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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 23:28

Le président Erdoğan vient de remporter de justesse dans un contexte de violence, d’intimidations et de répression, le référendum du 16 avril sur la réforme constitutionnelle destinée à lui conférer davantage de pouvoirs. Comme au cours des scrutins précédents (voir mes articles antérieurs sur le sujet sur mon blog), Istanbul, le littoral, les laïques, les Kurdes, les chiites ont majoritairement, parfois massivement, voté non, tandis que la victoire du oui a été acquise grâce au vote des islamo-conservateurs et nationalistes, bien implantés sur le plateau anatolien, en particulier dans les régions rurales et les petites villes. Erdoğan a désormais les mains libres pour transformer encore un peu plus la Turquie en une semi-dictature autoritaire à fondement théocratique islamiste, mais, dans un pays marqué par les séquelles de la tentative de coup d’état de l’an dernier, encore mal expliquée, les arrestations par dizaine de milliers de personnes, la presse bâillonnée, le pays kurde en insurrection, les attentats récurrents de Daesh et le chaos syrien à ses portes, il aura beaucoup à faire pour s’imposer et recoller les morceaux d’un pays plus clivé que jamais. Choisira-t-il la voie de la réconciliation ou persévère-t-il sur la voie d’imposer ses « valeurs » et ses pratiques autoritaires à la moitié du pays qui n’en veut pas ? Là est la question.

1/ A l’heure où sont écrites ces lignes (début de soirée), il semble que la victoire d’Erdoğan soit acquise. Le oui obtiendrait de l’ordre de 51% des voix. L’Anatolie a massivement voté oui tandis qu’Istanbul, le littoral et le pays kurde ont voté non, comme prévu.

2/ Erdoğan a pris prétexte du coup d’état avorté de juillet 2016, encore très largement inexpliqué, pour tenter d’éradiquer toute opposition : près de 100 000 personnes détenues sans jugement, 150 000 autres renvoyées de l’administration, des journaux fermés. Tout s’est déroulé très vite après le putsch manqué. D’évidence, les listes étaient prêtes. De là à dire que le coup d’état était une machination (ou en tout cas que les autorités s’y préparaient et qu’elles l’attendaient pour trouver un prétexte à la répression), il n’y a qu’un pas que d’aucuns ont franchi. Je n’ai pas suffisamment d’informations pour avoir une opinion définitive mais je suis plutôt enclin à aller dans leur sens.

3/ Dans le même temps, l’insurrection latente de l’ensemble des provinces turques (10 millions d’habitants sur les 80 de la Turquie, auxquels s’ajoutent les Kurdes présents à Istanbul et dans d’autres grandes villes) tend à se transformer en guerre durable. Cela est à double tranchant : cela soude les milieux nationalistes autour du régime mais, en même temps, cela mobilise beaucoup de moyens et fait fuir les investisseurs et les touristes, sources de devise.

4/ L’économie est au point mort. La croissance, stoppée depuis deux ans, ne repart pas. La Turquie était un pays émergeant. Le risque de retour au sous-développement est réel.

5/ Le chaos syrien s’est partiellement propagé à la Turquie. Parmi les 3 à 4 millions de Syriens (peut-être plus) qui ont franchi la frontière, Daesh recrute facilement ses kamikazes poseurs de bombes qui frappent désormais à cadence accélérée Istanbul ou Ankara. On ne sait plus toujours qui pose les bombes, Daesh ou les combattants kurdes, mais le résultat est le même.

6/ L’importation du conflit syrien est la conséquence de l’implication de la Turquie dans cette guerre à facettes multiples : islamistes contre laïques, islamistes entre eux, Kurdes contre islamistes et en même temps régime turc contre les Kurdes (avec stratégies différentes selon qu’ils sont turcs, irakiens ou syriens), intervention direct de l’armée turque tantôt contre les uns tantôt contre les autres, tout cela en accord ou opposition alternative avec ou contre les Américains, les Russes et les Iraniens avec des Israéliens attentifs.

7/ Tout cela dans un contexte de double, voire triple jeu sur le terrain international du régime turc, à la fois islamiste ayant sympathisé avec Daesh avant d’en prendre des coups, membre de l’OTAN tout en frappant des Kurdes qui sont, sur le terrain, les meilleurs alliés des Etats-Unis, alliance, au moins partielle, de fait, avec la Russie et même l’Iran alors que, sur le terrain syrien, les premiers sont les alliés de Bachar tandis qu’Erdoğan soutient ceux qui le combattent.

8/ On ne sait plus si Erdoğan navigue à vue, plus intéressé par le pouvoir pour le pouvoir, ou si, fin stratège et tacticien, il sait prendre des chemins de traverse pour mieux préparer son objectif ultime, transformer la Turquie en nouveau califat dans la ligne de l’empire ottoman et lui nouveau calife. Il y a peut-être un peu de vrai dans les deux hypothèses.

9/ En attendant, la Turquie traverse une dangereuse zone de turbulences et le clivage entre deux Turquie de moins en moins réconciliables n’est pas de bon augure.

10/ Pourtant, l’homme fort d’Ankara ne manque pas d’atouts. L’opposition est divisée entre des Européistes qui rêvent encore d’entrer un jour dans une Union européenne dont on se demande si elle existera encore d’ici là, des Kurdes eux-mêmes divisés entre jusqu’aux boutistes violents et d’autres qui s’accommoderaient d’un peu plus de droits au sein d’un Etat turc, des musulmans de diverses obédiences chiites (peut-être 15% des Turcs) qui n’ont pas grand-chose de commun avec les laïques et des nationalistes nostalgiques d’Atatürk. Tout cela fait à peu près 50% des Turcs mais ne représente pas une alternative.

Derrière Erdoğan, en revanche, on a la masse compacte et fidèle au président de ceux qui rêvent d’une Turquie musulmane, fidèle à son histoire et à son identité, et qui la veulent encore plus forte sous la direction d’un président fort (la démocratie n’est pas leur préoccupation, même pas leur aspiration).

XXX

A court terme, les nuages noirs sont omniprésents sur la Turquie dans un ciel d’orage. Sur le plus long terme, le président Erdoğan, même si le piètre résultat obtenu dans son référendum en dépit d’une campagne à sens unique qui n’a pas permis à l’opposition de vraiment s’exprimer, grâce aussi, c’est ce que dit l’opposition, à des irrégularités qui ont entaché le scrutin, tient l’arme juridique qui va lui permettre de légitimer le pouvoir sans partage qu’il a déjà depuis qu’il a mis au pas, à la suite du coup d’état manqué, la partie de l’armée qui s’opposait encore à lui.

Erdoğan réussira-t-il à transformer son pouvoir en œuvre tangible et durable?

S’il continue à bien faire jouer la concurrence entre Américains et Russes et obtenir ce qu’il veut d’Européens si faibles qu’ils acceptent tous les chantages et les intimidations (par exemple sur les migrants), si l’économie repart et si le pouvoir a l’intelligence de lâcher du lest sur le dossier kurde et à poursuivre sa voie vers l’islamisation accrue de la Turquie sans totalement renier les acquis de la laïcité d’Atatürk, il a quelques chances de réussir. Il pourra alors pleinement tirer parti de l’attachement d’une très grande partie des Turcs à leur identité et à la grandeur de ce pays de plus de 80 millions d’habitants qui occupe une place stratégique sans équivalent entre Europe et Asie, Méditerranée et Moyen-Orient, flanc oriental de l’OTAN et en même temps proche voisin d’une Russie avec laquelle il y a un intérêt mutuel à une coopération intense et durable.

Erdoğan aura-t-il l’intelligence et le tempérament de rassembler les Turcs au lieu de les diviser et de rechercher des compromis plutôt que de jouer l’affrontement, sera-t-il pragmatique plutôt que dogmatique?

Beaucoup en doutent. Je serais plutôt enclin à leur donner raison.

J’espère que nous nous trompons.

Yves Barelli, 16 avril 2017

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Published by Yves Barelli - dans Turquie
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commentaires

RATUMA 17/04/2017 10:58

http://www.breizh-info.com/2017/04/17/67456/erdogan-referendum-rennes-violente-bagarre-entre-kurdes-et-turcs-cette-nuit

RATUMA 17/04/2017 10:58

http://www.breizh-info.com/2017/04/17/67456/erdogan-referendum-rennes-violente-bagarre-entre-kurdes-et-turcs-cette-nuit

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