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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 00:32

L’attentat commis à l’aéroport Atatürk d’Istanbul (plus de 40 morts et plus de 200 blessés) par trois kamikazes très vraisemblablement d’obédience de l’ « Etat islamique » est l’un des plus sanglants, mais pas le seul, de l’histoire récente de la Turquie. Il s’inscrit dans le contexte des tensions que connait ce pays depuis trois ans et est la conséquence de l’activisme tous azimuts du président Erdoğan et surtout de ses revirements stratégiques et tactiques. On a en fait affaire à un « arroseur » arrosé.

1/ Recep Tayyip Erdoğan est au pouvoir depuis 2003. La première décennie de son « règne » peut être considérée, d’un point de vue turc, comme un succès. Celui qui fut maire d’Istanbul et Premier Ministre avant d’être élu président de la République en 2014, a pu être crédité d’un double succès : une bonne croissance économique qui place aujourd’hui la Turquie (800 000 km2, 80M d’habitants, PIB de près de 1000Mds$) aux portes du club fermé (une quinzaine de pays) des puissances d’envergure mondiale (ce qu’elle fut jusqu’en 1918) et, en tout cas, à la première place de la région tricontinentale Moyen-Orient-Balkans ; la réaffirmation d’une forte identité nationale qui puise ses racines dans une histoire pluriséculaires et dans la combinaison d’un islam populaire dans le cadre du régime laïc créé par Mustafa Kemal Atatürk après le première guerre mondiale.

Ce contexte pouvait laisser espérer à la Turquie un destin relativement serein à l’intérieur et de jouer à l’extérieur un rôle de premier plan tant compte-tenu de son poids spécifique que de son rôle de pays charnière entre mondes arabe et persan, Caucase et Asie centrale, Europe occidentale et Russie, ensemble de pays avec lesquels la Turquie était en bons termes jusqu’à une date récente où tout a commencé à se gâter.

2/ Depuis 2013, rien ne va plus.

Erdoğan semble, comme on dirait vulgairement, avoir « pété les plombs ». Pris par son succès et son idéologie, il s’est voulu un nouvel Atatürk, mais à l’envers.

Et il a multiplié les erreurs :

a/ Erdoğan, prudent au début s’agissant des entorses à la laïcité, a considéré que les obstacles à l’établissement d’un pouvoir au caractère de plus en plus islamiste (fond de doctrine de son parti, celui de la « Justice », mais mis en sourdine par opportunisme) étaient levés. Le principal était constitué par l’armée, gardienne vigilante des acquis d’Atatürk. Les forces armées avaient en effet fait la pluie et le beau temps jusque dans les années 1990 ; elles n’avaient jamais hésité à déposer des pouvoirs civils pour les remettre au pas.

Mais les temps ont changé. Plusieurs affaires de corruption avaient atteint la haute hiérarchie militaire ; des généraux avaient été condamnés sans que l’armée veuille ou puisse intervenir. Avec la hausse du niveau de vie et d’éducation, la « société civile » ne tolérait plus les atteintes des militaires à la démocratie, d’autant que les Etats-Unis (l’heure n’était plus au soutien aux dictatures militaires latino-américaines) poussaient à une adhésion de la Turquie à l’Union européenne, à leurs yeux complémentaire de l’appartenance à l’OTAN.

Par ailleurs, depuis la fin des années 1990, la tendance à une réislamisation de la société, comme dans tous les autres pays de tradition musulmane, poussait à abandonner le laïcisme pur et dur d’Atatürk.

Erdoğan a donc estimé que le moment était venu de pousser ses pions islamistes. Par touches plus ou moins grandes et plus ou moins provoquantes, les atteintes à la laïcité sont devenues plus systématiques. On a ainsi vu l’épouse du président s’afficher voilée en public (inimaginable il y a vingt ans) et le voile, qui y était interdit, a été autorisé à l’université. L’armée et les laïques n’ont pu s’y opposer.

b/ Le président a parallèlement considéré qu’il pouvait modifier les institutions à son avantage. Une fois élu président, il a redonné du lustre à la fonction, jusque-là purement honorifique comme cela est le cas en régime parlementaire. Son objectif était de faire entériner par le peuple l’établissement d’un régime présidentiel. Un référendum était en préparation pour cette année ou l’année prochaine, mais la chute de popularité d’ Erdoğan et les évènements actuels risquent de contrecarrer son projet.

Sans attendre la réforme constitutionnelle, le pouvoir est déjà devenu très autoritaire et personnel. Erdoğan vient d’obliger son premier ministre, qui lui faisait de l’ombre, à démissionner. Toutes les vieilles lois d’exception, autrefois au service de l’armée, ont été remises en vigueur. Les procès contre les opposants deviennent courants, de nombreux journalistes ont été arrêtés (record mondial aujourd’hui), l’intimidation par des groupes de « nervis » contre les opposants est devenue permanente (des opposants ont été assassinés sans qu’on retrouve jamais les assassins).

c/ Tout ce que la Turquie compte de libéraux et de laïques est désormais dans l’opposition. En 2013, les étudiants de l’université d’Istanbul ont longtemps occupé une place centrale de la ville (pour à la fois protester contre l’évolution du régime et contre un projet immobilier destructeur d’espaces verts).

La Turquie est désormais coupée en deux. Aux dernières élections, le pouvoir islamiste a pu compter sur l’Anatomie conservatrice, mais le littoral et en particulier Istanbul ont voté pour les partis laïques.

d/ En flattant le nationalisme et l’islamisme sunnite, Erdoğan s’est aliéné tant les musulmans, minoritaires mais nombreux, appartenant à des obédiences proches des chiites, que les Kurdes.

Les Kurdes, au nombre de 15M environ, sur 80M de Turcs, longtemps en guerre ouverte contre le pouvoir d’Ankara, avaient réussi à obtenir quelques avantages et concessions (notamment une place de la langue kurde à l’école et sur les ondes) et un accord avait été trouvé pour mettre fin à la lutte armée.

Erdoğan a commis une erreur majeure en s’attaquant aux Kurdes, tant à l’intérieur de la Turquie qu’à l’extérieur. La répression et la lutte armée ont repris. Désormais, le sud-est de la Turquie est à nouveau en état de guerre, comme dans les années 1970-80. A l’extérieur, si la coopération de fait avec le Kurdistan en pratique indépendant d’Irak se poursuit, en revanche, le pouvoir turc non seulement n’a rien fait pour venir en aide aux Kurdes de Syrie, mais il les a même combattu indirectement en coopérant, de fait, avec Daesh.

e/ Dans le conflit syrien, Erdoğan a pris le parti, dès le début, des anti-Assad, comme d’ailleurs l’ont fait les Occidentaux et les monarchies du Golfe. Les islamistes syriens ont été aidés, qu’il s’agisse de Daesh, d’Al Qaida ou des soit disant islamistes « modérés ».

Tant que cela allait dans le sens des Américains, la Turquie a pu surfer sur la vague du sunnisme militant pour essayer d’éradiquer le régime laïc syrien.

f/ Mais les temps ont tourné. Désormais, les Occidentaux, frappés par des attentats terroristes, ne soutiennent plus Daesh. Ils se sont même résolus à le combattre, d’abord timidement, puis de façon de plus en plus systématique. La guerre est enclenchée en Syrie et en Irak contre Daesh. Le retrait d’Assad n’est plus à l’ordre du jour. Le président syrien est même devenu un allié de fait de la « coalition ».

Une autre coalition a spectaculairement vu le jour avec l’intervention russe en Syrie aux côtés du pouvoir syrien et de l’Iran (qui, dans le même temps, a normalisé ses relations avec les Américains).

g/ La collusion de fait de la Turquie avec Daesh a été de moins en moins tolérée par Washington. Dans le même temps, alors que les relations commerciales et touristiques avec la Russie étaient intenses, la Turquie a commis une erreur criminelle en abattant un chasseur russe sur la frontière syro-turque.

3/ L’évolution de la situation a complètement échappé à Erdoğan. Désormais, ce n’est plus un affrontement entre sunnites, dont la Turquie ambitionnait de prendre la tête, soutenus par les Occidentaux et chiites, soutenus par la Russie. La situation nouvelle est celle de Daesh contre tout le monde. En ne comprenant pas l’ampleur du changement, la Turquie d’ Erdoğan s’est mise en porte à faux. Elle a trop soutenu l’ « Etat islamique » pour ne pas paraitre suspecte ; elle n’en a pas fait assez aux yeux des dirigeants de ce groupe barbare et, surtout, elle apparait désormais à leurs yeux comme un « traitre » en collusion avec les « mécréants ».

4/ D’où la « punition » de Daesh.

5/ Et maintenant ?

Les choses sont plus claires. Même si cela est contraire à son idéologie islamiste, Erdoğan est contraint de changer totalement de cap. On peut s’attendre à ce que la Turquie, désormais, abandonne toute collaboration et bienveillance envers Daesh et participe pleinement et, cette fois, sans arrières pensées à la guerre contre l’ « Etat islamique ».

Cela est une nouvelle preuve, s’il en était besoin, de la folie et du fanatisme de Daesh. La Turquie, de fait, ménageait les terroristes. C’est fini. On peut penser que ce précédent turc incitera les monarchies du Golfe à prendre davantage encore leurs distances par rapport aux terroristes, qui pourraient les frapper elles aussi.

On ne voit, décidément, aucune logique dans la stratégie de Daesh. En s’attaquant à tout le monde, ils n’ont plus que des ennemis. Ils sont condamnés.

Erdoğan serait bien inspiré à tirer toutes les conséquences de l’attaque de Daesh. On peut penser qu’il a compris que la carte Daesh est devenue injouable. Il va donc lui faire la guerre pour faire oublier sa complaisance passée.

Cette guerre sera d’autant plus difficile à mener que les Turcs ont laissé l’organisation terroriste s’implanter profondément dans leur pays. Non seulement, il y a un nombre important de terroristes potentiels parmi les vrai ou faux réfugiés syriens (2 millions en Turquie), mais, en laissant l’ « Etat islamique » utiliser la Turquie comme base arrière, l’organisation terroriste a pu s’y créer des sanctuaires utilisés aujourd’hui pour opérer sur le territoire turc. A ces terroristes syriens et arabes, s’ajoutent des islamistes radicaux turcs que la complaisance d’Erdoğan envers Daesh a encouragé à s’organiser et qui se retournent aujourd’hui d’autant plus contre le pouvoir qu’ils le considèrent comme traitre.

On peut espérer aussi qu’il a compris que son rêve fou d’hégémonie sur le monde sunnite et de combat d’Assad était tombé à l’’eau. Sin intérêt est de renouer avec la Syrie, avec les Kurdes syriens et avec la Russie. Pour cette dernière, la réconciliation est en passe d’être réalité. La Turquie s’est excusée, avant même l’attentat d’Istanbul, pour l’avion russe abattu et Poutine a accepté le principe d’une rencontre avec Erdoğan.

Parmi les autres conséquences que le président turc devrait tirer, s’il lui reste un peu de sagesse, la réconciliation avec les Kurdes de Turquie et avec le camp laïque devrait être une priorité. Erdoğan ne peut mener en parallèle une lutte contre Daesh, une autre contre les Kurdes et une troisième contre le camp laïc.

Pour entamer une marche vers l’unité nationale, il est impératif que le président turc mette de côté ses rêves autocratiques, sa nostalgie du califat ottoman, son nationalisme agressif et son islamisme militant.

Y parviendra-t-il ? Il en a la capacité. En a-t-il la volonté ?

6/ Au-delà de la Turquie et du Moyen Orient, il convient, à mon sens, de tirer quelques conclusions pour l’Occident en général et la France en particulier.

La première est que les islamistes de Daesh sont des terroristes fanatiques doublés de fous incapables du moindre sens politique qui consisterait à rechercher des alliés de circonstance ou à diviser leurs ennemis actuels ou potentiels. Ils font la même erreur qu’Al Qaida : quand on veut tout (un califat mondial) et tout de suite, on prend le risque de rien obtenir sur le long terme et, in fine, de tout perdre.

La seconde conclusion est qu’il est contreproductif de rechercher avec les islamistes radicaux des compromis ou des voies moyennes.

L’islamisme, quelles que soient ses formes, est foncièrement en contradiction avec les valeurs universelles de droits de l’homme et de la femme et incompatible avec la démocratie de type occidental. Le fondement idéologique de l’islamisme est la primauté de la supposée volonté divine sur le pouvoir et les droits des hommes. Cette idéologie estime que dans les pays musulmans et là où existent des « communautés » musulmanes, la société et le pouvoir politique doivent être complètement soumis à la supposée volonté divine inscrite dans le coran dont ils font généralement une lecture littérale. Pour eux, non seulement les musulmans doivent être soumis à la charia, mais, en outre, tous ceux qui ne sont pas musulmans sont des ennemis et donc doivent être anéantis ou soumis. La seule différence entre les islamistes réputés modérés et les radicaux est que les premiers sont plus patients par réalisme. Ils sont prêts à des compromis quand ils ne sont pas en position de force. Les autres estiment devoir mener le « djihad » même quand le rapport de force ne leur est pas totalement favorable.

Je parle ici, bien entendu, de l’islamisme en tant qu’idéologie politique, sociale et religieuse et non de l’islam. L’islam est une religion, non une idéologie. On peut être musulman et ne pas se reconnaitre dans l’islamisme. On peut être musulman et être tolérant et respecter les lois de la république et de la laïcité, même si l’environnement intellectuel et social actuel ne va pas vraiment dans ce sens. A cet égard, dans un pays comme la France, le communautarisme musulman ne conduit pas nécessairement à l’islamisme, mais y contribue fortement. C’est pourquoi, il faut le combattre.

La conclusion fondamentale que les peuples et les dirigeants occidentaux devraient tirer est qu’en aucun cas il ne faut composer avec l’islamisme. On a vu où cela a mené en Turquie. Quand on a affaire à des gens si éloignés intellectuellement de nous et si ancrés dans leurs convictions (lorsque quelqu’un estime avoir une mission divine ou des ordres venus de Dieu, il est évidemment impossible de les faire changer : les actions de « déradicalisation » sont vouées à l’échec).

Toute concession faite aux islamistes (tenues vestimentaires, port du voile, viande hallal, culte au sein des entreprises, horaires séparés dans les piscines, etc) est prise pour un dû et, pis, est vue comme de la faiblesse. Ces gens-là méprisent les faibles. Surtout lorsque ce sont des « mécréants ».

La malheureuse expérience d’Erdoğan montre que lorsqu’on satisfait les revendications d’exceptions aux lois de la République à hauteur, disons, de 80%, ceux qui les reçoivent ne s’en contentent pas et nous méprisent. Si on revient ensuite à 50%, c’est-à-dire en revenant sur des concessions qu’on n’aurait jamais dû faire, ceux qui les avaient faites (les plus compréhensifs à leur égard) sont alors considérés comme des traitres, encore plus ennemis que ceux qui sont toujours restés fermes. C’est ainsi avec tous les fanatismes, l’islamiste comme tous les autres.

Les démocraties ont déjà trop baissé les bras. Le résultat a été qu’on a laissé les « communautés » musulmanes s’organiser en contre-sociétés en dehors de la Nation et, bientôt contre la Nation. Dans un premier temps, les dérogations appuyées par la gauche-caviar et le droite-foie gras (pourquoi s’opposer au voile ? Après tout, disent-t-ils, c’est leur liberté, et tant que ça se passe en Seine-Saint-Denis ou dans les quartiers nord de Marseille, on s’en fout !) ; dans un deuxième temps, l’obligation de la charia pour tous les musulmans (tant pis pour ceux, au moins la moitié, qui n’en veulent pas ; et on trouve encore, à ce niveau, de « bonnes âmes » nous dire que c’est dans l’ordre des choses puisque pour elles, il faut accepter la « diversité culturelle ») ; et puis, il y a le troisième temps (nous y sommes) avec la charia pour tous et le « respect » de l’islam partout : pour eux, ce n’est pas seulement en « terre d’islam » qu’il est interdit de caricaturer le prophète, mais partout, y compris en Europe.

Les démocraties occidentales doivent se reprendre : toute concession à l’islamisme conduit à l’exigence de nouvelles ; il est impossible de discuter avec les islamistes et tout compromis avec eux est contreproductif ; face à des gens qui ne respectent pas l’état de droit, les en faire bénéficier est dangereux. Il y a en France 10 000 islamistes répertoriés, bien identifiés et réputés dangereux, dont au moins mille dont on a de bonnes raisons de penser qu’ils pourraient passer à l’acte.

Il ne faut pas attendre qu’ils y passent. Ils doivent être mis hors d’état de nuire tout de suite par la détention ou l’expulsion. On peut s’en donner le moyen juridique en criminalisant l’idéologie islamiste, au même titre par exemple que le nazisme, le racisme ou la pédophilie.

Il ne faut pas s’imaginer que la question islamiste sera résolue lorsque Daesh sera éradiqué. Les islamistes dangereux ne sont pas seulement en Syrie. Ils sont aussi chez nous. Plus on attendra pour mener une véritable guerre contre l’islamisme, plus ce sera difficile. On ne cherche pas à composer avec un animal furieux. On le tue avant qu’il ne vous tue.

Si l’attentat d’Istanbul, après ceux de Paris, de Bruxelles, d’Orlando et d’ailleurs, et avant les prochains qui ne tarderont pas à venir, pouvait inciter nos dirigeants et nos sociétés à réfléchir et à se décider à, enfin, prendre les moyens qui s’imposent, les 41 personnes qui ont perdu la vie ne seraient pas mortes pour rien.

Erdoğan est un arroseur arrosé. Notre laxisme a, lui aussi, suffisamment « arrosé ». N’attendons pas de nouvelles éclaboussures !

Yves Barelli, 30 juin 2016

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Published by Yves Barelli - dans ISLAMISME
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