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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 16:09

Le processus des « primaires » pour l’élection présidentielle de novembre prochain, qui va se poursuivre sur plusieurs mois, vient de commencer aux Etats-Unis. Les jeux sont apparemment ouverts, mais il est probable que les candidats « antisystème » aient peu de chances de s’imposer au final.

1/ Les deux grands partis politiques américains, le Parti Démocrate et le Parti Républicain, ont peu de consistance en dehors des périodes électorales. Ils n’ont, en pratique, ni leaders ni programme, mais beaucoup d’élus. Ils servent essentiellement à organiser les compétitions électorales internes et, une fois le tri effectué, à promouvoir, chacun, un candidat pour chacun des scrutins, le présidentiel étant le principal mais ceux pour le Congrès et pour les Etats ayant aussi une grande importance. Au sein du Congrès, les partis sont représentés par les groupes parlementaires mais la discipline de parti est concurrencée par l’importance des « lobbies », ces groupes de pression qui influencent les électeurs et financent souvent les campagnes électorales.

Vu de l’extérieur, on considère généralement que les Démocrates représentent une sensibilité de « gauche » et les Républicains de « droite ». Cela est très schématique et pas toujours vérifié tant les prises de position des uns et des autres peuvent considérablement varier. S’agissant de la politique étrangère, les présidents républicains sont généralement considérés comme « interventionnistes » et les démocrates au contraire moins interventionnistes mais cette « règle » n’est pas toujours vérifiée.

2/ Le système des « primaires » pour la présidentielle consiste à organiser des votes locaux (dans chaque Etat) destinés à compter, pour chaque parti, les scores des candidats qui se présentent. Chacun des 50 Etats a son propre système qui peut prendre la forme de votes « ouverts » ou plus fermés (réservés aux sympathisants déclarés), de scrutins à bulletins secrets ou de « caucus » (votes à main levée). Chaque Etat désigne des délégués en proportion de sa population ; ils seront chargés de désigner, pour chaque parti, le candidat à la présidentielle. Selon les règles locales, les délégués sont en proportion des votes recueillis par chaque candidat à la primaire ou, au contraire, forment un « paquet » au bénéfice de celui qui est arrivé en tête.

3/ Le calendrier des primaires va de janvier jusqu’en été. Les conventions des deux partis ont lieu ensuite. L’élection présidentielle a lieu en novembre tous les quatre ans. Pour se présenter à la présidentielle, un candidat doit avoir plus de 35 ans, être américain de naissance et ne pas avoir habité à l’étranger au cours des 14 années précédant l’élection. Un président élu ne peut se représenter qu’une fois.

Il n’est pas indispensable d’être membre de l’un des deux grands partis pour être candidat à l’élection présidentielle mais, en pratique, les candidats indépendants n’ont aucune chance d’être élus. Il faut en effet payer pour apparaitre à la télévision ou dans les journaux. Il faut donc beaucoup d’argent. Quelques milliardaires comme Donald Trump s’y hasardent parfois mais aucun n’a jamais réussi à obtenir un résultat significatif.

L’argent est le nerf de la guerre électorale aux Etats-Unis. Avoir une fortune personnelle n’est pas indispensable mais cela aide. Pour se faire connaitre, il faut mener de véritables campagnes publicitaires. Ce n’est qu’une fois connu que les contributions privées arrivent. Elles prennent la forme de contributions venant de « généreux donateurs », le plus souvent des « lobbies » qui espèrent être payés de retour une fois le « poulain » élu (les mieux organisés financent les candidats opposés), mais aussi de levées de fonds auprès du public.

Le soutien des « lobbies » économiques est donc important. Les plus connus sont l’industrie pétrolière ou les marchands d’armes.

Aussi importants sont les « lobbies » ethniques ou religieux. Le « lobby » juif est le plus connu car le plus riche et le plus influent. Etre évangéliste, catholique, noir ou hispanique peut aussi aider à avoir des noyaux durs de soutiens et, ponctuellement, peut être décisif pour emporter une élection locale, mais aussi nationale.

Il faut enfin tenir compte de l’ « establishment », ce qu’on appellerait en France le « politiquement correct », c’est-à-dire être un centrisme de bon aloi : être engagé mais pas sectaire, défendre les valeurs traditionnelles tout en ayant un esprit d’ouverture, ne pas négliger les minorités mais ne pas en être prisonnier. Etre membre de l’ « establishment », c’est évidemment défendre le système économique et social américain, la place des Etats-Unis dans le monde, celle des religions dans le pays, avoir une vie de couple et familiale irréprochable et ne pas apparaitre « raciste » et encore moins « antisémite ».

Il est arrivé, dans des circonstances particulières, qu’un candidat hors establishment l’emporte, tirant un peu le système vers sa droite ou sa gauche. Mais, quasiment toujours, les « outsiders » rentrent dans le rang. Sans quoi, leur survie est très aléatoire.

3/ Deux primaires ont été organisées à ce jour : celles de l’Iowa et du New Hampshire, deux Etats peu peuplés, le premier dans le Middle West et le second en Nouvelle Angleterre (Nord-est).

Ces scrutins ne sont pas déterminants mais servent à donner les premières tendances, souvent corrigées ensuite.

Dans le camp démocrate, Hilary Clinton l’a emporté de peu en Iowa et a été nettement distancée par Bernie Sanders en New Hampshire.

Ce sont les seuls candidats démocrates.

Hilary Clinton, 68 ans, épouse du président Bill Clinton, sénatrice de New York, ancienne secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) d’Obama et ancienne candidate malheureuse aux primaires de 2008 (qui avaient désigné Obama), était la favorite depuis plusieurs mois avant que n’émerge la candidature surprise de Bernie Sanders, gouverneur du Vermont (à côté du New Hampshire).

Clinton est la candidate du « système », de l’ « establishment ». Elle a le soutien d’une partie des milieux d’affaires et d’une partie du lobby juif. Elle est soutenue aussi par le porte-parole avéré du système, le quotidien New York Times.

Sanders était peu connu. Il se déclare « socialiste », ce qui est une incongruité quasi subversive aux Etats-Unis. Bien qu’âgé de 74 ans, il a le soutien d’une grande partie de la jeunesse.

Chez les Républicains, le jeu est plus ouvert. Une quinzaine de candidats se sont déclarés. Une poignée reste en course.

Le « système » n’a pas encore de candidat adoubé. On attend de voir ce que donneront les premières primaires. Trois se détachent : John Kasich, Jeb Bush et Marco Rubio.

Jeb Bush est le frère du président George Bush junior, qui a « régné » avant Obama. Gouverneur de Floride, on le disait favori mais son début de campagne n’a pas été bon. Il a obtenu un score dérisoire en Iowa et a fait légèrement mieux dans le New Hampshire où il est arrivé en troisième position loin derrière Trump.

Marco Rubio, d’origine cubaine, est sénateur de Floride et laboure donc le même électorat conservateur et hispanique que Bush. Les deux pourraient se neutraliser.

Le troisième homme, John Kasich, est peu connu du grand public américain et est quasi inconnu en France.

Il me parait pourtant le candidat le plus sérieux pour la présidentielle car il est le prototype du centriste sans aspérité mais expérimenté susceptible de « ratisser » très large.

Il a en effet un bon profil. Elu à la Chambre des Représentants sans discontinuer de 1983 à 2001, avec des majorités confortables de plus en plus larges. Il y a acquis une solide expérience, en étant membre de la commission de la défense pendant 18 ans et président de celle du budget pendant 6 ans : pour un candidat à la présidentielle, cela est excellent. Gouverneur républicain d’un Etat peuplé du Nord traditionnellement démocrate, c’est bon aussi (sauf peut-être dans le Sud et l’Ouest ; mais ses adversaires démocrates ne sont ni du Sud ni de l’Ouest).

Après une première tentative malheureuse aux primaires de 2000, il quitte la politique active pour le « business », notamment au sein de la banque Lehman Brothers (ce dont il ne se vente pas car cette banque, en grande partie responsable de la crise des « subprimes », est tombée en faillite en 2008), tout en étant chroniqueur, de 2001 à 2009, pour la chaine de télévision conservatrice Fox News.

Il revient en politique en 2010 en emportant le poste de gouverneur de l’Ohio (Etat très peuplé et industriel du Middle West) sur le démocrate sortant (l’Ohio vote traditionnellement démocrate) et en se faisant réélire avec les deux-tiers des voix en 2014.

Du côté de son père, Kasich a des origines tchèques et, du côté de sa mère, croates. Ces origines slaves l’ont aidé pour se faire élire dans l’Ohio où le peuplement d’origine slave est important.

Par sa mère, Kasich est catholique, mais il est devenu anglican ensuite. Il se dit aujourd’hui simplement chrétien, ce qui est indispensable aux Etats-Unis, mais sans sectarisme. Il n’a pas le soutien des milieux intégristes car il est divorcé, ce qui peut le rendre sympathique pour une autre frange de l’électorat.

Son engagement est, je l’ai écrit plus haut, sans aspérité. C’est un conservateur bon teint mais qui se targue d’être ouvert. Il s’est ainsi prononcé pour une limitation des ventes d’armes et, sans soutenir la réforme d’Obama, pour une extension du « medicare » (système de soins à financement collectif). Même position centriste sur l’éducation, sur la drogue, sur le mariage « gay » (contre en principe, mais accepte la décision de la Cour Suprême de l’autoriser). Il est en revanche moins ouvert sur l’avortement.

Même son âge est « centriste » : 63 ans, ni trop vieux ni trop jeune.

En politique étrangère, Kasich est un républicain « politiquement correct » : il a soutenu les interventions américaines en Afghanistan et en Irak (tout en estimant après coup que celle de 2003 en Irak avait été une erreur). Comme tout politicien américain qui n’a pas le goût du suicide, il soutient Israël. Il est en conséquence hostile à l’accord nucléaire avec l’Iran (mais changera sans doute d’avis si des contrats juteux sont conclus avec Téhéran).

Kasich est prudent. Il évite de trop parler sur les sujets délicats : pour une frontière avec le Mexique strictement contrôlée mais pour régulariser les immigrants qui payent des impôts, aucune déclaration connue sur l’islamisme et l’immigration musulmane.

Kasich a donc tout pour plaire à l’ « establishment ». Son seul problème est son manque de relief. Il aura du mal à enthousiasmer les foules.

Pourra-t-il venir à bout du milliardaire Donald Trump qui caracole dans les sondages et qui est sorti brillant premier de la primaire dans le New Hampshire?

Trump est en effet la surprise de ce début de processus de primaire. Il n’a jamais été élu à aucun mandat politique, tant national que local, ce qui, normalement devrait lui barrer la route de la Maison Blanche. Mais, c’est un milliardaire, magnat de l’immobilier, promoteur de quelques-uns des gratte-ciel les plus connus de New York, mais aussi des casinos à Atlantic City. Né et ayant toujours vécu à New York, dans le Queens, il a de lointaines ascendances allemandes. Son père était déjà chef d’entreprise. Lui-même est connu non seulement pour ses qualités d’entrepreneur, ce qui est un plus aux Etats-Unis, mais aussi comme animateur d’émissions de téléréalité, ce qui a contribué à le faire connaitre dans les milieux populaires.

Trump concourt pour la primaire républicaine mais il est un électron libre qui ne doit rien au parti dont il n’a pas besoin pour financer sa campagne. Agé de 69 ans, il est arrivé second au caucus de l’Iowa, coiffé par un autre conservateur hors establishment, Ted Cruz, un hyper religieux texan d’origine hispanique mais parfaitement assimilé.

Trump a en revanche gagné haut la main la primaire du New Hampshire avec 35% des voix, largement devant Kasich, Bush et Cruz (qui semble maintenant « largué »).

Trump est rapidement devenu numéro un des républicains dans les sondages. Il a dominé la plupart des débats télévisés contradictoires grâce à sa verve et à son sens de la formule. Il a adopté un langage très direct qui rompt avec le politiquement correct. Il s’est notamment prononcé pour la plus grande fermeté vis-à-vis de l’immigration mexicaine et a carrément proposé d’interdire l’immigration musulmane. Cela plait à ceux qui estiment que les immigrants clandestins volent les « jobs » des Américains et à ceux qui veulent une attitude plus ferme vis-à-vis du terrorisme islamiste.

4/ Logiquement, Bernie Sanders et Donald Trump ne devraient avoir aucune chance de l’emporter à la présidentielle et, avant le scrutin de novembre, même d’être désigné comme candidats officiels des deux grands partis.

Les succès inattendus de ces deux personnalités ne sont pas inintéressants. Ils sont le signe d’un profond malaise dans l’électorat américain.

Le malaise touche en particulier les classes moyennes et les plus jeunes. Depuis trente ans, les salaires réels ont reculé alors que jamais les inégalités n’ont été aussi criantes et les rémunérations du capital ou des hauts dirigeants n’ont été aussi scandaleusement élevés.

Traditionnellement, les Américains sont optimistes car ils croient que la réussite s’acquiert au mérite et au travail. Ils constatent que ce n’est plus vraiment le cas. Désormais, la fortune est héréditaire car la fiscalité de l’héritage a été considérablement abaissée. Face aux quelques « self made men » de la Silicon Valley, ils constatent que la plupart des nantis sont des « fils de ».

La critique de Trump envers le « système » est en apparence l’inverse de celle de Sanders. Pour le premier, l’ouverture inconsidérée à l’immigration est à la fois destructrice d’emplois et dangereuse et elle ne profite qu’au patronat. Pour le second, c’est Wall Street qui est responsable. Mais les deux se rejoignent pour condamner le « système ». On trouve ce genre de critiques opposées et néanmoins convergentes en Europe.

Les succès, pour le moment, des candidats antisystème des deux partis montrent que les Américains de base adhérent moins au système que par le passé.

Est-ce une simple manifestation un peu symbolique de mauvaise humeur, d’autant que les petits Etats dans lesquels on a voté (ou on s’apprête à le faire : Nevada et Caroline du Sud) ne constituent aucun enjeu réel ?

Il faudra sans doute attendre les scrutins plus « sérieux » de gros Etats en mars et, d’ici là, de nouveaux sondages, pour savoir si les succès de Trump et de Sanders sont des épiphénomènes conjoncturels ou des vagues de fond.

La probabilité que les deux candidats antisystème ne tiennent pas la route longtemps est la plus forte.

Trump brille aujourd’hui par ses qualité propres mais aussi parce que les électeurs « raisonnables » se dispersent sur plusieurs candidats. Lorsqu’il n’aura plus en face de lui qu’un candidat de l’establishment, il est douteux qu’il puisse longtemps faire le poids.

Mon pronostic, risqué à ce stade car on n’est qu’au début du processus, va plutôt à une victoire de John Kasich d’abord sur les candidats du système puis sur Trump.

S’agissant du « match » entre Clinton et Sanders, le combat de l’ancienne « première Dame » sera plus difficile. Elle a déjà perdu en 2008 et, en Amérique, on n’aime pas les « losers ». Elle traine aussi quelques « casseroles », elle apparait à beaucoup comme une politicienne de fait « politicarde », trop influencée par les « lobbies », manquant de sincérité (y compris sur les dossiers de politique étrangère : elle aussi, pour séduire les milieux conservateurs, y compris le lobby juif, se déclare hostile à l’accord nucléaire avec l’Iran). Elle a un autre handicap. Vue comme une « riche » et une « WASP » (white anglo-saxon protestant), elle ne peut à priori compter sur l’électorat populaire ou celui des minorités. Seul l’électorat féminin pourrait être de son côté.

Mais Hilary Clinton est expérimentée et elle a le soutien de l’establishment, y compris son porte-parole le New York Times (qui la soutient en même temps que Kasich).

Elle devrait l’emporter in fine, à moins que sa campagne s’enlise et qu’elle ne puisse remonter la pente. Dans ce cas, on ne pourrait exclure qu’un outsider, en l’occurrence l’actuel vice-président Joe Biden, se lance dans la bataille tant qu’il en est encore temps (d’ici fin mars).

5/ La présidence Obama se termine dans l’impopularité et une impression d’indécision, notamment en politique étrangère, et d’impuissance (face à un Congrès républicain). De plus, il n’est pas impossible qu’une crise économique de grande envergure (voir mon article du 21 janvier : « vers une crise économique mondiale en 2016 ») n’éclate avant la fin de son mandat, à moins qu’un attentat islamique majeur sur le territoire américain ne vienne souligner davantage encore la supposée « faiblesse » d’Obama.

Dans tous les cas, je pronostique une victoire républicaine, surtout si l’hypothèque Trump est levée.

Cette victoire sera une fois de plus celle du « système », preuve sans doute que la démocratie américaine est loin d’être parfaite.

Cette imperfection tient à trois facteurs : l’importance des puissances d’argent et des lobbies, le fait que le système est bien verrouillé par les médias, les lobbies et le processus électoral, enfin parce qu’une majorité d’Américains se sent exclue du processus (à peine un électeur sur deux en âge de voter est inscrit sur les listes électorales : l’exclusion concerne en premier chef les classes populaires et les jeunes, ceux qui seraient le plus portés à voter pour Sanders ou pour Trump).

Je ne fais pas partie de ceux qui tombent dans l’antiaméricanisme primaire. Les Américains ont beaucoup de qualités individuelles et collectives. Mais j’ai vécu dans ce pays et l’impression que j’en ai retirée est que la société et le système américains, en dépit d’apparences factices, sont largement « totalitaires » en ce sens que les marginaux et les contestataires sont irrémédiablement broyés.

Ce système est certes plus intelligent que ne l’était le système soviétique. On y ménage quelques espaces de liberté et on peut amuser la galerie avec un candidat milliardaire au franc-parler ou avec un « socialiste » aux airs de vieux professeur.

Mais, à l’arrivée, l’ordre capitaliste bien-pensant conserve le pouvoir.

Après l’extravagant Bush et le Noir Obama qui n’a rigoureusement rien changé au sort des Noirs américains, on aura peut-être un politicien plus fade mais plus sérieux qui jouera au centriste à la Maison Blanche. Champion des techniques budgétaires, il saura tailler dans les dépenses sans trop faire de mécontents.

Le pouvoir réel sera ailleurs.

Yves Barelli, 10 février 2016

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