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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 00:16

Le premier tour de l’élection présidentielle autrichienne du 24 avril, marquée par une forte poussée souverainiste, est riche d’enseignements, tant pour l’Autriche que pour l’Europe.

1/ L’enjeu n’était certes pas considérable. Le président de la république autrichienne a des compétences très réduites, sans commune mesure par exemple avec le président français. Le pays a un régime parlementaire : le pouvoir y appartient donc au chef du gouvernement, émanation de la majorité au parlement. Néanmoins, le président, gardien de la constitution et symbole national y jouit d’un prestige certain.

2/ Traditionnellement, l’Autriche avait un régime bipartisan, avec deux partis de gouvernement, le Parti Populaire (droite) et le parti social-démocrate (gauche).

Ces partis sont néanmoins contestés depuis quelques années, sur leur gauche, avec l’émergence des Verts, et sur leur droite, avec le Parti de la Liberté (FPÖ), assez comparable au Front National français.

Cette montée des partis antisystème ou a-système a conduit les deux grands partis à former, comme en Allemagne, une coalition. Si la grande coalition allemande est à direction chrétienne-démocrate, celle d’Autriche est dirigée par les socio-démocrates, qui détiennent le poste de Premier Ministre, mais aussi celui du Président de la République sortant.

3/ Le premier tour de la présidentielle de dimanche a donné un résultat qui s’apparente à un séisme.

En effet, les deux grands partis de gouvernement ont été battus à plate couture, n’arrivant qu’en quatrième et cinquième position, avec à peine un peu plus de 10% des voix chacun.

C’est le candidat souverainiste Norbert Hofer qui est arrivé nettement en tête avec 35,6% des voix.

Il devance Alexander Van des Bellen, écologiste, avec 21%

En troisième position, une candidate (seule femme en lice), pas antisystème mais hors système, Imgard Griss, magistrat, ancienne présidente de la cour constitutionnelle. Hors partis mais proche tant des souverainistes que des écologistes, avec 18,6%

Seuls les deux arrivés en tête, le souverainiste et l’écologiste, pourront concourir pour le deuxième tour, dans un mois.

4/ Quel que soit l’issue du deuxième tour, cette élection aura été marquée par un rejet massif des partis actuellement au pouvoir.

Ces partis, comme l’ensemble du « système », vont sans doute amplifier le « tam tam » médiatique, soutenu par les instances de l’Union européenne, qui va certainement marteler pendant le mois à venir la « nécessité » de faire barrage aux « populistes » et « crypto-fascistes », voire « nostalgiques du nazisme » que sont, à leurs yeux, les dirigeants et les adhérents du Parti de la Liberté.

Ce Parti de la Liberté, le FPÖ, qui est-il ?

Quelque chose un peu comme le Front National français.

Ses cadres historiques étaient fortement ancrés à l’extrême-droite.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce parti a déjà formé une coalition gouvernementale avec la droite du Parti Populaire il y a quelques années, du temps de Jörg Haider, décédé dans un accident de voiture en 2008. Cette participation au gouvernement autrichien suscita des réactions très négatives ailleurs en Europe chez les tenants du « système ».

Aujourd’hui, le FPÖ axe son langage sur trois thèmes : la crise économique, et son corolaire, la montée du chômage ; la dénonciation d’une immigration non maitrisée, que la vague des migrants de l’été dernier, attirés par l’ « appel d’air » de l’irresponsable Madame Merkel (très critiquée en Bavière voisine, elle aussi, comme l’Autriche, en première ligne au débouché de la « route » migratoire des Balkans) ; enfin une réaction face à la perte de souveraineté de l’Autriche, tant vis-à-vis de l’Union européenne en général que de l’Allemagne en particulier.

5/ Ces thèmes sont très porteurs car ils sont au centre de la problématique autrichienne. L’Autriche est un pays petit par sa taille, mais grand par son histoire. Les Autrichiens se sentent doublement dépossédés et menacés dans leurs valeurs par la dérive « libérale » de l’Union européenne, contraire à ses traditions dans lesquelles les valeurs de travail et de justice tiennent une grande place, et par la présence d’une « communauté » musulmane formée essentiellement de Turcs, renforcés aujourd’hui par des Syriens, qui ne peut ou ne veut s’assimiler à une société fortement catholique.

6/ Nombreux sont aujourd’hui les Autrichiens (où les sentiments « europhobes » sont parmi les plus élevés en Europe depuis de nombreuses années) qui se demandent si l’entrée dans l’Union européenne a été une bonne chose.

Cette appartenance à l’UE (mais pas à l’OTAN, spécificité autrichienne) a entrainé, comme ailleurs, une perte de souveraineté au profit d’une bureaucratie bruxelloise sans légitimité démocratique. Cette perte de souveraineté est vue aussi comme une dépendance accrue vis-à-vis de l’Allemagne.

La problématique de la relation avec l’Allemagne est une question existentielle pour l’Autriche. Ce pays est de langue allemande et peut être vu comme une simple composante de la Nation allemande. C’est ce qui justifia l’ « Anschluss » de 1938, quand le pays fut annexé par l’Allemagne nazie avec, il faut le dire, l’assentiment d’une majorité de la population d’alors.

Occupée par les alliés en 1945, avec quatre zones, comme en Allemagne, le pays bénéficia de la fin de la guerre froide et d’un accord entre Occidentaux et Soviétiques pour recréer en 1955 une Autriche souveraine mais neutre. Ce fut une chance : pendant trente ans, l’Autriche servit de pont entre l’Est et l’Ouest, ce qui assura sa prospérité économique mais aussi sa raison d’être.

La fin du communisme au début des années 1990 et l’adhésion à l’Union européenne ont changé la donne. L’Autriche, en s’intégrant à l’Europe, s’est, de fait, à nouveau intégrée à l’Allemagne et est apparue, encore davantage après la disparition des frontières en vertu des accords de Schengen, comme le seizième Land allemand.

Cette proximité et cette quasi assimilation est pesante. Il suffit de se promener le dimanche en Tyrol ou à Salzbourg et de voir le nombre des plaques bavaroises sur les voitures (beaucoup d’Allemands possèdent des résidences secondaires dans les Alpes autrichiennes) pour comprendre les sentiments de la population. Beaucoup se sentent envahis.

Si l’Autriche n’était que le petit pays que l’on voit sur les cartes, sans doute cette intégration apparaitrait-elle comme plutôt normale.

Mais il y a l’Histoire. L’Autriche a été le grand empire des Habsbourg qui fut l’une des grandes puissances du continent.

Et cela n’est pas que de l’histoire. Cet empire a laissé un souvenir plutôt bon à Prague, à Budapest, à Cracovie, à Zagreb et jusqu’aux lointaines Lviv (Ukraine) et Cluj (Roumanie). Je connais suffisamment bien ces pays pour affirmer que l’ « esprit » autrichien y est toujours une réalité. Même le touriste le moins familier de ces pays remarque au premier coup d’œil un air de famille dans toute cette Europe centrale où un Autrichien n’y est jamais considéré comme un étranger. Et la réciproque est vraie. Prenez un annuaire du téléphone viennois et vous verrez que les noms d’origine hongroise, tchèque ou yougoslave y sont légion.

Un sentiment croissant, à Vienne comme à Prague ou à Budapest, est que l’Union européenne, au total, a apporté plus d’inconvénients que d’avantages à ces pays. Et parmi le premier inconvénient, on cite la perte d’identité. Ces pays ont de plus en plus le sentiment de ne pas peser sur leur destin, car ils sont noyés dans un ensemble dont ils ne sont pas les maitres. La formidable levée des populations pour s’opposer à la venue de migrants étrangers à leurs valeurs que l’Union européenne voudrait leur imposer explique le vote autrichien de dimanche et les positions, partagées par les gouvernements et les peuples, très critiques vis-à-vis de l’UE prises par la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie et d’autres pays de la région.

Mon sentiment, partagé par de nombreux Autrichiens, mais aussi Tchèques ou Hongrois, est que ces pays auraient intérêt à prendre leurs distance avec l’UE et à agir de concert pour défendre collectivement leurs intérêts.

Une Autriche dans le giron allemand ne compte pas en Europe. Une Autriche alliées avec les pays voisins de sa taille, de son histoire et de ses affinités reprendrait une place de choix dans le continent. Ensemble, ces pays ont une population et un poids économique à peine inférieur à celui de la France. Alliés à la Suisse voisine, déjà hors UE, c’est un PIB qui dépasse celui de la France et qui n’est pas loin de l’Allemagne.

Il est temps que les peuples d’Europe retrouvent leurs souverainetés et leurs valeurs, malmenées par une Union européenne technocratique, au service du grand capital et ouverte à tous les vents néfastes de la mondialisation.

Dans ce processus, l’Europe centrale et, en premier lieu l’Autriche, peuvent nous aider.

Le soleil se lève à l’Est.

Depuis Austerlitz, on le savait mais on l’avait un peu oublié. Il est temps de s’en souvenir.

Yves Barelli, 26 avril 2016

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Published by Yves Barelli - dans Europe
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