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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 17:12

L’accord de paix qui vient d’être signé à La Havane entre le gouvernement colombien et la guérilla marxiste des FARC est important. Les modalités détaillées consignées dans le texte conjoint et les garanties internationales qui l’accompagnent laissent espérer une paix durable après 52 ans d’affrontements et 300 000 morts. Toutefois, la victoire du oui au référendum soumis au peuple colombien le 2 octobre n’est pas assurée. En outre, d’autres groupes révolutionnaires, certes moins importants que les FARC, ou simplement de narcotrafiquants (qui gangrènent tous les camps), continueront d’occuper des maquis. La violence est si ancrée dans l’histoire et la sociologie de la Colombie que, si l’on peut être désormais un peu plus optimiste pour ce pays qui dispose d’atouts remarquables (la réalité de la Colombie est beaucoup plus positive que l’image qu’elle en a à l’étranger), on peut craindre que rien ne soit définitivement réglé. Non seulement les séquelles de la guérilla seront longues à surmonter, mais la paix, si paix il y a, ne fera pas disparaitre par enchantement les problèmes structurels de ce pays-clef d’Amérique latine.

1/ A moins que vous ne soyez déjà un spécialiste de l’Amérique latine (dans ce cas-là, vous en savez autant que moi et cet article ne vous sert pas à grand-chose), une petite présentation de la Colombie et de son histoire mouvementée me parait utile avant d’analyser plus avant l’accord de paix.

Avec près de 50 millions d’habitants, la Colombie est le troisième pays le plus peuplé d’Amérique latine après le Brésil et le Mexique et l’un des plus vastes (deux fois la France). L’économie colombienne est diversifiée : riche sous-sol (pétrole, charbon, or, émeraudes – premier producteur mondial -), agriculture à forte valeur ajoutée grâce au climat tempéré de montagne (café, fleurs – exportées dans le monde entier -), industries manufacturières (Renault y a une importante usine), commerce et services. Avec un PIB de près de 300 milliards de dollars en 2015 (370 en 2013, mais, depuis, le dollar s’est apprécié, ce qui, mécaniquement a réduit les PIB de nombreux pays) la Colombie est une puissance émergente, encore moyenne certes, mais qui commence à compter (notamment, si on la compare à son éternel rival et voisin, le Venezuela, en pleine déconfiture économique),

Au-delà de ses performances économiques, la Colombie jouit d’un grand prestige en Amérique latine. Bogota fut la capitale de la vice-royauté espagnole de Nouvelle Grenade (qui s’étendait aussi sur le Venezuela, l’Equateur et le Panama actuels). Simon Bolivar, dont Hugo Chavez ambitionnait d’être le successeur, tenta de conserver l’unité du territoire mais sans succès (on imagine la puissance de cette Grande Colombie – 100M d’habitants, PIB de près de 1 000Mds$, souveraineté sur le canal de Panama – si l’unité en avait été conservée!). Il reste de cette gloire passée, le prestige intellectuel de Bogota (on dit que, en dehors de l’Espagne, c’est le meilleur espagnol parlé au monde, du moins dans les beaux quartiers de la capitale, ville par ailleurs magnifique), avec ses prix Nobel (voir mon article du 18 avril 2014 : « Gabriel Garcia Marquez, voix de l’Amérique latine ») et ses universités (et son lycée français, dont les résultats sont parmi les meilleurs au monde).

Ceci pour l’actif de ce pays.

Au passif, hélas, le pays a la tradition la plus violente du continent américain et l’un des records mondiaux en matière d’homicides (de l’ordre de 20 à 30 000 par an ; en baisse mais qui reste à un niveau élevé) : narcotrafic, « industrie » de l’enlèvement, guérillas, exactions policières, militaires et paramilitaires, banditisme et délinquance plus classiques.

Depuis l’indépendance, au début du 19ème siècle, la violence n’a quasiment pas cessé (elle était déjà présente avant). Elle fut particulièrement terrible à la fin des années 1940 et dans les années 1950 (300 000 morts sur une population à l’époque de 15M au cours de la guerre civile nommée tout simplement « la Violencia »), pour reprendre de plus belle à partir des années 1980 avec les guérillas des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia) et de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional).

J’ai eu à connaitre la situation de ce pays lorsque, il y a une dizaine d’années, j’ai été responsable de l’Amérique du Sud au ministère français des affaires étrangères. Je me suis rendu en Colombie. Des récits terribles m’ont été faits par des témoins ou des victimes de crimes abominables.

Les révolutionnaires en ont souvent été les auteurs et, parmi les guérillas, on ne savait plus s’il s’agissait encore de mouvements politiques ou de simples bandes de narcotrafiquants (l’argent de la drogue est le nerf de la guerre, mais il finit souvent par en être la seule motivation).

Mais le gouvernement et les grands propriétaires qui lui étaient liés ont eu, sans doute davantage encore que les guérillas, une lourde responsabilité dans le drame colombien. Des groupes de « paramilitaires », plus ou moins liés au pouvoir, aux grands propriétaires (qui achetaient pour des bouchées de pain les terres des petits exploitants terrorisés) et qui, par la corruption, s’assuraient le soutien de secteurs entiers du parlement et de l’administration, ont joué un rôle particulièrement néfaste en sabotant toutes les tentatives de négociations pour mettre fin aux conflits.

Les interférences étrangères ont encore compliqué la donne : guérillas avec des liens avec Cuba, aide massive aux autorités en retour des Etats-Unis qui n’ont pas hésité à couvrir les pires crimes du pouvoir et de ses acolytes. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi péri depuis trente ans dans ces conflits où on ne savait plus qui était qui (révolutionnaires, « narcos » – les fameux cartels de Medellin et de Cali, entres autres -, militaires, « paras », etc. Il y a dix ans, tout déplacement par la route à l’extérieur de Bogota était très risqué et ceux qui le pouvaient circulaient dans des voitures blindées. Ce fut mon cas.

Lorsque le prédécesseur du président actuel Santos, Alvaro Uribe, fut élu en 2002, il se lança dans une guerre sans merci contre les guérillas (il en fit une affaire personnelle : son père avait été tué par les maquisards). Il enregistra quelques succès, mais au prix de violations massives des droits de l’homme (au cours du premier mandat d’Uribe, la Commission colombienne des droits de l’homme – une autorité plutôt fiable et à peu près impartiale – estima à 11 300 le nombre des civils exécutés pour motifs politiques, dont 15% directement par les forces armées et 60% par des groupes de « paramilitaires » « tolérés » par l’Etat ou même agissant avec sa complicité active). La situation sécuritaire du pays s’en trouva améliorée, mais les guérillas ne furent pas éradiquées. De plus, les incursions des forces colombiennes au-delà des frontières engendrèrent une situation de quasi-conflit avec le Venezuela et l’Equateur.

L’un des personnages clé de la lutte antiguérillas fut le ministre de la défense Juan-Manuel Santos, l’actuel président.

Ce personnage est certes ambigu (s’il ne l’était pas, il n’aurait pas été élu). Issu d’une riche et influente famille (comme la quasi-totalité du personnel politique colombien), propriétaire notamment du principal quotidien du pays, El Tiempo, Santos a eu un parcours politique sinueux. C’est en fait un centriste sans idéologie initiale particulière, naviguant de gauche à droite et de droite à gauche au grès des vents dominants. Diplômé de Harvard et mettant son talent au service d’une ambition sans limite, il sut plaire à Uribe au point d’en devenir le dauphin, ce qui lui permit de gagner l’élection présidentielle de 2010.

Mais sitôt élu, il tourna le dos à Uribe, devenu depuis son pire ennemi (ces retournements sont fréquents en Amérique latine ; ainsi, la présidente brésilienne est déchue par l’action de ses anciens alliés). Il sut flairer le désir de paix et de réconciliation des Colombiens. Dès sa prise de pouvoir, alors que le pays était au bord du conflit armé avec le Venezuela, il rencontra Hugo Chavez grâce à la médiation du président brésilien Lula. L’inimitié se transforma en amitié, sous le regard circonspect des Américains, pour lesquels la Colombie est le principal partenaire en Amérique du Sud (et même alors le seul, tous les autres gouvernements étant jusqu’à il y a peu, de gauche), notamment face au « turbulent » et hostile Chavez.

Ce fut le premier acte vers la reprise du dialogue avec la guérilla des FARC. On pouvait être sceptique sur le désir réel de paix des uns et des autres (d’un côté des politiciens au passé sulfureux, de l’autre des chefs de guerre souvent paranoïaques engagés dans le trafic de « narco »). L’accord qui vient d’être signé montre qu’il était. C’est en tout cas, ce qu’il y parait.

2/ Cet accord de paix avec les FARC signé le 24 août à La Havane après quatre ans de discussions menées sous l’égide de Cuba et de la Norvège (l’ONU, le Venezuela du temps de feu Hugo Chavez, le Brésil, le Mexique, l’Espagne, l’Eglise catholique de Colombie et diverses ONG ont également joué un rôle ; les Etats-Unis, qui financeront à hauteur de 450M$ une partie du processus pratique de mise en œuvre, ont donné leur feu vert).

Un texte de 300 pages fixe les modalités pratiques de la fin de la guérilla. Les armes devront être déposées dans les six mois, les FARC se transformeront en parti politique et participeront à la gestion des zones qu’elles avaient « libérées » (un territoire équivalent à plusieurs départements français), les responsables des crimes de guerre les plus graves, tant du côté de la guérilla que de l’armée gouvernementale, devront, en principe, être jugés et les autres amnistiés.

Ce texte a été signé par les représentants personnels du chef des FARC et du Président de la République de Colombie. Ce dernier, dans un discours à la Nation, a nommé les FARC (ce qui équivaut à une reconnaissance, fait rare s’agissant d’une rébellion armée interne à un pays) et a appelé ses compatriotes à voter oui au référendum du 2 octobre.

Les Etats étrangers, les organisations internationales et les autorités morales garantes de l’accord ajoutent au sérieux de l’opération (on est habitué sur ce continent aux belles envolées lyriques sans lendemains).

3/ Il serait prématuré de dire que, désormais, la page est tournée et que la Colombie a enfin retrouvé (ou plutôt trouvé car elle ne l’a jamais eue) le chemin de la paix.

Quand on a passé toute sa vie dans les maquis, la reconversion à la vie civile est toujours problématique. Les chefs des FARC, à la tête d’un trésor de guerre considérable, feront de la politique (pour en faire, en Colombie, il faut beaucoup d’argent, investissement avant d’en gagner davantage) ou se lanceront dans les affaires privées (où ils feront comme les autres : dans ce pays, il vaut mieux ne pas être regardant sur les origines des fortunes). Les « petits », eux, risquent de tomber dans le banditisme ordinaire (employés par les cartels).

Idem, pour tous les groupes paramilitaires ou les milices formées pour lutter contre les guérillas.

Cette difficulté et ces risques de dérapage ne sont pas propres à la seule Colombie. Partout où il y a eu de longues guerres civiles, la reconversion a toujours été difficile, parfois impossible (exemples actuels : le Sud Soudan ou l’Erythrée).

Ajoutez à cela, les vendettas familiales ou personnelles avec des règlements de compte maquillés en affrontements politiques, et vous avez un tableau qui est loin d’être idyllique.

Le référendum du 2 octobre ne sera pas une simple formalité. Selon des sondages (peu fiables), le oui et le non seraient au coude à coude.

Juan-Manuel Santos a dérangé tant d’intérêts qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis. Il a été réélu en 2014 (voir mon article sur ce blog du 16 juin 2014 : « élections présidentielles en Colombie ») pour quatre ans, mais de justesse (51% des voix). Contre lui, et en faveur de son adversaire Oscar Zuluaga : les secteurs les plus conservateurs de la société colombienne, les grands propriétaires, l’Eglise Evangélique (près de 10M de fidèles ; elle a mené une campagne active contre Santos), les Républicains des Etats-Unis mais aussi beaucoup d’électeurs qui, se souvenant du rôle passé de Santos dans la répression, soit ne lui faisaient toujours pas confiance, soit ne lui pardonnaient pas sa « trahison ». Pour lui : ceux qui aspirent à la paix. Ils sont heureusement nombreux.

Le rapport de forces n’a pas fondamentalement changé, bien qu’il ait évolué à la marge. Nombre de Colombiens, certes échaudés par les désillusions passées, veulent cette fois y croire ; l’Eglise catholique, qui avait laissé liberté de vote en 2014, va faire, cette fois, campagne pour le oui et les Evangélistes seront moins impliqués qu’il y a deux ans. Cela peut faire pencher la balance, d’autant que les Américains poussent aussi pour solder définitivement le passé.

4/ Ma conclusion se trouve largement dans mon introduction. Je crois que le référendum va être gagné (mais je reste modeste : à la différence du temps où les fonctions que j’exerçais me permettaient d’être bien informé, je le suis moins aujourd’hui n’ayant plus accès aux mêmes sources et n’ayant plus séjourné en Colombie depuis plusieurs années).

Je pense que la Colombie est enfin engagée sur le chemin du redressement national. J’espère ne pas me tromper.

Certes, les maux dont souffre le pays, communs à l’ensemble de l’Amérique latine, restent là. A commencer par le classique trio violence-corruption-inégalités.

a/ Violence-insécurité : comme à Caracas ou à Rio, il faut toujours prendre des précautions avant d’aller où que ce soit, et, si on est accompagné par des gens du pays, c’est mieux : les risques sont, un peu comme la météo, prévisibles même si les prévisions ne sont pas toujours bonnes ; au Brésil, par exemple, il y a des cartes routières où on indique les routes à priori plutôt sûres et celles qui ne le sont pas et il est, de toute façon, déconseillé de circuler la nuit ; j’ai vécu à Caracas, ville très dangereuse en certains endroits, où on peut néanmoins parfaitement avoir des activités normales en sécurité suffisante, si on prend des précautions élémentaires.

b/ Corruption. Pas facile, à moins que vous ne soyez diplomate étranger avec un passeport diplomatique qui vous protège, de vivre sans un portefeuille bien garni quand vous savez que l’honnêteté n’est pas la qualité première des policiers et autres fonctionnaires, sans même parler des commerçants véreux, des juges, indépendants du pouvoir mais pas de l’argent, et des politiciens. On est souvent à la merci des abus de pouvoir et du racket.

c/ Inégalités sociales et de patrimoines qui atteignent le record mondial et qui sont héréditaires : les écoles privées, les seules de qualité acceptable, sont chères ; idem pour les cliniques privées si on veut être bien soigné ; sans argent et sans relations, même diplômé, beaucoup de portes vous sont fermées ; il y a certes une classe moyenne forgée au seul mérite, mais c’est elle qui paye des impôts, pas les riches.

Ces défauts typiquement « latino » ne vont pas disparaitre du jour au lendemain (si un jour ils disparaissent). Mais on s’habitue à tout. De même que nous prenons notre voiture sans l’obsession d’un possible accident, à Bogota ou à São Paulo on sort sans peur particulière, mais toujours vitres fermées en voiture et on habite, lorsqu’on en a les moyens, dans des immeubles parfaitement sécurisés grâce à de nombreux gardiens privés.

Ces villes ont des centres commerciaux, de bons restaurants, des spectacles de bon niveau et une vie culturelle intense. A Bogota, il y a même un système remarquable de bus qui se suivent à la queue-leu-le et des taxis fiables (pour les voitures individuelles, il faut en avoir deux car la circulation est alternée, compte tenu des embouteillages, entre numéros pairs et impairs). Là, comme à Rio, à Mexico ou même à Caracas, si on évite les mauvais quartiers et les mauvaises heures, ça va. On peut même marcher sans escorte dans la plupart des quartiers centraux le jour sans problème. Je l’ai fait à Bogota et je ne suis pas un « casse-cou ».

Tout cela se paye, mais, pour un étranger ou un membre des classes supérieures, c’est bon marché car la main d’œuvre l’est). En dehors des « ranchos » (équivalents des favelas), on peut aller à peu près partout et on a vraiment l’impression de vivre normalement (si on n’oublie pas d’être prudent) : j’y ai vécu et souvent voyagé. S’agissant de Bogota, proche de l’équateur, mais nichée à près de 3000m, le climat est celui d’un printemps permanent. Ce n’est donc pas l’enfer. Il y a beaucoup de morts, mais on ne les voit pas et les risques encourus, si soi-même on ne touche pas à la drogue, et si on est prudent, sont raisonnablement limités.

Ceci pour Bogota et les autres capitales des pays voisins. Sorti des grandes villes, c’est variable, mais on considère que, désormais, les principaux axes de la Colombie sont sécurisés (au moins le jour). C’est un soulagement pour les Colombiens.

La chance supplémentaire de la Colombie est son identité forte grâce à son passé et à sa culture et son économie diversifiée (tout le contraire des mono-activités des républiques « bananières » et du tout-pétrole vénézuélien).

Alors que la Brésil est en pleine crise économique et incertitude politique, que le Mexique a encore plus de « narcos » que la Colombie, que l’Argentine ne sait pas, non plus, où elle va, et que le Venezuela est dans le chaos, la Colombie réussira peut-être à tirer son épingle du jeu. Elle a en outre de bonnes relations avec les Etats-Unis. Ça aide !

Bref, optimisme modéré. Très modéré néanmoins.

Yves Barelli, 30 août 2016

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Published by Yves Barelli - dans Amérique latine
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