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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 18:28

Les élections législatives du 26 février ont conforté le président Rohani sans toutefois lui donner pleinement les moyens de réformer en profondeur l’Iran où la hiérarchie religieuse conserve la haute main sur la République islamique. Elles marquent une étape dans la « normalisation » d’un pays qui reste, pour l’essentiel, hors normes.

1/ Avec une superficie de 1 650 000 km2 (trois fois la France), une population de 82 millions d’habitants (2015) et un PIB d’environ 400 milliards de dollars (2015), l’Iran est une puissance intermédiaire qui compte. Son ambition est de redevenir la grande puissance qu’il fut depuis la plus haute antiquité : la Perse, ancien nom de l’Iran, a l’une des plus anciennes et brillantes civilisations du monde ; depuis le 6ème siècle avant Jésus-Christ, l’espace iranien a joué un rôle stratégique capital sur les routes terrestres reliant la Méditerranée à l’Inde et à la Chine (« routes de la soie » et de Marco Polo), faisant de l’Iran la courroie de transmission, avec sa valeur ajoutée propre (qui a notamment fortement marqué la civilisation indienne, empreinte symbolisée par la magnificence du « Taj Mahal »), entre Orient et Occident. A ses atouts physiques et démographiques, ce pays a ajouté, à l’époque moderne, le privilège d’abriter les deuxièmes réserves mondiales de pétrole et de gaz.

L’Iran a adopté l’islam au 8ème siècle, mais, à la différence d’autres terres, il ne s’est pas laissé arabiser. Les Iraniens sont un peuple « indoeuropéen », famille ethnolinguistique également commune à l’Inde et à l’Europe ; ils ne sont donc ni arabes ni même sémites (pas davantage que turcs). Leur islam est également original : l’Iran est le plus grand pays chiite, aussi différent de l’islam sunnite que les protestants peuvent l’être des catholiques. Ces deux branches de la même religion sont en conflit depuis les origines de l’islam et cette opposition explique en grande partie la fracture qui sépare aujourd’hui l’ « arc chiite » (Iran, Irak, Syrie, partiellement Liban) des pays sunnites (monarchies du Golfe, mais aussi Turquie), fracture concrétisée par les conflits aujourd’hui localisés de Syrie et du Yémen et qui pourrait dégénérer en affrontement violent entre l’Iran et l’Arabie saoudite (voir mon article dans ce blog du 19 janvier : « Iran-Arabie saoudite, le grand affrontement »).

Le destin de l’Iran est donc capital, tant pour la région que pour l’ensemble du monde.

2/ L’Iran a, depuis la Révolution khomeiniste de 1979, un régime islamique aux caractères contrastés.

D’un côté, l’application implacable d’une théocratie rétrograde qui liquida, dans les mois qui suivirent le retour de Khomeini à Téhéran, probablement 200 000 opposants et qui continue d’exécuter chaque année plus de 1000 condamnés à mort par les juridictions dominées par les religieux (« record » mondial après la Chine – avec une incertitude sur les « performances » de l’Arabie saoudite -).

De l’autre, plus de libertés (si on ne touche pas à la religion et au sexe!) et de modernité que dans les monarchies sunnites du Golfe, avec des élections, une place importante des femmes dans les universités et les activités professionnelles, une « société civile » relativement ouverte sur le monde (au moins à Téhéran) et une économie diversifiée qui, grâce à l’existence d’une classe moyenne et de cadres bien formés, ne se limite pas, à la différence d’autres pays de la région, à la gestion de la rente pétrolière.

En près de quarante ans de « République islamique », l’Iran a incontestablement changé. Souvent en bien. Désormais, la natalité est à un niveau proche des pays développés, l’éducation est généralisée, avec un grand nombre d’universitaires, la santé (une vieille tradition persane depuis Avicenne), à un bon niveau. Le niveau de vie, sans être très élevé, est correct (à titre d’illustration, il ya 130 voitures en circulation pour 1000 habitants, contre plus de 400 en Europe occidentale, mais moins de 20 dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ; mais il y a dix fois plus de tués par rapport au nombre d’habitants qu’en France), surtout si on le compare aux pays voisins, la protection sociale pas trop mauvaise. Dans le palmarès mondial de l’ « indice de développement humain » agrégat synthétique calculé par l’ONU des niveaux de vie, d’éducation et de santé, l’Iran, à la 69ème place sur 166 pays étudiés, est placé dans la catégorie des pays à « haut développement humain ».

L’Iran est donc devenu un pays « émergent »

3/ Le tableau pourrait être relativement positif si deux facteurs ne venaient l’assombrir considérablement :

a/ Les Iraniens vivent sous un régime de liberté surveillée. Les élections sont libres mais biaisées (nous y reviendrons infra). La religion et le sexe sont des sujets totalement tabous. La censure veille à ce que les médias, mais aussi les spectacles et la vie quotidienne, restent dans les limites bien cadrées de l’orthodoxie islamique, même si celle-ci, dans la tradition chiite, est un peu plus souple que le sunnisme wahhabite obscurantiste des pays du Golfe (pour les femmes iraniennes, un léger voile sur la tête peut suffire (même si la majorité sont en tchador) et, sans avoir les mêmes droits que les hommes, elles en ont tout de même plus qu’à Riyad ou Doha ; elles risquent néanmoins la lapidation en cas d’adultère). En biaisant avec les règles, grâce au téléchargement de certaines applications, on peut avoir accès aux sites étrangers d’internet, mais il est interdit d’aller sur facebook. La règle non écrite est que beaucoup de choses sont tolérées, à condition qu’on reste discret et qu’on ne conteste pas ouvertement le régime et qu’on n’ait pas une conduite personnelle « indécente ».

Une certaine liberté donc, mais limitée. Ceci pour Téhéran, la capitale. En province, surtout dans les petites villes, où les religieux sont davantage présents, l’atmosphère est plus lourde et le conformisme règne.

b/ Le deuxième facteur qui empoisonne les Iraniens dans leur vie quotidienne est l’embargo occidental imposé depuis des années à l’Iran, inscrit sur la liste noire américaine des pays « voyous » depuis que de faux étudiants eurent pris d’assaut en 1979 l’ambassade des Etats-Unis sous les yeux complices de la police et eurent gardé en otage pendant plusieurs semaines les diplomates dans des conditions humiliantes pour eux et pour l’Amérique, inscription soulignée en caractères gras après que les dirigeants iraniens se soient prononcés pour l’éradication de l’ « entité sioniste » (Israël), attitude rédhibitoire pour le Congrès de Washington, où le « lobby » juif fait la pluie et le beau temps (et ce n’est pas fini, même après l’accord sur le nucléaire de juillet 2015).

Les conséquences de l’embargo américain (appuyé, comme d’habitude, par des Européens suivistes) sont visibles tous les jours : absence ou prix très élevés de produits importés, interdiction des transactions entre banques, mais aussi, impossibilité de se servir d’une carte de crédit (il faut toujours avoir des liasses d’argent liquide) pour la bonne raison que les grands réseaux (Visa, Mastercard, American Express et autres) sont tous américains.

4/ L’attitude des Iraniens vis-à-vis du régime est, semble-t-il (il n’y a pas de sondages d’opinion et les gens préfèrent en général garder, face à un étranger, leurs opinions pour eux), ambivalente.

La Révolution de 1979 a eu un caractère populaire incontestable. Le régime du Shah n’était sans doute pas aussi mauvais que ce qu’on a dit (on se demande pourquoi la France de Giscard a « lâché » ce monarque moderne et francophile et accueilli en France l’iman Khomeini en l’autorisant à organiser la subversion depuis son exil doré), mais, outre son caractère autoritaire et le luxe ostentatoire des nantis face à la misère du peuple, sans doute, a-t-il voulu faire des réformes trop rapides et contraires aux traditions (l’interdiction du voile islamique, par exemple, a été bien vue par les intellectuels, mais pas par le petit peuple).

Il y a un certain attachement à la république islamique car elle est sans doute vue comme un élément important de l’identité iranienne.

Il est utile d’insister sur cette question de l’identité. Les Iraniens sont fiers de leur histoire, de leur civilisation, mais aussi, même lorsqu’ils souhaiteraient un assouplissement du régime, de leur présent. Autant qu’on puisse le savoir, la posture internationale de ce régime, qui sait faire respecter la Nation face à ceux qui voudraient la détruire, est plutôt appréciée. Le programme nucléaire iranien a été en général approuvé par l’opinion (choquée par le deux poids deux mesures des Occidentaux « scandalisés » par le désir iranien de se doter de l’arme nucléaire et « compréhensifs » vis-à-vis d’Israël, qui la détient et qui menace l’Iran). L’Iran est d’ailleurs moins isolé que ce qu’on croit en Europe où on a tendance à confondre « communauté internationale » et communauté atlantique : la Chine, l’Inde et la Russie sont les amis de l’Iran. Ce n’est pas rien.

A l’opposé, il ne semble pas que la question des droits de l’homme, au sens large (y compris les libertés d’expression, de création, mais aussi de vivre librement sa vie personnelle) soit centrale dans les préoccupations des Iraniens, si ce n’est dans la partie de son élite la plus occidentalisée. On voudrait certes plus de liberté et l’application sans nuance des préceptes du coran est loin de faire l’unanimité. Mais, à l’opposé, le fait qu’il y ait peu d’insécurité et que les « voyous » soit châtiés entraine une certaine adhésion à la main de fer du régime (dans quelle mesure ? Aucun sondage d’opinion ne le dit).

Mais le soutient au régime, ou, du moins une certaine compréhension, y compris de la part de ceux qui lui sont hostiles, est en même temps tempéré par les deux éléments cités plus haut : le régime est pesant et les sanctions internationales sont pénibles.

5/ Le génie du président Hassan Rohani est de concilier son appartenance au régime et son désir de le faire évoluer (en tout cas, d’en donner l’impression car les avis divergent sur ce point : désir sincère de changement ou simple utilisation de ce désir dans son électorat pour asseoir son influence ? Je n’ai aucune opinion sur cette question et je laisse à de meilleurs spécialistes des arcanes compliquées de la vie politique et de la société iraniennes le soin d’y répondre).

Rohani est un homme du sérail. Il a accompagné l’imam Khomeini dans son combat contre le Shah jusqu’à la victoire finale. Rohani, encore étudiant à cette époque, a fait, du fait de son combat politique, plusieurs petits séjours dans les prisons de l’ancien régime. Une auréole d’ « ancien combattant » utile et une référence au pays des mollahs.

La seconde référence est que Rohani, issu d’une famille pratiquante, a effectué des études de théologie, d’abord à Semnan (il est né près de cette ville moyenne des environs de Téhéran), puis à Qom, ville sainte du chiisme (passer par l’université de Qom, c’est, pour un dirigeant de la république islamique, comme « faire » Harvard, Oxford ou l’ENA : le « must »). Il en est sorti avec le titre de « hojatoleslam », moins prestigieux que celui d’ « ayatollah », mais une référence tout de même dans le clergé chiite.

Compagnon de Khomeini, ce qui était déjà, en soi, suffisant, Rohani a ajouté d’autres titres de gloire sur sa carte de visite : chef de la Défense aérienne pendant la guerre avec l’Iran, député à l’Assemblée Nationale pendant trente ans, élu aussi, ensuite, à l’ultra-sélectionnée « Assemblée des Experts », chambre haute du parlement constituée de religieux.

En sens inverse, Rohani s’est donné l’image du réformateur et même du démocrate.

Il ne pouvait que plaire à l’élite occidentalisée de Téhéran. C’est en effet un intellectuel aux connaissances étendues. Pas seulement dans le domaine religieux. Après ses études de théologie à Qom et de droit à Téhéran, l’actuel président est allé faire un doctorat à l’université de Glasgow, en Ecosse. Thèse politiquement et religieusement correcte consacrée au droit islamique et à la manière d’interpréter d’une façon assez moderne (mais pas trop) la « charia » islamique (on se méprend souvent sur ce terme en Occident : la « charia », qui signifie la « voie » en arabe, est le corpus de règles de droit inspiré du coran).

Ce passage par la Grande Bretagne a commencé à lui forger une réputation d’ouverture sur le monde, concrétisée par sa bonne maitrise de la langue anglaise (mais aussi, selon sa biographie, une aussi bonne maitrise de la langue arabe, utile pour plaire aux religieux, et des connaissances, à l’étendue non précisée, du français, de l’allemand et du russe).

Ce parcours devait inévitablement conduire à la diplomatie. Rohani fut, entre 2003 et 2005, le principal et remarquable négociateur avec les membres permanents du Conseil de Sécurité sur le difficile dossier nucléaire. Avec la confiance du « guide suprême », l’ayatollah Khamenei, successeur de Khomeini et véritable détenteur du pouvoir en Iran. Mais avec quelques critiques de la part des ultra-conservateurs, ce qui plut aux réformateurs.

Donc, homme du système, homme de confiance de l’autorité suprême, mais, en même temps, une image moderne et d’ouverture, une grande culture et une intelligence hors pair reconnue par tous.

Une grande prudence aussi. Plutôt favorable aux étudiants contestataires anti-Ahmadinejad, mais pas au point de se démarquer du guide suprême. Jamais un mot, par ailleurs, sur la question des droits de l’homme et la justice islamique tout en se montrant, en même temps, favorable à une évolution du statut des femmes.

Donc, soit un centriste, soit quelqu’un cachant bien son jeu et attendant son heure pour enfin développer une politique correspondant à ses convictions profondes supposées. Sera-t-il le Gorbatchev de l’Iran ? On verra.

5/ Dans ce pays à la démocratie limitée, Rohani a été l’homme de la situation en 2013.

Pourquoi ? Parce que les « conservateurs » étaient allés trop loin, notamment en matière internationale.

Même si la possession de l’arme nucléaire par l’Iran peut paraitre, après tout, légitime (voir mon article dans ce blog du 30 janvier 2012 « menaces sur l’Iran»), car meilleur moyen de dissuader Israël (qui en a manifesté l’intention et qui n’y a pas encore renoncé) d’attaquer l’Iran, le prédécesseur de Rohani était allé trop loin, donnant des prétextes à ses adversaires de Tel Aviv et de Washington pour passer à l’acte.

Cette menace militaire était doublée de la menace économique, les conséquences de l’embargo occidental étant de plus en plus déstabilisantes. Un pays, donc, à la fois menacé par la guerre (Israël, mais aussi Arabie saoudite) et par la banqueroute économique.

C’est sans doute ce qui conduisit la haute hiérarchie religieuse à changer de cap. Rohani était l’homme de la situation.

Son charisme et la protection du guide suprême aidant, Hassan Rohani a été élu en 2013 (sans bourrage d’urnes, semble-t-il) président de la république.

On le laissa alors aller dans le sens des réformes. Jusqu’à la limite établie par le pouvoir religieux.

D’où l’accord « historique » du 14 juillet 2015 : Téhéran renonçait à son programme nucléaire militaire en échange de la levée des sanctions. Le rêve de grandeur de la Perse éternelle qui se serait bien vue entrer dans le petit club ultra-fermé des puissances nucléaires (attribut de la « grande puissance » mais aussi garantie d’inviolabilité) était abandonné. En tout cas, remis à plus tard. Mais l’Iran pouvait enfin espérer redevenir un pays « normal », du moins d’un point de vue économique. Un pays « fréquentable », c’est-à-dire avec lequel on peut faire des affaires. Pour beaucoup, c’est la seule chose qui compte. Du coup, plus personne, dans cet Occident officiel hypocrite, ne parle des droits de l’homme ; pourtant, leur situation, avec ou sans Rohani, ne change pas en Iran.

Restait à concrétiser cette ouverture, encore théorique, dont les iraniens attendent une amélioration de leur sort en matière d’emplois, de niveau de vie et d’avantages pratiques.

6/ Rohani va-t-il enfin avoir les moyens de sa politique après les élections du 26 février ?

Le résultat de ces élections est, dans cette perspective, assez ambigu.

Compte tenu de la complexité du système politique iranien, il est difficile de dire quelle est la majorité au parlement.

Un mot sur ce système pour permettre de comprendre, un peu, la situation :

En Iran, il y a quatre pouvoirs.

Le principal, le seul qui compte en dernier ressort, appartient au « guide suprême », chef religieux nommé à vie qui tire son pouvoir, en fait, de son charisme et de l’ascendant qu’il a sur la hiérarchie religieuse. C’est de lui qu’émane la redoutable justice iranienne, qui sanctionne les infractions à la loi mais qui est aussi, et surtout, la gardienne de l’orthodoxie religieuse et de son emprise sur la société. Il a aussi la haute main sur l’armée et la police et une bonne partie de la presse lui est acquise.

L’imam Khomeini, qui a régné dix ans sans partage, jusqu’à sa mort en 1989, est considéré comme une sorte de saint, d’où son titre d’ « imam », tout à fait exceptionnel. Son successeur, Ali Khamenei, est moins exceptionnel. Sans doute doit-il davantage composer avec les courants divers qui structurent le clergé chiite (si on peut oser la comparaison : Khomeini était Jean-Paul II et Khamenei ses successeurs plus « ordinaires »). Malade (il aurait un cancer), il devrait prochainement passer la main.

Son successeur sera désigné par le « Conseil des Experts », chambre haute du parlement constitué de religieux. Le pouvoir de ce Conseil est limité aux grandes décisions stratégiques, mais il est essentiel.

La chambre basse du parlement a un rôle classique. Elle vote le budget et les lois « profanes ». Elle peut censurer le gouvernement, nommé par le président de la république.

Le président de la république, actuellement, Hassan Rohani, est sur le devant de la scène. Il a un pouvoir qui n’est pas négligeable mais, sur les questions essentielles, ce pouvoir est surtout d’apparence. La réalité est ailleurs. Mais le partage des compétences entre religieux et président n’est pas inscrit dans la constitution. C’est une question de rapport de forces. Le président de la république peut être vu comme une créature du guide suprême qui tire les ficelles dans l’ombre. Jusqu’à un certain point. Telle la marionnette Pinocchio devenue homme, la créature pourrait échapper à ses créateurs. Cela s’est déjà vu sous d’autres cieux.

L’enjeu de l’élection du 26 février était de renforcer la partie du pouvoir qui appartient au président de la république, voire (mais, là, c’est une gageure) de le renforcer au point de faire désormais jeu égal (ou presque) avec la hiérarchie religieuse, voire de s’en échapper, afin de lui permettre de faire réellement évoluer le système (et d’en sortir ?).

On ne connait pas encore la composition exacte du parlement car le système électoral est extrêmement compliqué. Il est en quelque sorte à quatre tours.

Le premier était l’accréditation des candidats. Ce premier filtre était destiné à écarter tous les non politiquement et religieusement corrects. On comprend, dans ces conditions, que ceux qu’on catalogue de « réformateurs », sont, en fait, des semi-réformateurs.

La seconde étape a été le scrutin du 26 février. Il opposait principalement les « réformateurs », en principe soutiens du président Rohani, et les « conservateurs », qui critiquent sa politique réputée d’ « ouverture ».

Une troisième étape aura lieu en avril ou mai : le second tour de l’élection dans les circonscriptions où aucun candidat n’a obtenu la majorité absolue. Il y en aura assez peu.

D’ores et déjà, on peut dire que les « réformateurs » ont sans doute gagné. En tout cas, considérablement progressé. A Téhéran (10 millions d’habitants), ils ont remporté les trente circonscriptions. En province, c’est moins net car il y a beaucoup d’ « indépendants » à assise locale. Ces « indépendants » ne sont certainement pas en opposition avec les religieux locaux (sinon, ils n’auraient pas pu se présenter), réputés conservateurs, mais on estime que nombre d’entre eux pourraient constituer une majorité parlementaire avec les réformateurs soutiens de Rohani. On estime que les « réformateurs » pourraient avoir 40% des sièges (la participation électorale a été de 62%). Avec le soutien de certains indépendants, le président aurait, semble-t-il, une majorité renforcée. Mais elle sera loin d’être automatique.

Il y aura un quatrième tour : les élus devront être adoubés par la commission électorale, émanation des religieux. Quelques réformateurs pourraient être écartés, mais sans doute pas trop. Le régime ne veut pas refaire l’erreur des élections de 2005 où les magouillages avaient entrainé des semaines d’émeutes des étudiants à Téhéran.

XXX

Le président Rohani sort donc, selon toute vraisemblance, renforcé des élections du 26 février. Mais il ne faut pas se faire d’illusion. Il appliquera un programme de réformes et d’ouverture dans la limite imposée par le pouvoir religieux. Il n’est pas impossible que le changement soit réel dans le domaine économique, surtout si la fin des sanctions débloque effectivement la situation. En revanche, il est douteux que le carcan idéologique dans lequel est enfermée la société se desserre beaucoup.

D’ailleurs, soyons honnêtes dans nos jugements et ne prenons pas nos désirs pour des réalités. Si l’élite de la capitale et les classes moyennes les plus éduquées et les plus avides d’ouverture sur une société de type occidental aspirent profondément à un changement fondamental de la société iranienne (ce sont toujours ceux-là qu’on montre dans nos médias, toujours idéologiquement orientés et qui recherchent la facilité en interviewant à Téhéran, près de l’hôtel où des « envoyés spéciaux » ne connaissant pas le pays et ne parlant pas persan sont descendus, des gens parlant français ou anglais pas vraiment représentatifs de l’Iranien moyen, ou, pis, en donnant la parole à des émigrés vivant à Paris mais ayant perdu le contact avec leur pays d’origine), il n’est pas certain que ce soit aussi le désir des classes populaires, mais aussi d’une partie significative de ceux qui ont suivi des études supérieures. Le désir de stabilité et de sécurité peut être un facteur non négligeable de conservatisme.

Espérons que la société iranienne « bouge » effectivement. Mais laissons-lui le choix du rythme et de la trajectoire du mouvement.

Yves Barelli, 1er mars 2016

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Published by Yves Barelli - dans Iran
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