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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 22:14

Cinquante-quatre ans après la fin de la guerre d’Algérie, la France reconnait enfin avoir laissé massacrer ceux des Algériens qui l’ont servie et avoir « accueilli » les survivants dans des conditions indignes. Mieux vaut tard que jamais, mais le geste solennel du Président de la République doit néanmoins être salué. Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur le conflit qui pendant huit ans a opposé l’armée française aux maquisards algériens (dont, personnellement, j’ai soutenu le légitime combat) et qui s’est terminé par l’indépendance de l’Algérie, l’honnêteté consiste à reconnaitre que l’attitude de la France envers les « harkis » a été inadmissible. En le reconnaissant, notre pays s’est honoré. On est en droit en retour d’attendre que les autorités et la société algériennes fassent elles aussi une introspection sur des évènements où, certes, la France coloniale n’a pas eu le bon rôle, mais où, aussi, de l’autre côté, tout n’a pas été sans tâche.

1/ Les « harkis » sont les supplétifs algériens qui ont servi dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1962. Ils étaient plusieurs centaines de milliers.

Entre les accords d’Evian de mars 1962 passés entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), émanation institutionnelle de l’Armée de Libération Nationale, et l’indépendance de l’Algérie en juillet de la même année, les évènements se sont précipités. L’Organisation de l’Armée Secrète (OAS), issue de la tentative de coup de force en 1961 d’une partie de l’armée française désormais entrée en clandestinité, dans laquelle une majorité de Français d’Algérie (les « Pieds Noirs », au nombre à l’époque d’un million de personnes, soit le dixième de la population de l’Algérie) se reconnaissait, a mené une politique de terre brulée, une répression de la part des forces de l’ordre françaises s’en est suivie, puis un exode massif de la quasi-totalité des Pieds Noirs, accueillis tant bien que mal en métropole.

Au cours de cette débâcle et du départ précipité tant des civils français que des militaires, l’armée française a « oublié » d’assurer le rapatriement de la plupart des soldats algériens qui se sont battu pour la France. Ceux qui n’ont pu partir ont souvent été massacrés (probablement de l’ordre de 50 000). Ceux qui ont réussi à passer en France ont été parqués dans des baraquements sans confort. Aucun effort sérieux d’intégration n’a été fait. J’ai personnellement le souvenir de ceux auxquels j’ai rendu visite dans le département du Var, en Provence, lorsque j’y fis mon stage d’élève de l’ENA en 1977 : on leur faisait couper du bois en forêt et eux et leurs familles ne vivaient pas mieux que dans les « mechtas » qu’ils avaient quittées de l’autre côté de la Méditerranée. L’incompréhension se lisait sur leurs visages et la honte sur le mien.

Depuis, on s’est quand même décidé à faire un peu mieux. La plupart des anciens « harkis » et, plus encore, leurs descendants sont mieux intégrés. Certains se sont parfaitement assimilés, vivent et travaillent comme les autres Français. Une proportion notable parmi eux a donné des prénoms français à leurs enfants. Ce sont eux, souvent, qui, au nom de la mémoire, ont formé des associations qui, plus que des indemnisations ou des avantages matériels, ont demandé, tout simplement, la reconnaissance de la Nation. Ils l’ont eue enfin. J’en suis heureux pour eux et pour mon pays.

2/ Les cicatrices de la guerre d’Algérie ont été longues à se refermer. Elles ne le sont pas encore toutes complètement.

L’action de la France a été contrastée. D’un côté, la répression coloniale qui a commencé bien avant le début de la guerre : alors que le 8 mai 1945, on célébrait en France la victoire sur les hordes nazies, le même jour, des manifestations nationalistes algériennes ont été réprimées avec une sauvagerie qui rappelait celle des Allemands chez nous : des milliers de personnes ont été tuées à Sétif et dans les localités environnantes (on cite officiellement côté algérien le chiffre de 50 000 ; sans doute y en eut-il moins, mais beaucoup en tout cas). De ce côté sans gloire aussi, l’effroyable inégalité entre la population française et ceux qu’on appelait les « Français musulmans » (c’était écrit sur leurs cartes d’identité ; drôle d’expression dans un pays laïque, ne trouvez-vous pas ?).

Les cas d’exactions commises par la France en Algérie ont été innombrables. J’ai eu l’occasion d’en relater un dans ce blog le 17 octobre 2011 (« 17 octobre 1961 : crime d’Etat et épisode tragique de la guerre d’Algérie »). J’y renvoie mes lecteurs. J’y aborde non seulement la répression sanglante d’une manifestation d’Algériens à Paris, mais j’y relate aussi le déplacement effectué en Kabylie en 2011 avec Tarik Mira, député algérien et ami personnel, sur les lieux où le commandant Mira, son père, chef des maquisards en Kabylie et héros de la guerre de Libération, a été tué par l’armée française dans des conditions atroces.

Mais d’un autre côté, aussi, le désir sincère de nombre de dirigeants de l’armée française de considérer les Algériens comme leurs égaux et d’en faire des Français « à part entière ». Ces militaires se sont sentis trahis par le général de Gaulle lorsqu’il décida que l’Algérie deviendrait indépendante et lorsque les harkis furent lâchement abandonnés en 1962.

Aujourd’hui, on aborde généralement la guerre d’Algérie avec plus de sérénité. Les Pieds Noirs se sont pleinement intégrés à la France, un pays où, la plupart d’entre eux n’avaient jamais vécu. Leurs enfants ont même perdu l’accent savoureux de leurs parents. Les harkis eux-mêmes, dont la descendance atteindrait 500 000 personnes, sont aussi, quoique dans une moindre mesure, à peu près intégrés.

Les historiens ont fait un travail remarquable. Benjamin Stora, par exemple, qu’il m’a été donné de rencontrer, a écrit une magnifique « histoire de la guerre d’Algérie ». Il y souligne la légitimité de la guerre de libération. Je suis, personnellement, sur la même longueur d’onde. Dans les années 1950, alors que Ferhat Abbas ne demandait encore pour les Algériens que les mêmes droits que pour les Français, la France a raté une occasion historique de faire une Algérie liée à la France. Son refus d’accorder ces droits et la politique absurde de soutien aux quelques colons, non représentatifs de la masse des Pieds Noirs, qui continuaient à faire « suer le burnous », a condamné les Algériens à la révolte et à l’insurrection armée. Dès lors, il était trop tard. Au moins aurait-on pu faire une bonne paix. Mandela sut la faire en Afrique du Sud. Pas de Gaulle en Algérie. J’ai une certaine admiration pour le chef de la « France libre » et premier président de la Vème République. Il avait une vision du monde et de la France. Mais l’Algérie la contrecarrait et il l’avait passée par pertes et profils dès 1958, en dépit des promesses non sincères faites. Je considère, et Stora aussi, que sa gestion de la crise algérienne a été catastrophique. Pour la France, comme pour l’Algérie. L’abandon des Pieds Noirs, des Harkis et des Algériens a été un crime. L’objectivité impose de le dire.

3/ Mais cela est le passé. C’est le travail des historiens de le relater et de l’analyser.

Aujourd’hui, la situation est tout autre :

a/ La France a reconnu ses crimes et ses erreurs. Avec la reconnaissance par le président Hollande, au nom de la République, que la France a été responsable des massacres dus à l’abandon des harkis et de l’accueil indigne des survivants, la dernière étape de la responsabilité assumée a été franchie.

La France a reconnu tous ses crimes de guerre, elle a reconnu les tortures lors de la « bataille d’Alger », elle a reconnu aussi le crime de Sétif de 1945 (j’ai été le premier, alors que j’étais en poste diplomatique à Alger, à le mentionner, de ma propre initiative, dans un discours public prononcé en 2000 le 8 mai dans l’enceinte de l’ambassade de France ; l’année suivante, le président Chirac l’a reconnu solennellement).

J’ai longtemps estimé que la page honteuse de la guerre d’Algérie serait définitivement tournée lorsqu’un président français demanderait solennellement pardon au peuple algérien devant le monument des martyrs d’Alger comme Willy Brandt le fit envers la France au nom de l’Allemagne. Je ne le préconise plus aujourd’hui car ce n’est plus d’actualité et cela ne serait pas compris : les Algériens ont subi des massacres pires encore que ceux des Français lors des « années de braise » (décennie 1990) lorsque les barbares islamistes ont sévi, causant probablement 200 000 morts, souvent dans des conditions atroces, et les criminels islamistes qui frappent en ce moment la France sont le plus souvent d’origine algérienne.

Pour les Algériens d’Algérie (ceux de France ne sont pas très aimés là-bas ; beaucoup me disent qu’ils nous ont exporté leur « racaille »), la guerre de libération n’est plus que de l’histoire et ils n’en n’ont pas fini avec leur présent. Il n’y a plus de grief envers la France dans le peuple : quand je suis allé en Kabylie avec Mira dans l’épisode conté supra, j’ai parlé avec les anciens « moudjahidine », dont les familles avaient été décimées par les Français. J’étais le seul Français au milieu de leur groupe. Nous avons partagé un couscous et aucune haine n’était lisible dans leurs yeux. J’ai constaté ailleurs les mêmes sentiments au cours des trois années que j’ai passées en Algérie. Les anti-Français, ce sont les islamistes d’Algérie et de France, fanatisés par une idéologie venue du Moyen Orient. Ils ne représentent pas le peuple algérien et les stupides barbares qui sévissent chez nous « issus de l’immigration » ne connaissent même pas l’Algérie.

b/ La France a donc fait son travail de mémoire. J’estime que, désormais, la balle est dans l’autre camp. L’Algérie continue à véhiculer une histoire officielle à sens unique où les « combattants de la liberté » seraient des héros sans tache, les colonialistes d’affreux assassins et les harkis des traitres « collabos ».

Ce schéma ne correspond que très partiellement à la vérité. De nombreux crimes ont été commis au nom de la lutte pour l’indépendance. Pas seulement à l’encontre des Français. On peut les comprendre, même si on les déplore. Mais à l’encontre aussi des Algériens. Les massacres d’Algériens par d’autres Algériens ont sans doute été au moins aussi nombreux que ceux des Français. Le seul épisode de la « bleuite » au cours duquel des combattants innocents ont été torturés à mort par d’autres combattants donne froid dans le dos. Il fut loin d’être le seul.

L’Algérie n’a pas encore fait le travail de mémoire que la France a fait. Bien des zones d’ombre sont à élucider et, si les archives françaises ont été ouvertes assez largement, ce n’est pas encore le cas des algériennes.

Et que dire sur le refus de pardonner et même de tout simplement reconnaitre des injustices ?

A ce jour, les descendants de harkis continuent à se voir refuser des visas pour visiter un pays où ils n’ont jamais vécu. Enrico Macias, ce grand chanteur et humaniste, resté algérien dans son cœur (non seulement, il parle arabe, mais il a écrit de magnifiques musiques dans le style « malouf » de sa Constantine natale) est toujours interdit de voyage en Algérie. Le président Bouteflika, à l’esprit plus ouvert que bien d’autres dirigeants, avait envisagé de l’autoriser à revenir. J’étais alors à Alger et on se préparait à l’accueillir. Au dernier moment, le voyage capota (il est vrai un peu par la faute du chanteur, exubérant comme sa terre natale, qui n’a pas su conserver un profil suffisamment bas) sous la pression des plus nationalistes. Que reproche-t-on à Macias ? D’être un ami d’Israël. Est-ce une raison suffisante pour l’empêcher de revenir ? Je ne crois pas.

c/ Mais tour cela, qui fut encore d’actualité en 2000, ne l’est plus. Aujourd’hui, la société algérienne est gangrénée par un islamisme insidieux qui la tue à petit feu. Je ne reconnais plus le pays de Matoub Lounès qui sut résister à la barbarie.

Les « Français » d’origine algérienne, qui oublient tant leurs racines d’outre-Méditerranée que la nationalité qui figure sur leur passeport français, se disent désormais, pour beaucoup d’entre eux, « musulmans » et s’accoutrent, leurs femmes en premier, avec des habits importés d’Arabie wahhabite qui sont contraires à la tradition maghrébine. Même leur façon de parler l’arabe s’est « saoudisée ».

Désormais, le problème n’est plus ce qu’a fait ou pas fait la France en Algérie, ce n’est plus non plus la nécessaire réflexion des Algérien sur leur passé encore proche.

Le problème est celui de la lecture bornée, archaïque et importée du pays des bédouins qui se recroquevillent sur un Hedjaz mythique du 7ème siècle.

J’ai l’impression, et cette impression est partagée par nombre de mes amis algériens (du moins ceux qui me restent, parce que d’autres ont été contaminés), que le monde « musulman » est tombé dans une paranoïa collective qui le met en marge du monde civilisé.

A quand le réveil ?

Yves Barelli, 26 septembre 2016

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Published by Yves Barelli - dans Politique française
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commentaires

Ratuma 01/10/2016 14:04

à lire :" Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie - des soldats sacrifiés" du Général Maurice Faivre

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