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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 19:22

Benoît Hamon, candidat socialiste à la présidentielle, a proposé la création d’un « revenu universel » comme mesure phare de son programme. Je ne rejette pas d’amblée l’idée, comme le font la droite la plus conservatrice et la « gauche » tendance Valls (si tant est qu’on puisse encore la qualifier de « gauche »), mais je ne la fais pas mienne non plus. Ma critique ne porte ni sur l’ « impossibilité » économique qu’il y aurait à la mettre en œuvre, ni sur l’encouragement à la paresse qui serait la conséquence d’un revenu minimum pour tous, encore qu’il me paraisse légitime, à tout le moins, d’examiner avec soin les effets pervers qui pourraient en découler. Ma critique porte en fait sur les modalités de ce revenu à créer. J’estime qu’il conviendrait de fournir à tous les Français qui en ont besoin non des sommes en argent, avec les risques de gaspillage, d’effet d’aubaine pour certains, d’incitation à la paresse ou au travail dissimulé pour d’autres, et d’inflation pour tous, mais plutôt des services de base gratuits, plus justes et plus faciles à moduler en fonction des possibilités de l’économie et de la conjoncture.

1/ Les chiffres les plus divers ont circulé sur le niveau du revenu minimum qui serait distribué, sur ce qu’il couvrirait exactement (complément aux prestations sociales existantes ou prestations comprises ?) et sur ce qu’il coûterait chaque année. A supposer qu’on verse 600€/mois à 30 millions (à peu près, chiffre « à la louche ») de bénéficiaires, cela ferait 216 milliards d’euros par an. Si ce revenu se substitue à toutes les aides sociales, la dépense nette serait de l’ordre de 100 milliards par an. A comparer avec les 50 milliards d’allégements des charges concédés par le gouvernement aux entreprises. Cela serait donc soutenable.

2/ La critique selon laquelle nombre de bénéficiaires seraient incités à ne pas travailler ne tient pas vraiment la route (sauf à la marge). Il existe déjà des millions de parasites de la société qui vivent du RSA et de toutes sortes d’ « allocs ». Sans doute n’y en aurait-il pas beaucoup plus. L’économiste Daniel Cohen, qui soutient Benoit Hamon, a une comparaison qui me parait sensée : quelqu’un qui reçoit un studio en héritage à Paris et qui le met en location, ce qui peut lui rapporter à peu près l’équivalent du revenu universel envisagé, s’arrête-t-il de travailler ? Sans doute pas. Le revenu universel serait donc une sorte d’héritage qui ne serait pas réservé aux enfants de titulaires de gros patrimoines.

3/ Les conséquences du revenu universel sur l’économie me paraissent plus sérieuses. Certaines peuvent paraitre positives. Injecter du pouvoir d’achat fait « marcher » l’économie selon le schéma explicité au siècle dernier par Keynes qui a montré que les revenus générés par cette injection étaient un multiple des sommes initiales (le pouvoir d’achat supplémentaire permet de consommer plus, ce qui fait produire plus, créant des revenus additionnels pour toute la chaine de production et de distribution, sans compter les impôts générés (TVA et sur le revenu) qui viennent en déduction de ce qu’a coûté la dépense publique initiale, et peuvent même être supérieurs. Cette théorie, appliquée dans de nombreux pays (à commencer par les Etats-Unis et l’Allemagne d’avant la seconde guerre mondiale), a fait ses preuves. Elle se base sur le rôle de la demande dans la croissance économique. Les « libéraux » et les « monétaristes » sont opposés par dogmatisme (ils ne veulent pas que l’Etat soit un acteur économique) à Keynes et privilégient la politique de l’ « offre ». C’est celle de l’Union européenne et de Hollande. On voit les résultats catastrophiques de cette politique. J’estime donc, et je suis loin d’être le seul, que c’est Keynes qui a raison.

Toutefois, les politiques keynésiennes ne marchent pas à tous les coups (ce serait trop beau !). Elles ne sont efficaces que si des capacités de production inemployées existent dans le pays. C’est le cas aujourd’hui en France. Sinon, les sommes injectées sont perdues parce que « mangées » par l’inflation (si vous jouez au Monopoly, amusez-vous à doubler ce que chaque joueur touche quand il passe sur la case départ et vous verrez que, rapidement, les prix doublent parce que nous sommes dans un jeu à somme nulle : on ne produit rien, on se contente de vendre et acheter l’existant). Autre problème, ou plutôt une variante du problème précédent : si on reste en économie ouverte (cas de la France et de l’UE aux économies non protégées) et que les sommes distribuées servent à acheter principalement des produits fabriqués à l’étranger, l’économie nationale ne gagne rien et le multiplicateur de Keynes ne fonctionne pas. Or, on peut craindre que le revenu universel distribué se transforme en écrans plats, smartphones ou voitures dont on sait que, en France, ils ne sont que marginalement fabriqués dans le pays. L’économie française gagnerait donc peu et les effets sur l’inflation et la balance des paiements seraient nocifs.

4/ Les partisans du revenu universel mettent aussi en avant que, chacun ayant un minimum assuré, cela permettrait aux salariés de mieux négocier leurs contrats de travail car ils ne seraient pas contraints d’accepter n’importe quoi. Cela me parait fallacieux. En situation de chômage de masse et avec une immigration qui continue, la pression à la baisse des salaires est réelle et l’existence du revenu universel risquerait d’avoir, au contraire, pour conséquence d’inciter les salariés à accepter des salaires encore plus bas puisqu’ils auraient un complément.

5/ Ce qui précède me conduit à ne pas soutenir la proposition de créer un revenu universel, du moins sous la forme envisagée d’une somme d’argent versée à tous.

Je préfère des prestations gratuites ou subventionnées.

La philosophie du revenu universel est de permettre à chacun d’avoir le minimum décent pour vivre.

Assurons donc ce minimum par des prestations en nature.

Chacun d’entre nous, riche ou pauvre, avons besoin de nourriture, de vêtements, de logement, de chauffage, d’eau, d’électricité, de transports, d’éducation et de fournitures scolaires pour les enfants, de santé, d’accès à internet, etc.

Une partie de ces besoins est déjà fournie par la collectivité. Notamment la santé et l’éducation, pour l’essentiel.

Je propose d’augmenter le champ des prestations gratuites en fonction à la fois des besoins et des possibilités du budget public.

Commençons par le logement. Ce besoin est loin d’être satisfait pour tous. Faisons porter l’effort sur les non logés et les mal-logés.

On peut envisager aussi la gratuité de l’électricité, de l’eau, du gaz en « bordant » évidemment cette prestation (gratuit jusqu’à une certaine consommation compte tenu de la taille de la famille, payant au-delà). Un service gratuit et universel d’accès à internet serait également réaliste.

La gratuité des transports en commun urbains et suburbains auraient le double effet d’alléger sensiblement le budget des plus faibles et de faire baisser l’utilisation de la voiture individuelle.

S’agissant des fournitures scolaires et d’autres biens matériels, la mise à disposition gratuite par la collectivité s’avèrerait bien moins coûteuse que les achats individuels grâce aux économies d’échelle (quand on fournit des millions de cahiers, on peut en négocier les prix, pas quand c’est chacun dans son supermarché).

4/ L’avantage de ce système de prestations gratuites ou subventionnées, qui coûteraient bien moins cher qu’un revenu additionnel distribué à tous, serait qu’il ne se traduirait par aucune consommation « futile » supplémentaire, aucune consommation supplémentaire de produits étrangers et aucun transfert supplémentaire d’argent à l’étranger.

De plus, en décidant de ce qui est gratuit et de ce qui ne l’est pas, les pouvoirs publics auraient la capacité de décider quels secteurs économiques à développer et, au contraire, quels autres à décourager. On pourrait alors revenir à ce qui devrait être la raison d’être principale de l’Etat, orienter l’économie vers le socialement utile, qui n’est pas nécessairement ce qui est le plus « rentable » à produire et à vendre. Je préfère personnellement que l’Etat ait ce rôle plutôt que les intérêts économiques. L’Etat est le garant de l’intérêt général et lorsque cet Etat est démocratique (c’est-à-dire quand on choisit son gouvernement au moyen d’élections, ce qui est encore le cas en France même si cette démocratie est bien imparfaite), ce qui est décidé collectivement est l’émanation de ce que désire le peuple, alors que si on laisse faire le « marché », ce qui est décidé l’est pour satisfaire des intérêts privés de plus en plus puissants et donc de plus en plus en mesure de dicter leur volonté.

Voilà le type de débats que je souhaiterais voir aborder dans la campagne électorale, plutôt que les échanges d’invectives et d’anathèmes qui tiennent lieu de discussions.

Yves Barelli, 18 février 2017

 

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