pleine indépendance. On peut le considérer comme une autonomie étendue ou une quasi-indépendance. Ne manque, en fait, que le siège à l’ONU. Une minorité de Catalans ne s’en contenterait pas, mais, à mon avis, une majorité si.   

Si on est raisonnable de part et d’autre, c’est la direction à prendre. Mais c’est comme dans un couple avec enfants et biens communs : une séparation de fait en conservant quelques affaires communes peut s’avérer la meilleure solution. Mais lorsque le ton monte et la discussion s’emballe et dégénère, il peut y avoir des actes irréversibles et la gestion du différend peut devenir irrationnelle, sans doute au-delà de ce qui était souhaité.

Par le passé, les Espagnols ont très souvent, trop souvent, dérapé dans l’irrationnel.

Seront-ils plus sages cette fois ?

A suivre la suite du feuilleton dès le mois prochain.

Yves Barelli, 24 août 2017                                                          

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Published by Yves Barelli - dans espagne
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