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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 23:35

Le Gabon, l’un des pays africains francophones les plus proches de la France et le plus riche, est en proie depuis hier à des émeutes qui ont éclaté après la proclamation du résultat du scrutin qui a vu la réélection officielle du président Ali Bongo, vainqueur avec une étroite marge de l’opposant Jean Ping, mais dans des conditions telles que des manipulations ont été probables. L’embrasement de ce pays riche en pétrole est dramatique en soi, mais il est d’autant plus gênant qu’il était l’un des rares Etats stables d’Afrique équatoriale (le Congo-Brazza a eu une guerre civile, la RDC est structurellement instable, le chaos règne en Centrafrique et le Cameroun est menacé au nord par Boko Haram, sans parler du Sahel, à peine plus loin) et que la France y est très présente, ce qui conduit le candidat officiellement battu à demander l’arbitrage de Paris.

1/ Le Gabon est le prototype de ce qu’on appelle la « Françafrique », ensemble de relations personnelles, politiques et d’affaires privées qui impliquent fortement la France et ses intérêts dans les affaires du pays, tandis que le président du Gabon, dont la famille est en général presque aussi présente à Paris que sur place, n’hésite pas en retour à s’immiscer dans le jeu politique français.

Ceci était surtout valable pour le père du président actuel, Omar Bongo, au pouvoir pendant 42 ans, dont il est de notoriété qu’il se montrait généreux avec ses visiteurs hexagonaux (repartant parfois avec des valises pleines de billets), y compris et surtout avec ceux dont il finançait les campagnes électorales, dont beaucoup de partis auraient profité. Cette générosité, financée par les recettes du pétrole avec des passerelles permanentes entre caisses de l’Etat, caisses des entreprises pétrolières (Elf puis Total) et caisses privées, a aussi profité à beaucoup de gens au Gabon, dans l’entourage de la famille Bongo, mais aussi au-delà, avec, notamment, une propension à acheter le retrait ou le ralliement des adversaires potentiels qui pouvaient émerger.

Dans ce pays assez vaste (268 000 km2, soit la moitié de la France), aux ressources abondantes (pas seulement le pétrole, mais aussi le fer, le manganèse et les ressources forestières), mais très peu peuplé (moins de 2 millions d’habitants), les hommes du pouvoir se partagent l’essentiel du gâteau mais la population en a quelques bonnes miettes lui assurant un niveau de vie, d’éducation ou de santé certes assez faible mais nettement au-dessus des standards africains moyens.

Ceci explique que du temps de Bongo père, la tranquillité a été assez facilement achetée et que la France, pas désintéressée, n’y a pas trouvé beaucoup à redire. Le comportement de l’ « élite » gabonaise avait quelques ressemblances avec celle des émirats pétroliers, la pudibonderie et la dévotion religieuse en moins. La plupart des Gabonais avec lesquels il m’a été donné de travailler étaient en général des bons vivants chaleureux attachés à un confort auquel la plupart de leurs compatriotes, même s’ils mangeaient à leur faim et s’ils étaient plutôt bien équipés en biens de consommation (à titre d’exemple, très caricatural il est vrai, le Secrétaire Général de l’ACCT, ancêtre de l’Organisation Internationale de la Francophonie, évitait autant que possible les destinations pour lesquelles Air France n’avait « que » des classes « affaire » ; il préférait les premières classes).

Depuis l’indépendance obtenue en 1960, le Gabon est resté très proche de la France. De nombreux Français y sont établis, une base militaire française y est installée (très utile pour les opérations en République Centrafricaine par exemple), la chaine de radio privée Africa 1, à capitaux français, émet depuis le Gabon. Le pétrole, principale ressource, est extrait par Total.

Les élites gabonaises sont très francisées et la connaissance du français est générale dans le pays. Il y a même le tiers des Gabonais qui l’ont comme langue maternelle (aucune langue locale n’est vecteur de communication). Toutefois, les ethnies, comme ailleurs en Afrique, restent très prégnantes.

La conversion à l’islam d’Omar Bongo et de sa famille en 1973 a été une originalité. 90% des Gabonais sont chrétiens et il n’y a, jusqu’à présent, ni prosélytisme islamiste ni antagonismes religieux.

2/ La convivialité gabonaise s’est passablement détériorée depuis le décès d’Omar Bongo en 2009. Son fils Ali, qui lui a succédé, n’a pas le même sens politique et il ne fait pas l’unanimité. Dès sa première élection, il a été contesté et accusé de fraude.

Son opposant, Jean Ping, était pourtant du sérail. Il avait épousé une fille d’Omar. Il était l’homme de confiance de feu le président. Représentant une ethnie de la côte (région de Port Gentil), mais avec des origines asiatiques par son père, il avait occupé les plus hautes fonctions de l’Etat. Ses origines géographiques complétaient bien celles des Bongo, membres d’une ethnie de l’intérieur (région de Franceville, terre du manganèse, dans le Haut Ogoué. Grand diplomate, il secondait parfaitement le président pour permettre au Gabon de compter beaucoup plus en Afrique, en France et dans le monde que ce que la modeste taille du pays pouvait normalement lui laisser prétendre. De fait, Omar Bongo et Jean Ping ont toujours eu leurs entrées à l’Elysée, quel que soit le président en fonction. Jean Ping eut son heure de gloire lorsqu’il présida pour un an (ce sont des présidences tournantes mais non automatiques) l’Assemblée Générale des Nations-Unies, puis celle de l’OUA.

Mais s’il s’entendait bien avec le père, ce ne fut pas le cas avec le fils auquel il risquait de porter ombrage. La rupture eut lieu en 2014 et Bongo fils n’eut pas le même talent que son père pour le dissuader de s’engager dans l’aventure de l’élection présidentielle.

L’élection qui s’est déroulée la semaine dernière a été beaucoup plus difficile que d’habitude pour le clan Bongo, qui fait désormais l’objet d’un rejet assez large. L’ensemble des opposants ont fait corps derrière Jean Ping qui a obtenu, officiellement, quelques centaines de voix de moins que le président sortant.

3/ La commission électorale, aux mains du pouvoir, a validé avant-hier la victoire d’Ali Bongo. Il semble que celui-ci ait dû sa « victoire » aux résultats du département du Haut Ogoué où il y a eu 98% de participation (contre 60% sur l’ensemble du territoire) et 95% de bulletins Bongo . Un « bourrage » d’urnes est probable.

Depuis cette victoire volée à Jean Ping, des émeutes ont éclaté à Libreville, où le parlement a été incendié, à Port gentil et en diverses localités.

Bongo y a répondu avec brutalité. Il a fait, selon Ping interrogé par téléphone ce jour par BFM-TV, bombarder son quartier général par un hélicoptère. Il y aurait eu 2 morts, sans compter les victimes ailleurs. Des arrestations ont été opérées. Selon l’opposition, le régime interviendrait avec des soldats cagoulés qu’elle dit être des mercenaires. Depuis, Ping se cache.

4/ Jean Ping et l’opposition sollicitent l’aide de la France. Le Quai d’Orsay a demandé que les bulletins soient recomptés et le président Hollande a appelé au calme.

La situation semble bloquée. On voit mal Bongo abandonner le pouvoir. La France est sans doute dans l’embarras. Lâcher Bongo serait une première mais le soutenir serait délicat. Hollande a d’autres chats à fouetter en ce moment et son autorité est affaiblie. En d’autres temps, son conseiller Afrique aurait été immédiatement dépêché à Libreville (cela a sans doute été le cas, mais il est moins écouté qu’avant) et aurait fortement incité les protagonistes à s’arranger « en famille » (ils ont été beaux-frères avant le divorce de Ping).

Mais l’autorité de la France en Afrique n’est sans doute plus ce qu’elle était…

Yves Barelli, 1er septembre 2016

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Published by Yves Barelli - dans Afrique
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