Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 18:22

L’Arabie saoudite et le Qatar sont tous deux des monarchies arabes wahhabites (l’« école » musulmane la plus rigoriste et la plus archaïque, ce qui n’empêche pas le Qatar de se donner un verni moderniste qui ne fait illusion que sur ceux qui ne le connaissent pas ou qui, pris par un jeu d’intérêts économiques, comme le France, font semblant de ne pas voir la réalité ; l’Arabie saoudite, elle, ne s’embarrasse pas d’hypocrisie et applique la charia dans toute sa bestialité). On pourrait penser que cela en fait des amis et des complices. Ce n’est pas le cas : le Qatar est comparable à la grenouille de la fable ; elle veut se faire plus grosse que le bœuf, en l’occurrence son grand voisin saoudien. A force de penser qu’en achetant tout et tout le monde (par exemple la FIFA qui leur a attribué la coupe du monde de 2022) pour leur donner une puissance mondiale hors de proportion avec la très modeste taille du pays, les dirigeants du Qatar ont indisposé le régime saoudien qui attendait l’occasion pour, en l’humiliant, ramener le Qatar à la raison. Il pense l’avoir obtenue, d’où la rupture de toutes les relations, pas seulement diplomatiques mais aussi aériennes, terrestres et économiques avec Doha, entrainant dans le blocus quatre pays de la région : Egypte, Yémen, Bahreïn et Emirats Arabes Unis. Cette rupture est-elle durable ? Sans doute pas. Au Moyen-Orient, jamais rien n’est durable, sauf l’instabilité.

1/ Le prétexte avancé par Riyad est le soutien au « terrorisme ». S’il est vrai que les liens de Doha avec Daesh, par riches mécènes interposés, sont quasiment avérés, on peut en dire autant de l’Arabie saoudite. La vérité est que le wahhabisme est la base idéologique du soit disant « Etat islamique » (« Daesh »).

En fait, ce que reproche surtout le régime saoudien à la monarchie qatari, c’est, dans le passé, d’avoir soutenu la confrérie des Frères Musulmans, actifs dans la diaspora, notamment en France, et qui était au pouvoir en Egypte jusqu’à ce que le coup d’état du général Sissi la renverse en 2013 et, dans l’actualité, d’avoir conservé des relations avec l’Iran chiite, considéré par Riyad comme son ennemi le plus dangereux.

Le soutien de Doha aux Frères Musulmans n’a pas de signification idéologique particulière. Riyad et Doha sont tous deux islamistes, mais chacun, pour accroitre son influence, soutient les siens et, à l’occasion, combat ceux de l’autre. Le Qatar soutenait l’Egypte islamiste du président Morsi et l’Arabie saoudite a soutenu le coup d’état du général Sissi pour s’implanter sur les rives du Nil dans le pays le plus peuplé et le plus prestigieux du monde arabe. En s’opposant à l’islamisme au pouvoir au Caire, l’Arabie saoudite a fait coup triple : elle a écarté le Qatar de l’Egypte, elle s’y est installée à sa place et elle a donné un gage aux Américains qui, comme les autres Occidentaux, commençaient à estimer que le persistance du wahhabisme, avec son attitude pour le moins ambigüe avec les terroristes islamistes et sa violation permanente des droits de l’homme (et de la femme) les plus élémentaires, commençait à poser problème (d’autant que, avec le pétrole de schistes, les Etats-Unis ont moins besoin de celui d’Arabie saoudite).

2/ Dans sa confrontation avec l’Iran chiite, ennemi de l’islam sunnite (au pouvoir tant à Riyad qu’à Doha), l’Arabie saoudite a trouvé dans l’Amérique de Donald Trump un nouvel allié qui rompt avec le rapprochement avec Téhéran opéré par Obama.

Les motivations des uns et des autres sont évidemment différentes. Pour des raisons internes, les Etats-Unis se cherchent des ennemis, la Syrie de Bachar (alliée à l’Iran et à la Russie), la Corée du Nord et, rompant avec la normalisation entamée par Obama (mais revenant aux vieilles oppositions du temps où Khomeini traitait les Etats-Unis de « grand Satan »), l’Iran, désormais accusé, en contradiction avec la réalité, de soutenir le terrorisme (alors que la réalité est plutôt le soutien, au moins idéologique, de l’Arabie saoudite et du Qatar).

Si les Etats-Unis de Trump se montrent à nouveau hostiles à l’Iran, c’est en premier lieu pour plaire à Israël et au lobby juif de Washington, si puissant, comme on le sait, que ce sont davantage les Etats-Unis qui dépendent d’Israël que le contraire.

En second lieu, parce que le nouveau président américain estime qu’il a plus à gagner économiquement et stratégiquement d’un renforcement de sa relation avec la monarchie saoudienne plutôt que des avantages hypothétiques d’un rapprochement avec l’Iran qui risquerait de ne pas rapporter autant que ce qu’on a pu penser et qui, surtout, mécontente tant Israël que l’Arabie saoudite.

Le déplacement de Trump à Riyad le mois dernier a scellé le renforcement de l’alliance stratégique avec l’Arabie saoudite (qui existe depuis la création de ce pays au début du 20ème siècle et qui est basée sur les intérêts réciproques : d’un côté, on a le pétrole et le soutien à la politique américaine au Moyen Orient, même lorsqu’elle avantage unilatéralement Israël, pourtant oppresseur des Palestiniens arabes ; de l’autre, le soutien au régime saoudien en fermant les yeux sur le fait qu’il s’agit du régime le plus obscurantiste, le plus en contradiction avec les droits de l’homme et les valeurs du monde occidental).

Ce revirement américain est une bénédiction et un bol d’air pour le régime saoudien, fragilisé par la chute depuis trois ans du prix du baril, par la montée de la contestation interne, par les critiques internationales qui se font plus vives depuis quelques temps et par le défi représenté par le petit Qatar qui nargue effrontément la suprématie régionale de l’Arabie saoudite.

Dans sa discussion avec le président Trump, le roi Salman a certainement obtenu le feu vert (au moins implicite) américain pour l’initiative agressive qu’il vient de prendre à l’encontre de l’émir Al Thani. Les divers contrats conclus au cours du voyage, qu’on a chiffré à 300 milliards de dollars (chiffre invérifiable : dans ce genre de transaction, on gonfle souvent les montants pour un effet d’annonce), ont sans doute aidé à la compréhension du président américain.

3/ Quelles sont les modalités de la rupture et quelles en seront les conséquences ?

L’Arabie saoudite et quatre autres pays arabes (Egypte, Yémen, Bahreïn et EAU) ont rompu le 5 juin leurs relations diplomatiques avec le Qatar, ont fermé leurs frontières terrestres et aériennes, interdit le survol de leur espace aérien par les avions de Qatar Airways et donné deux semaines aux ressortissants du Qatar présents sur leurs territoires pour rentrer chez eux.

Pourquoi ces quatre pays arabes et pas d’autres ?

Parce que Riyad a une forte emprise sur eux. Sur l’Egypte, évidemment, dont le budget est renfloué par Riyad (à titre d’exemple, les deux navires de guerre « Mistral » vendus par la France à l’Egypte ont été payés par Riyad). Sur Sanaa, parce que le Yémen est en guerre civile et que Riyad y a envoyé son armée pour soutenir la faction au pouvoir (Doha aussi, mais sa participation est symbolique). Sur Manama, parce que le Bahreïn est un protectorat saoudien de fait (la population, à majorité chiite, est en état permanent d’insurrection contre la monarchie sunnite et les troupes saoudiennes ont participé à la répression).

Le cas des Emirats Arabes Unis est plus curieux et on peut expliquer la décision d’Abou Dhabi par la duplicité de ce pays composé de sept émirats quasiment indépendants dont Abou Dhabi et Dubaï sont les plus puissants avec un partage des rôles : Abou Dhabi s’occupe de politique et Dubaï de commerce. Politiquement, les EAU sont contre l’Iran mais économiquement, par Dubaï, ils sont son principal partenaire commercial dans la région (tous les produits théoriquement soumis à embargo sont présents sur tous les marchés et supermarchés d’Iran en provenance de Dubaï, relié par mer et par avion à Téhéran et à la côte iranienne).

Quant aux pays qui n’ont pas rejoint l’embargo saoudien contre le Qatar, on peut citer le cas du Koweït, qui ne veut pas s’attirer l’hostilité de la majorité chiite du sud voisin de l’Irak. L’Oman est le trait d’union politique accepté par tous (Dubaï l’économique) entre les monarchies arabes et les Etats-Unis d’une part, l’Iran de l’autre. C’est par lui qu’ont eu lieu toutes les discussions qui ont abouti à l’accord nucléaire avec l’Iran.

Quelles sont les conséquences de l’action saoudienne contre le Qatar?

Militairement aucune. Les Etats-Unis sont les alliés militaires de l’Arabie saoudite mais aussi du Qatar où ils ont une base aérienne. Riyad veillera donc à ne pas aller trop loin.

Economiquement, cela peut être gênant pour le Qatar. Ce petit pays de 12 000 km2 (à peine légèrement plus grand que la Corse) et de 2 millions et demi d’habitants (dont 80% d’étrangers) peut certes paraitre vulnérable.

Il n’a qu’une frontière terrestre, avec l’Arabie saoudite, désormais fermée. Beaucoup de camions qui approvisionnaient l’émirat l’empruntaient. Les bateaux et les avions cargo devront prendre le relai. Le Qatar, qui a des réserves financières considérables, peut payer le surcoût sans problème. Il peut aussi corrompre les intermédiaires pour contourner l’embargo.

A noter que la frontière avec l’Arabie saoudite est de fait, pas de droit. Si vous avez la curiosité de regarder des atlas, vous noterez que, parfois, une frontière terrestre du Qatar avec les Emirats figure sur les cartes. D’autres fois non. L’explication est qu’il s’agit d’une petite zone littorale désertique revendiquée tant par Riyad que par Abou Dhabi. L’Arabie saoudite l’occupe et empêche donc tout contact direct entre le Qatar et les Emirats. La route qui relie Doha à Abou Dhabi passe donc par quelques kilomètres de territoire saoudien.

Depuis de nombreuses années, des ponts sont en projet entre le Qatar et Bahreïn d’une part, le territoire émirati de l’autre. Ils n’ont jamais abouti. Avec le Bahreïn, les relations ne sont pas au beau fixe : les familles au pouvoir sont cousines (les Al Khalifa), mais en froid et il y a un petit litige territorial sur des îles. Avec Abou Dhabi, un pont serait plus compliqué à construire car, trop près du littoral, il devrait traverser la mer territoriale que l’Arabie saoudite s’est auto-appropriée.

Pour le moment, le seul pont qui existe dans la région est celui qui relie Bahreïn (qui est une île, ou plutôt un archipel) à l’Arabie saoudite.

S’agissant des liaisons aériennes, l’interdiction de survol obligera les avions qatari à faire quelques détours (pour l’Europe via l’Irak sans doute), à moins que cette interdiction ne soit qu’un effet d’annonce et ne soit pas réellement appliquée. Lorsqu’on annonce au Moyen Orient des décisions, il ne faut jamais faire des plans sur la comète s’agissant de leur application.

Il est évident que les canaux de communications ne seront pas rompus. Le Qatar comme l’Arabie saoudite sont membres tous les deux du Conseil de Coopération du Golfe (ils y côtoient les EAU, le Bahreïn mais aussi le Koweït et l’Oman, qui pourront servir d’intermédiaire, en particulier ce dernier). Ils pourront aussi continuer à se parler à Washington ou à l’ONU.

4/ Ma conclusion est simple. Elle consiste en un b-a ba de la géostratégie, malheureusement oublié par ceux qui ont un appétit plus gros que leur ventre : un petit pays ne devrait jamais braver un grand voisin. Il vient toujours le moment où ce voisin montre sa force. Quand l’ours en a assez d’entendre un chien qui lui tourne autour aboyer trop fort, il arrive qu’il donne un grand coup de patte et à ce moment de deux choses l’une : ou le chien se calme, ou il se pourrait qu’il soit anéanti.

Les exemples abondent dans l’histoire et dans l’actualité de petits qui ont cru pouvoir provoquer un gros voisin. En général, ça se termine mal pour le petit. Cuba a bravé les Etats-Unis et récolté un embargo de 50 ans. La Pologne avait cru pouvoir s’emparer de la moitié de la Biélorussie en 1917, profitant d’un affaiblissement passager de la Russie ; elle le paya en 1939. L’Ukraine de Kiev brave depuis deux ans la Russie : elle a déjà perdu la Crimée, ne contrôle plus ses régions orientales et est asphyxiée économiquement par la Russie. Si les dirigeants ukrainiens actuels étaient intelligents (je crois qu’ils ne le sont pas), ils s’arrangeraient avec Poutine. S’ils ne le font pas, ils finiront par être remplacés par des politiciens plus réalistes.

Le petit Qatar a cru pouvoir agir dans le monde comme une grande puissance. Il y a mis des moyens énormes : sa diplomatie, sa télévision Al Jazirah, l’entregent de son monarque à l’apparence « éclairée » et de son épouse d’apparence moderne (non voilée), dont tous ceux qui y ont un intérêt financier (ils sont très nombreux, notamment en France) disent le plus grand bien, et surtout, son système de corruption à l’échelle mondiale (si on faisait une enquête sur les cadeaux, petits et grands, reçus par les députés actuels de l’Assemblée Nationale française (tous partis, sauf peut-être le Front National), on risquerait d’en trouver une majorité).

Se croyant tout permis, pensant qu’il suffit de corrompre pour obtenir, les Qataris en ont fait trop. L’attribution de la Coupe du Monde de foot en est l’illustration et, peut-être, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la compréhension. Monsieur Zidane, qui a touché 5 millions d’euros pour faire la promotion du Qatar, a peut-être compris qu’il avait intérêt, pour son prestige, à se concentrer désormais sur le Real. Platini, qui a voté pour le Qatar (on ne sait s’il a touché et combien mais les apparences sont contre lui), a perdu son poste de président du football européen et s’est vu barrer la route de la FIFA.

En France, on peut penser que le nouveau président sera plus prudent que Sarkozy et Hollande, « amis » du Qatar.

En tous cas, entre le Qatar et l’Arabie saoudite, les Américains ont choisi. C’est l’Arabie.

La monarchie saoudienne voulait que le Qatar rentre dans le rang, c’est-à-dire reprenne sa place de petit émirat satellite de Riyad, une sorte de principauté de Monaco dont on tolère la présence de la princesse épouse de l’émir dans les magazines people, mais pas plus. Elle va sans doute réussir.

Le gros qui dicte sa loi au petit, est-ce moral ? Mais les relations internationales n’ont rien à voir avec la morale. Ce sont des rapports de force. Et, de toute façon, je ne vais pas pleurer sur le Qatar.

Ce pays va désormais être plus prudent et plus modeste. Ce n’est pas plus mal.Quant à l’Arabie saoudite, elle continuera encore pour quelque temps à être la source d’inspiration de ceux qui veulent nous imposer une domination mondiale d’un islam de plus en plus arrogant et conquérant. Là est le problème. Le Qatar n’est qu’un épiphénomène.

Yves Barelli, 5 juin 2017

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche