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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 18:58

La bataille pour reprendre Mossoul, ville du nord de l’Irak tombée aux mains de l’ « Etat islamique » (« Daesh ») il y a deux ans, a commencé. Cela devrait nous réjouir car c’est le début de la fin de l’implantation territoriale du groupe terroriste, coupable de toutes les horreurs que l’on sait. Pourtant, les conditions dans lesquelles s’engage cette bataille ont de quoi inquiéter tant les protagonistes de l’opération ont des motivations et des objectifs contradictoires et tant cette opération, une fois de plus, se déroule en l’absence de tout mandat de l’ONU et de toute concertation entre les puissances impliquées. Tout cela sur fond d’une crise humanitaire potentielle majeure, de règlements de comptes de grande ampleur et d’absence totale de réflexion sur l’après-Daesh.

1/ Rappelons que l’Irak, déstabilisé par l’intervention américaine de 2003 (menée sans aucun mandat de l’ONU ; en d’autres termes, ce fut une agression caractérisée contre un Etat souverain), est un Etat ethniquement composite avec trois « communautés » principales : au sud et au centre, les Chiites, à l’ouest et au nord-ouest, les Sunnites, et au nord-est, les Kurdes. Après l’avoir déstabilisé et en grande partie détruit, les Américains retirèrent leurs dernières troupes d’occupation sous le mandat d’Obama et laissèrent le pouvoir à un gouvernement corrompu au sein duquel s’affrontèrent les factions jusqu’à ce que les chiites prennent le dessus. Cette suprématie chiite dans un cadre d’anarchie, d’affrontement entre milices chiites et sunnites, et de terrorisme d’Al Qaida (dont certains éléments, en conjonction avec une partie de l’ancienne armée de Saddam Hussein, ont formé Daesh), s’est traduite par la marginalisation de la composante sunnite. La sympathie d’une grande partie de la population sunnite envers Daesh (au moins au début) s’explique par la frustration de cette composante sur laquelle le pouvoir de Saddam s’appuyait autrefois principalement (l’ancien pouvoir avait aussi le soutien de la minorité chrétienne). Elle a permis à Daesh de s’emparer de Mossoul à l’été 2014 et d’y implanter durablement une administration qui, à son apogée, a régné sur la moitié de la Syrie et le tiers de l’Irak. Cet « Etat » tirait ses revenus de la vente, avec la complicité active de la Turquie (et parfois de la Syrie de Bachar-el-Assad, en butte à l’hostilité des monarchies du Golfe et des Occidentaux) du pétrole nord-irakien, des œuvres d’art pillées et des réserves d’or et de devises trouvées dans les banques de Mossoul.     

Dans le même temps, les Kurdes du nord, qui ont obtenu une large autonomie de leur région et qui ne continuaient à n’être que nominalement représentés dans un pouvoir central ayant de moins en moins de consistance, ont consolidé leur territoire qui est devenu de facto indépendant.

2/ L’attitude occidentale et celle de leurs alliées, les monarchies du Golfe et la Turquie,  envers l’Etat islamique a été ambigüe. Sans jamais l’avouer, ils ont aidé l’organisation terroriste à prospérer. Leurs motivations ont été diverses : solidarité sunnite de la part du Golfe et de la Turquie, stratégie antikurde de la Turquie (en favorisant l’émergence d’un pouvoir concurrent au contact du Kurdistan), volonté de contrer les Iraniens, alliés des chiites, objectif d’anéantir le pouvoir laïque de Bachar, par haine religieuse pour les uns et par soucis de contrer les Russes, soutiens de Bachar, pour les autres.

3/ Tant que Daesh  a combattu les alliés de la Russie et de l’Iran, on a laissé faire. L’attitude occidentale a commencé à évoluer lorsque le terrorisme islamiste a frappé au cœur de l’Europe, puis aux Etats-Unis même. Les Américains et leurs alliés (qu’il conviendrait d’appeler « satellites » tant ils sont alignés) ont alors commencé à intensifier les « frappes » aériennes en Irak et en Syrie, tout en encourageant les forces au sol irakiennes et kurdes, en les armant et en les appuyant par des forces « spéciales » (plus de 10 000 militaires de fait sur place tout en étant officiellement absents).

Mais l’ambiguïté n’a pas disparue : on veut, cette fois, réellement éradiquer l’ « Etat islamique », mais sans renforcer ni l’Iran, ni la Russie, ni Bachar, et même, pour ce dernier, en continuant à le combattre (d’où la fiction des milices islamistes soit disant « modérées », seulement concurrentes de Daesh dans le meilleur des cas, en fait alliées dans le pire, avec pour résultat que les armes fournies aux « modérés » sont passées à Daesh, soit parce que leurs combattants s’en sont laissés déposséder soit parce qu’ils ont changé de camp - pas nécessairement par affinité idéologique, mais parce qu’un mercenaire peut changer de patron s’il trouve un bailleur plus généreux-).

4/ L’intervention de grande ampleur de la Russie en accord avec le gouvernement légal de la Syrie à partir de l’automne 2015 (annoncée par Vladimir Poutine à la tribune de l’Assemblée Générale de l’ONU en septembre 2015) a changé la donne du tout au tout.

Désormais, la victoire de la Syrie de Bachar est programmée. La conjonction de l’armée syrienne et de l’appui aérien russe aurait déjà permis la reconquête de la Syrie et l’élimination de Daesh si les Occidentaux, la Turquie et les pays du Golfe n’avaient pas continué à armer les islamistes soit disant modérés. C’est pourquoi l’élimination de ces « modérés » (une faction d’Al Qaida : quelle « modération » !), retranchés dans le nord (où ils sont aidés depuis la Turquie), en particulier dans une partie d’Alep, est une nécessité avant d’engager la bataille finale contre Daesh.

5/ Dans ces conditions, les Américains se sont aperçu qu’ils risquaient d’être pris de vitesse par les Russes et de perdre le bénéfice politique de la fin de Daesh.

C’est ce qui explique la concomitance entre l’action désespérée pour obtenir un énième cessez-le feu à Alep destiné à retarder l’offensive russo-syrienne contre Daesh (avec cette honteuse campagne médiatique sur les supposés « crimes de guerre » russes et la pitoyable opération diplomatique de diversion française à l’ONU – voir mon article du 8 octobre « Palinodies françaises au Conseil de Sécurité » - ) et le lancement de la présente « bataille de Mossoul », bataille qui s’annonce autant médiatique que militaire : nul doute que nos médias vont mettre le « paquet » sur cette bataille, ne cantonnant la campagne russo-syrienne qu’à une sorte de faits divers sordides, marqués par les « crimes de guerre » du « tyran sanguinaire » Bachar et du « Staline des temps modernes », Poutine. [On souhaiterait un peu plus d’objectivité, de recul et de discernement de la part de nos médias ; je me réjouis en revanche que quelques-uns de nos hommes politiques ouvrent enfin les yeux : pas seulement Marine Le Pen, Florian Philipot et Nicolas Dupont-Aignan, mais aussi François Fillon, d’autres à droite, et même Sarkozy, qui, il est vrai, n’en est pas à une variation près. Juppé, lui, reste l’atlantiste et l’européiste le plus conformiste, ce qui est inquiétant s’il a l’avenir que lui prédisent les sondages. Quant aux socialistes, hélas, ils s’enferrent et couleront avec le navire Hollande].

6/ On peut être inquiet pour ce qui risque de se passer à Mossoul.

a/ Les forces concurrentes, pas vraiment « alliées », se mettent en place : l’armée irakienne (encadrée et conseillée à la fois par les Américains et les Iraniens, avec des arrière-pensées évidemment différentes), les milices chiites (plus ou moins en concordance avec l’armée irakienne, dominée par les chiites, mais sans doute pas avec tout à fait les mêmes objectifs : pour l’armée, tenter de réunifier l’Irak, pour les milices, s’étendre aux dépens des sunnites et, peut-être même, « casser » du sunnite), les Kurdes (qui veulent créer un Kurdistan indépendant et qui espèrent l’obtenir en étant l’un des fers de lance de la coalition, mais avec le risque d’être, une fois de plus, les dindons de la farce), les Iraniens (qui veulent faire progresser leur influence en Irak), les Américains (qui veulent éradiquer Daesh tout en contenant tous les autres), les Turcs (dont l’objectif principal est de contenir les Kurdes et secondaire de veiller à ce que les chiites ne sortent pas renforcés au détriment des sunnites).

Tout cela fait beaucoup d’objectifs contradictoires. Cela rappelle un peu, mais en pire, la fin de la seconde guerre mondiale et la course entre Américains et Soviétiques pour la prise de Berlin : les Soviétiques y étaient arrivés les premiers ; cette fois, les Américains ne veulent pas être les derniers à Mossoul et même à Raka.

b/ Il ne semble pas que les principaux protagonistes de l’opération, les Américains (puisque ce sont eux qui ont la plus grande force et que ni les Irakiens ni les Kurdes ne pourraient faire quoi que ce soit sans leur consentement au moins tacite), aient sérieusement anticipé ce que sera l’après-Daesh. On risque autant d’improvisation que pour l’après-Saddam.

c/ Les risques de « crise humanitaire » à Mossoul sont considérables. Les combats seront certainement longs et les populations civiles aux premières loges. De plus, les risques de règlements de compte entre anti et pro Daesh, entre chiites et sunnites, entre Arabes et Kurdes, sont tout aussi considérables.

d/ L’implication tant de la Turquie que des Kurdes n’annonce rien de bon

e/ On peut enfin regretter que le Moyen Orient soit devenu une zone de non droit international avec des puissances, petites et grandes, qui font n’importe quoi, sans retenue et sans aucun mandat du Conseil de Sécurité, instance de concertation certes insuffisante mais qui est mieux que rien.

La bataille de Mossoul est donc engagée. Méfions-nous de la présentation qu’en feront les médias.

Yves Barelli, 17 octobre 2016

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Published by Yves Barelli - dans Relations internationales
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