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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 23:29

Les Vénézuéliens étaient appelés aux urnes ce dimanche 30 juillet pour désigner une Assemblée Constituante, chargée, en proposant une nouvelle Constitution (qui devra être ratifiée par le peuple), de sortir le pays de l’impasse dans laquelle il est enfermé compte tenue de la difficulté d’établir un dialogue entre gouvernement et opposition. On a encore peu d’informations sur le taux de participation et sans doute n’en aura-t-on jamais de fiables tant le cynisme du pouvoir n’a d’égal que la mauvaise foi de l’opposition.

J’ai passé plusieurs mois dans ce pays, en mission diplomatique, il y a une dizaine d’années. Cela me permet de le connaitre plutôt bien, une ambassade étant un excellent poste d‘observation. Mais au cours des dernières années, beaucoup de choses se sont passées, Hugo Chavez, l’un des personnages les plus charismatiques et les plus visionnaires qu’il m’ait été donné de côtoyer, est mort d’un cancer en 2013, son successeur n’a pas la même aura et surtout le pays a sombré dans le chaos du fait que le prix du baril de pétrole (sa mono-activité) s’est effondré et que le Venezuela paye aujourd’hui au prix fort à la fois ses problèmes structurels (des inégalités considérables, même si Chavez les a réduites, l’égoïsme des riches, l’absence généralisée d’esprit démocratique - Chavez était une exception - et de consensus, un taux de délinquance effrayant (16 000 morts violentes par an) que le président défunt n’a pas, ou seulement partiellement, résolu et une erreur stratégique affligeante (l’économie n’était pas le fort de Chavez et la population s’était habituée à l’assistanat sans chercher à s’en sortir par elle-même) : croire que la manne d’un pétrole à 100$ le baril serait éternelle et permettrait (ce qu’elle fit un certain temps) de financer à fonds perdus de magnifiques programmes sociaux.

Aujourd’hui, je veux être prudent dans mon appréciation (c’est pourquoi je n’avais plus rien écrit sur le Venezuela dans ce blog depuis longtemps). J’aurais tendance à renvoyer dos à dos un pouvoir qui s’accroche dans ses certitudes et sa défense sans imagination des « acquis » du chavisme, et une opposition (d’ailleurs divisée) dont une bonne partie n’a jamais renoncé à son comportement de type fasciste et à sa défense égoïste de ses intérêts de classe. Comme la plupart de nos médias donnent, par ignorance ou pour plaire à leurs propriétaires, systématiquement raison aux forces les plus réactionnaires, je vais tenter de rétablir l’équilibre.

1/ Hugo Chavez est décédé en 2013. Il avait présidé le pays depuis 1999. Je l’ai connu personnellement (voir mes articles sur ce blog : « Hugo Chavez, une vie au service du peuple et de la dignité », 6 mars 2013, et « Chavez, héros et fierté de l’Amérique latine », 9 mars 2013) : il avait quatre qualités qui ont conquis ses compatriotes (du moins la majorité ; pour d’autres, la haine envers sa personne était aussi forte que l’amour chez les premiers) : c’était un autodidacte, un grand patriote, un visionnaire et il était honnête (qualité exceptionnelle en Amérique latine). De plus, c’était un démocrate : il a remporté une dizaine d’élections en quatorze ans, dont, un « référendum révocatoire », disposition qu’il avait tenu à ajouter dans la Constitution. J’étais à Caracas lorsque le scrutin a eu lieu, à l’initiative d’une opposition « bête et méchante », obstinée à en découdre tant sa haine des pauvres était grande (en employant ce mot « haine », je suis encore en dessous de la vérité. Une illustration pour décrire l’ambiance, le titre d’un journal de droite appartenant à un riche propriétaire, à propos de Chavez, étalé à la une : « tuez-le ! »). Lorsque certains de nos médias ont traité Chavez de « dictateur » et de « populiste » (pour eux être pour le peuple est une tare), je ne puis qu’être scandalisé. Imaginez un journal français appeler au meurtre du président et imaginez, en sens inverse, que nos dirigeants de la 5ème République se soumettent à un référendum révocatoire ! Sarkozy et Hollande n’auraient pas tenu deux ans.

2/ Mais Chavez, c’est le passé. Son successeur, Nicolas Maduro, est loin d’avoir les mêmes qualités. Le prix du baril est au plus bas et les programmes sociaux (« las misiones ») coûtent toujours aussi cher. Ils ne sont plus finançables, ce qui s’explique aisément quand on sait que le pétrole représente 95% des exportations, 25% du PIB et plus de la moitié des recettes budgétaires. Le pays vivait dans l’illusion d’une manne tombée du ciel (Chavez était croyant, en Dieu et dans le Venezuela ; sans doute pensait-il que le pétrole, était un don du ciel). Lorsque j’étais à Caracas, je faisais le plein d’essence pour ma voiture avec 2€ (oui, deux euros !). Et pour continuer à financer, on a fait marcher la planche à billets. Aujourd’hui, l’inflation est galopante, le bolivar se négocie pour presque rien au marché noir face au dollar (qui tend à devenir la véritable monnaie usuelle, établissant une incroyable inégalité entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas), le pays n’a plus les moyens d’importer (c’est-à-dire presque tout : dans ce vaste pays bien arrosé, l’agriculture est presque inexistante) et les pénuries de presque tout (y compris, hélas, des médicaments pour les hôpitaux) se sont installées. On gère la pénurie par des décisions hasardeuses prises par des incompétents et des corrompus (parfois les deux en même temps).

En décembre 2015, Maduro a perdu la majorité au parlement, désormais dominé par la « Mesa de Unidad Democratica » - « table d’unité démocratique » - , conglomérat sans unité et sans autre programme que le retour à l’avant-Chavez, « heureux» temps où les riches pouvaient tranquillement consommer dans les quartiers résidentiels ou aller s’aérer à Miami, pendant que les pauvres croupissaient dans leurs « rachos » de la partie ouest de la ville (où ceux de l’Est ne mettaient jamais les pieds, et réciproquement).

Poussant son avantage, l’opposition a tenté de lancer un nouveau référendum révocatoire (il faut recueillir un nombre donné de signatures). Mais Maduro n’est pas du genre, comme Chavez, à se plier au verdict d’un scrutin aléatoire. Il a donc trouvé tous les prétextes pour renvoyer à plus tard la consultation. Il a même trouvé une astuce pour la remplacer par un scrutin à première vue plus facile à gagner : l’élection d’une assemblée constituante (scrutin d’aujourd’hui) avec représentation directe et socio-professionnelle. On peut imaginer que les chavistes y auront la part belle. Elle sera d’ailleurs d’autant plus belle que l’opposition a appelé à son boycott.

Ce scrutin sera une victoire pour Maduro si la participation est massive. Beaucoup vont se déplacer parce que la droite les révulse encore plus que le pâle Maduro. On ne connaitra sans doute jamais les chiffres réels de participation.

3/ Le lecteur l’aura compris. Aujourd’hui, le rapport de forces ne se joue pas dans les urnes. Pouvoir comme opposition veulent gagner par tous les moyens, dans les urnes mais aussi dans la rue et dans les casernes.

Quel est le rapport des forces ?

Pour le pouvoir, le fait qu’il y est et que, probablement, il a le soutien de l’armée. Chavez était un militaire. Il était adulé par ses troupes. J’ai ainsi assisté à une parade militaire avec 40 000 participants (3500 le 14 juillet sur les Champs-Elysées), à l’occasion de la célébration d’une victoire du temps de Bolivar. Le discours de Chavez était magnifique et de nature à motiver l’armée (bien soignée aussi dans le budget avec des soldes réévaluées). Je pense que Maduro peut, lui aussi, compter sur l’armée.

60% des Vénézuéliens, en général les anciens pauvres, étaient des inconditionnels de Chavez. L’enthousiasme s’est évidemment émoussé compte tenu de la situation économique catastrophique. Mais il doit rester un bon 40% qui ne veut en aucun cas de la droite au pouvoir.

De l’autre côté, les riches, reclus dans leurs maisons hérissées de fils de fer barbelés et ayant un pied à Caracas et l’autre à Miami. Mais pas seulement. Les classes moyennes en ont aussi assez de Maduro. Affectées par la baisse drastique de leur pouvoir d’achat, par les pénuries et par l’impossibilité, en pratique (à moins de se faire offrir des billets depuis l’étranger), de voyager. J’ai pratiqué cette classe moyenne, composée de gens sans fortune familiale, qui ont fait des études et qui sont aigris par le double fait que les capitalistes, eux, s’en sortiront toujours (ils ont de l’argent en Floride) et que nombre de parasites peu tournés sur le travail encaissent des prestations sociales sans rien faire (quelque analogie avec la France, non ?) et, pour certains qui sont devenus des permanents du système chaviste, vivent de la corruption. Parmi ces déçus du chavisme nouvelle manière (celle de Maduro), beaucoup n’ont aucune confiance dans les extrémistes dogmatiques de droite. Un sentiment de désespoir règne en fait au Venezuela. Beaucoup de cadres sont déjà partis à l’étranger (en général aux Etats-Unis ou en Espagne) et d’autres vont les rejoindre. Le pays perd de plus en plus de sa substance.

En faveur de l’opposition, aussi, la soit disant « communauté internationale », Etats-Unis, bien sûr, leurs relais et satellites européens et, parce que le vent a tourné en Amérique latine, les pays les plus importants du subcontinent : le voisin colombien (la droite au pouvoir inféodée à Washington y a toujours été hostile à Chavez), mais aussi, fait nouveau, le Brésil et l’Argentine, où la gauche a été chassée du pouvoir, par les urnes à Buenos-Aires, par un coup d’état de fait à Brasilia.

Et à l’intérieur des deux camps ?

Dans le camp chaviste, Maduro est loin de faire l’unanimité. Il a été lâché par sa ministre de la justice, Luisa Ortega. Dans la haute hiérarchie militaire, l’heure n’est pas à la contestation mais deux personnages ont des ambitions : l’amiral Ceballos, et le général Padrino Lopez, ministre de la défense. Si Maduro se démonétise encore, l’un des deux pourrait être une solution de remplacement, de préférence sans doute au numéro deux du régime, Diosdano Cabello, un civil.

En face, l’opposition est divisée entre jusqu’au-boutistes (ils organisent des manifestations quotidiennes violentes et stériles : déjà plus de 100 morts depuis un an, pas seulement des manifestants ; des chavistes ont été assassinés) et politiciens un peu plus responsables, tels Henrique Capriles ou Angel Oropesa, mais qui sont de plus en plus dépassés (d’autant plus que le pouvoir est intransigeant).

4/ En attendant, le Venezuela s’enfonce dans le chaos. A la catastrophe économique s’ajoute l’insécurité. Je l’ai moi-même expérimenté quand j’étais à Caracas. Il faut toujours rouler vitres fermées, ne jamais s’arrêter la nuit aux feux rouges, faire très attention en arrivant chez soi (les appartements ont en général une double porte blindée qui s’ajoute à la grille d’entrée de l’immeuble ; mais on peut se faire braquer en attendant qu’elle s’ouvre), ne pas aller n’importe où (même l’autoroute de l’aéroport n’est pas sûre), avoir toujours sur soi une somme d’argent à donner à un braqueur car, dans ce pays, souvent, on tue d’abord avant de faire les poches. 16 000 morts violentes par an, le troisième taux mondial (après le Honduras et le Guatemala).

Certes, si on prend des précautions, on peut survivre. J’y suis parvenu pendant quatre mois bien que je n’ai pas toujours circulé en voiture blindée.

L’avenir ? Franchement, je n’en sais rien.

Yves Barelli, 30 juillet 2017                                

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Published by Yves Barelli - dans Amérique latine
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